‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 19 sur 20 · CCC · texte numérisé non relu

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ques-uns ont été apportés en Europe (0- De pareils livret eussent été pour moi de véritables trésors; mais la bibliothèque du Roi ne possède absolument rien en tibétain , si ce n'est ces feuilles détachées des livres d'Ablaï-yin Gied. Cette privation m'a été fort sensible ; elle m'eût fait renoncer à composer ce chapitre , si , dans le desir.de ne pas laisser mon ouvrage incomplet, je n'avois pas cru que les faits rassemblés dans les écrivains Chinois pourroient toujours être de quelque utilité , en attendant qu'un écrivain plus habile ou plus heureux vînt approfondir ce que je n'ai pu qu'effleurer.

L'étude du tibétain ne seroit pas seulement très -utile pour prendre une idée exacte de cette religion de Bouddhah , jusqu'à présent si peu connue et si mal jugée : deux des principaux états de l'Europe pourroient en tirer des avantages plus immédiats. Les Anglais du Bengale se rapprochent insensiblement des montagnes du Tibet , et déjà ils ont eu. occasion d'entamer avec un des princes de la partie méridionale , une négociation qui n'a été interrompue que parce qu'elle inspiroit de l'ombrage à la cour de Péking. D'un autre côté, la Russie doit avoir un grand intérêt à ouvrir des relations avec une contrée où est le centre de la croyance de plusieurs nations qui lui sont soumises , et où le commerce de cet empire pourroit trouver de nouvelles routes à suivre et de riches mines à exploiter. 11 seroit intéressant de voir un jour les négocians des deux plus puissans empires du monde se rencontrer au pied des plus hautes montagnes du globe. Il est permis de souhaiter ce rapprochement , dans la vue des lumières qui ne pourroient manquer d'en résulter sur les pro-

(i) M. Klnproth cite parmi ceux qu'il s'est procures de dirTrentes manières , un .yllabaire redite a Kiakhta en 179- »

par l 'interprète Ja?hri; y . 11 doit en exister un double dans la bibliothèque «!e l'Académie des sciences de W-tersbourg ; — un Dictionnaire Mongol et Tibétain, d'a^rco l'ordre de l'alj-iiabet Tibétain , et imprimé à Péking, en un épais vo-

lume petit in-folio ; — le Minggt-rgyamthso , ©u laitier de clarté , grand dictionnaire 1 ibetain-mongol , imprimé sur du fort papier oblong. Il est en quatre parties, formant 75a pages. 11 y a dans la première partie Un syllabaire fort étendu ; la 2.« et la 3.* sont le dictionnaire , et la 4«" contient une postfuct.

ductions naturelles et l'antiquité des régions centrales de l'Asie.

Au reste , ce n'est guère que dans le Tibet même que la connoissance du tibétain , comme langue commerciale , pourra jamais être directement utile : les peuples de ce pays ont rarement fait des excursions dans les contrées voisines , et il ne paroît pas qu'il en soit resté aucune trace. Nous avons été forcés, en traitant des autres races , d'en figurer l'extension par des lignes arbitraires tracées au travers de l'Asie. Mais ici la nature nous a sauvé cette peine , et les montagnes du Tibet sont les barrières naturelles où la race Tibétaine est encore à présent renfermée. Du côté de la Chine, la chaîne presque inaccessible qui forme la frontière du Chen-si , du Sse-tchhouan et du Yun-nan , marque la séparation des deux nations. Je ne veux pas dire néanmoins qu'il n'y ait quelques tribus d'origine Tibétaine dans les provinces de l'empire Chinois qui touchent au Tibet, et même dans quelques-unes du centre. Il est fâcheux que les Missionnaires n'aient pas pu nous procurer quelques vocabulaires des Lo-Io du Yun-nan, et des Aliao-tseu du Sse-tchhouan et du Kouèi-tcheou. La langue de ceux du Ruisseau d'or [Kin-tchhouan] , que Khianloung a détruits, devoit se rapprocher beaucoup du tibétain. D'un autre côté, on doit trouver beaucoup de peuplades Chinoises dans le pays de Kahang et au midi du Kôke-noor. Les historiens nous avertissent de ce mélange de races , et nous en font assez bien connoître les causes. Joignez à cela qu'un fait qui remonteroit à la plus haute antiquité, rendroit fort bien raison de l'analogie qui s'observe, disent les Chinois, entre leur langue et celle des Kïang ou Tibétains orientaux.

Du côté du nord-est, le Tibet est ouvert aux Mongols , qui font actuellement, sous le nom à'OrJos, la population du pays qui est au nord et à l'ouest de la grande courbure du Hoang-ho , autour du Kôke-noor. C'est principalement de ce côté, que, de notre temps, et, à ce qu'il paroît, depuis un temps assez reculé, les tribus Tartares ont pénétré" dans le Tibet, où l'on en trouve encore à présent un assez grand nombre. Plus à l'ouest, le pied des montagnes est, pour ainsi dire, baigné par les sables du

Gobi. Néanmoins, c'est le long de la chaîne septentrionale, dans un parallèle que nos cartes représentent comme entièrement inhabité, qu'il faut chercher les No-Kiang, le grand et Je petit Po-/iu,et d'autres états inconnus aux Européens, et passablement bien décrits par les Chinois. Ces peuples paroissent appartenir à la race Tibétaine. Cette race a dû se mêler à celle des Turks du côté de Khotan, où il semble y avoir quelques communications entre la Tartane et le Tibet. La plus grande partie des montagnes de ce côté sont absolument inaccessibles. Il en est de même à l'ouest , où la contrée de Ladak est séparée du royaume actuel de Kaboul, des possessions des Aghwans et cftl Kaschemir, par des chaînes où l'on gravit à peine avec des échelles de corde. Vers le midi, les Tibétains n'ont presque pas de liaisons avec les Hindous qui habitent au pied des montagnes, il n'y a guère que quelques pèlerins que le zèle de la religion fait passer d'une contrée à l'autre , par des chemins qui seroient impraticables pour des voyageurs ordinaires. Enfin , du côté du sud-est, les vallées par où s'écoulent le Tsang-pou ou Brahmapoutre , le fleuve Noir (t), ou la rivière d'Awa, et ie Kin-cha-kiang, ou te rivière de Camboge, forment une triple route, par où les Si-fan ou Tibétains peuvent communiquer avec les Mm ou Barbares de l'Inde orientale. Cette communication a déjà été l'objet d'une remarque. C'est de ce côté qu'au ix. e siècle ils s'étoient étendus de manière à être limitrophes des Brahmanes , et à donner au golfe de Bengale le nom de mer du Tibet. C'est ainsi qu'il est nommé par Ibn-Haukal.

Comme c'est là la seule fois que les Tibétains soient sortis de leurs limites en conquérans, et qu'on sait assez précisément dans quelles contrées ils ont porté leurs armes , il ne nous reste qu'à faire l'énumération des peuples qui ont envahi le Tibet, ou qui sont venus des autres parties de iaTartarie, se métér à la

(i) Ou'hiane, et non pas Nou- même qu'on nomme aussi en mongol

k'iang , comme T'a écrit d'Anville, ni Kara ousoun, ce qui signifie la même

Lou-kiang, comme le dit Amiot ( Mém. chose, des Missionn. t. XIV, p. 179). C'est ie

population native de cette contrée. Avant les Mandchous et les Chinois, qui y dominent actuellement, les Olets, et particulièrement les Djoun-gar , y exerçoient à-peu-près la même autorité. C'est d'eux que descendent la plupart des tribus Mongoles qu'on y retrouve encore aujourd'hui, comme les Khoït, les Khochots, et quelques autres. Le Tibet avoit déjà été précédemment occupé par les armées de Tchinggis. Les Thou-kou-hoen qui habitaient près de Clta-tcheou , et occupoient une partie du Tibet, furent soumis par les Thou-fan. Nous avons cru devoir ranger ces peuples parmi ceux de race Tongouse , avec les Sian-pi, dont ils étoient issus. Peut-être néanmoins appartenoient-ils à la race Mongole. Nous en dirons autant des Youéi-chi qui , plus anciennement, avoient occupé le même pays, et dont une portion s'étoit enfoncée dans les montagnes des Kiang, pendant que le gros de la nation s'étoit porté vers la Transoxane. Telles sont les principales nations étrangères qui ont possédé en tout ou en partie le Tibet ; nous ne comptons pas celles qui y ont fait des invasions passagères, comme les Turks, les Hoéi-hou , les Jouan-jouan , les Hioung-tiou et plusieurs autres.

Le dernier peuple, de race vraiment Tibétaine, qui soit connu dans l'histoire, est celui dont les étrangers ont conservé le nom au pays: les Chinois l'ont écrite avec les deux caractères Thoufan , qui doivent se lire Thou-po; de là Tobout , Tebet , Tibet. Ce peuple, dont il est incontestable que nous avons la langue dans le tibétain actuel , tiroit particulièrement son origine de la contrée où est Lasa (1) , et commença d'être connu dans les années Kha'i-hoang de la dynastie des Sott'i (581 — 600). Les Thang-hiang, les Pe-lan et d'autres tribus Tibétaines, ainsi que les T/wu kou-hoen , se soumirent à eux. Nous avons déjà vu que les Thou-kou-hoen étoient d'origine étrangère. Quant aux autres, ils étoient, disent les Chinois, de la race des trois Miao , ou Kiang. Ces deux expressions sont synonymes. Le nom de Kiang signifie pasteurs , et fut appliqué aux Tibétains à cause du soin

(1) Wtn hian thoung khao , k. 333 , p. ty

qu'ils donnoient à leurs troupeaux. On attribue la même origine aux Teng-tchi , aux Thaiig-tchhang , &c. Tous ces peuples, qui semblent les autochthones du Tibet, sont, depuis la plus haute antiquité, nommés Kiang et 77. La langue des uns et des autres avoit de l'analogie avec le chinois (t) ; et selon des traditions fort anciennes, les Kiang et les Ti seroient des descendans des trois Miao , habitans du midi de la Chine au temps de Chun, exilés par ce prince du côté du Kôke-noor, comme on le lit dans le Chou-Aing(i). On peut d'autant moins s'incrire en faux contre cette tradition , qu'après tant de siècles et de révolutions , le tibétain a conservé cette analogie qui frappa les Chinois, surtout si on le compare au langage qu'on parle au midi du jieuve, et à celui des Man ou Barbares du midi.

Ainsi donc, pour ofFrir en peu de mots le précis de ce que les traditions des Chinois, d'accord avec la considération de là langue, nous apprennent sur le Tibet, nous dirons que cette contrée montagneuse, froide, stérile, a été habitée par des tribus sauvages qui, par la férocité de leurs mœurs, leur ignorance, fa simplicité de leur culte, la rudesse de leur idiome, ont conservé long- temps et conservent encore en partie les traces de leur état primitif. Des colonies venues du midi de la Chine à une très-haute antiquité, se sont mêlées aux naturels du pays. Vers l'époque de notre ère , les religieux de l'Hindoustan ont porté leur culte et leur littérature dans quelques monastères qu'ils fondèrent en divers endroits de la Tartarie et du Tibet. La conversion des Tibétains ne fut complète que vers le VI. siècle de notre ère, où il paroît qu'on doit placer la fondation de Lasa. Les Lamas prirent alors une autorité qui alla en croissant jusqu'à la conquête <hs Mongols, et se changea enfin en une domination absolue. La littérature Bouddhique s'enrichit par la traduction des ouvrages Samskrits; mais la langue Tibétaine conserva toujours les formes agrestes que durent iurtïita

(i) Pian i tian , k. 4î > p- 4- (a) Traduction Française , p. iS.

primer

SUR LES LANGUES TARTÀRES. 393 primer les premiers hommes qui en firent usage. Un idiome barbare, une orthographe irrégulière, un système grammatical des plus imparfaits, une littérature d'emprunt, une religion transplantée de i'Hindoustan au Tibet à une époque peu reculée; voilà tout ce qu'on trouve dans ces montagnes sauvages, dont les habitans ne paroissent devoir justifier, sous aucun rapport, la haute attente qu'en ont conçue des écrivains ingénieux, mais peu versés dans les antiquités de l'Asie orientale. Il faut surtout renoncer à placer dâns le Tibet le berceau du genre humain , à en faire descendre les religions de I'Hindoustan , à y voir les plus proches héritiers du peuple primitif, à y trouver des traditions antérieures à l'histoire, à y découvrir des monumens des siècles qui ont suivi le dernier cataclysme. Plus on étudiera les Tibétains, et plus on demeurera convaincu qu'ils sont comme les autres Tartares, et qu'ils ont toujours été des pasteurs très-ignorans, dont les missionnaires Hindous ont été, depuis quelques siècles seulement, les instituteurs en civilisation, en morale et en littérature, et qui n'ont fait encore que des progrès très-médiocres. Si, par ces observations , nous diminuons beaucoup de l'intérêt des matières qui viennent d'être l'objet de nos études , nous regretterons peu cet intérêt factice qui s'attache aux idées romanesques, et nous nous féliciterons de lui avoir préféré celui de l'histoire.

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