BAYLE
Esquirol, chez le dément paralytique, voyait dans la démence et la paralysie deux maladies aussi distinctes que la démence et le scorbut.
Georget, tout on donnant à cette paralysie une dénomination spéciale, adoptait la même opinion.
Bayle, à cette doctrine, en substitue une autre toute différente.
Dans les deux prétendues maladies qu'on considérait avant lui comme se compliquant, il ne reconnaît que deux ordres de symptômes concourant, au même degré, à caractériser une seule et même affection. S^appuyant sur ce fait que les lésions de l'intelligence et les lésions des mouvements se développent dans un ordre déterminé et parallèlement, il en conclut qu'il n'y a pas là deux maladies, mais une seule. « Ce parallèle fait à toutes les époques de la maladie, nous offre, dit-il, un rapport constant entre le délire et la paralysie. On voit celui-ci parcourir tous les degrés qui séparent l'aliénation de la destruction entière des facultés de l'entendement, pendant le temps que celuici parvient du simple embarras des mouvements jusqu'à l'immobilité presque complète de tous les organes de l'appareil locomoteur. On ne saurait donc se refuser d'admettre que ces deux ordres de phénomènes sont les symptômes
(1) Baylc, Recherches sur Varachnitis chronique, Ihàsc. Paris, 1822, p. 25,
d'une même maladie, c'est-à-dire d'une arâchnitis chronique. )) (Page 25.)
Comme on le voit, cette doctrine faisait disparaître l'idée de complication.
Elle entraînait une autre conséquence.
Tant qu'on n'avait vu qu'un seul ordre de symptômes pathognomoniques, la lésion générale des mouvements, la classification de la maladie ne soulevait aucune difficulté. On la rangeait dans la classe des paralysies dont elle formait une espèce spéciale. Mais désormais, au lieu d'un seul ordre de symptômes essentiels, on en admettait deux. Il y avait donc lieu d'examiner si la maladie nouvelle, caractérisée parla double lésion de l'intelligence et des mouvements, devait être plutôt rangée dans le cadre des folies que dans celui des paralysies.
Bayle a tranché cette question en faisant de la maladie nouvelle, non plus une espèce de paralysie, mais une espèce d'aliénation mentale que, d'après la cause anatomique à laquelle il l'attribue, il désigne sous la dénomination A' arâchnitis chronique.
Telle est la doctrine de Bayle, exposée dans un premier travail publié en 1822.
Un fait d'une extrême importance et tout à fait nouveau est signalé dans le même travail, c'est le rapport étiologique de la congestion cérébrale de la paralysie générale. « Cette maladie, dit Bayle, reconnaît un grand nombre de causes prédisposantes et occasionnelles ; mais chacune d'elles n'agit qu'en appelant le sang vers le cerveau et l'accumulant dans les vaisseaux de la pie-mère et de l'encéphale. La congestion cérébrale, lente ou subite qui en résulte, est la cause nécessaire et prochaine de la maladie. » (Page 40.)
C'est dans ce travail de Bayle qu'ont été publiées le«
premières observations cliniques de pnraiysie générale. Ces observations très détaillées sont aussi complètes qu'aucune de celles qui ont paru depuis. Le tableau qu'il trace des symptômes et de la marche de la maladie en renferme désormais tous les traits essentiels. C'est ce dont on pourra se convaincre par la citation suivante :
« Les symptômes de l'araclinilis chronique peuvent tous se réduire à une paralysie générale et incomplète et au dérangement des facultés intellectuelles. Ces deux ordres de phénomènes marchent d'un pas ég-al et proportionnel, et peuvent faire diviser la maladie en trois périodes.
Dans la première, la prononciation est sensiblement embarrassée, la démarche mal assurée ; le désordre de l'entendement se manifeste par un affaiblissement de l'intelligence, un délire monomaniaque, qui domine plus ou moins le malade, et souvent par un état d'exaltation plus ou moins considérable.
Dans la seconde période, les mouvements de la langue et des membres conservent souvent le même embarras que dans la première, ou deviennent plus difficiles; le délire est maniaque et général^ fréquemment accompag-né d'idées dominantes; il y a de l'agitation, qui varie depuis loquacité et la mobiUté, qui fait changer continuellement les malades de place, jusqu'à la fureur la plus violente et la plus incoercible.
Enfin, la troisième période est, en général, caractérisée par un état de démence et une augmentation de la paralysie générale et incomplète : la parole est bégayée et tremblante, très difficile, et quelquefois inintelligible; la démarche est vacillante, très chancelante, ou même impossible; les excrétions sont involontaires; l'entendement extrêmement affaibli, ne conserve qu'un petit nombre d'idées complètement incohérentes, qui sont tantôt vagues, et
tantôt plus ou moins fixes ; il y a le plus souvent du calme, et, de temps en temps, une agitation plus ou moins grande. Cette période se termine quelquefois par une paralysie presque complète de tous les mouvements volontaires cl par un état complet d'idiotisme.
Chaque malade ne présente pas constamment les trois périodes ; il n'est pas rare de voir manquer la seconde ; celle-ci offre quelquefois une agitation spasmodique, continuelle ou périodique; assez souvent, pendant la troisième, il survient tantôt des attaques de congestion cérébrale, accompagnées de pertes de connaissance, quelquefois de mouvements convulsifs et de tremblements, et suivies d'une augmentation des symptômes de la maladie, tantôt des attaques épileptiformes. (Page 40.)
J'ai dit que cette description contenait désormais tous les traits essentiels delà paralysie générale ; on y trouve en effet:
1° Les idées dominantes que Bayle ne qualifie pas encore, mais qu'il souligne dans les observations particulières et qui sont toutes des conceptions ambitieuses.
2° L'agitation « qui varie depuis la loquacité et la mobilité qui fait changer continuellement le malade de place Jusqu'à la fureur la plus violente et la plus incoercible ».
3" L'agitation spasmodique continuelle ou périodique.
4° Les attaques intercurrentes de congestion cérébrale « accompagnées de perte de connaissance, quelquefois de mouvements convulsifs et de tremblements, et suivies d'une augmentation des symptômes de la maladie ».
5° Les attaques épileptiformes.
Quant aux symptômes de paralysie, il les décrit dans leur marche progressive, ainsi que l'affaiblissement toujours croissant de l'intelligence jusqu'à l'abolition complète des idées. Il n'y a évidemment nulle comparaison à établir entre cette description et celle de Georget.
Outre que des faits nouveaux d'une grande importance s'y trouvent mentionnés, on n'y voit plus les propositions singulières qui prouvent que Georget confondait encore, sous le nom de paralysie musculaire chronique, des affections cérébrales différentes. Parmi ces propositions, je rappellerai les suivantes :
Aupremier degré.— « Le malade finit par ne plus pouvoir se servir que des membres d'un côté. » S'il peut rendre compte de son état, il se plaint « de douleurs de tête plus ou moins générales, quelquefois très circonscrites et ordinairement du côté opposé à la parahjsie, quelquefois néanmoins du même côté.
Au deuxième degré. — « Le malade est entièrement paralysé d'une moitié du corps ou de toutes les deux, »
J'ajouterai que Georget, outre la parahjsie musculaire chronique, la seule dont j'ai parlé plus haut, avait admis comme une maladie distincte une paralysie musculaire aiguë. Or, la description qu'il donne de cette paralysie musculaire aiguë prouve qu'il a séparé ainsi de la paralysie générale les attaques intercurrentes de congestion dont il n'a rien dit dans le tableau de la paralysie musculaire chronique.
Après avoir indiqué les symptômes, la marche et le traitement de cette prétendue paralysie aiguë, il ajoute : « J'ai vu mourir plusieurs furieuses d'un accident qui se rapproche de la paralysie aiguë. Elles étaient prises subitement d'une perte totale de connaissance, avec des convulsions très fortes et continuelles, et vivaient à peine quelques heures dans cet état. » (Page 469.) ^ Il s'agit ici probablement des attaques épileptiformes signalées par Bayle et dont Georget non plus n'avait rien dit.
La description de la paralysie générale, telle que Bayle
BAILLARGEn, H.
l'a tracée en 1822, était donc non seulement plus complète, mais surtout plus exacte.
En résumé, une manière tout à fait nouvelle d'envisager la paralysie générale, un tableau plus complet et plus exact do cette maladie, enfin le grand fait étiologique de la congestion^ voilà ce que l'on trouve dans le travail de Bayle, qui contient, en outre, les premières observations cliniques qui aient été publiées.
C'est en 1825 que l'auteur, dans un second mémoire, a complété ses idées; mais je dois, avant d'examiner ce second travail et pour suivre l'ordre des dates, étudier la thèse de M. Délaye, publiée en 1824.
M. DELAYE (1824) fl).
Entre la description faite par Georget et la thèse de M. Délaye, avait paru, comme je viens de le dire, la thèse de Bayle, dans laquelle la maladie était envisagée d'une manière nouvelle, et qui eût pu modifier profondément les idées admises jusque-là. Cependant rien ne fut changé. L^pinion d'Esquirol et de Georget est, au contraire, complétée par M. Délaye, et c'est lui qui l'a définitivement constituée. j
Quelle place la paralysie générale doit-elle occuper dans le cadre nosologique? Quels sont ses symptômes pathognomoniques et ses rapports avec la folie?
Sur tous ces points, on trouve les éléments de solutions très précises. L'opinion de l'auteur ressort, en effet, clairement du titre du travail et de la définition de la maladie.
La thèse de M. Délaye est intitulée : Considérations sur
(1) Considéralions sur U7ie espèce de paralysie qui affecte particulièrement les aliénés. Thèse, 1824.
une espèce de paralysie qui affecte particulièrement les aliénés.
Si nous reclierclions clans la définilion les symptômes essentiels de ce'tte espèce de paralysie, nous trouvons qu'elle est caractérisée « par l'afTaiblissement graduel du système locomoteur, qui commence d'une manière peu sensible, marche avec plus ou moins de lenteur, et finit ordinairement par la perte absolue des mouvements volontaires ; ce qui lui a fait donner le nom de parahjsie générale, auquel on ajoute l'épi thète incomplète, parce que rarement elle détermine une résolution aussi complète des membres que les autres paralysies (1) ». (Page S.)
Ainsi la paralysie générale incomplète est une espèce particulière de paralysie, et elle n'est caractérisée que par un seul ordre de symptômes pathognomoniques, la lésion énérale et progressive des mouvements, Yoilà ce qui c'ssort nettement du titre du travail et de la définition de la maladie.
Quant aux rapports de cette espèce de paralysie avec la folie, la manière dont l'auteur les envisage n'est pas moins claire. Cette espèce de paralysie, dit le titre, « affecte particulièrement les aliénés. »
Dans le corps du travail on trouve, en outre, les passages suivants : « Cette paralysie, sans être tout à fait exclusive aux aliénés, complique si souvent la folie, qu'elle a dû être observée par tous les médecins qui se sont occupés de cette dernière maladie. » (Page 6.)
(1) Aux dénominations de paralysie musculaire chronique et à'arachnitis c hronique, employées par Georget et par Bayle, M. Délaye, comme ou le ■oit, substitue celle de paralysie générale incomplùlc. Je ferai remarquer qu'il ne donne pas cette dénomination comme nouvelle, et qu'il s'exprime lu contraire de manière à faire croire qu'elle était employée avant lui. Mais par qui a-t-elle été créée, puisque Esquirol, Georget et Bayle désiguaient la maladie par des noms différents ?
« Il est certain que c'est chez les fous qu'on observe le plus souvent la paralysie générale. » (Page 7.)
La paralysie générale intervient donc dans la folie comme complication.
Quant à l'époque à laquelle cette complication arrive, M. Délaye émet les mêmes idées que Georget. « Quelquefois, dit-il, elle débute avec la démence, mais le plus souvent elle ne complique le dérangement des fonctions intellectuelles que longtemps après qu'il s'est manifesté. » (Page IS.)
La paralysie générale, maladie distincte de la folie, débutait donc quelquefois simultanément avec elle; mais, dans la majorité des cas, elle ne compliquait que la folie déjà ancienne.
11 y a un point qui devait prendre plus tard une extrême importance et qui semble avoir fixé l'attention de M. Délaye. Existe-t-il des folies qui se compliquent plus souvent que les autres de paralysie générale? A cette question, M. Délaye répond que cette maladie « semble plus fréquente dans les folies qui résultent de la masturbation, des excès vénériens, de l'abus des liqueurs spiritueuses, de l'usage trop prolongé du mercure, des chagrins profonds, des fatigues et des contentions d'esprit, qu'elle succède sou-s vent aux folies qui ont été accompagnées d'une agitation violente. » (Page 7.) ■ t
Je cite ce passage, parce qu'il prouve qu'à celte époque on ne soupçonnait rien encore quant à l'existence d'un délire spécial chez les aliénés paralytiques. Bayle, tout en soulignant dans les observations particulières publiées en 1822, les conceptions ambitieuses, n'avait point encore généralisé le rapport du délire des grandeurs et de la paralysie.
M. Délaye, en introduisant dans le cadre nosologiquè
DOCTRINES ÉMISES PAR LES PREMIEHS AUTEURS 2i5
une nouvelle espèce de paralysie, n'a pas ncgligé d'en établir le diagnostic différentiel.
Après avoir indiqué dans la définition les caractères essentiels qui la distinguent des autres paralysies, il ajoute :
« D'autres différences la séparent encore de ces dernières; ainsi, elle affecte tous les muscles de la locomotion. Son invasion est lente, sa marche toujours progressive, sa terminaison toujours fâcheuse; enfin, l'altération org"anique qui la produit consiste dans une modification particulière de la substance cérébrale. Les autres paralysies, au contraire, sont ordinairement bornées à une partie du l'orps ; leur invasion est plus ou moins rapide, leur marche, (juelquefois rétrograde, souvent stationnairc ; plusieurs sont susceptibles de guérison ; enfin, elles dépendent le plus souvent de la désorganisation ou de la perte d'une partie de la substance cérébrale. J'ajouterai que les paralysies qui diffèrent le moins de la paralysie qui m'occupe, celles, par exemple, qui reconnaissentpour cause le développement d'un fongus de la dure-mère, d'un cancer du cerveau, etc., ont des signes propres qui les font reconnaître.» (Pag'e 5.)
La paralysie générale n'est plus seulement constituée comme une espèce particulière de paralysie, mais les prinl'i pales différences qui la séparent des autres paralysies sont nettement indiquées.
Je ne reproduirai pas ici le tableau des symptômes tracés par M. Délaye, mais je dois faire remarquer que, comme conséquence de l'opinion de l'auteur, ce tableau se compose uniquement des lésions des mouvements. Il y .1 même un fait très curieux et qui, mieux que tout ce que je pourrais dire, démontre la manière dont M. Délaye envisage la maladie : c'est une citation empruntée par lui à la Uièso de Bayle.
Après avoir rappelé que Bayle avait divisé la marche de la paralysie générale en trois périodes, il en reproduit, diaprés cet auteur, les principaux caractères de la manière suivante :
«■ Dans la première, la prononciation est sensiblement embarrassée, la démarche mal assurée; dans la seconde, les mouvements de la langue et des membres conservent souvent le même embarras que dans la première ou deviennent plus difficiles. La troisième est caractérisée par une augmentation de la paralysie; la parole est bégayée, tremblante, très difficile et quelquefois inintelligible. La démarche est très chancelante ou même impossible. Les excrétions sont involontaires. Cette période se termine quelquefois par une paralysie presque complète de tous les . mouvements involontaires. » (Page 13.) %
Cette citation est très exacte, mais on peut s'assurer, en relisant plus haut (page 18) le tableau des symptômes indiqués par Bayle, que M. Délaye a retranché, pour chaque période, tout ce qui a trait aux lésions de l'intelligence, et n'a cité que la description des lésions des mouvements. C'est qu'en effet cet ordre des symptômes, qui n'est qu'une partie de la maladie pour Bayle, la constitue tout entière pour M. Délaye.
Je crois inutile d'insister davantage. Il est évident que désormais, après la thèse de M. Délaye, une nouvelle espèce de paralysie, la paralysie générale incomplète, avait été ajoutée à la classe des paralysies.
Elle était caractérisée par un seul ordre de symptômes pathognomoniques, la lésion générale et progressive des mouvements.
Celte espèce de paralysie sévissait presque exclusivement chez les aliénés. Elle était une des complications les plus fréquentes delà folie.
Comme conséquence^ cette doctrine conduisait à distinguer chez l'aliéné paralytique deux maladies, l'aliénation mentale et la paralysie générale, comme chez d'autres aliénés on distinguait la folie et le scorbut, la folie et la phlliisie pulmonaire.
Que cette complication survînt dans les folies anciennes, ce qu'on croyait le cas le plus fréquent, ou qu'elle débutât en même temps que la folie, ces deux maladies n'en restaient pas moins distinctes.
Telle est la doctrine d'Esquirol et de Georget, complétée par M. Délaye ; c'est la doctrine de la dualité opposée à la doctrine de Bayle, qui est celle de l'unité. Dans la première, on voit chez l'aliéné paralytique deux maladies; dans la seconde, on n'en reconnaît qu'une seule caractérisée par deux ordres de symptômes pathognomoniques. Là est la différence capitale et celle d'oti découlent toutes les autres ; ces deux doctrines pourraient avoir pour épigraphes les deux propositions suivantes, déjà rapportées plus haut :
l°Que les symptômes de paralysie chez les déments paralytiques « ne doivent pas être confondus avec les symptômes qui caractérisent la démence, pas plus que les signes du scorbut qui complique souvent cette maladie ne peuvent être pris pour elle ». (Esquirol.)
2° Que le parallèle entre les lésions de l'intelligence et les lésions des mouvements « fait à toutes les époques de la maladie » offre un rapport constant entre le délire et la paralysie, et que, par conséquent, on ne peut se refuser à admettre que ces deux ordres de phénomènes sont les symptômes d\me même maladie. (Bayle.)