‹ Recherches sur les luxations congénitales exposées dans les conférences cliniques du 29 janvier et du 3 février 1841, à l’Hôpital des Enfans MaladesChapitre 5 sur 18 · Partie scientifique · texte numérisé non relu

Partie scientifique

Dans la première partie de ces conférences, je me propose d'établir :

1° Que les luxations congénitales sont, comme les autres difformités articulaires de même origine, le produit delà rétraction musculaire active ou primitive, considérée dans ses différens modes et ses différens degrés. J'appelle modes de la rétraction les états variés par lesquels un muscle peut passer depuis la contracture jusqu'à la paralysie, c'est-à-dire l'état de contracture simple ou raccourcissement spasmodique du muscle , l'état de contracture paralytique qui n'est qu'un degré plus avancé de la contracture, et dans lequel la contractilité volontaire est plus ou moins anéantie; et enfin la résolution paralytique, dans laquelle le muscle est relâché et tout-à-fait privé de mouvemens volontaires. La contracture et la rétraction sont donc deux états différens. Dans la contracture, le raccourcissement et l'état spasmodique sont simultanés, le premier subordonné au second. Aussi longtemps dure l'un, aussi longtemps dure l'autre. Dans la rétraction, l'étatspasmodique a disparu, !e raccourcissement est resté. La contracture, c'est la contraction pathologique, c'est le simple plissement des fibres musculaires qu'on peut plus ou moins faire cesser , soit indirectement en combattant l'état spasmodique qui le produit, soit directement par les moyens mécaniques. La rétraction, c'est l'état du muscle contracluré guéri, mais resté court et offrant des altérations propres de texture subordonnées à des conditions que j'ai indiquées et développées ailleurs.

2* Que toutes les variétés de luxations congénitales sont, comme les variétés des autres difformités articulaires, le produit de la rétraction ou de la contracture paralytique, différemment distribuées et combinées dans les muscles qui desservent les articulations.

3° Que les luxations congénitales peuvent occuper successivement ou simulianémeut toutes les ariiculaiions du squelette, depuis celles de la mâchoire inférieure jusqu'à celles des os du pied.

U° Que la marche et le développement de ces luxations sont soumis aux mêmes causes auxiliaires ou accessoires que le pied-bot, la déviation de l'épine, le torticolis, etc., c'est-à direà l'arrêt de développement du muscle rétracté, à la contraction physiologique, et à l'action verticale de la pesanteur.

5° Que les luxations congénitales offrent, indépendamment des caractères mécaniques propres à chacune d'elles et différons pour chaque articulation, des caractères spécifiques locaux et généraux qui sont communs à toutes, et qui répètent ceux des autres difformités articulaires congénitales.

6° Que la thérapeutique des luxations congénitales doit comprendre un ensemble de moyens corrélatifs aux dilTérens éléraens étiologiques qui président à leur développement , et notamment la section sous-cuianée des muscles rétractés, et l'adjonction des moyens propres à préparer, à effectuer et à consolider la réduction de ces luxations.

LES LUXATIONS CONGÉNITALES SONT , COMME LE PIED-BOT, LE TORTI- COLIS, LES DÉVIATIONS DE L'ÉPINE , LE PRODUIT DE LA RÉTRACTION MUSCULAIRE ACTIVE CONSIDÉRÉE DANS SES DIFFÉRENS MODES ET SES DIFFÉRENS DEGRÉS.

Cette théorie de l'origine des luxations congénitales peut être démontrée à l'aide de la formule qui m'a déjà servi à établir l'origine des autres difformités articulaires, et comprenant: 1° les faits qui établissent l'existence de la cause éloignée, c'est-à-dire de la lésion du système nerveux; 2» ceux qui établissent l'existence de la cause prochaine, c'est-àdire de la rétraction musculaire active; 3" ceux qui établissent la relation de la cause éloignée avec la cause prochaine, c'est-à-dire de la lésion ner-

veusc avec la rélraclioii musculaire ; k° enfin, ceux qui établissent la relation de la cause prochaine avec la difformité, c'est-à-dire de la rétraction avec les luxations.

L'observation de certains monstres nous présente, d'une manière frappante, la réunion de ces quatre ordres de faits , c'est-à-dire qu'on y observe tout à la fois une lésion matérielle des centres nerveux, la rétraction de la totalité ou de la plus grande partie du système musculaire, et des luxations concomitantes; un rapport rigoureux entre le siège, l'étendue et le degré de la lésion nerveuse et le siège, l'étendue et le degré de la rétraction; et enfln, un rapport de direction, d'étendue et de degré entre cette rétraction et les luxations qu'elle réalise.

Je vous ai déjà montré plusieurs fois, chez certains monstres , la coïncidence d'une destruction partielle ou totale du système nerveux central, avec une rétraction plus ou moins générale du système musculaire, et la déformation de presque toutes les parties du squelette, et surtout des articulations. Voici une série de pièces anatomiques et de planches dessinées d'après des pièces que je n'ai pu conserver, où ce double fait apparaît dans ses manifestations les plus variées, depuis son expression la plus faible et la plus circonscrite jusqu'à son expression la plus énergique et la plus étendue. Ainsi, vous pouvez voir, dans ces faits, des cas où l'altération des centres nerveux a été superficielle et passagère, d'autres où ils ont été détruits partiellement; et dans chacun de ces cas se rencontrent simultanément la rétraction d'un plus ou moins grand nombre de muscles et des luxations des membres. Et plus loin, vous voyez représentés des monstres chez lesquels il y a à la fois disparition complète du système nerveux central et rétraction de la totalité du système musculaire. Je vous présente, en particulier, un fœtus anencéphale-symèle, chez lequel vous observez, avec cette même rétraction des muscles, non seulement un renversement de la tête en arrière, d'énormes pliures de la colonne vertébrale, mais encore des luxations plus ou moins complètes des principales articulations, des hanches, des genoux, des pieds, des épaules, des coudes, des poignets.

On voit donc que les luxations congénitales font partie d'un vaste er\-

semble de difformités nées d'une commune origine, et qu'elles ne sont que des dépendances partielles d'un même fait, qui ne peuvent être considérées d'une manière isolée qu'abstraciivement et par rapport aux différentes portions déterminées du squelette qu'elles occupent.

Les circonstances anatomiques qui accompagnent les deux faits dont nous venons de constater l'existence, c'est-à-dire l'absence plus ou moins complète du système nerveux central, d'une part, et le raccourcissement des muscles, de l'autre, montrent bien que la première est le résultat d'un travail pathologique, et non d'un arrêt de développement, comme l'ont pensé la plupart des auteurs modernes, et que le second n'est pas le produit d'une rétraction passive ou consécutive.

En premier lieu, on peut s'assurer par l'élude comparée de tous les monstres où une plus ou moinsgrande portion du cerveau ou de la moelle a disparu, que la portion absente de la pulpe nerveuse a réellement existé, mais a été emportée par voie de destruction graduelle. Sans doute, si l'on se bornait à déterminer ce fait dans l'anencéphalie complète, il serait peut-être difficile de démontrer rigoureusement l'existence antérieure de ce travail morbide, "dont les principales traces peuvent avoir plus on moins disparu depuis longtemps. Mais si vous considérez que les pièces et les planches que vous avez sous les yeux montrent tous les degrés de la destruction des centres nerveux, suivant une série décroissante, qui commence à la disparition complète de l'encéphale et de la moelle, et finit à la simple lésion des membranes, vous comprendrez'facilement par quel enchaînement de faits et d'inductions j'ai pu établir rigoureusement la réalité de celte destruction, dans les cas oii l'on ne retrouve plus la réunion de tous les caractères qui lui appartiennent.

2° En second lieu, la rétraction des muscles qui desservent les articulalions déplacées a des caractères spéciaux qui permettent de la distinguer de la rétraction consécutive. Ainsi les muscles ne sont pas, comme dans ce dernier cas, raccourcis seulement dans les limites de la contraction physiologique, et simplement tendus entre leurs deux points d'insertion. Mais d'une part, leur raccourcissement déborde de beaucoup le champ de cette contraction ; on voit, par exemple, chez le même fœtus, les mus-

des de l'épine, les muscles jumeaux, réduits au tiers ou au quart de leur longueur normale ; d'autre part, ils sont dans un état de tension extrême, et les parties osseuses sur lesquelles ils s'insèrent ou qu'ils bordent, sont souvent le siège d'altérations, d'avulsions et même de fractures, indiquant qu'elles ont été soumises à des violences considérables. Indépendamment de cette tension, ces muscles présentent encore, en raison de la transformation fibreuse plus ou moins complète qu'ils ont subie, une dureté extrême, lout-à-fait en opposition avec la consistance molle que donne aux muscles consécutivement raccourcis leur transformation graisseuse. Enfin, la généralité de la rétraction, dans un grand nombre de cas, et ce fait remarquable qu'elle a lieu alors simultanément et symétriquement dans les mêmes articulations des deux côtés , montrent bien qu'elle n'est pas consécutive, et ne peut en aucune manière être rapportée à des influences extérieures et locales.

3" Voilà donc établis déjà deux ordres de faits : l'existence de la lésion du système nerveux et celle de la rétraction musculaire, considérées isolément. Maintenant, le rapport qui unit directement ces deux faits ressort de l'harmonie constante qu'ils présentent à leurs difl'érens degrés de manifestation et eu égard aux différentes portions du système nerveux et du système musculaire qu'ils occupent. Il est d'abord évident que la contractilité du système musculaire est subordonnée à l'action du système nerveux. Ce principe vulgaire est vrai pour l'état pathologique aussi bien que pour l'état physiologique ; c'est-à-dire que les muscles ne peuvent pas plus être contracturés pathologiquement, que physiologiquement contractés^ sans l'influence active du système nerveux; en sorte que là où il y a contracture spasmodique des muscles, on peut aussi bien conclure à la lésion du système nerveux, qu'on peut induire de la contraction physiologique des muscles l'intervention de l'inervation. Mais ce n'est pas tout. Quand, de plus, il y a harmonie, harmonie de siège, harmonie de degré, entre les altérations du centre céphalo-rachidien et les altérations des muscles, il est impossible de ne pas admettre un rapport immédiat entre les unes et les autres. Cela se voit tous les jours en pathologie cérébrale. Eh bien ! celte harmonie existe dans les cas qui nous

occupent. Examinez les pièces qui sont sous vos yeux et vous verrez, dans quelques unes, coïncider avec l'absence de la portion inférieure de la moelle, des luxations bornées aux membres inférieurs ; avec l'absence de la portion supérieure, des luxations s'éiendant aux membres correspondans; avec l'absence d'une moitié du cerveau, des luxations dans les membres d'un seul côté. Et ici encore, je ne puis vous donner que de rapides indications; mais j'ai établi une série décroissante de cas de luxations, subluxations et pseudo-luxations produites par la rétraction musculaire dans ses différens modes de combinaison, série dans laquelle on peut lire une relation très manifeste entre le siège elle degré de la destruction du cerveau ou de la moelle, et le siège et le degré des difformités dont il s'agit. Les exemples que je mets sous vos yeux appartiennent à cette série et suffisent déjà pour établir l'existence de cette relation.

li° Enfin, le rapport entre la rétraction musculaire et les luxations est établi par ces deux faits, à savoir, que celles-ci ont lieu dans le sens d'action des muscles, et que l'étendue du déplacement est toujours relative au degré et au mode de distribution de la rétraction. Cette harmonie parfaite qui existe entre la direction et l'étendue du déplacement des os, et le sens et le degré de la rétraction des muscles, je l'ai déjà fait ressortir dans l'histoire du torticolis, du pied-bot, des déviations de l'épine. Elle conserve ici la même signification. Mêmes causes, mêmes résultais, variés seulement en raison des diverses conditions anatomiques et dynamiques des parties où ils se produisent.

Et pour qu'on n'invoque pas l'influence de la pression, de la position des membres, ou de toute autre circonstance analogue, sur la production des luxations, il suffira, je pense, de faire remarquer, en appliquant aux luxations une partie de ce que j'ai dit plus haut de la rétraction, 1° que la plupart de ces luxations s'effectuent presque toujours des deux côtés dans les mêmes articulations, avec les mêmes directions et au même degré; 2° que les déplacemens articulaires ne se font pas toujours dans le sens des mouvemens physiologiques, mais souvent dans un sens directement opposé, et à un degré qui dépasse de beaucoup les limites d'un déplacement immédiat; 3° qu'ils affectent toujours une direction

relative au sens d'aciion des muscles rétractés. C'est ainsi qu'on voit, dans plusieurs exemples placés sous vos yeux, la rétraction du triceps fémoral et du droit antérieur opérer un mouvement de flexion de la jambe sur la cuisse dans le sens opposé à la flexion normale, de telle sorte que la jambe etla cuisse forment, à l'arliculation du genou, un angle plus ou moins ouvert en avant, et que le tibia se luxe en avant des condyles du fémur; U° enfin, que les luxations, maintenues fixes par la tension rigide des muscles dans la direction desquels elles ont été effectuées, ne sont pas extemporanément réductibles.

Ainsi se trouve complétée, par l'interprétation des faits qui établissent une harmonie entre la cause prochaine, ou rétraction musculaire, et les déplacemens articulaires, la démonstration de tous les termes de la formule par laquelle j'ai exprimé, en commençant cette première parlie de la conférence, toute l'éiiologie des luxations congénitales.

Ces luxations s'enchaînent donc à la même théorie générale que les déviations de l'épine, le pied-bot, le torticolis. Le fait de la rétraction musculaire est un fait d'une laige application, que vous retrouvez à chaque pas dans l'histoire des diflormités. Quelle que soit la multiplicité des effets qu'elle peut produire, qu'elle agisse sur l'épine ou sur les articulations des membres, qu'elle occupe tout un système de muscles ou quelques faisceaux isolés, vous n'en reconnaissez pas moins partout le fait uniforme d'un déplacement osseux en rapport de direction et de degré avec les actions musculaires, sauf des modifications particidières, dépendantes de la constitution matérielle spéciale des différentes parties du squelette.

Pour vous donner un exemple de la certitude des principes que je viens de vous exposer sur la subordination des luxations à la rétraction musculaire et de celle-ci à la lésion des centres nerveux, je vais soumettre à votre examen un fœtus présenté, il y a cinq ans, à l'Académie des sciences, et sur lequel on a pu constater, à cette épcque, par la dissection de la moitié droite du sujet, des déplacemens des principales articulations de ce côté. Les articulations du côté gauche ont été conservées à des- SiCin, afin qu'elles puissent servir, au besoin, à une démonstration publi-

que. On vioni de disséquer à riiislanl devant vous les principales arllculations du côté gauche, et vous voyez qu'elles présentent également des luxations, semblables pour le siège, pour la direction et pour le degré h celles du côté opposé, et notamment lasub-luxaiion scapulo-humérale en haut et en dehors, la luxation cubilo-humérale en arrière, la luxation fémoro-iliaque complète en haut et en dehors, et la sub luxation en avantdu tibia sur le fémur.

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