‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 26 sur 122 · BAYLE · texte numérisé non relu

BAYLE

Nous avons vu que Bayle, clans sa thèse, avait envisagé la paralysie générale d'une manière toute nouvelle et ajouté h son histoire le grand fait étiologique de la congestion. Son second travail, publié en 182S (1), complète sa doctrine par un autre fait non moins important. Je veux parler de la connexion du délire des grandeurs et de la paralysie générale.

Les malades atteints de délire ambitieux forment, dans les asiles, deux catégories très distinctes.

Chez les uns, qui sont en petit nombre, les idées de grandeur parfaitement coordonnées ont un caractère remarquable de fixité. Ces malades, qui se croient des personnages illustres et s'attribuent de grands pouvoirs, affectent souvent le ton du commandement. Ils sont en général peu communicalifs, vivent à l'écart et sont plutôt tristes que gais. Froissés sans cesse dans leurs prétentions chimériques, ils deviennent irritables et commettent quelquefois des actes de violence. On n'observe point d'ailleurs, chez eux, d'excitation habituelle. Leurs idées sont suivies et ils défendent leurs conceptions délirantes avec une sorte de logique.

C'est la véritable monomanie d'orgueil, telle qu'on la comprend généralement aujourd'hui.

Mais, à côté de ces malades, il en est d'autres bien plus nombreux et qui offrent des caractères différents.

Ceux-là ont aussi une haute opinion d'eux-mêmes, ils se croient de grands personnages ; ils sont riches et puissants, mais, en même temps, ils se font remarquer par leur expansion et leur gaieté,

(1) Nouvelle doctrine des maladies mentales. Drocli. de 32 pages.

Leur physionomie exprime le contentement. Leurs idées de grandeurncsontpasfixescomme chez les premiers, mais varient, au contraire, assez souvent sous l'influence de fré- (]uents paroxysmes d'excitation. Alors ils se préoccupent peu do meLtre d'accord leurs prétentions de la veille avec celles du lendemain.

Ces malades, malgré une excitation habituelle, assez légère il est vrai, n'en ont pas moins été classés pendant longtemps parmi les monomaniaques.

Esquirol paraît même avoir eu plus particulièrement en vue cette classe d'aliénés lorsqu'il a tracé le tableau général de la monomanie :

« Chez les monomaniaques, dit-il, les passions sont exaltées et expansives; ayant le sentiment d'un état de santé parfaite et inaltérable, d'une force musculaire aug-mentée d'un bien-être g-énéral, ces malades saisissent le bon côté des choses; satisfaits d'eux-mêmes, ils sont contents des autres, ils sont heureux, joyeux, communicatifs ; ils chantent, rient, dansent; dominés par T orgueil, la vanité, l' amour-propre , ils se cojnplaisent dans leurs convictions vaniteuses, dans leurs pensées de grandeur, de puissance, de richesse; ils sont actifs, pétulants, d'une loquacité intarissable, ils parlent sans cesse de leur félicité; ils sont susceptibles, irritables; leurs impressions sont vives, leurs affections énerg-iques, leurs déterminations violentes; ennemis de la contrariété et de la contrainte, ils se mettent facilement en colère et même en fureur. »

Ce sont ces malades dominés par des idées de grandeur, de puissance et de richesse, heureux, joyeux, contents d'eux-mêmes et des autres et qu^Esquirol a classés parmi les monomaniaques, qui, d'après Bayle, ont le triste privilège de mourir presque tous avec les symptômes de la paralysie générale.

2o0 DÉCOUVERTE DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE

La connexion entre le délire des grandeurs et des richesses et la paralysie générale lui a paru si intime, qu'il n'a pas balancé à faire de cette monomanie ambitieuse la première période de la paralysie générale.

La description donnée par Bayle de ce délire spécial qui concourt à caractériser le début de la paralysie générale a tant d'analogie avec le tableau de la monomanie d'Esquirol, qu'il est impossible de ne pas admettre que les deux auteurs ont voulu parler des mêmes malades, au moins pour le plus grand nombre des cas. C'est ce que prouve le passage suivant sur l'invasion de la paralysie générale :

« Cette maladie, dit Bayle, débute par un état de monomanie ambitieuse et par une exaltation plus ou moins grande, qui, réunies à une légère paralysie incomplète et générale, caractérisent essentiellement ^cette période. Les malades s'imaginent tout à coup qu'ils sont riches, puissants, élevés en dignités, couverts de distinctions et de titres. Les uns croient leur fortune doublée, triplée, quadruplée, centuplée ; les autres, oubliant l'état de misère dans lequel ils se trouvaient au moment de l'aliénation, ne pensent plus qu'aux trésors dont ils se croient en possession; ils font des projets gigantesques qui doivent leur rapporter des sommes immenses; ils achètent tout ce qu'ils rencontrent; ils ne sont occupés que des acquisitions qu'ils doivent faire.

« Dominés par ces idées, ils en parlent sans cesse et ne pensent plus à autre chose. Leur ôabil est intarissable; ils s'échauffent en parlant et se mettent facilement en colère lorsqu'on les contrarie sur leurs idées extravagantes. Leur figure est, en général, rouge, épanouie et exprime le contentement et la joie que leur font éprouver leurs richesses et leurs grandeurs. Ils chantent, rient et sont dans un état d'hi-

larité et de gaieté remarquable. Ils répondent d'une manière assez raisonnable sur la plupart des objets étrangers à leur délire exclusif. »

A cette première période de monomanie ambitieuse succède, d'après Bayle, un délire maniaque avec prédominance d'idées de grandeurs; enfin, la maladie se termine parla démence, avec quelques traces du délire qui a été observé dans les deux premières périodes. I Les conceptions délirantes ambitieuses avec expansion et loquacité constituent donc le délire spécial de la paralysie générale, et, par conséquent, un des principaux sympj tômes de cette affection.

Cependant, ce délire, qu'il ait la forme monomaniaque ou qu'il s'accompagne d'ag'itation maniaque, n'existe pas seul.

Bayle note l'existence de la démence dès la première période, mais l'affaiblissement de l'intelligence, masqué en partie par le délire, n'occupe encore que le second rang, et ce n'est que dans la dernière période qu'il devient, au contraire, prédominant.

La paralysie générale est donc caractérisée par deux ordres de symptômes : les lésions de l'intelligence et les lésions des mouvements. Les premières comprennent ellesmêmes deux phénomènes de nature très différente, le délire des grandeurs et la démence ; enfin, la congestion cérébrale lente ou rapide est le point de départ de l'affection.

Telle est, au point de vue des symptômes essentiels, la doctrine de Bayle.

Elle entraînait dans la pathologie mentale des changements d'une assez grande importance.

Désormais, en effet, l'attention était appelée sur les accidents congestifs qui précèdent certaines folies ou en marquent le début. Ces accidents devenaient un élément grave

de pronostic, parce qu'ils pouvaient, à J'avance, faire

craindre le développement de la paralysie générale,

Mais le fait le plus important, c'est la sig-nification particulière qu'acquerrait le délire ambitieux, signification jusque-là tout à fait inconnue.

Ce délire ambitieux était un second élément de diagnostic et de pronostic dont le médecin ne manque plus de se préoccuper au début ou dans le cours de la folie.

Enfin, comme je l'ai dit, au lieu de deux maladies qu'on distinguait chez l'aliéné paralytique, il n'y en avait plus qu'une seule formée de deux ordres de symptômes.

Il faut encore ajouter que la paralysie, telle que la .comprenaient Esquirol, Georget et M. Délaye, ne survenant très souvent qu'après une durée assez longue de l'aliénation mentale, était une maladie secondaire, une I maladie des aliénés, tandis que, dans la doctrine de Bayle, , elle débutait d'emblée chez des sujets jusque-là sains d'esprit, la folie qui précédait la paralysie n'étant plus elle-même qu'une période de cette maladie.

Je n'ai pas besoin de faire ressortir l'intérêt de ces faits; il suffit de les indiquer.

Quant à la description des symptômes donnée par l'auteur dans ce second travail, elle est très étendue et très • complète; elle n'occupe pas moins de vingt pages. Au lieu ' de s'en tenir à la division en trois périodes, il a subdivisé les deux dernières en plusieurs degrés, avec des variétés pour quelques-uns de ces degrés. Je n'ai d'ailleurs point à analyser cette description de 1825, qui ne diffère par aucun point essentiel de celle que contient la monographie publiée l'année suivante. — Il ne me reste plus, pour terminer ce qui a trait aux travaux de Bayle, qu'à rechercher si c'est bien réellement à cet auteur qu'on doit attribuer le mérite ' d'avoir découvert la connexion des accidents consestifs et

DOCTRINES ÉMISES l'AR LES l'UEMlEUS AUTEURS 253

de la paralysie générale, et celle du délire ambitieux avec la mémo maladie.

Depuis longtemps j'ai rapporté à Bayle l'honneur d'avoir indiqué le premier le rapport des accidents con- -estifs avec les folies ambitieuses et la paralysie générale (1). Je ne sache pas qu'aucune réclamation se soit élevée à cet égard. Loin de là^, M. Calmeil vient de confirmer récemment l'opinion que j'avais émise à cet égard. A M. Bayle, dit-il, a eu le mérite d'insister plus que tout autre et de iomie heure, sur cette vérité, que certaines maladies à marche chronique des centres nerveux intra-craniens étaient souvent précédées, de près ou de loin, par des attaques de congestion cérébrale (2). »

Au reste, c'est en d822 que Bayle a signalé ce fait dans .a thèse, et avant lui Esquirol (1814-1816) et Georget ^1820) n'avaient absolument rien dit des accidents congestifs comme propres aux aliénés paralytiques.

Je dois ajouter que, dans le passage cité plus haut et extrait de l'ouvrage de M. Calmeil, l'opinion de Bayle ne me parait pas avoir été appréciée d'une manière complètement exacte. Ce n'est pas, en effet, dans certaines maladies cérébrales, c'est-à-dire dans plusieurs, que Bayle a signalé les accidents congestifs, c'est dans une seule maladie, la méningite chronique ou aliénation ambitieuse, avec paralysie. On comprend tout ce que ce fait perdrait d'importance pour le diagnostic et le pronostic, si la congestion cérébrale précédait plusieurs espèces d'aliénation mentale et non une seule; mais c'est bien positivement dans ce sens restreint que l'a compris Bayle, ainsi que le prouve le passage suivant :

(1) Annales médico-'psycholofjiques, 1847, t. IX, p. 334.

(2) Traiti! des rnaladies inflammatoires du cerveau, t. I, p. 134.

« La cong-csLion cérébrale, dit-il en parlant de l'aliénation ambitieuse avec paralysie, est constante dans cette maladie, et n'existe point dans les autres espèces d'aliénation mentale qui tiennent à des lésions d'une autre nature. Aussi, lorsqu'on apprend qu'un aliéné a été atteint, avant l'invasion du délire, d'une affection dans laquelle il a perdu d'une manière plus ou moins longue ou plus ou moins marquée l'usage du sentiment et du mouvement on peut affirmer d'avance, et sans crainte de se tromper, que ce malade est atteint d'une inflammation chronique des méninges. En effet, je n'ai pas vu un seul cas où un semblable jugement eût induit en erreur. »

Ce passage, que j'emprunte au Traité des maladies du cerveau de Bayle, démontre que l'opinion do l'auteur était absolue. Tout aliéné qui avait été frappé de congestion peu de temps avant l'invasion de la folie ou au début de celle-ci, devait devenir paralytique. La congestion cérébrale était donc un caractère propre à l'aliénation ambitieuse avec paralysie.

Telle est, en réalité, sur ce point, la doctrine de Bayle. Il ne songe même pas à faire une exception en faveur de la démence sénile paralytique, qui est aussi souvent précédée d'une ou de plusieurs congestions cérébrales.

J'arrive au fait non moins important de la connexion du délire ambitieux et de la paralysie générale. Ce rapport, si étrange et qui constitue l'un des phénomènes les plus curieux de la pathologie mentale, n'a été soupçonné ni par Esquirol, ni par Fodéré, ni par Georget, ni par M. Délaye, dont les ouvrages ont précédé de quelques années le travail publié par Bayle en 182S.

Esquirol, comme on l'a vu, a très bien décrit les folies ambitieuses, mais sans mentionner leur rapport avec la paralysie générale. 11 avait seulement, dans un passage

(le ses articles du Grand dictionnaire des sciences médicales, indiqué « que les folies entretenues par les idées religieuses et par l'orgueil guérissent rarement », mais les véritables monomanies d'orgueil g-uérisscnt, en effet, rarement, alors même qu'elles ne sont pas, le prélude de la paralysie générale. Il en est de même des monomanies religieuses. D'aillem-s, il n'est en aucune manière ici fait mention de la paralysie comme cause de cette incurabilité.

Fodéré a cité des exemples de manie ambitieuse, et il ne paraît pas avoir soupçonné, plus qu'Esquirol, le rapport de cette maladie avec la paralysie. Use borne à faire ressortir la différence du délire ambitieux avec la mélancolie. « Le délire maniaque produit par des idées de gloire, de richesse, de bonheur et de contentement, tel que celui des exemples que je viens de rapporter, n'a, dit-il, aucun rapport avec la mélancolie et lui est entièrement opposé. »

M. Délaye, comme on l'a vu plus haut, spécifie dans un passage de sa thèse celles d'entre les folies qui sont plus souvent que les autres compliquées de paralysie générale, i l il ne mentionne pas les folies ambitieuses.

La description de la paralysie musculaire chronique que j'ai citée au commencement de ce travail, prouve que Georget ne savait rien des rapports de cette maladie avec le délire ambitieux. Il a d'ailleurs été le premier à déclarer plus tard, dans les Archives de médecine, que ce rapport avait été découvert par Bayle.

Yoici, en effet, ce qu'il écrit en parlant des aliénés paralytiques : « Presque tous ces malades présentent, dès le début, un léger degré de démence ou d'affaiblissement de l'intelligence. Chez un très grand nombre, on observe on même temps les idées ambitieuses de grandeur, de lichesse, de puissance, ainsi que M. Bayle l'a remarqué le premier.

256 DÉCOUVERTE DE LA l'ARALYSlE GÉNÉRALE

. Le Lémoignagc de Gcorget n'est pas suspect, car, au milieu des polémiques que soulevèrent les travaux de Bayle, il s'est montré l'un de ses adversaires les plus décidés (1).

J'ajouterai d'ailleurs que, parmi les réclamations de priorité qui se sont élevées à l'occasion des travaux de Bayle, aucune n'avait trait au rapport du délire ambitieux et de la paralysie. Ce rapport, au contraire, a été attaqué par plusieurs auteurs qui ont cherché à atténuer le fait, ou même à en démontrer l'inexactitude.

Un médecin anglais, Haslam, paraît seul avoir remarqué avant Bayle l'orgueil et les prétentions des aliénés frappés de paralysie. C'est ce que prouve le passag-e suivant, déjà reproduit dans plusieurs ouvrages :

« Les affections paralytiques, dit-il, sont une cause de folie beaucoup plus fréquente qu'on ne le suppose, et elles sont aussi un effet très commun de la manie. Les paralytiques offrent ordinairement des lésions de la locomotion indépendantes de leur folie; la parole est embarrassée, la bouche déviée, les bras ou les jambes sont plus ou moins privés des mouvements volontaires, et, chez la plupart, la mémoire est notablement affaiblie.

« Ces sortes de malades n'ont pas, en général, le sentiment de leur position. Faibles au point de pouvoir à peine se tenir debout, ils se disent extrêmement vig-oureux et capables des plus g-rands efforts.

« Quelque pilié qu'un tel état puisse inspirer à l'observateur, il est heureux pour le patient que son orgueil et

(1) Eu rendant compte de la monographie de Bayle, publiée en 1826, il écrivait : « Cet ouvrage est mal fait, six fois Irop long ; la lecture eu est aussi fatigante que possible; quelques faits ne nous ont pas paru exacts; la plupart des opinions nouvelles émises par l'auteur nous paraissent hypothétiques et invraisemblables, etc. ; les raisonnements de l'auteur nous ont toujours paru d'une faiblesse extrême, etc.. » {Archives de médecine, 1826, t. XII, p. 323.)

SCS prétentions soient en raison inverse du malheur qui l'accaijlc.

« Aucun do CCS malades n'a éprouvé d'amélioration dans l'hôpital, et, d'après mes recherches dans les établissements particuliers où ils ont été ensuite enfermés, il demeure constant qu'ils sont morts subitement d'apoplexie, 1 ou qu'ils sont tombés dans l'imbécillité ou dans le marasme, I par suite d'attaques répétées. »

C'est assurément un fait très curieux que cette première imeution du délire ambitieux des paralytiques, mais ce i fait n'a eu aucune conséquence pratique. Cette remarque . est restée plus de trente ans inaperçue, et ce sont les travaux publiés en France sur la paralysie générale qui put fixé l'attention sur le passage de l'ouvrage du médecin anglais. Bayle, au contraire, a non seulement indiqué que les folies ambitieuses précèdent et accompagnent la paralysie générale, mais il a décrit minutieusement les formes . de ces folies, il les fait accepter dans la science comme un . élément important de diagnostic et de pronostic. C'est 1 donc à lui que doit être rapporté le mérite d'avoir établi .ce rapport du délire des grandeurs et de la paralysie

Ces faits admis, nous pouvons essayer de déterminer à . quel auteur doit être rapporté l'honneur d'avoir découvert I la paralysie générale.

De tout ce qui précède, il ressort que deux ordres de I faits ont été successivement mis en lumière avant que la I paralysie générale ait été réellement constituée.

Esquirol a signalé la fréquence des symptômes de parai lysie chez les aliénés. Il a étudié les caractères de cette I paralysie, sa marche et son influence sur le pronostic. Mais ces symptômes, dont Georget et surtout M. Délaye ont

CAILLAROEH, II. .

fait plus tard une affection spéciale, ne sont, si on adopte la doctrine de Bayle, qu'une partie de la maladie.

Pour que celle-ci fût complètement découverte, il fallait reconnaître la période initiale et montrer que les lésions de l'intelligence sont aussi essentielles que la paralysie elle-même, La maladie est formée de deux éléments. Esquirol n'en avait vu qu'un; Bayle a découvert le second. Sans doute, cette seconde tâche était plus facile que la première, puisque l'attention était désormais fixée sur ces aliénés offrant des symptômes de paralysie; mais enfin la paralysie générale d'Esquirol, de Georget et de M. Délaye n'était pas la maladie telle que nous la comprenons aujourd'hui, avec sa double lésion de l'intelligence et des mouvements ayant chacune ses caractères propres. Or, c'est à Bayle que revient le mérite de l'avoir ainsi constituée en ajoutant deux éléments nouveaux, la cong'estion et le délire des grandeurs.

Ce mérite de Bayle, nul ne le conteste; il n'en est pas de même pour Esquirol. On a rappelé le passage de Fouvrage d'Haslam que j'ai cité plus haut. Or, l'ouvrage du médecin anglais est antérieur aux premiers travaux du médecin français. Sans vouloir en rien diminuer le mérite d'Haslam, je crois cependant que l'objection n'a pas toute la valeur qu'on lui attribue.

Il importe, en effet, de rappeler que bien des passages aussi précis sont restés enfouis des siècles entiers sans être remarqués, et que celui dont il est question ne serait probablement pas connu si, comme je viens de le dire, les travaux publiés en France n'avaient fait rechercher, plus de trente ans après, ce qui pouvait, dans différents ouvrages, se rapporter à la maladie nouvelle.

Il n'en est pas du tout ainsi pour Esquirol. Non seulement il a décrit les principaux symptômes de la paralysie

générale en 1814 et en 1816, mais chaque année, tlans ses leçons, il traitait de la paralysie des aliénés. C'est ce qu'on peut voir dans la thèse de M. Délaye.

Il y a plus, Esquirol à cette époque avait appris à reconnaître les premiers indices de la maladie, à prédire par conséquent son développement, et les faits nouveaux étaient ainsi passés dans la pratique.

« La paralysie g-énérale, dit M. Calmeil, est très répandue parmi les aliénés, et elle est une des complications les plus funestes des vésanies. Les médecins qui font une étude spéciale des affections mentales savent tous à quoi s'en tenir à cet égard, et, chaque fois qu'ils sont consultés, dans l'intérêt d'un aliéné, ils ont le soin d'examiner si la pro nonciation est exempte d'embarras ou accompagnée de bégaiement. Ils hésitent rarement à déclarer la maladie incurable s'ils parviennent à constater l'existence de la paralysie, quelque légers que soient ses symptômes, w

M. Calmeil écrivait cela en 1826, et ajoutait : « M. Esquirol a, le premier, fixé l'attention sur ce point et a sig-nalé la gravité du pronostic. »

« M. Esquirol, dit encore M. Calmeil, a vu des confrères habiles lui soutenir que la langue n'était pas paralysée lors même que la prononciation offrait un embarras auquel ne pouvait se méprendre une oreille exercée. »

Esquirol a donc non seulement, en 1814 et 1816, signalé dans ses écrits les symptômes de paralysie, comme l'avait fait Haslam; là n'est pas son principal mérite. Il a en outre, dans ses leçons et dans sa pratique, constamment appelé l'attention sur cette complication dont il saisissait les premières manifestations quelques lég-ères qu'elles fussent. Dès lors, l'oubli n'était plus possible.

Chaque fois qu'une découverte, petite ou grande, surgit dans la science, il est rare qu'on ne trouve pas dans les

auteurs qui ont précédé des germes restés jusque-là cachés. Loin d'ôter à l'inventeur son mérite, cette circonstance est une preuve de la réalité des faits qu'il a le premier mis en lumière.

Haslam a mentionné les prétentions et l'orgueil des paralytiques, et cependant c'est Bayle qui a découvert le rapport du délire ambitieux avec la paralysie, c'est lui qui l'a fait accepter dans la science comme une vérité que nul ne conteste plus aujourd'hui.

Esquirol a découvert la paralysie générale^, parce qu'en réalité c'est lui qui a fixé l'attention sur la gravité du pronostic chez les aliénés qui offraient les premiers indices de bégaiement, que, chaque jour dans ses leçons et sa pratique, il insistait sur ce fait et apprenait à tous ceux qui l'entouraient à le constater. N'eùt-il fait que cela, sans rien écrire en 1814 et 1816 sur la paralysie générale, que c'est encore à lui qu'il faudrait rapporter l'honneur d'avoir, le premier, établi dans la science cet ordre de faits.

Les noms d'Esquirol et de Bayle doivent donc, à mon avis, être réunis, et c'est à ces deux auteurs qu'il faut attribuer le mérite d'avoir créé ce grand chapitre de l'histoire des maladies mentales.

En résumé, on voit, par tout ce qui précède^ que deux doctrines bien différentes ont été émises par les premiers auteurs qui ont écrit sur la paralysie générale.

La première est celle d'Esquirol, de Georget et de M. Délaye ; la seconde est celle de Bayle,

Dans la première, on admet :

1° Qu'il y a lieu de faire entrer dans le cadre nosologique une nouvelle espèce de paralysie, la paralysie mm-

culaire chronique (Georgel), la paralysie générale incomplète (Delayo).

2° Que celte paralysie, comme loiiLes les autres, n'est caractérisée que par un seul ordre do symptômes palhognomoniques, les symptômes de paralysie.

3° Que cette nouvelle espèce de paralysie a cela de particulier qu'elle s'observe presque exclusivement comme complication de la folie.

4° Que l'aliéné paralytique doit toujours être considéré comme atteint de deux maladies distinctes, la folie et la paralysie générale.

5° Que cette paralysie générale survient indifféremment dans toutes les espèces de folie.

De la doctrine de Baylc, il découle au contraire les conséquences suivantes :

1" Qu'il y a lieu de créer dans le cadre nosologique une nouvelle espèce de folie, V aliénation ambitieuse avec paralysie ou méningite chronique.

2" Que cette nouvelle espèce de folie est caractérisée par deux ordres de symptômes pathognomoniques : 4° le délire ambitieux sous la forme de monoinanie et de manie, délire accompagné de signes de démence; 2° une paralysie générale et progressive.

3" Que la folie et la paralysie générale observées cbez le même malade ne sont pas deux affections distinctes, comme la folio et le scorbut, mais deux ordres de symptômes d'une seule et môme entité morbide.

4° Que la paralysie générale no peut être considérée comme une complication de la folie.

3" Que les symptômes de paralysie géncralo ne s'observent pas indifféremment avec toutes les formes de la

folie, mais seulement avec les folies caractérisées par la prédominance d'idées de grandeur et de puissance.

6° Enfin, que c'est à Esquirol et à Bayle que revient l'honneur d'avoir réalisé, par la découverte de la paralysie générale, le plus grand progrès qu'on puisse signaler dans riiisloire des maladies mentales.

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