‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 8 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l'Orthographe, de la Grammaire et de VÉtymologie

des Mandchous,

Dans l'énumération des races Tartares, qu'on a vue à la fin du premier chapitre de ces Recherches , les Tongous , qui occupent les parties les plus orientales de l'Asie, se sont trouvés occuper la première place. A présent qu'il s'agit d'étudier les langues de ces peuples, dont nous n'avons fait qu'indiquer sommairement les rapports et les différences , nous trouverons quelque avantage à suivre le même ordre. La nation Tartare d ont la langue nous est le mieux connue, appartient à cette même race Tongouse , et c'est par elle qu'il convient de commencer, pour avoir de bonne heure des points de comparaison , et procéder régulièrement du connu à t inconnu. L'étude du mandchou est, dès à présent, presque aussi facile que celle d'une autre langue orientale quelconque. Ses règles sont exposées dans la Grammaire du P. Gerbillon; le Dictionnaire du P. Amiot donne l'explication d'un grand nombre des mots qui la composent, et l'on trouve dans le Mémoire sur les langues , de Deshauterayes ( 1 ) , et dans les trois éditions successives de la Dissertation de M. Langlès , intitulée Alphabet Mantchou , des notions trèsétendues et très-exactes sur le mécanisme de son écriture , ses caractères, et quelques autres objets du même genre. Ce n'est pas dans un ouvrage de la nature de celui-ci , qu'on peut rectifier les documens contenus dans une grammaire, ou rassembler les matériaux d'un dictionnaire. Je me propose seulement de

(1) Encyclopédie élémentaire, t. II, part. II, p. 546 à jS+.

réunir ici plusieurs considérations qui étoient peut-être étrangères au plan du P. Amiot et de M. Langlès , mais qui ne me paroissent pourtant pas entièrement dénuées d'intérêt et d'utilité.

Dans toutes les langues qui ont des caractères particuliers, fa transcription des mots en lettres Européennes est un puissant moyen d'étude; non qu'on doive, en aucun cas, renoncer à consulter les textes originaux , ou se borner à lire les portions qui en ont été extraites; mais parce qu'en écrivant sur des sujets d'histoire ou de philologie, on a fort souvent occasion de citer des mots ou des phrases, et très - rarement les moyens de les exprimer avec les signes alphabétiques qui leur sont propres. C'est pour cela que plusieurs écrivains ingénieux ou savans ont cherché à établir des méthodes de transcription pour les langues orientales, en assignant certaines lettres de nos alphabets pour rendre celles des alphabets Arabes et Persans. Si ces essais ont été presque entièrement infructueux, et si les mots des langues orientales se sont jusqu'à présent refusés à des transformations qui ne permettent de les reconnoître et de les récrire qu'aux personnes déjà instruites dans ces langues , cela doit être attribué à la complication des alphabets dont il s'agit , et surtout à i introduction de lettres ponctuées ou altérées dans quelques-unes de leurs parties, lettres qui sont étrangères à notre typographie, et qui n'offrent aucun avantage sur les signes originaux.

Ces difficultés sont beaucoup moindres pour le mandchou , dont l'alphabet simple et régulier peut aisément être rapproche des nôtres. Non-seulement il est possible d'écrire les mots Mandchous en lettres Européennes, de manière à en représenter exactement l'orthographe primitive , mais on rend assez bien aussi leur prononciation , qui ne s'écarte que rarement de cette dernière. 11 suffit pour cela de fixer d'une manière constante les lettres dont on se sert pour exprimer les sons Mandchous. Dan6 cet ouvrage, et dans tous les autres que j'ai publics ou préparés sur des matières du même genre, je me suis invariablement

attaché à un système de transcription que je crois assez convenable pour les François. On en peut voir les résultats dans Je tableau des Alphabets Tartares. En expliquant, dans le second chapitre de ces Recherches, les variations qu'a subies l'alphabet Syro-tartare , j'ai rendu compte des motifs qui m'ont guidé dans mes transcriptions en général ; il ne me reste donc qu'à placer ici quelques remarques sur celles qui concernent le mandchou en particulier.

Le P. Amiot, et M. Langlès d'après lui, avertissent, avec raison, que les lettres «- tcha et * dcha, doivent prendre un son sifflant devant la voyelle \> i, et se lire ts, ds. Cette règle est invariable et ne souffre point d'exception. C'est donc à tort qu'on trouve les mêmes lettres rendues par tch dans un assez grand nombre de transcriptions de mots Mandchous, et principalement dans celles qu'a faites le savant Missionnaire. On doit lire les mots suivans *s^-g**=- [battre la terre] , Aoj *;' ^ [être en repos], Vtfj»* [pesant] , vj^x>* [véritable], tsirgembi, tsirgambi , dsingdsi, dsingkini , et non pas tckirguembi , tchirhambi , tchengtchi , tchinkini , comme on le trouve dans le Dictionnaire Tartare- Mantchou,

Le même auteur fait perdre au v sa devant le v> i , sa prononciation naturelle , et change la syllabe si en ch. H lit cheren [fil], cheden [intervalle], oucheha [étoile], chentamh [mettre], &c. Il vaut beaucoup mieux transcrire régulièrement, et lire sir en, /-Amc siden , /^t^^ ousikha , ^oj ft ' H sindambi, &c.

Le P. Amiot fait encore quelques exceptions à la règle générale de prononcer les mots Mandchous comme on les écrit ; il lit kiu , le mot U** dchoui [fib] ; yenli , le mot ^ yali [chair], &c. Je pense qu'on doit rejeter ces irrégularités; elles me paroissent vicieuses, et contraires aux principes actuels de l'orthographe Mandchoue. Tout au plus faudroit - il en tenir compte, s'il s'agissott de faire connoître l'idiome vulgaire des Tartares qui habitent au nord de la grande muraille, gens peu instruits des règles de leur langue, telles qu'elles ont été établies par les

empereurs , et adoptées par les hommes les plus instruits de fa nation.

Si l'on me demande sur quoi je me fonde pour critiquer la prononciation des mots Mandchous donnée par un homme qui vivoit à Peking et à la cour même des empereurs Tartares, je répondrai que je suis appuyé pour cela de l'autorité encore plus irrécusable du grand Dictionnaire de la langue, où tous les mots Mandchous sont accompagnés de caractères Chinois qui en fixent la prononciation, et que le son des lettres «■ tcha , a dcha , v sa, &c. y est toujours rendu comme je viens de le dire, et jamais de la manière fautive adoptée par le P. Amiot.

Je ne dois pas dissimuler pourtant que ces irrégularités et plusieurs autres sont présentées comme étant du bon usage par l'auteur de la Grammaire Mandchoue Tksing-wen-khi-meng , qui leur a consacré un chapitre entier (i), ainsi c^u'on le verra dans la notice que je donnerai plus bas de cet ouvrage. En particulier, celle qui a trait à la syllabe si, y est exposée de cette manière : «La syllabe si, placée au milieu d'un mot, ou jointe • » à la fin d'autres syllabes , se prononce chi ; devant d'autres » syllabes jointes, elle se prononce indifféremment chi ou si; » quand elle est isolée , elle doit toujours se prononcer si (2). » Mais si ces sortes d'articulations anomales ont pu être autrefois d'un usage général, le silence du grand Dictionnaire impérial à leur sujet prouve qu'elles ont été rejetées, et qu'on en est revenu, pour la prononciation, à des règles plus simples et plus judicieuses.

Au reste, quand même ces irrégularités seroient encore du bon usage parmi les Mandchous , je doute qu'il pût être utile d'y avoir égard ici. Autre chose est d'apprendre une langue dans l'intention de la parler, autre chose de l'étudier dans la seule

( 1 ) I-cfu t/ising tseu , ou bien f ftft^ /■V^Y > D, f 0 &^>-\ Mondan entchoui Mandchou kherçen , mots Mandchous qui se prononcent autrement (qu'ils ne •'écrivent ) , t. 1, p. -f j à $2.

( 2 ) Thseu si tseu , tsaï Vian tseu tchoung - hian , hia - pian , hiu nian si ; tsai lian tseu cheou , nian chi, si, kiu khe; tan young.j'm nian si. Thsing-wenk.hi-meng , t. i t p. +.

vue de lire ies auteurs. Dans ie premier cas , il est indispensable de s'attacher à atteindre l'exacte prononciation des gens instruits qui la parlent ; dans le second , on doit de préférence suivre l'orthographe et la langue écrite, sans s'astreindre aux différens caprices auxquels la langue parlée est sujette. J'aurai, dans la suite de ces mémoires , occasion de revenir encore sur ce principe de philologie.

En examinant les mots Mandchous qui sont répandus dans cet ouvrage, on s'apercevra que je me suis souvent écarté du P. Amiot dans le choix des lettres Françoises dont je me suis servi pour exprimer le son des lettres Mandchoues. M. Langlès a déjà substitué avec raison au h du Missionnaire, le kh , aspiration plus forte et plus articulée , qui convient mieux pour rendre la gutturale des Mandchous , et même celle de plusieurs mots Chinois , telle qu'on la prononce dans les provinces septentrionales. Je ne pouvois me dispenser non plus de distinguer le *■ tcha fort du mot tchoko [poule], du * tcha doux du

mot dchaka [chose]. Je l'ai fait en écrivant toujours le premier tch , et le second dch. Le ta ponctué des Mandchous est aussi mieux exprimé par notre d, et le r*- k ponctué par g(i). Le double fa k peut se rendre ainsi p'h ; et le double ka vc , qui, pour le son -, ne diffère pas du ka simple, et qui peut, comme ce dernier, prendre le point et la gutturale, sera, si l'on tient à une orthographe rigoureusement fidèle, remplacé par les lettres kk, kg, kkh. Au moyen de ces conventions , il sera toujours extrêmement aisé de remettre en caractères Mandchous les mots cités en lettres Européennes, ou de chercher le sens de ceux-ci dans les dictionnaires originaux , ce qui n'est pas un médiocre avantage.

Ce système présente pourtant un léger inconvénient, si, comme j'ai cru devoir le faire , on en borne l'application aux

, ' (1) Pour éviter l'usage ambigu du h ou de u joint au g, cette lettte est mise »eulc devant fe et ¥/,• on dort toujoor»

la -prononcer dure, tomme d'ans de'g<ît, guerrier, juitt^. ; „ g , % ,

langues Tartare», sans {'étendre au chinois ; et cet inconvénient consiste en ce que les mêmes mots se trouveront exprimés différemment, suivant qu'on les aura écrits d'après les caractères Chinois, ou transcrits d'après leur orthographe Mandchoue. Ainsi

le titre de l'empereur de la Chine sera , en chinois ,

hoang-ti, et en mandchou O^ J*»*^ * khôwnttgdi , quoique ce

fnot ne présente aucune variété de prononciation dans les deux langues. Le fleuve Jaune sera nommé, d'apiès le chinois, Hoangho , et d'après le mandchou, Khôwmig-kho , &c. Pour sauver cette incohérence, il falloit se résoudre à écrire les mots Chinois à la manière Mandchoue; il falloit, comme l'a fait M. de Klaproth, braVer le préjugé qui refuse aux Chinois les lettres douces b , d, g, dch, &c. et écrire Chang-di pour Chang-ti , Be-ging pour Pe-king, Dchoung-gouwe prtUr Tchomig-koue [la Chine], et Doochi pour T<w-sse. Outre le danger de défigurer et de rendre méeortrtoissables une foule de mots dont l'orthographe est arrêtée depuis long -temps, et, pour ainsi dire, consacrée par l'usage, ort s'expose aussi à altérer la prononciation Chinoise, qui varie suivant les provinces , Ç£ qui n'a point dans celles du midi, par exemple, les gutturales de celles du nord, gutturales qui sont fort bien exprimées par les lettres Mandchoues» Ces deux raisons, mais sur -tout la première, m'ont déterminé à Conserver pour le chinois un mode de transcription mixte, irrégulière même à quelques égards , mais dont le perfectionnement eût offert plus d'incortVéniens qu'il n'eût présenté d'avantagés.

On ne peut contester à l'alphabet Mandchou le mérite d'une assez grande simplicité, et d'une régularité dans ses procédés, qui le rend non-seulement supérieur aux autres alphabets Asiatiques , mais plus aisé même que nos alphabets Européens. Néanmoins, la ressemblance de certaines lettres peut, dans plusieurs cas, mettre en doute sur la véritable prononciation des mots , ou du moins «utre à la rapidité de la lecture. Le * a , le •»■ e, la nasale simple A , le 1 va, le J - L hi, le gd, le ** kha.

SUR LES LANGUES TARTARES. 95 s'écrivent tous avec ces crans simples ou doubles que les Mandchous appellent /-v. a, et les Chinois Ueu-ya [dents des lettres]. Toutes ces lettres n'offrent de différence que dans la présence ou l'absence du point, du double point, ou du signe guttural. H y a telle combinaison de crans où iJ est difficile , quelquefois impossible, de déterminer le véritable son. Rien, dans le mot / '!' jo » ckoumgtin [poudrière], ne détermine qu'il ne doit pas se lire choumaga. Le P. Amiot lui-même s'y est trompé : il lit, par exemple, koutaraha le mot / ' i^!^ * kodarkhan [croupière de cheval], et l'erreur tient évidemment à la forme identique de la voyelle a .et de la consonne kh. Dans le Dictionnaire des deux langues, où la prononciation des mots Mandchous est fixée par des caractères Chinois , on saisit facilement , à l'aide de ces derniers, le son de ces mots qui embarrassent dans la lecture. Singularité remarquable, qu'il faille avoir recours aux caractères Chinois qui n'ont point de son intrinsèque, et qui ne se lisent que par une convention isolée pour chaque signe , afin de suppléer aux imperfections d'un système alphabétique.

Mais ce sont-là de bien légers reproches en comparaison de ceux qu'on peut, à bon droit, faire à la langue des Mandchous sous le rapport de sa méthode et de ses règles grammaticales. Comme c'est ici un point important, et que mon opinion sur ce sujet diffère de celle des auteurs qui en ont parlé Jusqu'à .présent, je dois entrer dans quelques détails pour la justifier. Je ne saurois trop me prémunir contre le reproche de témérité,, si, dans ce qui va suivre , j'ose être d'un avis diamétralement opposé à celui du respectable Amiot , Missionnaire si profondément versé dans la connoissance ,des deux langues Chinoise et Mandchoue.

Ce savant Missionnaire, dont la plupart des traductions ont été faites sur des versions Mandchoues, et le laissent quelquefois trop apercevoir, dit, en parlant .de l'excellence de ces versions :. « Pour moi , j'avoue que si je n'avois su que mon chinois, » je n'aurois pu me tirer d'affaire dans ce que j'avois entrepris. » La langue Mandchoue est dans le goût de nos langues d'Eu-

» rope ; elle a sa méthode et ses règles ; en un mot , on y voit » clair (1). >» Ce témoignage, trop souvent invoqué depuis, n'est pas le seul que les Missionnaires aient rendu à ia langue Mandchoue, en tentant de l'élever au-dessus du chinois, pour ia clarté et la facilité. On trouve une opinion pareille énoncée par le P. Parennin ,-dans le récit d'une conversation ou discussion littéraire que ce Jésuite eut avec le fils aîné de l'empereur Chingtsou (2). Le discours étant tombé sur le mérite des différentes langues qui étoient connues de ce prince, le Missionnaire, tout en reprochant au mandchou un assez grand nombre de défauts, conclut en lui accordant, par condescendance à la vérité, la première place ; mais en réclamant, pour les langues d'Europe , la supériorité sur la langue Chinoise. Je remarquerai que le prince Tartare reproche avec raison au P. Parennin, de chicaner ta langue Mantchoue sur des bagatelles. Ce sont effectivement de bien légers défauts que ceux que relève le Missionnaire ; et je crois pouvoir en signaler de plus importans, en examinant successivement la théorie grammaticale du mandchou , sa clarté comparée à celle du chinois, sa richesse, les acquisitions de mots nouveaux qu'elle a faites sous le règne des trois derniers empereurs , et la manière bizarre dont on a procédé à ces acquisitions, soit en empruntant des expressions aux langues des peuples voisins, soit en en composant d'entièrement nouvelles.

Les Elementa lingua Tartarica (3) sont le premier ouvrage qui ait paru en Europe sur la langue Mandchoue : son auteur, le P. Gerbillon, avoit acquis à Peking et dans les voyages qu'il avoit faits avec l'empereur en Tartarie, une connoissance approfondie de cette langue, qu'il parloit et écrivoit de manière à mériter les suffrages du prince et de sa cour. On peut donc avoir la plus grande confiance aux règles que ce savant Missionnaire donne dans sa Grammaire, règles qu'il a soin d'appuyer d'un grand nombre d'exemples. Je ne doute même pas qu'avec

(1) Éloge de Moukden , préf. p. v). (3) Collection de Melch. Thevenot,

(2) Duhalde, édit.- in t. IV, 1. 11, seconde partit, p. S*.

ce

ce seul secours, on ne puisse venir à bout d'apprendre le mandchou; mais il faudra pour cet objet plus de temps et de travail qu'il n'en seroit besoin avec une autre grammaire , même moins complète, parce que l'auteur, ainsi qu'il en prévient lui-meme dans son Avertissement , a pris soin de calquer son ouvrage sur les méthodes Latines, dont il croyoit que le plan devoit servir de base aux grammaires de toutes les langues. Ce système, vicieux pour le mandchou, étoit assez généralement suivi à l'époque où écrivoit le P. Gerbillon, et il se montre avec bien plus d'inconvéniens encore dans la Grammatica Sinka de Fourmont, ouvrage savant, mais peu judicieux, qui, grâces à cette servile imitation des grammairiens Latins, présente, sous plusieurs points, l'exposition de règles et de principes presque étrangers à la langue qu'il est destiné à faire connoître.

La Grammaire Tartare- Mandchoue qu'on a mise, je ne sais pourquoi, sous le nom du P. Amiot, dans le recueil des Mémoires concernant les Chinois ( 1 ) , n'étant qu'une copie Françoise de la précédente, ne mérite aucune observation particulière ; seulement , les mots Mandchous y sont orthographiés d'une manière plus correcte et plus régulière , ce qui les rend plus faciles à reconnoître : mais on a eu grand tort de supprimer dans cette traduction les quarante-six derniers paragraphes du P. Gerbillon , où se trouvent des façons de parler particulières à la langue Mandchoue, avec des notions et des remarques d'une aussi grande importance que tout ce qui précède. Au reste, on a lieu de croire que l'éditeur de ce t. XIII de la collection des Mémoires des Missionnaires, étoit une personne étrangère à ces sortes de matières , puisqu'elle ne s'est pas aperçue de cette suppression, ni du larcin qu'on faisoit au P. Gerbillon, en attribuant son ouvrage au P. Amiot, et en offrant au public comme neuve et attendue depuis long -temps une grammaire dont il pouvoit jouir depuis près de cent ans. Il n'est pas à ma connoissance que ce fait ait été remarqué par aucune des per-

(1) Tom. XUJ, P . # à 7J ,

sonnes qui ont eu occasion de parier des ouvrages dont il s'agit (1).

Quelques dissertations de Bayer, insérées dans les Actes des savans de Leipsick , dans les Mémoires de l'Académie de Pétersbourg, et ailleurs; des notes de Hyde et de Lacroze relatives au mandchou , et répandues dans les ouvrages de ces auteurs ; des détails sur le même sujet qui se lisent dans la compilation de Duhalde, et que M. Langiès a reproduits dans la troisième édition de son Alphabet Mantchou , ne méritent qu'une simple mention dans i'énumération des travaux dont la langue des Mandchous a été l'objet. Leurs résultats ne sont ni importuns ni suffisamment développés. Il n'en est pas de même de l'excellent article de Deshauterayes 6ur le Tartare- Aîancheou , inséré ou plutôt enfoui dans les Tablettes sur les sciences et les beaux -arts , de l'abbé Petity (2). On y trouve réunis en trente -huit pages in-jf." tous les documens qu'on peut désirer sur l'alphabet , l'orthographe et les autres objets qui concernent l'écriture Mandchoue, et l'on peut dire que ce savant modeste avoit assez bien approfondi la matière pour laisser peu de chose à faire à ceux qui s'en occuperoient après lui ; aussi ce morceau , et la Grammaire de Gerbillon, étoient-ils, avant que M. Langiès publiât le Dictionnaire du P. Amiot, les plus importans qu'on possédât en Europe sur la langue Mandchoue.

Dans ce mémoire (3), Deshauterayes fait mention de matériaux qu'il possédoit, et d'après lesquels, dit-il, on auroit pu rédiger une grammaire trois fois plus étendue que celle de Gerbillon. J'ignore si ces matériaux sont les mêmes que M. Langiès avoit intention de faire imprimer avec un autre ouvrage grammatical de M. Raux, dans la Collection de Grammaires qu'il comptoit publier à la suite du Dictionnaire d'Amiot. Suivant ce plan utile et simple , on auroit eu dans un seul volume trois ou quatre

(1) Voy. cependant Y Alphabet Man- avons, dans la collection de Thévenot , tchou de M. Langiès, 3.* édition, p. j. sous le nom du P. Gerbillon.

P TJ£i£ T * Sïl tilt a,tribu 7 U W Tom. II, part. 11, p. H 6. r. Verbiest la grammaire que nous ^ ^

grammaires Mandchoues , ies Elementa lingua Tartaricœ , du P. Gerbilfon, l' Essai de Méthode pour apprendre le tartare , du P. Domenge , et la première partie de l'ouvrage de M. Raux. Je ne connois ce dernier que par {'indication qu'on en trouve dans Ja préface de K Alphabet Mantchou (1); mais, d'après cette seule indication, je pense qu'if donneroit de la langue une plus juste idée que tous les autres, puisque c'est la première partie île la traduction d'une grammaire originale Mandchoue. M. Langlès regrette ta perte de la seconde partie, qui a été enlevée dans la traversée, et transportée au British Muséum à Londres. Mais rien n'est plus aisé que de suppléer à cette perte, puisqu'on possède à la Bibliothèque du Roi l'original même d'un ouvrage semblable, intitulé 4> 0 0/"^ Mandchou nikan

khergen-ni Thsing wen ki meng , et en chinois , Man han tseu Thsing wen khi meng [les Principes de la langue des Thsing ou Mandchous, en mandchou et en chinois]. Une courte analyse de cet ouvrage ne sera point déplacée ici ; elle fera connoître la méthode que les Mandchous suivent dans l'enseignement de leur langue, et servira de base aux réflexions dont cette même langue sera l'objet dans la suite de ce chapitre.

Le Thsing wen khi meng , imprimé, comme l'indique son titre, en caractères Chinois et Mandchous , est réellement une grain* maire de la dernière de ces deux langues , composée dans la première. Toutes les règles y sont écrites en chinois , et tous les exemples y sont eh mandchou. L'édition dont la Bibliothèque du Roi possède un exemplaire est en quatre volumes , et de l'année Young-tching , Jin-tseu [1733]. Suivant la prérace qu'on lit à la tête du premier volume , elle fut composée par le docteur Cheou-phing , dont le nom propre étoit Wou-ko, du pays de Tchang-pe , pour l'usage des écoles; et l'éditeur nommé Tchhingming-youan , du titre de Péi-ho, du pays de Thsian-thang , s'annonce , dans la préface en question , comme s'étant chargé du soin de la publication, en sa qualité d'ami de l'auteur. II y a

(f) 3.» édition, p. xn et *v.

probablement eu depuis cette époque un grand nombre d'éditions de cet ouvrage estimé des Mandchous, et je sui» trèsporté à croire que le titre Tartare ( i ) donné par le P. Raux à sa traduction , pourroit bien n'être que celui d'une édition postérieure à celle que j'ai sous les yeux. L'ouvrage lui-même est divisé en quatre Kiouan , /H ' ^o i u deptelin , ou livres. Le premier contient les objets suivans (2) :

i.° Man, han, chi eul tseu-lheou tan tseu Han tseu Tchi-nan, ou

bien 0 / MJ X V st ' OtS* /^>V V> L ' \i ^ 0 /-g=K> J. r "^

f±\ mandchou khergen-i dchouwan- dchouwe oudchou emteli khergen kliolbokho khergen-i Dchi-nan [la Boussole des douze classes des caractères Mandchous, soit isolés, soit groupés]. Cet article comprend les douze classes du syllabaire , telles qu'on les trouve dans un grand nombre d'ouvrages originaux, et telles que M. L angles les a publiées , d'après un manuscrit du Père Âmiot, dans la troisième édition de son Alphabet (3). Mais ce qu'elles offrent ici de remarquable, c'est que chaque syllabe y est successivement présentée comme initiale, comme médiale et comme finale , et accompagnée d'un exemple pour chacun de ces trois états. De plus, on trouve après chaque classe une remarque en chinois, où les syllabes sont analysées et décomposées en lettres , et réduites à leurs élémens simples. Par exemple, après la seconde classe du syllabaire, dont toutes les syllabes sont terminées en / , on trouve la phrase suivante , que je traduis fidèlement du chinois, sans rien changer aux lettres Mandchoues: «Les syllabes de la classe précédente, U-m.-u^.'o^ » (ai, e'i , ù), ne sont que des composés des lettres »VH • fd, e, i) , auxquelles on ajoute un \>. (i final^, si la syllabe » est finale, et un double * (i doublé,), si elle est suivie de quel- » que autre. Ainsi la lettre -K a (initiale), en y ajoutant

» (doublé), fait ai , comme dans /{" ■ "" v dinakha, comment.

(1) Alphabet Mandchou, lieu cité, non traduits en mandchou, ce qui rend

(2) Je rapporte le titre des chapitres ces titres inintelligibles pour unepersonne iljns les deux langues. On remarquera <l ui ne saur <>» que cette dernière langue, que plusieurs mots ont été transcrits et (3) Pag. 100 à ijj.

SUR LES LANGUES TARTARES. 101 >» Ainsi a. e (initial ) , en y ajoutant * i (doublé), fait *\ et, » comme dans èimekhe , prévenu défavorablement. Ainsi

"^o (initial) , en y ajoutant * / (doublé), fait ^ o'i, comme » dans ^t*^ oilo , surface , et ainsi des autres dans tous les cas » où la syllabe est groupée avec d'autres. »

Après la troisième classe, celle des syllabes terminées en r, on lit : « Les syllabes (tir, er , ir) , ne sont que

*> les voyelles y^- VJ^ (a, e, i), auxquelles on ajoute un » r (final), si la syllable est finale, et un * r (médial), si la »> syllabe est groupée. Ainsi -K a, avec un^r, fait ^ ar, » comme dans uj*^ arki , eau-de-vie. Ainsi \ <?, avec un A r, » fait *\ er, comme dans erkhe, grenouille. Ainsi x avec » un * r, fait ir , comme dans /-a^ irgen , peuple; et de » même pour les autres. »» Les douze classes du syllabaire qui font passer successivement sous les yeux du lecteur les lettres dans leurs formes isolées, médiales, &c. contiennent de pareilles analyses. 11 suffit d'avoir cité les deux passages précédens, pour qu'il demeure prouvé que les Mandchous savent, quand cela leur paroît nécessaire, décomposer les syllabes dont se forment les mots de leur langue. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce fait, quand nous ferons l'histoire de la décomposition de l'alphabet Mandchou.

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