CHAPITRE III
De quelques Ecritures anciennement usitées che^ les
Tartares.
J'ai dit, en commençant le chapitre précédent, que l'alphabet Syro-tartare étoit à présent le seul qui fût usité chez les Mongols, les Turks orientaux et les Mandchoux ; de sorte qu'en exceptant les Tibétains , il est vrai de dire que tous les Tartares qui connoissent l'écriture, font usage d'un système alphabétique d'origine occidentale, plus ou moins altéré seulement et modifié suivant la' différence des langues, celle des prononciations, et quelques autres circonstances particulières : mais les documens historiques que les Chinois nous ont conservés sur les nations qui ont régné dans la Tartarie, quelque insuffïsans qu'ils puissent être, nous apprennent qu'à différentes époques, différens modes de communications pour les pensées ont été mis en usage. Comme il n'est pas d'objets qui touchent de plus près à l'étude philosophique de l'homme, que l'histoire critique des signes qui lui ont servi à représenter ses idées , je m'arrêterai quelques instans à rechercher les traces de ces anciennes écritures. Celles qui, comme l'alphabet Syro-tartare, nous montreront une origine étrangère, seront pour nous des preuves matérielles d'une communication d'idées dont il restera ensuite à développer les effets moraux, politiques ou religieux : celles qui nous paroîtroient avoir une origine vraiment nationale, présenteroient un intérêt plus vif encore , parce que nous pourrions y observer la marche suivie par des peuples presque sauvages, dans la plus remarquable de toutes les inventions humaines , celle qui a le plus d'influence
sur
sur fe sort des nations, puisqu'elle les fait passer en un moment de la barbarie à la civilisation.
Le plus ancien mode decriture Tartare dont les Chinois nous aient conservé la mémoire, avoit beaucoup d'analogie avec les runes des peuples de l'Europe septentrionale. II auroit même été plus grossier encore et plus imparfait, il mériterait à peine le nom d'écriture, si l'on devoit prendre à la rigueur les passages des auteurs qui en parlent. Ma-touan-iïn , décrivant les mœurs des 'Ou-houan , dit que quand un chef de cette nation avoit quelques ordres à donner ou quelqu'un à mander, il faisoit des entailles sur un morceau de bois pour notifier sa volonté (t). Le rédacteur du Nian-ï sse yo phian attribue le même usage aux Tha~ tche en général, et Ma-touan-lin le mentionne encore relativement à d'autres nations Tartares, assurant au surplus qu'elles n'avoient point de caractères; de sorte qu'il semblerait que par les mots khe, mou qu'il emploie en cette occasion, il entendrait moins une écriture proprement dite, qu'un moyen simple et purement arbitraire de communication ou de ralliement, tel qu'en ont les peuples les plus sauvages pour transmettre un petit nombre d'idées ou d'événemens , à l'aide de quelques signes grossiers et de convention.
Mais outre qu'il paraît difficile d'admettre que de grandes et puissantes nations, telles que les Hioung-twu ou les Youtï-chi , qui dominoient sur presque toute la Tartarie, qui avoient une forme constante de gouvernement, des lois et des usages bien établis, aient pu, pendant plusieurs siècles, s'en tenir à un genre d'écriture aussi vicieux et aussi insuffisant; d'autres passages du même auteur donnent lieu de penser qu'il avoit reçu chez quelques Tartares un assez grand degré de développement. Chez les Thou-kioueï , les ordres pour rassembler des troupes, pour lever des chevaux, ou disperser les troupeaux en tel ou tel endroit, étoient donnés avec des morceaux de bois taillés, qui détermi-
(1) Ta jin yeou so tchao hou, tse hhc mou V« sin. Wen hian thoung khao, Lj42,p, t. Voyez Iei caractères dans l'Appendice, n.° 10 a.
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SUR LES LANGUES TARTARES. 6j On ne doit pas toujours ajouter une foi implicite aux assertions des auteurs Chinois, même de ceux qui, comme Mdtouan-lin , méritent d'être nommes parmi les plus instruits , quand ils avancent que tel ou tel peuple ignore entièrement l'usage des caractères ; cela doit quelquefois s'entendre seulement des caractères Chinois, qui sont si répandus chez les nations voisines, que les lettrés ont quelque droit de s'étonner, quand ils trouvent un peuple auquel ces caractères sont restés inconnus. Souvent aussi les préjugés nationaux et le mépris pour les étrangers, qui est commun à tous les Chinois, les ont éloignés d'un examen approfondi, et ont causé leur erreur. C'est ainsi, par exemple, qu'on lit dans le Wen-hinn-thoung-khao , que les Tlwufiin n'avoient point de lettres, et cela pour une époque où vraisemblablement l'alphabet Tibétain avoit déjà été apporté de l'Inde au Tibet (i). C'est encore par une erreur de ce genre, que l'auteur, dans ce même passage, attribue à ces peuples l'usage des khe mou ,' ou morceaux de bois crénelés, et sur-tout celui des cordelettes nouées [ kiei-cheng ] .
C'est à la Chine une ancienne tradition, qu'avant de connoître l'écriture , on se servoit de cordes auxquelles on faisoit des necuds, pour gouverner; suivant l'expression du I-king. hes saints, des siècles suivans, ajoute le même livre classique, changèrent cet usage pour celui des caractères; de sorte que tous les magistrats eurent les moyens*d'administrer,et tous les peuples purent être gouvernés (2). Il n'est guère possible de révoquer en doute ce fait, dont aucun motif raisonnable n'expliqueroit la supposition , et qu'on trouve consigné dans le plus ancien, le plus authentique .et le mieux conservé de tous les monumens littéraires de la Chine; mais, en l'admettant, il faut prendre garde d'en déduire de fausses conséquences, et d'appliquer à des temps modernes età des peuples étrangers ce qui est dit des Chinois pour une époque reculée.
( 1 ) Thon-fan. . .h-ou wen tseu ; khe mou, k'tsi cheng 'jpâjo. K. 334,/?. 16. Voy, le rexie, t. II, et une nouvelle discussion s ir ce iau. dans ce volume , p. j8+.
(2) Chting hou hiti cheng eu! tcfiî ; htou clii ching jiti i rchi i clinu-hhi, pt kouan i tc/li , Wttn min i tchha. I-king, livr* Ta-uhouan. Voy. t. II.
Ceux qui ne seroient pas arrêtés par l'obstacle d une mer de trois mille lieues, et qui voudroient voir dans l'usage Chinois l'usage des quïppo ou cordelettes nouées du Pérou , doivent remarquer que, dans ia tradition du I-king, les mots chan^-kou désignent la plus haute antiquité, les temps antérieurs à Fou- là et à Hoang-ti, le xxix. e ou xxx. c siècle avant notre ère. A cette époque, les Chinois, concentrés dans les provinces de Chcn-si et de Ho-nan , n'avoient point encore d'établissemens sur les rivages de la mer orientale; et quand ils s'en furent approchés, et qu'ils commencèrent de s'essayer à la navigation, il y avoit des siècles qu'ils avoient abandonné et presque entièrement oublié les cordelettes, et qu'ils les avoient remplacées par les caractères qui n'y avoient aucun rapport. Ce n'est donc pas d'eux que les Péruviens , nation moderne, et dont les traditions ne remontoient pas à cinq cents ans* avoient pu tirer l'usage des quippo ; et l'on ne sauroit, pour expliquer ce rapport singulier , recourir à des suppositions què le raisonnement et l'histoire nous font regarder comme inadmissibles.
Quant aux qlnppo des Thou-fnu ou Tibétains , le passage de ' Ma-touan-lin , qui y a rapport, est si peu circonstancié, si fort en contradiction avec ce que nous savons d'ailleurs, que je serois bien tenté de le rejeter entièrement. Je ne doute guère que l'auteur n'ait» en cette circonstance, rapporté une particularité de l'ancienne histoire Chinoise à un peuple qui lui étoit peu connu. Si cependant on veut, sur ce seul témoignage, que l'antique usage des Chinois se soit conservé jusque dans les temps modernes au Tibet, on aura la matière d'un rapprochement curieux avec un usage analogue du nouveau monde; mais ce rapprochement sera toujours, à raison des distances de temps et de lieux, sujet à de grandes et nombreuses difficultés. ■ D'autres passages plus péremptoires, quoique aussi peu détaillés pour la plupart, nous démontrent qu'il a existé, chez différentes nations Tartares, différentes écritures qui ne nous sont pas connues. Les Kouéi-tscu, peuples qui habitoierit à deux cents // au midi de la montagne Blanche [A-kiéi-clum] , avoient
des caractères, puisqu'il est dit, au sujet des Pa-hu-ha ou Kou-me , autre peuple des mêmes contrées, que leurs caractères ressemblaient à ceux des Kouëi-tseu (1). On a vu plus haut la mention que fait Mii-touan-lin des lettres barbares, hou - chou , qui étoient en usage chez les Kao-tchhang , concurremment avec les caractères Chinois ; mais celles-là ne peuvent être réputées inconnues, puisque, sous ce nom, les auteurs Chinois désignent indubitablement les lettres Syro-ouigoures. Il en est probablement de même de celles de Sa-ma-eul-han [Samarkand]. « Dans » ce pays, dit un historien, on écrit les livres sur la peau inté- » rieure d'un mouton, et l'on y trace des lettres dorées (2).» On pourroit croire pourtant qu'il s'agiroit ici de l'écriture Persane , que les Chinois connoissent bien, ainsi que le prouve le passage suivant : « Dans le pays de 'An-si (c'est une contrée de la » Perse, qui est désignée comme produisant des autruches), on fait » des livres historiques qu'on écrit sur du cuir, en lignes trans- » versales;» et la note ajoute : «Maintenant tous les barbares » des pays occidentaux écrivent en travers et non perpendicu- » lairement (3). » Les Hoe'i-hou avoient aussi des caractères qui leur étoient propres , mais sur lesquels nous n'avons aucun renseignement. Ceux qui étoient en usage chez les Kiei-kia-sse ou Kirgis , suivoient, comme leur langue, les mêmes règles que ceux des Hoéi-hou (4). Je termine là cette énumération, que le défaut de détails rendroit fastidieux, mais qui a cependant l'avantage de faire voir que l'art de l'écriture n'a pas été aussi inconnu aux différentes nations Tartares qu'on l'a cru jusqu'à présent.
On en sera mieux convaincu encore , si l'on songe qu'à
( 1 ) Pa-hu-ha . . . wen tstu iu Koueïtstu thoung. Wen hian thoung khao , k.jjâ, p. 2^. Append. 2. c part, n." 12.
(a) Sa-ma-eul-han .... /' yang li h'mg wen ; wen-tseu ni hin chou, Nian-i ssc yo phian, chapitre Heou-phian , p. 78. Append. 2.' part, n • 13.
(3) Hoa ht phang hing 'wei chou-ki.
Wen hian thoung lhao, k.jj^, p- 27.
Append- 2J part. n.° 46. a.
K'w si-fung hou chou kiài hourtg hing pou tchi.hia. lbid. Append n.° 14 />•
(4) Kiet-kia-sse .... khi wen tstu yan iu iu Hoei-hou tching thoung- fa. lb. iL j+8, p, 8. Append. n.° 14 c.
défaut d'écriture particulière , beaucoup de nations Tartares avoient adopté l'usage des caractères Chinois. L'emploi de ceuxci a éprouvé, à différentes époques , la même extension du côté du nord et du nord-ouest que nous leur voyons de nos jours vers l'orient et vers le midi. Les peuples qui , comme les Tho po , les Cha-tho , et plusieurs tribus Hioung-nou , possédèrent quelques provinces de l'empire; ceux qui, comme les Thou-kiouei , les Hoéi-hou , les Jouan-jouan , établirent de puissans Etats sur les frontières, avoient de fréquentes relations avec les empereurs t Chinois. On contractoit des alliances, on s'envoyoit des am-
bassades mutuelles, et l'histoire fait foi que très-souvent les affaires étoient aussi traitées par écrit. Un grand nombre de Tartares passoient chez les Chinois, et plusieurs de ceux-ci prenoient des charges en Tartarie. La cour des princes Tartares se régloit à l'instar de celle du royaume céleste , et les livres de Confucius étoient expliqués au milieu des barbares de la Sibirie, comme chez le peuple qui leur avoit donné naissance. Toutes ces relations. diplomatiques, littéraires ou autres, dévoient nécessiter et nécessitoient , en effet, l'emploi des caractères. Une chose contribua à le répandre encore ; ce fut l'usage établi à la Chine, et dé/à mentionné ci-dessus, de donner aux princes Tartares des titres Chinois, des charges de l'empire, et des sceaux d'or, de cuivre ou de pierre, portant pour inscription le nom de la dignité qui leur étoit accordée. Cet usage se conserva chez plusieurs nations Tartares, môme quand elles se furent éloignées de la Chine en passant dans l'occident. Les princes Mongols qui gouvernoient en Perse et dans le Kaptchak , au temps des premiers Tchinggis-khanides , avoient des sceaux qu'ils tenoient du grand Khan ; et c'est un fait assez curieux que des lettres adressées par les princes Mongols aux Rois de France , portent l'empreinte du sceau Chinois en caractères ta-tchhouan, c'est-àdire carrés antiques. II seroit moins étonnant de retrouver des vestiges de caractères Chinois dans la Sibirie , patrie de la plupart de ces princes Sinico- tartares, et contrée qui fut souvent soumise, en partie, à leur domination.
Je ne doute guère, au reste, que lesTartares, en employant les caractères Chinois, ne leur aient, par ignorance ou autrement, fait subir de grandes altérations. Ces altérations durent sur-tout porter sur ceux des caractères qui, destinés à représenter les formes grammaticales, ne pouvoient s'appliquer exactement à des gangues différentes de celle dont ils étoient empruntés. Peut être voulut-on ensuite simplifier ou abréger d'autres caractères pour les rendre plus usuels. Il est probable qu'on en vint enfin à les employer le plus souvent comme signes alphabétiques. Comme cette idée pourroit paroître hasardée, je vais tâcher de la soutenir par des raisonnemens et par des faits.
Les caractères Chinois, pris en général, sont, comme chacun sait, des images et des symboles destinés à représenter directement les objets matériels par une imitation plus ou moins exacte , et les autres objets par des métaphores plus ou moins ingénieuses. Ils sont, par conséquent, indifférens à toute prononciation, et ne figurent aucun son. Seulement, comme il faut que les livres puissent être lus , on attache par convention à chaque caractère une syllabe simple ou complexe qui rappelle dans la langue parlée la même idée que le caractère dans l'écriture ; mais rien dans ce dernier ne figure le son ou la syllabe, et l'on peut très -bien entendre l'un sans connoître l'autre, et vice versa.
Cependant, en certaines circonstances, ce sont des articulations qu'il faut représenter et non des images. Cette nécessité a dû se présenter aux Chinois, d'abord quand il leur fallut faire passer dans l'écriture des noms propres d'hommes ou de lieux ; puis , quand leurs connoissances commençant à s'étendre , ils sentirent l'impossibilité de tracer des figures assez exactes , ou de composer des symboles de traits assez caractéristiques, pour désigner, de manière à les faire reconnoître, les différens êtres naturels, les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les arbres, &c. Plusieurs expédiens s'offroient à cet effet, et furënt employés suivant l'occurrence. On pouvoit prendre un symbole dont le son étoit déjà convenu, et, faisant abstraction de sa
yz RECHERCHES
signification , le restreindre à n'être plus'que le signe de ce son. Tous ies noms propres sont à la Chine des caractères de cette espèce. Le plus souvent , dans ces caractères , rien n'indique cette sorte d'altération ; quelquefois pourtant on ajoute au symbole ainsi dépouillé de son sens, l'image de bouche , qui indique qu'il n'est plus que le signe d'un son ou d'une prononciation.
Le second moyen joue un si grand rôle dans l'écriture noise, que, dès les temps les plus anciens, on l'a compté au nombre des six règles d'après lesquelles on doit former les caractères (i). II consiste à prendre, comme dans le cas précédent, un symbole simple ou complexe comme signe d'un son , en y ajoutant une image qui le détermine à représenter un arbre, un oiseau, &c. Presque tous les noms des objets naturels, et un fort grand nombre d'autres sont ainsi représentés par des caractères formés de deux parties, dont l'une fixe le genre par une image , et l'autre ï espèce par un caractère qui n'est que le signe d'un son. Que cette dernière partie même, dans beaucoup de caractères, soit habilement choisie pour rappeler en même temps quelque trait caractéristique de l'objet désigné , c'est une chose qui contribue à la perfection de l'écriture Chinoise, mais qui ne fait rien à l'espèce de dégradation que nous étudions , ni à son passage graduel à l'écriture alphabétique.
Enfin ce que des hommes instruits avoient exécuté avec art et méthode, l'ignorance l'a souvent fait sans règle ni précaution. Comme lé nombre des symboles est beaucoup plus grand que celui des syllabes , chacune de ces dernières s'est trouvée répondre à plusieurs des premières. II en est arrivé que les hommes peu versés dans la connoissance des caractères, ont pris les uns pour les autres ceux qui avoient la même prononciation ; et l'usage même a consacré chez les gens de lettres plusieurs exemples de cette impropriété, non d'expression, mais d'orthographe. Actuellement même , les marchands , les artisans et autres hommes illettrés, s'embarrassant peu des symboles, se contentent
(i) Cest la règle Kiaï-in [expliquant le son ], ou Hing-ching [figurant la voix ].
de
SUR LES LANGUES TARTARES. 73 de savoir un seul caractère pour chaque prononciation , et ce caractère leur sert pour toutes les acceptions de la même syllabe, qui, chez les gens instruits, s'écrivent avec autant de caractères différens. Dans tous ces cas , la nature de l'écriture symbolique a totalement disparu, et ses signes, quelle que soit leur composition, peuvent être considérés comme de véritables élémens syllabiques.
Ce premier pas fait par les Chinois eux-mêmes vers la découverte de l'alphabet, n'a pas manqué d'être imité par les na* tions voisines, qui, en adoptant les caractères Chinois, se sont trouvées dans l'impossibilité de rendre certains termes de leurs langues. Ce que les premiers avoient tenté occasionnellement et sans avoir de système arrêté, les autres ont pu l'exécuter d'une manière plus méthodique et plus régulière; c'est-à-dire qu'au lieu de prendre pour un son, indifféremment et au hasard, tantôt un caractère et tantôt un autre parmi ceux qui étoient homo~ phones, on détermina l'un d'entre eux pour représenter chaque syllabe , avec cette attention , de choisir de préférence les plus simples , ou d'abréger ceux qui étoient compliqués. Il résulta de cette opération une série de caractères en nombre égal à celui des syllabes de la langue , et servant à les représenter indépendamment de toute idée d'image ou de symbole. Les faits viennent à l'appui de ces probabilités ; car c'est ainsi que les Japonois ont fabriqué, avec des débris de caractères Chinois , deux différente» séries de signes syllabiques, dont on se sert dans les usages ordinaires , et pour l'impression de certains ouvrages destinés aux en fans et aux personnes peu instruites. Il est assez vraisemblable qu'on a formé de la même manière l'écriture usitée chez les Tonquinois, et qui est différente des caractères Chinois, au dire de Marini(i) et du P. Alexandre de Rhodes (2).
Dans cet état, les élémens de l'écriture étoient encore imparfaits et sans analogie; on ne pouvoit, dans le signe pa , dis»
(1) Relat. du royaume de Tunquin, p. tyg.
{2) Dictionarium annam'ukum.
tinguer l'articulation p du son a; il n'y avoit rien de commun pour l'écriture entre les signes ma et mo , non plus qu'entre les signes mo et ko; en un mot, l'alphabet n'existoit pas encore, et les lettres n'étoient point inventées. 11 ne falloit pourtant encore qu'imiter les Chinois , qui savent fort bien , quand il s'agit de sons, prendre par abstraction ko, kia ou kïeou pour A; ma, mo ou mao pour m; ou bien mo, ko , lo ou 'o pour o; tcha, fa, na ou 'a pour a, &c, en avertissant de cet usage passager qu'ils font de leurs symboles , au moyen du mot thieï
, qui signifie analyse. Il ne falloit que convenir, comme
l'ont fait les Indiens, que pa, ma, na.fa seroient constamment pris pour p , m , n , f, et ha , he , hi , ho , hou , ou les mîmes finales avec toute autre consonne, pour a, e, i, o, ou; de sorte que , pour écrire mou , on prendroit le signe ma avec le signe hou, &c. ; par-là on obtenoit de véritables lettres, et l'invention de l'alphabet étoit consommée. Cette conception, à laquelle les Japonois n'ont pas encore su s'élever, malgré l'incommodité de l'écriture syllabique, se retrouve à présent chez les Coréens, peuple moins avancé qu'eux dans la civilisation et les arts qui en dépendent. L'écriture de ces derniers , quoique réellement formée de caractères Chinois entiers ou tronqués, offre un alphabet proprement dit, compose' d'élémens distincts pour les voyelles et les consonnes.
Quelque importans que puissent être ces faits, qui confirment et rendent sensibles les hypothèses de quelques philologues et métaphysiciens sur le passage de l'écriture hiéroglyphique à l'écriture alphabétique, je me serois bien gardé de m'y arrêter si long -temps, s'ils étoient entièrement étrangers au sujet qui nous occupe, et s'ils n'étoient de nature à jeter du jour sur un point important de l'histoire de l'écriture chez les Tartares. Cet alphabet Coréen , dernier terme de la dégradation des caractères Chinois , me paroît avoir pris naissance hors de la Corée , au milieu de nations d'origine Tongouse. Ce qui suit fera voir si
cette idée doit être considérée comme un paradoxe dépourvu de probabilités.
L'histoire intitulée T/ioung-kian kang-mou , parle, sous la J. e année Hian-chun de Tou-tsoung , de la dynastie Soung ( 1269), du titre de Ta pao fa wang [grand Roi de la précieuse doctrine], accordé au lama Phaspha, en récompense des soins qu'il avoit donnés à la composition des nbuveaux caractères Mongols. «Cette année, à la seconde lune, y est-il dit, les Mongols » mirent en usage les caractères nouvellement inventés ( 1 ). » Le Toung-kian kang-mou rapporte en entier l'ordre qui fut donné à ce sujet par Koubilai - khan ; il commence en ces termes : « Notre dynastie a pris naissance dans les pays du nord. Quand »> nous avons eu à faire usage de caractères, nous nous sommes » servis des caractères réguliers des Chinois et de ceux du "royaume de Wéi-ou [Ouigour ],. pour exprimer les mots de >» notre langue maternelle. Si nous examinons les Liao, les Kin f •» et même tous les états situés dans des contrées plus éloignées, » nous trouverons qu'ils ont tous des caractères, &c. (2). » On voit par-là que l'un des motifs de Khoubilaï , pour donner des caractères particuliers à ses peuples Mongols , étoit que les Liao ou Khi-tan et les Kin ou Niu-tchi , qui avoient dominé en Tar-r tarie avant Tchinggis, avoient fait usage d'une écriture qui leur étoit propre. L'histoire nous offre à ce sujet quelques détails bien imparfaits, mais que nous devons rassembler ici.
A la première année Siouau-ho de Hoeï-tsoung, de la dynastie Soung (1 1 1 p), à la 8. c lune, l'histoire contient ce peu de mots : «« Les Kin fabriquent les lettres niu-tclùn (3) ; » mais le commentaire les développe en ces termes : ««Les Niu - tchin n'avoient » d'abord point de caractères. Quand ils eurent connu les Khi- » tan et les Chinois, ils commencèrent à faire usage des carae- » tères de ces deux nations. Le prince des Kin (A-kou-ta ou » Tai-tsou) , ordonna à Kou-chin d'imiter les caractères kiaï-tseu
(1) Eut youê Mene-hou hlonh s'w I (3) Sîu-phtan, Tchi mu -tchm >Oeu. rscu-siu-f'hi.m. Appencf. n.° 17. a. I Append. n.° 17 c,
(2) Siu-phian. \oy. TAppcnd. n.» 17*. |
» des Chinois, en se réglant sur ce qui avoît été fait pour les » caractères khi - tan , et de les accommoder à la langue mater- » neile des Kin. C'est ainsi que furent composés les caractères » niu-tch'm qui furent mis en usage. Par ia suite, on fit de nouveaux caractères niu-tchin minuscules, et ceux que Kou-chin »avoit composés furent nommés grands caractères niu-tchin [y].* L'auteur du Houng-kian-lou est moins formel : «« A ia troi- » sicme année Th'um-fou , dit-ii seulement, à la p. e lune, au » jour Wou-tseu, un ordre (de l'empereur Tdi-tsou des Kin), » prescrivit de choisir parmi les caractères ceux qui pourroient » se rapporter bien (à la langue des Niu-tchin), pour en faire » une écriture nationale (1). » Ma-touan-lin ne parie point de ce fait, et l'on ne trouve rien non plus qui y ait rapport dans le Nian-i sse yo phian , le Ou tdi sse-ki , et autres ouvrages qui traitent pourtant assez au long de ce qui concerne les Niutchin.
A-kou-ta, qui fonda la dynastie des Kin, et fut le premier empereur des Niu-tchin sous le titre de Tdi-tsou, fut porté à l'adoption d'un système d'écriture quelconque, par les mêmes motifs qui y avoient déjà déterminé plusieurs autres princes Tartares ; mais la plupart de ces derniers avoient dû, comme je l'ai dit plus haut, faire usage des caractères Chinois, seule écriture qui fût connue alors dans ces contrées orientales. A-kou-ta eut à choisir entre ces mêmes caractères Chinois , et l'écriture cféjà adoptée par les Khi-tan , dont il emprunta d'ailleurs beaucoup d'autres usages. L'analogie des langues dut même le faire pencher préférablement vers des caractères , quels qu'ils fussent, beaucoup mieux appropriés que les symboles Chinois au besoin de son peuple. Dans le silence de l'histoire , nous devons, avant de proposer des conjectures, examiner fe peu de renseignemens que nous pouvons nous procurer sur cett&
(1) Siu-phian. Ibid. Append. n.° 17,
(2) Thian-fou .... eut niait . . . hieou youti wou-tseu chao siouan chai chou
wen tche r V« boue chou. Houng-kianiou, k. 214. Append. n.° i&.
autre écriture Tartare qui a pu naturellement servir de modèle aux Niu-tchin.
Le traité historique déjà cité ci -dessus donne d'assez nombreux détails sur les peuples de la Tartarie qui ont eu des rapports avec les dynasties qui se sont succédées en Chine depuis les Thang jusqu'aux Mongols ; mais son style est excessivement serré, et chaque événement y est exprimé en une phrase très-courte. L'invention des lettres khi-tan s'y trouve mentionnée seulement ainsi qu'il suit : ««La cinquième année Chin-thse *> (p2o), à la i. re lune, au jour l-tcheou, on commença la
» composition des grandes lettres khi-tan A la o.* lune
» au jour Jin - in , les grandes lettres furent achevées ; on or- » donna de les répandre et de les mettre en pratique (1). « Le célèbre et élégant 'Eou-yang-sieou est un peu plus étendu: «« A-pao-ki , dit-il (le fondateur de la dynastie des Liao ou Khi- » tan), avoit à son service un fort grand nombre de Chinois; » ces Chinois lui enseignèrent, en partie, l'usage de ces carac- » tères nommés li , qui s'emploient dans les tribunaux. On y fit » des additions et des altérations considérables, et on en corn- » posa plusieurs milliers de caractères, qui servirent à remplacer » les morceaux de bois employés jusqu'alors pour les conven- » tions et les contrats (2). » Ma-touan-ïin a copié tout cet endroit sans y rien changer (3) ; ainsi son témoignage est 'ici de nulle valeur. Le Nian-y-sse yo phian ne dit rien des lettres khi-tan, et le Thoung kian kang-mou ne les mentionne même pas , apparemment parce que les rédacteurs de ce grand corps d'histoire ont jugé ce fait trop peu important pour lui donner place au milieu des événemens multipliés , des guerres désastreuses et des bou-r leversemens politiques qui signalèrent les temps des cinq dynasties postérieures, c'est-à-dire, la première moitié du X. e siècle de notre ère.
Voilà donc à quoi se réduisent les documens que les Chinois
(1) Houng-kian-lov , Hist. des Liao, n.« 20.
k.ao i>f . 7 -Append. n.« 19 b. ( 3) Wtn-hian'tfoufig-hJiao, k. 34$,
(2) Ou-tai-ki-ttt t k. 72, p. j. App. p. 6.
nous ont laisses sur l'écriture de ces deux peuples Tartares leurs voisins, les Khi-tan et les Niu-tchin. Il n'est pas impossible que les pays qui furent soumis à leur domination recèlent encore des pet ou monumens de pierre avec des inscriptions destinées a perpétuer le souvenir des traités de paix, des batailles décisives et des actions d'éclat. L'usage en Chine est d'en élever dans ces occasions, et les Tartares s'y sont souvent conformés. Si l'on trouvoit quelqu'une de ces inscriptions en caractères des Liao ou des Kin , on pourroit en parler avec connoissance de cause , décider si les Tartares avoient adopté les caractères Chinois purement et simplement, ou s'ils les avoient fait passer par quelqu'une des dégradations dont il a été question plus haut ; s'ils s'en étoient tenus à ce que d'autres avoient imaginé avant eux, ou s'ils avoient eux-mêmes fait un pas en avant dans cette carrière ouverte au génie d'invention et de perfectionnement. Au défaut de monumens aussi décisifs, privés même des ouvrages Chinois qui pourroient y suppléer en nous offrant des syllabaires , des alphabets ou des mots rendus avec les caractères dont il s'agit, nous sommes réduits à des conjectures sur le système d'écriture suivi par les Khi-tan et les Niutchin. Mais en tirant ces conjectures du texte même des passages invoqués ci-dessus, nous serons assurés de ne pas nous égarer et d'approcher le plus possible de la vérité.
Il est assez probable, ainsi que je l'ai indiqué précédemment, que l'écriture des Kin ne différoit en rien d'essentiel de celle des Liao. Ces deux dynasties avoient été fondées par des peuples de race Tongouse, parlant des dialectes d'une même langue, et ayant entre eux beaucoup d'autres traits de ressemblance. Sortis à deux époques différentes des mêmes contrées , c'est-àdire, des montagnes qui sont au nord de la Corée, leur marche vers l'occident et le midi, leurs conquêtes, leur civilisation, l'agrandissement de leur puissance respective, eurent des rapports marqués. Les mêmes causes dévoient produire les mêmes effets; seulement, les Niu-tchin ne s'étant établis dans le Liaotoung et les pays voisins que postérieurement aux Khi -tan, ils
SUR LES LANGUES TARTARES. 79 durent emprunter de ceux-ci tout ce qui leur manquoit ; car il leur étoit plus naturel d'imiter leurs anciens compatriotes que les Chinois, qui leur étoient moins connus, et dont la culture morale ctoit trop au-dessus deux. Pour l'objet particulier qui nous occupe, l'identité des langues ctoit une raison puissante d'imiter ce qu'avoient fait leurs prédécesseurs. Le passage du Toung-kian kang-mou relatif à l'invention des caractères Niu~ tchin ajoute encore à la force de ces considérations. Je me crois donc autorisé pour la suite à ne pas séparer les deux écritures Khi- tan et Niu-tchin, dont les probabilités indiquent assez le rapprochement, indépendamment de ce que la môme obscurité qui les. enveloppe également pourroit le rendre nécessaire.
Maintenant, cette écriture Khi-tan ou Niu-tchin se composoitelle seulement d'un certain nombre de caractères empruntés aux Chinois, et pris dans leur sens symbolique, ou d'élémens détachés de ces mêmes caractères et restreints à un usage syllabique ou alphabétique! La première supposition n'est guère probable. Si les choses eussent été ainsi, les Chinois se seroient contentés de dire, comme ils le remarquent en d'autres circonstances , que ces Tartares s'adonnèrent à l'étude des caractères; mais pour les deux nations dont il s'agit, ils emploient les mots tchi ou tso, qui signifient faire ou fabriquer. Ils disent qu'on fit un choix, siouan , parmi les caractères Chinois, de ceux qui pouvoient convenir à la langue Tartare ; qu'on y fit des additions, thseng, et des altérations ou changemens considérables, sun ; qu'on en composa plusieurs milliers , ce qui désigne évidemment un syllabaire ; qu'on en forma enfin une écriture nationale, houe chou, et qu'on les accommoda à ia langue maternelle ,pen koue tu. A propos de l'écriture kin , ils remarquent qu'on prit modèle sur les caractères khi-tan en même temps que sur les Chinois, distinction qu'on ne feroit point , si les premiers n'avoient point différé de ceux-ci. Enfin Khoubiidi fortifie encore cette dernière raison, en citant, dans le décret même qui donne une écriture alphabétique aux Mongols , les caractères khi-tan et niu-tchin, indépendamment des caractères Chinois et
ÔO RECHERCHES
des lettres Ouigoures ; et ion ne doit pas objecter que dans tous ces passages, on s'est servi des mots wen et tseu , qui désignent les caractères symboliques des Chinois , et non pas les élémens d'un alphabet. Les Chinois n'ont pas d'autres termes; ils nomment ainsi les lettres Indiennes, Tibétaines, Arabes, et même Européennes : ils disent que le syllabaire Mongol fut composé de mille caractères, que celui des Mandchoux en contient quatorze cents, Sec. Ils emploient aussi les mots de wen et de tseu, pour dire une lettre, une syllabe, et quelquefois un mot. L'impropriété de cette expression, qu'on n'eût pu remplacer que par une périphrase, ne prouve donc rien, sur-tout dans les livres historiques où nous la rencontrons , et où on ne parle qu'en passant de ces sortes de matières.
Mais cette écriture Sinico - tartare étoit-elle alphabétique , comme celle des Coréens , ou seulement syllabique , comme celle des Japonoisï Cette question ne sauroit se résoudre sur les seuls documens fournis par les écrivains Chinois. Il paroîtroit d'abord assez naturel qu'on eût procédé graduellement en dénaturant les caractères Chinois, et que les premiers qui l'ont , essayé en fussent restés au premier degré d'altération , à celui qui fait des symboles Chinois le signe du son qui y est attaché en chinois. Mais si l'on fait attention à la véritable cause de cette sorte de dégradation, peut-être embrassera-t-on l'opinion opposée. Si l'on n'avoit à rendre avec ces signes syllabiques que des syllabes ou des mots analogues à ceux de la langue parlée des Chinois, on pourroit rester long-temps sans sentir le besoin de changer les caractères, ou de les grouper en syllabes; on se contenteroit de les écrire l'un après l'autre, en en réunissant pour un mot autant que ce mot auroit de syllabes. Les mots Japonois yenatsouma [éclair] , i si/m si [pont], mousoume [fille], et presque tous ceux de la même langue , peuvent s'exprimer assez exactement avec les syllabes Chinoises, ye-tid -tsou-rna , i-si-pa-si, mou-sou-me : mais s'il s'agit d'une langue qui abonde en lettres doubles ou en combinaisons de voyelles ou de consonnes inusitées en chinois , il faudra se borner à les rendre
d'une
SUR LES LANGUES TARTARES. 8l
d'une manière approximative, ou se servir, pour les représenter, des signes syllabiques analysés et décomposes en consonnes et en voyelies, d'après le système que j'ai précédemment fait connoître. Ainsi ies mots Mandchous, apka [ciel], teksilembi [appareiller], gildchambi [ménager] , ne sont que très-imparfaitement rendus avec des syllabes Chinoises , qui formeroient les composés 'a-pou-ko , te-ke-si -le- mou-pi , ki-li-tcha-mou-pi , et qu'on ne peut exprimer convenablement qu'en extrayant ies consonnes p , k, m, des syllabes pou, ko, mou, et ainsi des autres. Or, comme ies langues des Kin et des Liao étoient, de même que le mandchou, des dialectes du tongous, la même nécessité dut se faire éprouver quand on essaya d'en exprimer les mots avec des caractères Chinois. Le même besoin de lettres isolées qu'éprouveroient les Mandchous, s'ils vouloient rendre les mots de leurs langues avec des caractères Chinois, fut sans doute senti par les inventeurs des écritures Kin et Liao. H est donc naturel de supposer que ces dernières étoient formées , non pas seulement de signes isolés pour chaque syllabe, mais de véritables lettres susceptibles de groupement entre elles, et ne formant des syllabes que par la réunion de celles qui désignoient des articulations avec celles qui exprimoient des sons ou des voix.
Maintenant il existe, dans une contrée jadis soumise à ces Tartares, une écriture qui remplit précisément ies conditions ci-dessus, et dont l'origine est inconnue. Cette écriture est celle dont les Coréens font usage, quand ils ne se servent pas des caractères Chinois. Elle n'est point symbolique comme la chinoise, ni syllabique comme la japonoise ; elle est véritablement alphabétique, et se compose de neuf voyelles et de quinze consonnes, qui , pour leur forme et pour la manière de les grouper, n'ont aucun rapport avec aucun autre alphabet connu. Les auteurs Chinois que j'ai pu consulter sur la Corée , gardent un silence absolu sur cette écriture, et ne fournissent aucune donnée pour déterminer l'époque où elle a été inventée. Comme j'ai fait voir plus haut que ce pourroit bien être là l'écriture Khi-tan ou Niu-uhin , adoptée, sans doute, au temps de la puis-
sance de ces Tartares, par les Coréens leurs voisins et leurs vassaux, il me reste à montrer, au défaut de preuves plus positives, que nul fait actuellement connu ne contredit cette conjecture.
Les Coréens ont à l'orient les Japonois, dont ils n'ont certainement pas emprunté leur écriture. Outre la différence radicale que nous avons déjà observée, et qui sépare d'une manière bien tranchée les caractères des deux peuples, les mêmes sons se trouvent rendus chez chacun d'eux par des signes tout- à -fait différens. Pour le prouver, je joindrai au tableau des lettres Coréennes une comparaison de ces dernières avec les signes syllabiques correspondans dans les deux écritures kata-kanna et fro^katma. Il ne peut y avoir de comparaison pour la troisième sorte de caractère Japonois , puisqu'elle ne se compose que des caractères Chinois thsao ou cursifs, très - défigurés , il est vrai, mais conservant pourtant leur nature symbolique.
Au sud -ouest de la Corée, se trouve la Chine, dont l'écriture Coréenne ne peut être venue qu'indirectement. Ses inventeurs , s'ils ont pris des caractères Chinois pour base de leur travail, ont dû leur faire subir d'assez grandes altérations; et elles ont été poussées à un tel point, qu'il nous est souvent impossible de reconnoîtrede quel caractère Chinois a été empruntée la forme assignée à telle lettre Coréenne. En japonois, il n'en est
pas ainsi. Le premier signe de l'écriture kata-katina ^ i , vient bien certainement, par voie d'abréviation, de ^& ', | f ro de
ri de
// et nou de nou , &c. II en est de même de
l'autre écriture syllabique nommée firo-kanna , où les signes sont plus cursifs et plus déformés , mais pourtant encore reconnois-
sables. est une sorte de lhsao-tseu ou cursif pour
SUR LES LANGUES TARTARES. 83 po; mu vient de non , ty\ ka de jjfi kia et t?
M de <r/&/. Plusieurs de ces signes m&ne ne sont pas si
défigurés que certains thsao-tseu usités à la Chine ; mais l'altération a été plus grande en coréen; et quoique "1 k paroisse
venir de (~^ A ki , et ^ fr^ de ttotf , comme dans les
exemples Japonois ci -dessus , c'est plutôt l'analogie qui nous guide, parce qu'il est plus naturel de penser qu'on a imité de* caractères déjà existans, que de supposer qu'on les ait inventés de toutes pièces. Au reste, les altérations décrites par les Chinois, au sujet des caractères khi-tan, et celles que les Coréens ont pu y apporter depuis, expliqueroient suffisamment la difficulté que nous avons à retrouver les élémens de l'écriture Coréenne dans sa forme moderne.
L'alphabet Syro-ouigour, modèle commun d'après lequel les Mongols et les Mandchous ont formé les leurs, n'a pas servi de base à l'écriture Coréenne. H n'y a pas dans les deux systèmes un seul signe semblable, et la manière de grouper les lettres est d'ailleurs tout-à-fait différente; le coréen a, sous ce rapport, des principes qui ne lui sont communs avec aucun autre alphabet, ainsi qu'on pourra s'en convaincre plus bas. Enfin l'alphabet choub ou tibétain carré, que Pallas nous a fait connoître, est le seul qui, sous le point de vue des formes et des règles orthographiques, puisse offrir quelque analogie éloignée avec le coréen.
Le p b de cette langue et le ^ tibétain, le p et le
U P a > kiEl ' et ' e ^» ^ ' ct S"^" 65 autr es encore, ne sont pas assurément sans ressemblance. Le ^ ng, qui a, comme en tibétain, le double usage de former un son nasal quand il est à la fin d'une syllabe, et une sorte de gutturale analogue au
£ arabe , quand il est au commencement , ressemble assez au
° samskrit , dont l'usage a passé dans l'alphabet Tibétain. Mais ces analogies ne sont ni assez nombreuses ni assez frappantes pour nous engager à passer par-dessus la difficulté que nous trouvons à supposer que les Coréens aient pris pour modèle les Tibétains, un peuple qu'ils connoissent à peine de nom, et qui est éloigné d'eux de toute la largeur de l'empire Chinois. L'écriture choub n'a d'ailleurs jamais été très-usitée au Tibet même, et cette dernière raison suffit pour fixer nos idées à ce sujet.
II reste enfin le nord de la Corée , d'où l'usage de l'alphabet a pu être apporté dans cette contrée, et c'est précisément là le pays des Khi -tan et des Nitt-tchin. On peut donc croire, avec toute espèce de vraisemblance, que dans le xi. c ou le xii. e siècle, lorsque les Tartares orientaux exerçoient leur domination sur toute la presqu'île de Corée, les lettres inventées par ces Tartares ont passé chez leurs sujets , peut-être avec quelques changemens qui , joints à ceux qu'on avoit déjà apportés aux caractères Chinois pour en faire des lettres , ont achevé de rendre ces derniers tout- à -fait méconnoissables. J'aime mieux admettre cette supposition , que de croire les lettres Coréennes une invention propre à ce peuple , parce que l'histoire Chinoise n'eût sans doute pas manqué d'en faire mention, comme elle l'a fait pour les Khi-tan ; au lieu qu'elle a pu omettre, comme un fait de peu d'importance, l'introduction ou l'extension d'un système graphique déjà invente.
Une autre considération me fait pencher encore pour la première supposition. Je ne irouve pas chez les Coréens les mêmes motifs que chez les Tartares , pour passer de l'écriture syllabique à l'usage de l'alphabet. Leur langue, autant qu'on en peut juger par des échantillons, à la vérité fort imparfaits, ne paroît pas être dans le cas de celles qui , comme je'i'ai expliqué plus haut, exigent la décomposition des signes syllabiques et la formation des lettres. Je crois qu'on en pourroit écrire les mots avec des syllabes Chinoises, ou, pour mieux dire, avec les
caractères qui les représentent, sauf de légères altérations du même genre que celles que les Japonois leur ont fait subir. Enfin, l'identité des écritures Khi -tan et Coréenne me semble une hypothèse que tont fortifie et que rien ne contredit, et cela autorise les détails dans lesquels je vais entrer pour les faire connoître.
L'alphabet Coréen est jusqu'à présent presque inconnu. Witsen, qui a donné un petit Vocabulaire Coréen, ne dit rien des lettres de cette nation. M. Hager a le premier fourni quelques renseignemens exacts sur cette matière , en publiant ce qu'il appelle un Alphabet Coréen de quarante - sept lettres (1) : mais cet alphabet n'est autre chose qu'une transcription du syllabaire Japonois de quarante-sept signes; il ne contient pas toutes les lettres Coréennes, et elles ne s'y trouvent pas isolées, mais combinées de manière à exprimer les sons Japonois (2). Leurs formes mêmes ne sont pas toutes exactes. Dans la riche collection de livres relatifs aux langues de l'Asie que possède M. Langlès, j'ai trouvé un syllabaire Coréen manuscrit, et une feuille imprimée à Peking en 1700, contenant l'Oraison dominicale en chinois, en mandchou et en coréen, avec des transcriptions en lettres Latines. Cette feuille ainsi que le syllabaire sont l'ouvrage des Missionnaires de Peking, qui avoient reçu de M. Berlin, ministre d'État, une fonte de caractères Européens. Les caractères du syllabaire manuscrit ne différent que pour le style de ceux de l'Oraison dominicale. C'est de ces deux morceaux , les seuls que j'aie eu occasion de voir dans cette langue, que j'ai extrait par une courte analyse l'alphabet Coréen de vingt-quatre lettres simples. On le trouvera dans l'Appendice, n.° 21.
En coréen, chaque syllabe est représentée par un groupe
(1) W. Ouseley, Oriental collection*,
(2) Je possède l'ouvrage dont M. Hager a tiré son Alphabet : c'est une description extrêmement curieuse des pays voisins du Japon, c'est-à-dire 'de la
Corée , de la terre de Yeso , des lies Lieou-kitou , et d'un archipel encore inconnu à nos voyageurs, avec cinq cartes originales et plusieurs planches. L'ouvrage est écrit en japonois.
carre, analogue en cela aux caractères Chinois , et plus ou moins compliqué, suivant le nombre de voyelles et de consonnes qui entrent dans sa composition. Les lettres, en se groupant, n'éprouvent d'autre changement que d'être alongées ou raccourcies suivant qu'elles sont apposées latéralement l'une à l'autre, ou superposées. En général, les voyelles se placent après les consonnes, c'est-à-dire à droite de ces dernières; de sorte que, quoique les groupes s'arrangent dans l'ordre Chinois, les uns au-dessous des autres et de droite à gauche, chaque groupe est pourtant composé de parties qui se lisent de gauche à droite ; particularité très - digne de remarque. Les voyelles o , ou , e , leurs composés v et le signe nasal ng, se mettent sous les lettres auxquelles ils appartiennent. Quelques mots Coréens, que je joins à la planche où est l'alphabet, serviront d'exemples pour ces règles, et démontreront en même temps ce que j'ai dit précédemment, que l'alphabet Coréen n'a rien de commun avec aucun de ceux que nous connoissons.
Je n'aurois point fait cette digression sur l'écriture des Coréens, et je n'aurois pas ainsi dépassé les limites dans lesquelles j'ai voulu renfermer ces Recherches , si l'origine que je me suis cru fondé à supposer à l'alphabet en question ne le faisoit, en quelque sorte, rentrer dans le domaine de la Tartarie. Si de nouvelles découvertes viennent par la suite faire voir que je me suis trompé dans cette supposition, il n'en restera pas moins démontré que les Tartares ont su par eux-mêmes, et indépendamment de toute influence indienne ou occidentale, parcourir les difFérens échelons de l'art d'écrire, et que cet art a de tout temps été un besoin pour eux, comme il le sera toujours chez les peuples qui chercheront à faire des progrès dans la civilisation. On voit aussi que quelques-unes des écritures autrefois en usage chez les Tartares , sont restées in- , connues jusqu'à présent, et que d'autres sont, suivant toute apparence, destinées à le demeurer toujours. Si l'on joint à i'énumération que nous en avons faite , les différentes écritures Indiennes que la religion de Bouddha a pu y porter dans cer-
taines circonstances, comme elle^y a porté l'usage du samskrit dans les prières et les formules d'invocation ; les trois sortes de lettres Tibétaines , dont nous parlerons en traitant de la langue du Tibet, on verra qu'il y a eu dans la Tarîarie, à différentes époques, une grande variété dans les signes employés pour représenter les paroles. Et comme l'usage Chinois, d'élever des monumens et de graver des inscriptions pour rappeler des événemens célèbres , a certainement passé chez plusieurs nations Tartares, il ne faudroit pas s'étonner si l'on en rencontroit quelqu'une dont les caractères ne se rapportassent à aucune des écritures qui nous sont connues. Strahlemberg (1) fait mention d'un très-grand nombre d'inscriptions trouvées dans la Sibirie, principalement sur les rives de l'Éniseï, et vers les sources du Tobol et de l'Irtisch. Quelques-unes de ces inscriptions offrent des caractères qui , suivant cet écrivain , approchent des runes. Peut-être est-ce, en effet, cette espèce de caractères que nous avons appelés ru niques, non qu'ils aient rien de commun pour l'origine avec les anciennes lettres du nord de l'Europe , mais parce que, comme ces dernières, on les traçoit communément en faisant des entailles à des morceaux de bois; peut-être aussi, ce qui étoit inconnu du temps de Strahlemberg, ne le seroit-il plus à présent, que nous avons acquis tant de notions nouvelles sur l'histoire ancienne de la Tartarie, et les caractères dont il s'agit se rapprocheroient-ils de quelqu'une des écritures que nous avons appris à connoître depuis cette époque. C'est ce qu'il seroit possible de décider, si Strahlemberg avoit joint à son récit un dessin exact des inscriptions dont il parle. On ne sauroit absolument rien tirer des quatre planches représentant de prétendues inscriptions Sibiriennes que Witsen avoit communiquées à Cuper, et dont celui-ci entretenoit tous ses amis (2). Soit que les figures qu'elles présentent aient été tracées au hasard par des mains inhabiles, ou que le dessinateur en ait mai représenté les
(1) Description de Fempire Russicn, I (2) Voy, le Recueil dei Lettres de t. II, p.zozetsuiv. I Cuper.
contours, ou qu'enfin le graveur employé par Cuper ait achevé de les rendre méconnbissables , on n'y peut voir que des esquisses informes ou des rudimens grossiers de figures humaines, ou peut-être de caractères Chinois. On en peut dire autant des différentes inscriptions rapportées comme Sibiriennes dans les Voyages de Pallas et ailleurs. Mais enfin des observateurs exacts et d'habiles dessinateurs peuvent un jour relever en Tartarie de véritables inscriptions, qu'il sera possible de rapprocher des systèmes d'écriture énumérés dans ce chapitre. Les documens que j'y ai rassemblés d'après les auteurs Chinois, épargneront aux philologues ces expressions de caractères inconnus , débris d'une langue actuellement perdue , restes de l'e'criture du peuple primitif, et autres dénominations vagues et, pour ainsi dire, mystérieuses, par lesquelles l'esprit de système a souvent suppléé à la connoissance précise des faits. L'écrivain qui préfère les rêves de l'imagination à ce qu'on peut appeler la philologie positive, est exposé à trouver beaucoup d'objets inconnus ; et c'est en suivant ses traces, que certaines personnes qui passent pour instruites, prêtent encore aujourd'hui quelque attention aux rêveries de Bailly sur les Atlantes et les Tchouds de la Tartarie , ou tirent des conséquences sans fin sur l'origine des arts et de la civilisation , des outils Turks ou Mongols qui se trouvent quelquefois dans ies mines de la Sibirie.