OBSERVATION XXVII
APHASIE TRAUMATIQUE. ABCES DANS LA TROISIEME CIRCONVOLUTION FRONTALE GAUCHE (1).
Le nommé Denis S..., âgé de 25 ans, brigadier au 12° chasseurs à cheval, reçut un coup de sabre sur la tête, le 28 août 187.0, à la bataille de Buzancy. On n’a pas de détails sur la nature des accidents primitifs, ni sur leur marche pendant les premiers jours. On sait seulement que le 23 octobre 1870, le malade était aphasique et hémiplégique de tout le côté droit. Il fut évacué sur Paris le 13 mars 1871 , et le 15 il fut placé dans le service de M. Boinet à l’ambulance de la société internationale de secours aux blessés.
A son arrivée dans le service on constata un enfoncement du crâne, une hémiplégie droite peu accentuée et une aphasie presque absolue. Le malade ne pouvait qu’à grand peine dire oui, non ou hein, quoiqu il comprit bien les questions qu’on lui posait et qu’il ait conservé assez d’intelligence pour jouer aux dominos.
(1) Boinet. — Gazette des hôpitaux, 1871, p. 294 et 1872, p 235 Le cerveau est conservé au musee üupuytren.
Le jour même de son entrée à l’ambulance, il tomba tout-àcoup sans connaissance mais il n’eut pas de convulsions. Depuis cette époque il n’a pas eu de nouvelles pertes de connaissance, il a présenté souvent de la somnolence et une sorte d’état comateux persistant avec céphalalgie tenace.
Le 3 avril M. Boinet pratiqua l’opération du trépan et enleva plusieurs esquilles osseuses. La dure-mère était saine mais pendant l’opération elle fut un peu déchirée et le cerveau fut mis à nu : Il n’était pas fluctuant, et il ne s’écoula pas une goutte de pus. Le lendemain, 4 avril, coma encore plus prononcé que les autres jours, phénomènes paralytiques plus marqués, fièvre intense. Il ne s’écoule pas de pus du cerveau qui fait une légère saillie dans la plaie. Le soir, on constate le début d’un érysipèle de la tête.
Le 5, coma profond. Paralysie complète de la face et du bras droit, incomplète de la jambe du même côté. Les jours suivants l’érysipèle guérit et les phénomènes cérébraux s’amendent, le coma se dissipe, l’hémiplégie diminue et à la fin d’avril le malade pouvait écrire et marcher. Il avait recouvré son intelligence et sa gaieté; il ne lui restait qu’un peu de paralysie de la face et l’aphasie. Pas de phénomènes convulsifs. Tout paraissait aller bien, quand, dans la nuit du 16 au 17 mai, le malade eut sans prodromes deux attaques d’épilepsie et mourut.
Autopsie. — Le cerveau est sain à la surface. Au niveau de la troisième circonvolution frontale gauche, les méninges étaient épaissies et adhérentes. En ce point la substance cérébrale était un peu déprimée el diminuée de consistance sans ramollissement proprement dit. Sur les coupes, on mit à découvert un abcès du volume d’une noix situé à 5 centimètres de l'extrémité antérieure du lobe frontal, àl centimètre au-dessus de la scissure de Svlvius, à 5 millimètres au-dessous de la couche corticale, juste en dehors du corps strié auquel il touchait.
Sur la pièce disposée au musée Dupuytren il est facile de constater que le faisceau pédiculo frontal inférieur est détruit en totalité par la cavité de l’abcès qui siégeait au-dessous delà substance corticale de l’extrémité postérieure.de la troisième circonvolution frontale gauche.
OBSERVATION NXVIII
APHASIE. LÉSION DE LA SUBSTANCE BLANCHE AVOISINANT LA TROISIEME CIRCONVOLUTION DU LOBE ANTERIEUR GAUCHE (1).
Un homme de 44 ans était traité depuis huit mois à l’hôpital Saint-Antoine, pour une albuminurie Brighlique.
(t) Dieulafoy. — Gazette des hôpitaux, 1867, p. 229.
Le 22 janvier 1867, sans signes prémonitoires, sans prodromes appréciables, cet homme s’aperçut qu’il avait perdu l’usage de la parole, et à la visite du malin, on le trouve chagrin et inquiet, ayant conscience de son état, montrant du doigt ses lèvres et sa langue, indiquant qu’il désirerait parler, mais qu’il ne le pouvait pas. Il était aphasique. Le bras et la jambe furent aussitôt examinés surtout du côté droit ; la sensibilité et le mouvement étaient intacts : à la face la paralysie était appréciable mais très-limitée, les muscles zygomatiques et les élévateurs de la lèvre supérieure du côté droit, paraissaient avoir été légèrement compromis; les traits
de la face correspondante étaient un peu déviés à gauche
Le jour même de l’accident, divers objets furent présentés au malade, il ne les confondait pas, et prenait successivement son verre ou sa fourchette quand on les lui nommait, mais il était dans l’impossibilité de les nommer lui-même. Quand on prononçait devant lui un mot bien articulé, il examinait avec soin le mouvement des lèvres et finissait par dire quelques monosyllabes tels que bien, non, mais c’était tout. On lui mit un crayon dans les mains, plusieurs fois il essaya d’écrire son nom, jamais il ne put
arriver au delà des premières lettres L’aphasie fut d’assez
courte durée : déjà le 30 janvier le malade pouvait articuler distinctement quelques mots, surtout quand on avait soin de les prononcer d’abord, et avant la fin de février il avait à peu près recouvré l’usage de la parole. Quant à la maladie du rein elle faisait toujours des progrès et cet homme succomba le 22 avril.
Autopsie. — Les artères de l’hexagone, les svlviennes et leurs ramifications étaient saines ; les méninges n’étaient nulle part adhérentes; la surface des circonvolutions du lobe antérieur n’était en aucun point altérée. Alors, en coupant par tranches minces et d’avant en arrière le lobe antérieur gauche, on trouva deux, foyers transformés en kystes qui contenaient quelques gouttes de liquide. La surface de section était nette et bien limitée ; sa teinte légèrement grisâtre tranchait sur la couleur de la substance blanche cérébrale. L’un de ces foyers, de la grosseur d’un pois, était situé à droite du second, dont le volume était trois fois plus considérable. Ils confinaient à la troisième circonvolution dont la substance grise était respectée. Les autres parties du cerveau (corps strié, couches optiques, bulbe et corps olivaires) lurent examinées et trouvées saines.
Les lésions destructives du faisceau pédiculo-frontal inférieur du côté droit ne déterminent pas d’aphasie, et, très-probablement, elles ne donnent pas lieu non plus, lorsqu’elles ne s étendent pas au-delà des limites de ce faisceau, à de la paralysie des membres. Peut-être produisent-elles quelques
troubles dans la motilité de la langue, mais aucun fait positif ne permet encore de l’affirmer. Dans les deux seules observations que je connaisse de ce genre de lésion, le phénomène principal paraît avoir été l’épilepsie partielle.