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La paralysie générale lient désormais une place considérable dans Pétude des maladies mentales, et il suffit, pour s'en convaincre, de considérer le nombre des travaux déjà publiés sur ce sujet. D'autre part, la fréquence de cette redoutable maladie semble augmenter chaque jour; c'est au moins ce que tendent à prouver les statistiques les plus récentes faites dans les principaux asiles d'aliénés, surtout ceux des grands centres de population.
Malheureusement, les faits qui se présentent chaque jour à l'observation sont bien loin d'avoir tous des caractères identiques, et sont interprétés d'une manière très différente.
Les dissidences entre les médecins sont donc nombreuses, et la discussion récemment engagée à la Société médicopsychologique n'a servi qu'à les faire ressortir de plus en plus.
En attendant que de nouvelles recherches viennent peu à peu éclairer les points en litige, il m'a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt et sans utilité, pour un sujet si important, si complexe et si diversement envisagé, de reve- ■ nir au point de départ, d'étudier les premiers travaux, de bien déterminer surtout quelles ont été les premières doctrines. Comme il est arrivé pour beaucoup de découvertes, celle de la paralysie générale n'a pas été faite tout entière de prime abord, et la maladie n'a été que peu à peu constituée telle qu'on la comprend le plus généralement aujourd'hui.
(y est cette sorte d'évolution que je me propose d'étudier.
Il y a d'ailleurs ici deux questions qu'on peut séparer : la question des symptômes essentiels, puis celle des lésions anatomiques.
Cette seconde question est beaucoup plus facile à traiter que la première. Sur ce point, en effet, si les dissidences sont aussi nombreuses, au moins les opinions ont-elles été exposées avec clarté. Il n'y a donc guère qu'à les enregistrer et à les discuter.
Il n'en est pas de même de la première question.
L'opinion qu'on s'est faite des symptômes patliognomoniques de la paralysie générale est bien loin d'être toujours clairement exprimée.
Cette question d'ailleurs en soulève une autre à laquelle elle est intimement liée. Je veux parler des rapports de la paralysie générale et de la folie, et, sur ce point encore, il est souvent difficile de pénétrer au juste l'opinion qu'on a voulu exprimer. Au'risque d^être trop long, j'ai cru devoir
citer textuellement les auteurs, pour permettre de contrôler le jugement que je porte.
Des symptômes paihog-nomouiques de la paralysie g-énérale et des rappoi'ts de cette maladie avec la folie.
ESQUmOL (1814-1816).
L'opinion qu'Esquirol se faisait de la paralysie générale . a été exprimée avec une clarté et une précision qu'on est loin de trouver dans tous les auteurs qui l'ont suivi. Pour lui, la paralysie qui venait compliquer la folie, comme le scorbut ou la plitliisie pulmonaire, n'était essentiellement caractérisée, comme les autres paralysies, que par les lésions du mouvement (1). Le s descriptions suivantes, quoique extrêmement succintes, ne lui laissent aucun doute sur ce que je viens d'avancer.
« Lorsque la paralysie complique la démence, dit Esquirol, tous les symptômes paralytiques se manifestent successivement; d'abord l'articulation des sons est gênée; bientôt après, la locomotion s'exécute avec difficulté ; enfin, les déjections sont involontaires, etc. Tous ces épiphénomènes ne doivent pas être confondus avec les syinptômes qui caractérisent la démence^ pas plus que les signes du scorbut qui complique souvent cette maladie ne peuvent être pris pour elle (2). »
Quatre ans plus tard, Esquirol indique de nouveau les
{\) Il n'est ici question que des symptômes essentiels et pathoguomoniques, c'est-à-dire de ceux sans lesquels la maladie n'existe jamais lorsqu'elle est arrivée à son complet développement. Je ne parle doue pas des lésions de la sensibilité générale qui, quoique très réelles, sont souvent trop difficiles à constater, trop variables et trop peu importantes pour prendre rang parmi les symptômes essentiels.
(2) Dictionnaire des sciences médicales, t. YIII, p. 283.
principaux symplômes de la paralysie générale, mais sans mentionner les lésions de rinlelligencc.
« La moitié des aliénés qui succombent sont paralytiques. Ces individus, dit-il, ont plus ou moins d'embarras dans l'articulation des sons ; ils déraisonnent quelquefois , très peu au début de la maladie; après quelques mois ou un an, s'ils n'ont engraissé beaucoup, ils deviennent très maigres, ils s'affaiblissent, marchent avec peine, se penchent ordinairement sur le côté gauche; les déjections deviennent involontaires, sans être plus humides ; il y a incontinence d'urine; l'embarras de la langue augmente; les forces diminuent, quoi qu'ils fassent de l'exercice et que l'appétit soit vorace; dès qu'ils s'alitent, il se forme aussitôt des eschares gangreneuses au coccyx, aux trochanters, aux talons, aux coudes; ces gangrènes humides font des progrès rapides, dénudent bientôt les os; l'odeur est affreuse; la fièvre se développe; le pouls est très faible; les frissons précèdent la mort d'un ou de deux jours; les extrémités, les membres sont violets et froids ; le pouls ne se fait plus sentir ; les malades meurent (1). »
Les deux passages que je viens de citer permettent de juger comment Esquirol envisageait la maladie. On voit qu'il n'indique que les seules lésions des mouvements. Mais ce qu'il importe surtout de retenir pour le sujet de cette étude, c'est le soin que prend l'auteur de faire remarquer que, chez l'aliéné paralytique, les signes de paralysie ne doivent pas être confondus avec les signes de démence, « ims plus que les signes du scorbut qui complique souvent cette maladie ne peuvejit être pris pour elle. »
Assurément aucun doute n'est possible. Il est bien évident qu'à cette époque la démence et la paralysie qui se
(1) Dictionnaire des sciences médicales, t. XVI, p. 211.
trouvaient réunies chez le même malade étaient considérées comme deux affections complètement distinctes.
Il y avait donc chez le dément paralytique deux maladies : la démence et la paralysie, comme chez d'autres la démence et le scorbut, et chez d'autres encore la démence et la phthisie pulmonaire.
La paralysie générale n'était donc principalement caractérisée, comme les autres paralysies, que pour un seul ordre de symptômes essentiels, la lésion des mouvements. Elle n'était, pour Esquirol, qu'une complication de l'aliénation mentale.