‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 27 sur 122 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

Paralysie g-énérale sans délire.

La paralysie générale n'arrive jamais à sa dernière période sans l'afTaiblissement ou même l'abolition de l'intelligence ; mais il y a des cas assez nombreux dans lesquels le délire manque. C'est un fait qu'il est impossible de nier, et sur lequel M. Prus insistait encore dans l'une des dernières séances de l'Académie de médecine. Ces malades ne sont pas atteints de folie, pas plus que les apoplectiques qui tombent en enfance. L'abolition pure et simple de l'intelligence et la folie sont des choses parfaitement différentes et que personne ne confond.

M. Baylc lui-même, qui considère la méningite chronique comme tme espèce particulière de folie, qu'il désigne sous le nom de monomanie ambitieuse mec paralysie, cite plusiem's cas dans lesquels il n'y avait qu'affaiblissement des

facultés. L'un dos malades dont il a recueilli l'observalion « répondait d'une manière juste; il paraissait sentir le malheur de sa situation ». Ce ne fut qu'au bout de trois mois de paralysie générale bien caractérisée qu'il survint du délire.

Un autre malade n'avait autre chose qu'une très grande diminution de la mémoire; il parlait avec assez de raison, mais il répétait souvent les mêmes questions, nes'apercevant pas qu'il les avait déjà faites. Il en fut ainsijusqu'à la mort.

Ces cas, comme je l'ai déjà dit ailleurs, sont beaucoup plus fréquents qu'on ne le pense généralement. Ces malades, n'ayant pas de délire, succombent dans leur famille, ce qui explique pourquoi les médecins des asiles d'aliénés n'en rencontrent pas un plus grand nombre. La paralysie générale peut donc exister sans délire (1).

Dissociation du délire et de la paralysie.

Lorsque la paralysie générale s'améliore et tend vers la guérison, l'amélioration ne porte pas également sur les deux ordres de symptômes; ilse fait une sorte de dissociation entre le délire et les lésions des mouvements, de telle

(1) Je crois devoir rappeler ici la défiintioii que je donnais de la paralvMe générale cbus des leçons publiées, un au auparavant, dans la Ga eUe d!s Aopiiaiia; (9 et d6 juillet 1846). au» iu u.i,ette «cj

« La paralysie générale incomplète est une maladie apyrétiaue ordinairement de longue durée, principalement caractérisée par 'embarras de a parole la paralysie progressive des membres et la dLenTT

C est donc a tort comme on le voit, qu'un certain nombre d auteurs ont prétendu que j'admettais des paralysies générales saus aucune é o i de 1 intelligence. J'ai au contraire, dès ce premier travail, admi m eTa démence est un symptôme constant et paUiognomoniq^ie de la^ pa.-Sys e générale que je considérais, avant tout, comme nn.dëmeL%ZZul

sorte que la folie disparaît^ la paralysie générale persistant.

Tantôt alors, la lésion des mouvements reste longtemps isolée, mais stationnaire.

Tantôt, elle disparaît peu à peu, mais toujours plus ou moins longt(împs, plusieurs mois par exemple, après la cessation complète du délire.

C'est ce que prouvent les observations suivantes :

Observation I

Sommaire. — Embarras de la parole. — Faiblesse des membres inférieurs. — Mouomanie avec prédominance d'idées ambitieuses. — Guérison du délire avec persistance des signes de paralysie.

La fille G..., âgée de trente et un ans, d'une constitution forte et pléthorique, est entrée à la Salpêtrière le 4 mars 1842, dans le service de M. Mitivié.

On juge, au premier examen, que cette malade est atteinte de paralysie générale. L'embarras de la parole est assez prononcé pour ne laisser aucun doute. La démarche, quoique encore assurée, offre cependant déjà quelque chose de caractéristique. A ces symptômes du côté des mouvements se joignent des conceptions délirantes qui se rapportent principalement à des idées d'ambition et de richesse. En outre, agitation, malpropreté, mauvaise tenue.

Je n'examinai de nouveau cette malade qu'un an environ après son entrée, et je trouvai son état presque complètement changé ; il n'y avait plus d'idées ambitieuses. G... était dévenue propre, laborieuse et régulière. Elle me fit lire une lettre qu'elle écrivait pour obtenir sa sortie. Cette lettre était très suivie et très raisonnable. Cependant, l'embarras de la parole, quoique moins prononcé, persistait encore d'une manière très marquée.

Cette fille fut rendue à la liberté le 20 mai 1843. Le certificat de M. Mitivié constate que la malade, entrée dans un état de monoraanie ambitieuse avec paralysie générale, est depuis quelque temps régulière^ raisonnable et laborieuse, et que les symptômes de paralysie ont presque entièrement disparu.

Une rechute ne tarda pas à avoir lieu, et, le 26 mai. G... rentrait à la Salpêtrière. Elle fut transférée dans mon service le 6 juillet. Les idées de grandeur avaient reparu; l'embarras de la parole était si grand, que beaucoup de mots ne pouvaient être compris. La démarche était chancelante. La mort eut lieu le o octobre 1843, par suite des progrès de la maladie.

Ici la guérison, comme on le voit, avait principalement porté sur le délire; l'embarras de la parole, lors de la sortie de la malade, était encore, en effet, assez prononcé.

Observation II

Sommaire. — Embarras de la parole. — Faiblesse des jambes. — Congestions cérébrales. — Monomauie. — Accès de fièvre revenant chaque soir avec agitation violente. — Administration du sulfate de quinine. — Guérison complète du délire. — Persistance d'un peu d'embarras de la parole. — Rechute après quinze mois. — Mort. — Autopsie.

M. P..., âgé de trente-quatre ans, pâtissier, est entré à Charentonle 13 avril 1831. On n'obtint aucun renseignement sur le début de la maladie, mais le premier examen fit reconnaître des symptômes non équivoques de paralysie générale. M. P... offre un embarras assez marqué de la parole. Il semble aussi avoir un peu de faiblesse dans les membres inférieurs. Une rétention d'urine et deux congestions cérébrales vinrent bientôt confirmer le diagnostic.

Cependant, le délire n'avait pas le caractère qu'il offre

NOTE SUK LA PAHALYSIE GÉNÉRALE i267

1(3 plus souvent chez les paralytiques. M. P. ..était alternativement calme et agité, sans qu'on remarquât d'abord rien tle régulier dans la succession de ces deux états.

Pendant le calme, le malade répondait d'une manière suivie et raisonnable aux questions qu'on lui faisait, sans ,Hrc cependant exempt de délire. C'est ainsi qu'il accusait à tort sa femme et ses amis, qu'il croyait que sa maison avait été vendue, son mobilier saisi, etc.

L'agitation survenait ordinairement vers la nnit. Alors M. P... criait, prononçait des mots sans suite, se livrait à toutes sortes de mouvements désordonnés qui obligèrent de lui mettre la camisole de force. Ces accès étaient accompagnés d'un mouvement fébrile assez intense et se terminaient par des sueurs abondantes. Bientôt on s'aperçut que l'agitation et la fièvre revenaient d'une manière régulière chaque soir, à dix heures, et cessaient à trois ou quatre heures du matin.

Esquirol fit donner quinze grains de sulfate de quinine, et l'accès suivant fut supprimé. La même dose fut continuée pendant huit jours, et les accès ne reparurent plus. De la salle des paralytiques, M. P... fut transféré aux convalescents ; son délire avait, en effet, complètement cessé. Ce malade, après six semaines, put sortir de l'établissement le 15 juillet. Il ne restait des premiers symptômes qu'un léger embarras de la parole.

M. P... rentra à Charenton le 11 octobre 1832, c'est-àdire après quinze mois.

Embarras plus prononcé de la parole. La faiblesse des membres inférieurs est difficile à apprécier, à cause de l'extrême agitation. Nous avons rarement vu le délire des paralytiques mieux caractérisé. Le malade vivait au milieu des illusions ambitieuses les plus étranges ; il répétait sans cesse qu'il avait vingt millions, qu'il était roi de Po-

lognc cL de Russie ; il prétendait être immensément raisonnable et avoir bâti le colosse de Bhodes.

Quatre mois plus tard, devenu complètement paralytique, lâchant involontairement sous lui ses urines et ses matières fécales, il répétait encore qu'il était couché sur de l'or.

La mort eut lieu le 19 février d833, et fut précédée d'une gangrène des orteils et d'eschares très larges sur les jambes, aux trochanters et au sacrum.

Autopsie. — Il y a deux onces environ de sérosité dans la grande cavité de l'arachnoïde. Cette membrane, sur la convexité des hémisphères, est blanche, opaque, épaissie. La pie-mère n'est nulle part adhérente aux circonvolutions. La substance grise est à peine rosée dans quelques points. La substance blanche n'est pas injectée. Consistance normale. Le cervelet et la moelle n'offrent rien de remarquable. Aucune altération des viscères tlioraciques et abdominaux.

Je pourrais rapporter d'autres faits semblables, mais déjà il en existe dans les auteurs un assez grand nombre. Je me bornerai à en rappeler brièvement quelques-uns.

Observation I

Femme de trente-quatre ans, signes de paralysie générale avec monomanie ambitieuse. A l'époque de la sortie, intégrité de la raison, avec paralysie incoinplète. (M. Bayle.)

Observation II

Louis-Philippe F..., vigneron, âgé de trente-six ans; paralysie générale avec monomanic ambitieuse. Cinq mois après, retour de la raison avec diminution considérable dç la paral'f/sie. {M. BsL-ylc.)

Observation III

Pierre-Éticnne R..., âgé de trente-sept ans; paralysie générale avec monomanie ambitieuse. Cessation du délire avec persistance de la paralysie générale incomplète. (M. Bayle).

Observation IV

M..., ancien professeur, cinquante ans, paralysie g-énérale avec délire ambitieux, Guérison du délire, cessatio?i presque complète de la paralysie. (M. Ferrus.)

Observation Y

F..., ancien militaire, trente-neuf ans, paralysie générale, manie. Cessation du délire, diminution delà paralysie. (M. Ferrus.)

Observation VI

Pierre-Julien M..., quarante et un ans, paralysie générale avec délire ambitieux. Amélioration de l'état mental, para- ■lysie stationnaire. (M. IIubert-Rodriques.)

Il y a des cas oii les deux ordres de symptômes disparaissent complètement; mais alors les. désordres intellectuels cessent les premiers. Ce fait n'a point échappé à M. Bayle, comme le prouve le passage suivant de son ouvrage :

« Le rétablissement a toujours lieu d'une manière graduelle : l'agitation diminue d'abord, le délire devient moins incohérent, enfin la raison et la tranquillité finissent par renaître; mais la paralysie incomplète, beaucoup plus opiniâtre, diminue plus lentement et ne se dissipe entière-

ment qu'un ou plusieurs mois après le rétablissement des facultés (1). »

Il résulte de ce qui précède que, chez les paralytiques aliénés dont l'état s'améliore, le délire cesse avant la paralysie, ou même disparaît complètement.

Si on cherche à résumer cette note, on voit :

1° Que la paralysie générale existe dans un assez grand nombre de cas sans délire ;

2" Que la folie cesse avant la disparition des symptômes de paralysie, lorsque la maladie tend vers la guérison.

Ces faits, outre qu'ils ont quelque importance par euxmêmes dans l'histoire de la paralysie g-énérale, peuvent surtout, à mon avis, contribuer beaucoup à éclairer l'opinion qu'on doit se faire de cette maladie.

« Une lésion des fonctions de l'appareil locomoteur, dit M. Parchappe, désignée sous le nom de paralysie incomplète, s'associe fréquemment, dans l'aliénation mentale, à la lésion des fonctions intellectuelles et morales. »

Après avoir décrit les principaux symptômes de la maladie, le même auteur ajoute :

« Soit que l'on considère cette lésion comme une simple complication de l'aliénation mentale, ce qui est l'avis du plus grand nombre, soit que l'on croie devoir distinguer comme une espèce particulière la forme de l'aliénation mentale à laquelle la paralysie s'associe, cette lésion identique de la motilité constitue dans la maladie totale un élément assez important pour qu'il soit rationnel de rapporter et de grouper tous les faits qui le contiennent. »

Ce passage de l'ouvrage de M. Parchappe résume bien la manière dont la paralysie générale a été et est encore envisagée.

(1) Bayle, Traité des maladies du cerveau,

C'csL une complication de la folie, un élément nouveau qui s'associe aux désordres intellectuels, ou bien une forme particulière d'aliénation mentale. Dans les deux cas, le phénomène principal est toujours la folie.

Les faits que j'ai indiqués dans cette note pourraient peut-être servir à étcayer une opinion différente et qui consisterait ;

1" A faire de la folie un phénomène secondaire, existant le plus souvent, mais pouvant manquer dans un grand

nombre de cas ;

2° A séparer complètement la paralysie générale de la folie, et à la regarder comme une maladie spéciale et indépendante.

Je reviendrai sur tous ces points dans un prochain travail et je m'attacherai surtout à rechercher quelles seraient les conséquences de l'opinion que je viens d'énoncer (1).

(1) J'ai substitué le mot folie au mot aliénation mentale. La si-^niflcatioa du mot aliénation mentale est, en effet, beaucoup plus géuérafe et c'est ce qui a été cause de la confusion que j'ai rappelée plus

^'^J'ai aussi cru devoir supprimer ce qui, dans cette note, se rapporte à la question de savoir si, au début de la paralysie générale, ce sont les sions des mouvements ou les lésions de l'intelligence qui apparaissent les premières.

DE LA

Sous la dénomination de paralysie générale on désigne aujourd'hui des faits qui sont, au moins en apparence, très dissemblables.

Je me bornerai, sous ce rapport, à signaler deux groupes principaux :

1° Il arrive chaque jour qu'on voit des malades qui sont peu à peu tombés dans la démence, sans offrir de symptômes de réaction et de délire, ou bien ces symptômes ont été si lég-ers, si passag-ers, si accessoires au milieu des phénomènes dominants de la démence, qu'ils ne changent rien à la nature véritable de la maladie. En même temps que l'affaiblissement de l'intelligence s'établit, on aperçoit des signes, d'abord peu appréciables, puis de plus en plus tranchés de paralysie. Bientôt enfin, on est en présence d'une démence paralytique dont les symptômes sont si

évidents, que personne ne peut plus les méconnaitrc. Il y a quelques jours encore, je voyais un malheureux confrère qui, depuis trois mois, est tombé dans la démence paralytique, sans aucun signe de délire. Son intelligence s'éteint graduellement, ses traits se relâchent, sa lang-ue s'embarrasse^ ses jambes fléchissent; mais on n'observe d'ailleurs aucune conception délirante. Il n'y a non plus ni excitation maniaque, ni dépression mélancolique.

2° A coté de ce g'roupe très nombreux, il en est un autre qui l'est encore davantage, surtout chez les hommes.

Le malade commence par offrir les signes d'une excitation plus ou moins vive ; il va, vient, ne peut rester en place, marche des journées entières, éprouve comme un besoin incessant d'activité. Il fait des projets d'entreprises, achète une foule d'objets, s'emporte dès qu'on le contrarie, ne dort pas. Bientôt, ù ces symptômes succèdent un délire maniaque complet, avec prédominance d'idées ambitieuses, et une agitation musculaire spéciale différente de l'agitation maniaque simple. En même temps, si on a l'habitude d'observer ces malades, on saisit par intervalles un peu d'hésitation pour la prononciation de certains mots.

Tels sont les deux groupes principaux de malades qu'on désigne également aujourd'hui sous la dénomination commune d'aliénés paralytiques.

Ces symptômes sont assurément tout ce qu'il y a de plus opposé.

C'est, dans un cas, la débilité, l'inertie, l'extinction lente des fonctions cérébrales.

C'est, dans l'autre, la force, la violence, un surcroît d'activité physique et intellectuelle.

Bans l'état actuel de la science, on arrive cependant à concilier tout cela delà manière suivante :

Les uns regardent les faits du premier groupe, la dé-

BAILLAHORR, U. 18

mence paralytique primilive el simple, comme très rares. Bayle les a même tout à fait passés sous silence,

La maladie, pour eux, commence toujours ou presque toujours par une monomanie avec excitation, laquelle n'est que le début de la manie.

Dans les cas rares où la démence s'établit d'emblée sans délire, on dit que les premières périodes de la maladie ont manqué.

Quant aux faits du second groupe, on regarde la manie ambitieuse ou comme une période de la maladie, ou mieux comme la forme aiguë; la démence paralytique primitive constitue alors la forme chronique.

La manie ambitieuse ne serait donc qu'une période ou une forme de la paralysie générale.

Voilà, si je ne me trompe, la manière dont les choses sont envisagées aujourd'hui.

Est-ce là, véritablement, la meilleure interprétation des faits, leur interprétation la plus logique? Je dois avouer que, dans ces derniers temps, il m'est venu des doutes à cet égard. Ce sont ces doutes que je vais essayer de justifier dans ce travail.

D'abord, une maladie étant donnée, à quelles conditions est-on fondé à admettre une forme aiguë et une forme chronique?

11 faut pour cela deux choses :

Que la forme aiguë et la forme chronique offrent au fond les mêmes symptômes principaux, et que les lésions anatomiques soient aussi de même nature.

Seulement, dans un cas, la marche sera aiguë, rapide, et on observera des phénomènes de réaction.

Dans l'autre, la marche sera lente, et les phénomènes de réaction feront défaut.

Ainsi, si nous prenons la pleurésie aiguë et la pleurésie

chronique, nous trouvons ces conditions réunies; mais au fond et malgré des différences accessoires, la nature de la maladie est la même.

En est-il ainsi de la manie ambitieuse et delà démence paralytique? l'une est-elle la forme aiguë et l'autre laforme I chronique d'une même afTection?

D'abord, au point de vue des symptômes, loin qu'ils ; soient les mêmes, ils sont au contraire opposés; et, qu'on I le remarque bien, il ne s'agit pas ici des symptômes acces- ! soires, mais des symptômes palhognômoniques.

C'est l'excitation intellectuelle et musculaire à côté de la I démence et de la paralysie incomplète.

Il n'y a donc pas ici une débilité intellectuelle et muscu- I laire qui, tantôt, marche très rapidement avec des phéno- I mènes de réaction, et tantôt, au contraire, très lentement et : sans phénomènes de réaction. — Il n'y a rien de semblable ; ( ce sont, si l'on veut, les convulsions à côté de la paralysie, i o'est-à-dire deux appareils symptomatiques de nature dif- I rente. Si l'on compare les symptômes de la manie ambil tieuse et de la démence paralytique, il semble donc imposs sible de les considérer comme les formes aiguë et chror nique de la même affection.

Voyons maintenant si la comparaison des lésions anatomiques prouve davantage cette identité de nature.

Il faut avouer ici tout d'abord que la discussion devient plus difficile; la science, en effet, est bien loin d'être fixée sur la cause anatomique de la manie ambitieuse et de la démence paralytique.

Toutefois, je vais essayer d'indiquer ce qui me semble résulter des recherches faites jusqu'ici par divers auteurs, et ce que j'ai moi-même observé dans les autopsies très nombreuses que j'ai faites à Charenton et à la Salpôtrière depuis vingt-cinq ans.

Je viens de dire que Bayle avait méconnu la démence paralytique à l'état de simplicité.

Pour lui, la paralysie générale ou la méningite chronique était une forme spéciale de folie offrant toujours trois périodes : la période de monomanie, la période de manie et la période de démence.

La période de monomanie, comme je l'ai déjà fait remarquer ailleurs, n'est, le plus souvent, qu'une excitation maniaque commençante que la manie véritable vient bientôt terminer. Or, il y a, au point de vue des lésions anatomiques, un fait très remarquable, c'est que Bayle a rapporté les phénomènes de paralysie observés dans les deux premières périodes à une certaine lésion anatomique, et les symptômes paralytiques de la dernière période à une lésion très différente.

Pour cet auteur, en effet, la congestion est la cause des phénomènes de paralysie observés dans la manie ambitieuse. L'épanchement séreux et la compression qui en résulte expliqueraient, au contraire, la paralysie plus prononcée de la période de démence.

Je dois faire remarquer que tout le monde semble aujourd'hui d'accord pour admettre que l'épanchement ne vient pas comprimer les hémisphères cérébraux, mais qu'il comble tout simplement les vides que laisse le cerveau en se rétractant sur lui-même, par suite de l'atrophie qu'il subit.

La lésion de la manie ambitieuse (quant aux symptômes de paralysie) est donc pour Bayle une congestion, la lésion de la démence paralytique une atrophie.

J'ajouterai que les cerveaux fortement congestionnés dans la manie ambitieuse aiguë sont par cela même turgescents et très lourds, tandis que, dans l'atrophie, ils sont rétractés et très légers.

J'ai vu, chez des femmes mortes dans le cours de la manie ambitieuse aiguë, des cerveaux de 1100 à 1200 grammes, tandis que, dans la démence paralytique, il n'est pas rare de trouver des cerveaux de 800 grammes.

Dans dix-sept cas de démence paralytique au dernier degré, le poids moyen des deux hémisphères a été de 842 grammes.

Or, l'état normal étant de 1053, il en résulte que, dans la démence paralytique au dernier degré, le cerveau perd au moins 200 grammes, c'est-à-dire plus d'un sixième de son poids.

M. Calmeil qui, on le sait, a combattu sur plus d'un point les idées de Bayle, est loin cependant de rejeter d'une manière absolue son opinion, quant à la cause de la paralysie dans la première période. M, Calmeil dit en effet, dans son article du Dictionnaire de médecine, qu'il n'est pas impossible d'expliquer les symptômes de paralysie au début par la seule turgescence du cerveau, c'est-à-dire par l'élat congestif de Bayle. Il admet aussi que, dans la dernière période, les épanchements séreux, c'est-à-dire l'atrophie, sont presque constants.

Cette opinion de Bayle que la lésion anatomique des premières périodes est surtout une congestion, est d'ailleurs corroborée au plus haut point parles cas désormais bien avérés de terminaison heureuse, et qui seraient difficiles à expliquer, en admettant des lésions graves et générales de la pulpe cérébrale elle-même.

Mes observations, d'accord avec celles de Bayle, me portent à admettre que, dans la manie ambitieuse, il n'y a encore qu'un état congestif et une hyperhémie très forte du cerveau.

Que, dans la démence paralytique au contraire, il y a une atrophie accompagnée de lésions graves de la substance

cérébrale, lésions dont les principales sont l'état granuleux de la substance grise, une induration spéciale de la substance blanche des circonvolutions, l'isolement des deux substances du cerveau.

La comparaison des lésions anatomiques conduit donc, comme celle des symptômes, à séparer la manie ambitieuse de la manie paralytique.

Pour les symptômes, c'est l'excitation à côté de la dépression ; pour les lésions anatomiques, la turgescence congestive à côté de l'atrophie avec désorganisation.

Je ferai d'ailleurs remarquer que cette comparaison de la manie ambitieuse et de la démence paralytique ne fait que conduire aux résultats déjà signalés par M. Parchappe, pour la manie simple et la démence simple.

Cet auteur, dont le travail sur l'anatomie pathologique est assurément le plus complet qui ait été publié, est arrivé à conclure qu'il y a hyperhémie, turgescence, augmentation de poids dans la manie; atrophie, diminution de poids dans la démence.

Or, on l'a vu, les choses ne se passeraient pas autrement pour la manie ambitieuse et la démence paralytique.

11 y a cependant une différence considérable entre les résultats obtenus dans les deux cas, et cette différence est tout entière en faveur de l'opinion qui séparerait la manie ambitieuse de la démence paralytique.

La turgescence du cerveau dans la manie ambitieuse est portée plus loin que dans la manie simple, mais surtout l'atrophie de cet organe est bien plus considérable dans la démence paralytique que dans la démence simple.

Dans la démence simple au plus haut degré, dans celle que M. Parchappe a désignée sous le nom de stupidité, le cerveau, en effet, d'après cet auteur, ne perdrait qu'un vingtième de son poids au plus, tandis que, comme je l'ai

(lit, il perd au moins un sixième dans la démence paralytique.

Je ferai remarquer que pour la démence simple, dans les trois premiers degrés indiqués par M. Parcliappe, il n'y aurait point d'atrophie proprement dite, au moins d'atrophie absolue.

Le poids moyen du cerveau chez l'homme est, d'après M. Parchappe, de 1323 grammes, et, chez la femme, de 1210 grammes. Or, dans les trois premiers degrés de la démence, la moyenne du poids de l'encéphale est de 1381 grammes pour les hommes et de 1223 pour les femmes.

Dans ces trois premiers degrésdela démence, l'encéphale, loin d'être atrophié^ conserverait donc, au contraire, un peu de l'augmentation de poids qu'il offre dans la folie aiguë.

J'insiste sur ce fait, parce que, dans le dernier degré de la démence, il y a très souvent un engourdissement des mouvements qui constitue une véritable lésion musculaire.

Or, eu voyant Fatrophie rapide du cerveau dans la démence paralytique et dans la démence sénile, cas dans lesquels la double lésion musculaire et intellectuelle se trouve réunie, on se demande si cette double lésion n'est pas la condition de l'atrophie ; sans prétendre retrancher en ce moment cette question de physiologie pathologique, je crois qu'elle mérite de fixer Tattention et je me propose de la discuter dans un prochain travail. Quoi qu'il en soit, il résulte évidemment de ce qui précède que l'atrophie est infiniment plus forte dans la démence paralytique que dans la démence simple ; d'oi^i cette conclusion que si, au point de vue des lésions anatomiques, on est forcé de séparer la manie et la démence, à plus forte raison est-on conduit au même résultat pour la manie ambitieuse et la démence paralytique.

' Si donc on s'en Lient à la comparaison des symptômes et des lésions, on séparera, sans nul doute, ces deux affections qui cesseraient d'être regardées comme les formes aiguë et chronique de la même maladie; mais on peut, je le sais, s'appuyer pour les réunir sur d'autres considérations.

La manie ne se termine point fatalement parla démence; beaucoup de maniaques guérissent, d'autres succombent après un temps plus ou moins long, sans [que la terminaison par la démence ait eu lieu.

Il n'en est plus de même, dira-t-on, pour la manie ambitieuse avec quelques signes légers de paralysie; si on a fait de cette manie ambitieuse une période ou une forme de la démence paralytique, c'est que celle-ci succède fatalement à la manie ambitieuse.

« Si, en observant la manie à son début, dit Esquirol, on démêle des symptômes de paralysie, quelque légers que soient ces symptômes, on peut hardiment pronostiquer que la démence succédera à la manie ; il en sera de même de la monomanie, quel que soit le caractère du délire, et l'on peut ajouter que la mort ne tardera pas à mettre fin à la maladie. »

Cette opinion d'Esquirol est encore aujourd'hui généralement admise.

Pour quelques auteurs, il n'est pas même nécessaire qu'il y ait quelques signes, même légers, de paralysie; il suffit que la maladie ait été précédée de congestions cérébrales, ou bien qu'elle soit accompagnée d'un délire ambitieux très tranché. Bayle, en effet, regarde la congestion comme n'appartenant qu'à la méningite chronique ; pour lui, elle n'a jamais lieu dans les autres maladies mentales; cette opinion, alors même qu'elle souffrirait quelques exceptions, est certainement fondée sur l'observation, mais

elle a pour conséquence de faire ranger de prime abord tous les malades qui ont eu des congestions dans les paralytiques.

Quant au délire ambitieux, j'ai cilé récemment une observation de M. Jules Falret, ayant pour titre folie 'paralytique, et dans laquelle le diagnostic et le pronostic de la maladie, alors qu'il n'y avait encore aucun phénomène de paralysie, étaient principalement, sinon uniquement, fondés sur l'existence du délire ambitieux.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à plus forte raison affirraet-on l'existence de la paralysie générale lorsqu'on trouve réunis les deux ordres de symptômes.

Il résulterait, comme on le voit, de l'opinion généralement admise, que la manie ambitieuse est en quelque sorte le début de la démence paralytique, et que, sous ce rapport, la comparaison ne peut plus être continuée entre elle et la manie simple.

C'est là assurémen. une grave objection, et je suis bien loin de prétendre qu'elle n'ait rien de fondé ; sans nul doute, les maniaques ambitieux qui tombent dans la démence paralytique sont beaucoup plus nombreux que les maniaques simples, dont la maladie finit par la démence; mais, d'un autre côté, n'a-t-on pas beaucoup exagéré en faisant delà démence paralytique la terminaison en quelque sorte obligée de la manie ambitieuse? C'est par des faits qu'il convient de répondre à cette question.

Les auteurs ont cité quelques observations de guérisons qui avaient eu lieu alors même que le malade avait présenté les symptômes les plus graves de paralysie ; si ces faits sont exceptionnels, ils n'en ont pas moins une très haute signification; il me semble utile de réunir ici ceux que je connais.

Observation I

Sommaire : Manie avec prédominance de délire ambitieux, accompagnée de symptômes très graves de paralysie générale. — Formation d'escliares. — Guérison. — Durée de la maladie inconnue. — Durée connue de la guérison, vingt-cinq ans.

Cette observation a été recueillie par M. Ferrus ; il s'agit d'un malade dont la guérison s'est maintenue pendant ving-t-cinq ans. Ce fait est rapporté dans la thèse de M. Lasègue.

« Le malade, ancien professeur de belles-lettres, avait, après de courts prodromes, été pris d'un accès de délire ambitieux, accompagné des symptômes caractéristiques ; d'autres accès avaient suivi, pendant trois mois, se répétant à diverses reprises et laissant, dans l'intervalle le plus calme, des idées de grandeur et les troubles nerveux les plus significatifs. Placé dans un asile privé, marchant avec peine, paresseux dans ses mouvements et avide de nourriture, il avait vu sa santé générale se détériorer graduellement ; les gencives étaient devenues scorbutiques, des' pétéchies avaient apparu, des eschares avaient creusé la peau au-dessous des saillies osseuses et il n'était plus permis d'espérer d'autre terme à ses maux qu'une fin prochaine. Peu à peu et dans un espace de temps assez court, les symptômes s'améliorent, la constitution se raffermit, les mouvements reprennent de la régularité et, après un an environ de maladie, la guérison était complète. Elle s'est maintenue jusqu'à la mort, survenue vingt-cinq ans après l'invasion de la paralysie, à la suite d'une affection thoracique. Il n'est resté aucun phénomène pathologique, si ce n'est une gêne singulière de la parole; il ne bégayait pas, mais fréquemment il s'arrêtait avant de prononcer un mot et surtout de commencer une phrase ; puis, après

celte brusque suspension, il reprenait librement son discours, »

Observation II

SojuiAiRE : Manie avec délire des grandeurs, accompagnée de symptômes graves de paralysie générale. — Plaies nombreuses sur divers points du corps. — Guérisou. — Durée de la maladie, une année. — Durée connue de la guérison, dix ans.

M. *** est né dans un des comtés de l'intérieur de l'État de New- York et il y habite. Il est d'une taille moyenne ; il aies cheveux bruns, les yeux gris, un tempérament lymphatico-nervoso-sanguin. Sa constitution est vigoureuse, son intelligence au-dessus de la médiocrité. Après avoir fait ses études classiques, il a étudié le droit et la jurisprudence et est devenu éminent dans sa profession. Il s'est marié à trente-quatre ans. Sans être intempérant, dans le sens ordinaire de ce mot, il paraît cependant qu'il aimait la bonne chère et qu'il s'adonnait volontiers au luxe de la table. Un de ses oncles du côté paternel était aliéné et une tante du côté maternel avait été mélancolique.

Au mois d'août 1847, il fut vivement affecté par la mort d'un enfant qu'il aimait beaucoup, et au mois de septembre, s'étant engagé dans certaines difficultés d'argent, il devint mélancolique. Au commencement de 1848, il eut dans un mèmeioiir plusieurs attaques épilepti formes. Seè amis disent cependant que déjà avant cet accident la. parole était embarrassée et que les muscles de son bras étaient tellement affaiblis qu'il était incapable d'écrire. Sa maladie fit des progrès lents et graduels, et il resta quelque temps soigné par les médecins locaux. Le 30 juillet 1848, il fut admis dans l'asile de Bloomingdale , âgé de quarante-deux ans.

A son entrée, il est très agité, continuellement en mou-

vcment; il va et vient, parlant sans cesse d'une manière incohérente et surtout d'afîaires d'argent. Il a besoin d'aller à la Bourse pour y acheter pour trente-cinq mille dollars d'actions de chemins de fer et y faire une grande spéculation. Il parlait rapidement, mais sautait fréquemment une syllabe et hésitait quelquefois, incapable de prononcer certains mots. Les pupilles sont contractées, mais de dimensions égales; la langue chargée, le pouls accéléré. Après l'administration d'un purgatif, on lui fit prendre trois fois par jour trente gouttes de vin émétisé avec dix gouttes de teinture de digitale.

Le 31. — Il est toujours très agité, disant qu'il veut sortir de la maison et -aller à la Bourse. Sa parole est plus défectueuse qu'hier. Pas de garde-robe. Galomel et jalap.

Le 6 août. — La pupille de son œil gauche est plus large que celle du droit, et il y a évidemment paralysie partielle de tous les membres.

Le 11 août. — Son agitation est presque entièrement calmée, et la paralysie a fait de tels progrès qiiil ne peut marcher sans aide. — Supprimer le vin émétisé et la digitale et donner trois fois par jour une infusion tonique.

Le 14. — Ses idées de richesse, de position dans le monde et de pouvoir ont été en augmentant sans cesse depuis son entrée. Il dit maintenant qu'il est entré dans les affaires en empruntant un capital de trois cents dollars et qu'avec cela il en a accumulé cinq millions. Dans la ville d'Ostuvo, il possède cent cinquante moulins, contenant chacun cinq séries de meules et donnant vingt-cinq mille sacs de farine par semaine, ce qui lui rapporte un million de dollars. Il a en mer sept vaisseaux, dont quatre pèchent la baleine, deux sont frétés pour la Chine et un pour la

MédiU'ii-anéo. Il a aclielc Loule l'étendue des ÉiaLs-Unis, à l'exception de New-York et de Philadelphie, ainsi que toutes les terres à blé du Canada et tout le Mexique, et tout cela ne lui a pas coûté plus d'un million de dollars. Il possède deux houillères, l'une au Mexique et l'autre dans la Virginie, toutes les mines de cuivre du Wisconsin, une mine d'or en Afrique, toutes celles du Mexique, ainsi que toutes les mines d'or et de fer, et le revenu de chacune de ces mines est de soixante et dix mille dollars en trois semaines. Il possède encore : 1° la banque de Milwankee, avec un capital de trois cent mille dollars; 2° trois cent mille dollars placés à 12 pour 100 cà New-York; 3° pour cinq millions d'actions du chemin de fer du fleuve Hudson ; et 4° une factorerie dans une des villes situées sur le fleuve Hudson ; enfin, il est sur le point de fonder à New-York une banque au capital de deux millions de dollars.

Il affirme qu'il est un des juges à la Cour suprême de l'État de New-York et qu'il est un des membres choisis pour le prochain congrès. On va le nommer ministre en Angleterre • il sera ensuite élu gouverneur de l'Etat et il remplacera le général Taylor comme président des Etats- Unis. Demain, il va partir pour faire une excursion par Québec, Montréal, Oswego, les chutes du Niagara, l'Ohio, NVashington, la Floride, le Mexique et Buenos-Ayres ; il reviendra par la voie de Mexico, le Mississipi, l'Illinois et rOrégon. Ce voyage lui prendra quatre semaines. Ensuite, il partira pour l'Europe et passera deux ans en Angleterre, deux ans en France, un an en Suisse, un an en Allemagne, un en Suède, trois en Russie, un enNorwège, un en Turquie, à Constantinople (Gon-con-stan-no-nople), et une semaine en Afrique, en tout dix-huit ans. Il emmènera sa femme et ses enfants en Russie, sur un bateau à vapeur de mille tonneaux qu'il fera bâtir exprès pour ce voyage. Il le

renverra ensuite avec une cargaison de marchandises anglaises sur lesquelles il gagnera cent mille dollars. A son second voyage, il a l'intention de bâtir à son retour vingt maisons, coûtant chacune dix mille dollars dans un des docks de New-York.

Le 17. — La sensibilité générale est obtuse, le goût imparfait. On lui ordonne du sulfate de magnésie, qu'il boit en solution concentrée, et il déclare que c'est un rafraîchissement de première qualité.

Le 21. — La paralysie a gagné les sphincters de l'anus et de la vessie. La manière de parler varie beaucoup et est certains jours bien plus mauvaise que d^aulres. Il a presque complètement perdu la mémoire des faits récents. Il dit qu'il a invité plusieurs personnes à dîner, entre autres Dieu et Van Burne. Un de ses baleiniers est rentré hier avec douze cents barils d'huile, sur lesquels il va gagner cinquante mille dollars. En apprenant qu'il y a eu un incendie considérable à Albany, il remarque qu'il ne possédait aucun des monuments brûlés, à l'exception de l'hôtel de l'Aigle, de la maison de ville, de la douane et de rOdéon, qui tous sont assurés pour toute leur valeur. Il ajoute qu'il a acheté les terrains incendiés et qu'il va les reconstruire tout en marbre ; il va faire donner immédiatement cent dollars aux victimes, et peu à peu il donnera cinquante mille dollars.

Il y a un grand nombre de plaies sur son corps : les unes semblent s'être produites sans cause extérieure; les autres se sont produites dans les endroits de sa peau qui avaient été dénudés lors de sa grande agitation. Il essaye d'écrire son nom ; la main est incertaine et se meut par sauts inégaux, et bien que deux ou trois lettres soient correctes, il y en a d'autres fort imparfaites, plusieurs sont omises, et il y a des signes qui n'ont aucun sens. Il lui faut cinq ou

six fois plus do lomps qu'il ne lui en fallait autrefois. Dans une seconde tentative, il a un peu plus de succès, mais son écriture n'est pas plus correcte que celle d'un enfant dans ses premiers essais d'écriture en fin.

Le l""^ septembre. — La pupille gauche est plus grande que la droite; toutes les deux sont contractées.

Le 3. — 11 dit qu'il possède dix millions de dollars, et que Dieu est descendu le voir; il a maintenant soixantequatre ans, mais Dieu fera qu'il n'en ait plus que vingtcinq.

Le 5. — Outre les fausses idées de richesse, il a maintenant de nombreuses illusions religieuses ; il dit souvent qu'il est évêque ou ministre, et il assure qu'il va prêcher dans l'église de la Trinité.

Le 17, — Il dit que Dieu est assis sur son trône, au haut de sa chambre et qu'il va prêcher ; il nous invite à monter le voir. On lui a mis aujourd'hui un séton.

Le 27. — Son pouls est toujours rapide. Il bat maintenant 124 fois par minute; il est petit et égal. Les pupilles sont à peu près ég-ales, la langue légèrement chargée, les selles régulières, les sphincters soumis à la volonté, la sensibilité générale moins obtuse qu'elle n'a été. Il écrit mieux qu^il y a quelque temps et peut rester debout, mais il ne peut marcher sans aide. On lui demande quelle est sa fortune. Il répond « neuf cent mille dollars », puis hésite un moment et ajoute : « Non, Dieu dit dix millions. J'ai gagné dix mille quatre cents dollars depuis que vous êtes assis là, et je possède pour un million de bijoux. »

Le séton a beaucoup suppuré pendant tout le mois. L'infusion tonique fut suspendue au commencement d'octobre, et remplacée, pendant une partie du mois, par des doses altérantes de bichlorure de mercure. Pendant ce traitement, le séton suppura à peine, la plupart des plaies

que le malade avait sur le corps guérirent ; l'appétit, la dig-estion étaient en bon état. A la fin du mois, il fut pris d'une diarrhée, calmée bientôt par les opiacés. Tous les symptômes caractéristiques de la démence paralytique variaient de jour en jour; mais à partir du 27 septembre, il ne fut jamais mieux que ce jour-là. Le caractère g'énéral de son délire resta le même. Un jour, il énuméra les différentes places qu'il occupait pour le moment ; c'étaient entre autres, la présidence de plusieurs banques, de compagnies d'assurances et de chemins de fer; une foule d'évêchés ; plusieurs emplois du gouvernement. L'ensemble de ses appointements montait à soixante-quinze dollars.

Le 3 novembre 1848, le malade sortit de l'asile de Bloomingdale pour entrer dans la maison particulière du docteur Macdonald, à Fleeshing. Après une résidence de quelque temps, sa position commença à s'améliorer, et, au bout de quelques mois, il en sortit guéri. Le docteur Macdonald étant mort peu après, je n'eus pas la facilité de -causer avec lui de ce cas si remarquable; mais le docteur B. Ogde m'a fait savoir que l'on n'avait pas supposé que ce fût au traitement employé qu'était due cette cure, et que le docteur Macdonald l'attribuait tout aux efforts de la nature.

Ce monsieur vit toujours. Il jouit d'une excellente santé physique et intellectuelle, et il s'occupe d^affaires importantes avec succès.

Cette observation m'a été communiquée par M. Fo ville fils. Elle a été traduite par lui et extraite d'un travail du docteur Earle sur la paralysie g-énérale, travail publié en juillet 1857, dans the American Journal of the médical Science,

On voit que la guérison se maintenait depuis près de dix ans.

Observation III

Sommaire. — Paralysie générale. — Sj'mptôines de la dernière période. — OEdème aigu de l'une des jambes, avec giingrènc. — Gnérison. — Durée de la maladie, inconnue. — Durée connue de la guérison, six ans.

A la suite d'un violent chagrin, le général bavarois X..., appelé à commander, en 1848, un camp d'observation, s'échappa de son armée. On le rencontra à une certaine distance, dans un état déplorable ; ses vêtements sont en désordre. X... est plongé dans la stupeur la plus profonde. Placé à l'asile d'Erlangen, il ne tarda pas à donner des signes non équivoques de paralysie générale. X... était arrivé promptement à la dernière période de la maladie, lorsque survint à l'une de ses jambes un œdème aigu, avec gangrène et eschare partielle.

A dater de ce moment, les phénomènes paralytiques disparaissent d'une manière rapide, X... guérit complètement. M. Renaudin, qu'on avait consulté dans le courant de sa maladie, en a eu des nouvelles depuis peu; la guérison ne s'est pas démentie. »

Cette observation est rapportée dans la thèse de M. le docteur Baume ; elle lui a été communiquée par M. Renaudin.

Observation IV

Sommaire. — Manie aiguë. — Tendance au délire ambitieux. — Faiblesse de la mémoire. — Démarche mal assurée. — Éruption de furoncles, suppuration abondante. — Embarras de la parole. — Guérison. — Durée delà maladie, un an environ. — Durée de la guérison, cinq aus. — Mort subite par hémorrhagie cérébrale.

En voyant l'extrême fréquence des crises dans la manie ambitieuse, accompagnée ou non de signes de paralysie générale, j'ai pensé que peut-être Esquirol aurait rapporté

BAILL.\ROER, U. 19

quelques observations de ce genre dans son mémoire sur \ les crises dans la folie. J'ai trouvé le fait suivant, que je ■ cite en entier pour qu'il ne reste aucun doute sur l'exis- . tence de la paralysie générale :

« M. de T..., ancien militaire, âgé de quarante-sept ans, ; issu d'un père et d'un oncle aliénés, d'un tempérament ' sanguin, sujet depuis de longues années au tremblement des mains, était d'un caractère doux, indifférent, irrésolu, d'un esprit borné, peu propre à l'étude. Quoique sans passions, il aimait beaucoup les femmes, et n'était point difficile sur le chois. Son éducation fut négligée, et sa forlune altérée par l'injustice de ses parents et par les suites de la Révolution. Sa femme ayant eu onze fausses couches, il s'affligeait beaucoup de n'avoir pas d'enfants auxquels il pût donner son nom et sa fortune. Depuis quelque temps, le tremblement des mains ayant diminué, le malade a eu quelques hémorrhoïdes et est devenu plus sombre. Pendant l'été de 1801, il devint triste, taciturne, indifférent pour ses affaires, sa femme et ses amis, se permettant des j propos très libres avec les dames ; mangeant beaucoup, ■ faisant moins d'exercice, il prit de ^embonpoint.

Printemps de 1803. — Affaiblissement des facidtés inlellecttielles, surtout de la mémoire. Le malade sort de chez lui sans but et y rentre de même sans motif et à toutes les heures ; deux fois le même jour, il se rend à pied chez une dame et chez une cousine pour demander leur main ; une autre fois, il veut aller se noyer ; enfin, il y a quelques ; jours, il déserte son hôtel, ne rentre point, et on le trouve I à pied, à plusieurs lieues sur la grande route, sans savoir ; où il porte ses pas. I

1" mai 1802. — Le malade est conduit à Paris et confié aux soins de Pinel et aux miens. M. de T... a la face pâle, les traits relâchés, les yeux fixes; il tremble des mains;

il vacille sur les jambes; il a un appéliL vorace, de la soif, do la difficulté et do la douleur en urinant. La memozVe est affaiblie, les idées intermédiaires manquant pour suivre un raisonnement; quelquefois, M. de T... devient violent : son délire tient alors de l'exaltation ; la face se colore, les yeux sont brillants, les mouvements sont libres et continuels; le malade cric, brise, décbire, déplace, ramasse tout ce qu'il rencontre. Des sangsues sont appliquées à l'anus et coulent abondamment, des boissons laxatives provoquent des déjections sèches et noires; le sommeil est troublé par des rêves affreux.

Juin. — Bains à 22°; douches sans nul effet; vésicatoire à la nuque, suivi de rémission ; quelques jours après, frisson, tendance à l'assoupissement; retour du délire, de l'agitation, de la fureur et du besoin de déchirer; sangsues à l'anus.

19. — Flux hémorrhoïdal, suivi de plus d'exaspération; propos obscènes; projet de mariage; besoin irrésistible de marcher et d'exercer ses mains à mal faire. Bains avec lotion d'eau froide sur la tête.

29. — Tout à coup, cris affreux, hurlements; M. de T... appelle son fils (il n'a pas d'enfant); il s'obstine à rester nu. Alors la face est très rouge, la peau brûlante, la fureur éclate pour la plus légère contrariété. Cet état augmente pendant la nuit. On multiplie des lotions d'oxicrat sur la tête; plusieurs verres d'émulsion sont bus avec avidité. On laisse le malade au grand air, se promener tout nu, on l'éponge avec l'eau froide, rien ne le calme. A deux heures de la nuit, le malade, qui s'était endormi en se couchant, rendu de fatigue, est éveillé par un rêve affreux : il croit être entouré de voleurs; il place avec effort son lit contre la croisée pour les empêcher d'entrer. — En même temps, il pousse des cris effrayants, frappe

à coups redoublés contre les murs, contre la porte de sa chambre; j'accours auprès du malade; mes exhortations, la présence de plusieurs domestiques ne peuvent ni le rassurer ni faire cesser ses vociférations ; la face est extrêmement rouge, les vaisseaux sanguins du col, de la tête, sont très gonflés, la peau est brûlante, la fureur est extrême; ie menace le malade de la doucha; il la désire, la reçoit, se calme; à mesure que l'eau froide tombe sur sa tête, il remercie du bien qu'on lui fait, se couche, boit plusieurs verres d'émulsion très fraîche, et dort très bien le reste de la nuit.

30. — Calme, délire d'actions qui semble provoqué par le génie de la destruction ; en déchirant son linge, M. de T... assure qu'il fait des chemises, des draps, des matelas. Le vésicatoire coule, quoique souvent arraché. Tisane amère laxative.

1" juillet. — Retour des cris, de l'agitation et de la fureur. Lotions d'oxicrat sur la tête et sur tout le corps, suivies de sommeil.

3. Furoncles au dos et au bras; calme, tristesse, pleurs; moins de délire, même besoin d'agir et d'exercer ses mains, dévoiement.

g. — Nouvelle exaspération, mais passagère, et pendant laquelle la face est très rouge.

8. — Application de sangsues à l'anus; le vésicatoire et plusieurs furoncles se dessèchent, par l'impossibilité de maintenir l'appareil du pansement.

9. — Alternative de calme et d'agitation. M. de T... détruit tout; il démolit, dit-il, pour rebâtir; il casse pour faire des objets neufs ; il arrache les arbres pour activer la végétation; il déchire son linge pour en augmenter la quantité; il se marie avec sept ou huit femmes; il cric pendant la nuit; par instants, il fait des hurlements. Le 10, à

une heure de la nuit, il jette contre sa porte le bois de son lit, qui est d'un poids énorme. On arrive auprès du malade, on le trouve pâle, tremblant, effrayé; il croit avoir vu quatre voleurs qui voulaient entrer dans sa chambre. On le rassure, on lui mouille la tête, on lui éponge tout le corps avecl'oxicrat très froid, on le couche, et il dort parfaitement le reste de la nuit.

12. — Bains tièdes, douches tous les deux jours, calme, instants lucides, sommeil. Vers la fin du mois, l'agitation reparaît, toujours précédée par la pâleur et accompagnée de rougeur de la face, de chaleur et de soif. Le vésicatoire est séché, et les furoncles n'ont plus suppuré; le dévoiement a cessé.

30. — Instants lucides, promenades au dehors ; le malade déchire moins, reste vêtu, mange avec propreté, mais dès le point du jour il bouleverse tout dans sa chambre. Bains tièdes, aloès, poudre de racine de rhubarbe mêlée avec la poudre de feuilles d^oranger.

20 août. — Éruption de plusieurs furoncles ; même traitement; boisson amère.

27. — Betour sensible vers la raison; le malade a écrit à sa femme.

30. — Suppuration abondante des furoncles, sommeil; le malade ne déchire plus, mais tous les matins son lit est bouleversé.

4 septembre. — Rougeur de la face, agitation, délire, impatience. Les furoncles coulent peu; retour des forces.

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