‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 6 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Observations et aliénation mentale avec gastrite ou gastroentérite chroniques.

I/® OBSERVATION. Gastrite chronique. {^ Mélancolie. )

Mabame âgée de soixante -trois ans , d’un caractère violent et

absolu , fille d’un père dont la tête était très-faible , et d’une mère très-emportée , avait éprouvé depuis six ans des chagrins domestiques qui l’avaient rendue sombre et triste, sans altérer ses facultés dune manière notable , lorsque, vers le mois de décembre 1817, elle commença à donner des signes évidens d’aliénation : elle était taciturne, poursuivie par des terreurs religieuses , qui la firent revenir à des devoirs dont elle s’était éloignée^ des douleurs épigastriques qu’elle éprouvait depuis long-temps la tourmentaient beaucoup. Elle consulta un confesseur , ce qui aggrava l’état de mélancolie dans lequel elle était plongée. Depuis un mois, air sombre , inquiet et souffrant ; crmnle d’étre empoisonnée , refus des alimens, plaintes d’éprouvèr depuis long-temps des douleurs universelles , mais principalement dans l’estomac ; gëmissemens continuels , désir de la mort , tentatives fréquentes de suicide , tacitiîrnité , nul moyen de la faire parler d’objets étrangers à son délire.

Le 7 mars 1818, elle entra dans la' maison royale de Charenton dans l’état suivant : face jaune, maigre, offrant l’expression de la plus profonde tristesse ; peau rude, sèche, ayant une teinte jaune très-marquée; lé plus souvent, point de réponse aux questions qu’on

lui fait , ou bien réponses très-courtes , accompagnées de quelques soupirs , taciturnité opiniâtre ; idées mélancoliques, sans cesse dominantes , et ne laissant pas à son esprit la liberté de prêter son attention , soit à ce qu’on lui dit, soit à/e qlii se passe autour d’elle: elle est persuadée qu’on veut l’empoisonner, qu’on veut la faire périr au milieu des plus grands tourmens ; de là le désir le plus ardent de la mort, des tentatives fréquentes de suicide, le refus des alimens , des soupirs entrecoupés , un désespoir concentré qui se manifeste au-dehors par certaines exaspérations de mélancolie. Elle se promène ordinairement dans son corridor la tête basse , les mains sur la poitrine, souvent les doigts réunis comme si elle priait. Elle marche lentement, s’arrête par momens, et paraît plongée dans la plus désolante méditation, qu’elle interrompt de temps en temps par des sanglots. On éprouve la plus grande peine à lui faire prendre quelques alimens liquides en très-petite quantité ; de plus , insomnie , constipation , maigreur.

Cet état n^offre aucun changement pendant le mois de mars et le commencement d’avril ; mais le refus des alimens devient plus opiniâtre, et l’on parvient à peine , par les plus grandes instances, et même par la force, à décider la malade à avaler une très-petite quantité dè boissons nourrissantes; la faiblesse et la maigreur font des progrès, le pouls est petit et fréquent, la mélancolie portée au dernier degré.

Vers le commencement de mai, le marasme est complet, le refus des alimens tellement opiniâtre , que nul moyen ne peut la décider à avaler même une goutte de boisson : en vain lui en verse-t-on dans la bouche, en même temps qu’on lui comprime le nez; elle la crache à l’instant, et l’on soutient alors son existence à l’aide de quelques bouillons nourrissons qu’on lui donne en lavemens. Elle succombe le i4 niai.

Ouverture cadavérique. — État extérieur. Cadavre dans un état de maigreur squélétique.

Tête. Épanchement d’une assez grande quantité de sérosité lim-

pide à la base du crâne, dans le canal rachidien , et dans les ventricules latéraux. L’arachnoïde offrant une légère teinte grisâtre , épaissie, et un peu plus, résistante que dans ^n état naturel. La pie-mère rouge et injectée, principalement sur- les lobes antérieurs du cerveau. L’arachnoïde des ventricules sensiblement épaissie et présentant une foule de granulations extrêmement ténues.

Thorax. Le lobe inférieur de chaque poumon dur, résistant, gorgé de sang, carnifié , offrant plusieurs points qui se laissent pénétrer avec la plus grande facilité, et se réduisent en putrilage qui laisse couler un liquide brunâtre. Cœur sain, mais flasque et décoloré; péricarde contenant un peu de sérosité et quelques flocons blanchâtres.

Abdomen. L’estomac contenant un liquide très-jaune ; sâ membrane muqueuse couverte de mucosités épaisses , ayant une rougeur brunâtre dans toute son étendue , très-épaissie , présentant au milieu de la face postérieure, à deux pouces du pylore, une ulcération ovalaire de deux pouces de longueur sur un pouce et demi de largeur, s’étendant aux trois tuniques gastriques. Les bords de cette ouverture sont adhérons de la manière la plus intime à la face antérieure du pancréas , qui était également très-ulcérée, et qui , par suite de celte lésion organique, faisait partie de la cavité de restomac. L’intestin grêle rouge dans quelques endroits.

Le foie, sain. La vésicule biliaire, entièrement remplie par un calcul du volume et de la forme d’un œuf de pigeon, adhérent à toute la surface de la vésicule, formé par la réunion de petits cristaux cubiques et brillans. Les autres viscères abdominaux sains.

Il serait difficile de ne pas admettre un rapport entre le délire de cette malade et la lésion organique â laquelle elle a succombé. On voit, en effet , que long-temps avant l’invasion de la maladie mentale, elle était souvent tourmentée par des douleurs épigastriques qui l’occupaient beaucoup, De plus, elle était en proie à des chagrins domestiques , et tenait de ses parens une prédisposition héréditaire à l’aliénation. Toutes ces causes avaient agi sur le cerveau pour le rendre

plus facile à s’irriter, soüS rinfluétice d’une cause quelconque. Dans cet état imminent de délire , la gastrite dont madame H*** était affectée éprouve une exacërbatîôii. Est-il étonnant qu’il y ait éu réaction de l’estomac sur le cerveau? et si cèttë réaction a eu lieu , éstul surprenant qu’il en soit résulté un dérangement des' facultés intellectuelles? Si l’on demande pourquoi l’on trouve quelquefois lès lésioiis organiques que nous avons rehcolitréès chez cette femihè sèns qu’il eu résulte du déliré, je réponds que là prédisposition suffit pour expliquer cètte différence. L’observation liabltuellë des maladies né monîre-t-elle pas tous les jours qu’il existé chez chaque individu üh' système particulier de relations sympathiques entre toits lés organes? système en vertu duquel un, deux ou trois organes , peuvent s’affecter chez une personne à roccasiôn d’une maladie même assez légère; tandis que la même rhaîàdiê, à litf degré plus intense chez un autré individu, peut laisser en paix là plupart des fonctions relatives- eh nutritives , et n’exciter aucun désordre sympathique.

Màis , en suppôsanf què là violente gastrite chronique que nous aprésentée madame H*** n’eût pas été la catiâe excitante du désordre des facultés , il nous paraît difficile de nier que cette lésion a déterminé la forme et le caractère dé raliénation mentale. Quand on coô-^ sidère les douleurs longües et violentés qui ont dû résulter d’üiiè gastrite chronique capable de-détèrrainèr riilcération de reslomac , on conçoit facilement qü’une féinme dont leè fàcûîtés étaient faibles , les connaissances tVès-étroiies , et la^ prédisposition à'I’aliénation trèsgrande , ait attribué ses sôûffrances^à rémpoisonhèment, et que la continuité de ses douleurs aifbièhtôf rendu èétte idée et la ctàihtègm l’accompagnait entiêrëiiiènt doniînantès. Il n’y a là qu’une ërreur de jugement sur, laquelle là inélahcôlîe rëpoàè Voüt entière, ^ais', en süp^ posant vraieTidée exclusive quidomïtiait la malade , toutes lès autVe^ idées qui s’y rattachent, et lë désordre dek afféctionë''mor3Îës qtiî complète le tableau de là rhëlancolîé , en dérivent comme des ébnséquences naturelles. En effet , si tout le ntOnde rëmpoisoniiff et cherche à la faire périr sans qu’elle puisse se soustraire aux pfôjétë

honiicides dirigés contre elle, elle doit refuser. les alimens (j) , concevoir une haine profonde contre toutes les personnes qui l’environnent , rechercher la solitude , fuir aven horreur la société ; et , tourmentée d’un autre côté par ses soutFrances physiques qu’elle regarde comme sans remède, elle doit inroquer la mort et cherclfcer à s’arracher elle-même une vie si misérable. .

On doit admirer , dans celte occasion comme dans mille autros circonstances delà vie maladive de J’hQmme, la .prévoyance de la nature, qui tend toujours à la guérison et qui , dansrle cas dont il est.question , a prévenu l’épanchement des matières alimentaires dans la cavité du péritoine, en déterminant radhérenee.des bords de l’ulcération de restomac à la face antérieure du pancréas. Le calcul contenu dans la vésicule était-il cause ou effet de ;la gastrite ? G’est ce qu’il est -difficile de décider : dans tou s des cas , ila dû avoir quelque influence sur la maladie.

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