Agitation, pleurs, idées disparates, selles abon
294 DE LA DÉMENCIî PARALYTIQUE
danles ; laxatifs combinés avec les amers et alternés avec les bains Lièdes.
H octobre. — Raison parfaite ; mémoire un peu faible ; face décolorée par moments ; iéger einbarras de la langue, démarche lente, peu sûre. Les furoncles commencent à sécher. Promenade à pied, en voiture. Quinquina, vin d'Espagne, cautère au bras.
Novembre. — Rétablissement des forces, mouvements faciles, gaieté, prévenances sociales.
23. — Arrivée de sa femme; il a été plus triste et plus rêveur des jours suivants; les yeux sont rouges. Céphalalgie.
28. — Légère 'paralysie delà langue, dissipée par l'exercice et le travail du jardin; bains de pieds sinapisés plusieurs jours de suite, lavements purgatifs, sangsues à l'anus le 29.
Décembre. — Yésicatoire à la nuque, qui a coulé pendant quelques jours, infusion d'arnica. Santé parfaite.
Le malade est parti pour la province le mois suivant, pendant une gelée très forte. Sa voiture a été renversée et a roulé à plusieurs toises de profondeur, sans que la raison ait éprouvé la moindre atteinte de cette violente secousse. Cinq ans après, M. de T..., dont les hémorrhoïdes coulaient abondamment et qui jouissait d'une très bonne santé, fut frappé de mort par une liémorrhagie cérébrale. »
Observation V
Sommaire. — Alanie avec délire des grandeurs, accompagnée de symptômes graves de paralysie générale. — Abcès du foie. — Guérisou. — Durée de la maladie, huit mois. — Durée connue de la guérison, trois ans.
Cette observation est empruntée à M. Morel ; il s'agit d'un ouvrier devenu d'abord mélancolique et chez lequel se déclara bientôt un accès maniaque
« Lorsque co malade fuL confié à nos soins, dit M. Morcl, il éUiil livré à une agitation violente ; son délire des grandeurs augmentait la gravite du pronostic par sa coïncidence avec un embarras très grand dans la parole et un aiïaiblissement des extrémités inférieures qui le faisait chanceler comme un homme ivre. Pendant plus de sept mois, ce malheureux offrit toutes les phases de la paralysie générale, jusqu'à ce qu'enfin nous fûmes obligés de l'aliter à cause de son état d'épuisement et de marasme . Un abcès du foie vint compliquer la situation; plus d'un litre de pus s'écoula dans une première ponction pratiquée dans le foyer. Nous ne pûmes calculer ce que le malade perdit par une suppuration successive qui dura plus de quinze jours et qui avait son issue par la fistule que nous dûmes entretenir. Nous ne pouvions supposer que la continuation de l'existence fût possible avec des désordres aussi graves. Cependant, vingt jours après avoir été alité, la fièvre était moins ardente chez ce malade; il prit des forces; il ne délirait plus dans le sens des grandeurs; il n'était plus Napoléon, ne distribuait plus ni charges, ni dignités. Ses conversations avec les siens étaient l'expression de la raison; l'embarras de la parole allait en diminuant pour disparaître tout à fait, et lorsque cet aliéné sortit, après plus de huit mois de séjour, il put non seulement reprendre son état de teinturier à Nancy, mais il transporta son industrie à Paris, où, depuis trois ans, il l'exerce sur une plus vaste échelle, sans que sa raison ait souffert la moindre atteinte, sans que les phénomènes de la paralysie aient reparu. Tel est cet homme dont nous avions pronostiqué non seulement l'incurabilité, mais encore la fin prochaine. »
Observation YI
SoMMAïuE. — Manie avec délire ambitieux et embarras delà parole. — Paralysie générale confirmée. — Écoulement purulent par les oreilles. — Guérison. — Durée de la maladie, un au. — Durée de la guérison, inconnue.
« P..., né en 1814, célibataire, domestique, a toujours eu une conduite exemplaire sous tous les rapports.
Ce garçon entre, en décembre 18S4, à l'asile de Sainte- Gemmes, pour une affection caractérisée par une certaine agitation, des idées de grandeur et un embarras dans la parole, qui font diagnostiquer une paralysie générale progressive.
En juin 1855, la paralysie est confirmée, mais les idées de grandeur ont disparu; P... est calme et travaille.
L'embarras de la parole est considérable, et la sensibilité morale très exaltée.
Décembre 1855. — Il survient des symptômes de méningo-encéphalite suraiguë. Malgré le délire le plus aigu et le plus véhément, il y a cependant, par instants, retour au libre arbitre et à la conscience de son état. Les hallucinations de la vue et de l'ouïe, ainsi que de Thyperesthésie cutanée, augmentent la nuit ; la fièvre est intense. - (Le cinquième jour de cet état, saignée aux deux artères temporales ; 300 grammes environ ; un vésicatoire à chaque mollet.) La face, jusque-là très rouge et bouffie, pâlit. Le malade devient plus calme.
Le lendemain, écoulement de pus par les deux oreilles ; la fièvre est tombée; le délire est peu intense et offre de fréquentes rémissions; 'les vésicatoires donnent un séropus abondant les jours suivants; l'écoulement des oreilles continue quelque temps.
Janvier 1856. — L'amendement progresse; *le malade
est calme pondant le jour, mais tous les soirs il a des hallucinations et un peu de délire suraigu.
Février. — Rémission permanente, plus de délire du tout.
Mars. — La rémission continue; l'embarras de la parole diminue.
Avril. — La rémission est aussi complète que possible.
Mai. — Sortie en bon état apparent.
Mais P... retombera-t-il? Il faut le craindre.
Il n'avait toujours pas été reconduit à l'asile en septembre 18S7. »
Cette observation est citée par M. Combes dans sa thèse sur la marche de la folie.
Le fait suivant a été recueilli par M. Baume et rapporté aussi dans sa thèse.
Observatioin VII
Sommaire. — Manie. — Délire ambitieux. — Paralysie générale à la seconde période. — Mort imminente. — OEdème aigu de la jambe droite, eschares. — Guérison. — Durée de la maladie, plus d'une année. — Durée de la guérison, inconnue.
« A son entrée à Maréville, nous n'observions chez la femme Leb..., dit M. Baume, qu'un délire des grandeurs avec une inégale dilatation dans les pupilles. La malade se disait décorée par Napoléon pour avoir vaincu Adb-el- Kader; elle ne comptait que par millions, distribuait des honneurs et des dig-nités à tout le monde. Au bout d'un an, la paralysie générale en était h la seconde période. En novembre et décembre 1833, la femme Leb... tomba dans cet état congestionnaire qui précède si souvent la terminaison funeste des paralysies. La malade criait nuit et jour, et n'avait pas un instant de repos. Au moment oh nous regardions la mort comme imminente, il se déclara à
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la jambe droite un œdème aigu, comme dans le cas précédent, avec gangrène et escharc partielle. L'agitation alla en diminuant à mesure que la plaie prenait un meilleur aspect, tous les symptômes de paralysie s'amendèrent, ef depuis deux mois cette malade a recouvré des forces et de l'embonpoint; ses pupilles sont dilatées à peu près également, le délire a disparu. Leb... manifeste les sentiments les plus naturels à l'égard de sa famille; elle s'occupe activement et tourmente pour avoir sa sortie. »
La buitième observation est empruntée k la thèse de M. le Fabre. Comme on le verra, le malade a guéri après avoir subi l'amputation de la cuisse. J'ai moi-même recueilli un fait semblable que je citerai plus loin.
Observation YIII
SoHMAïuE. — Manie. — Délire ambitieux. — Embarras de la parole. — Paralysie générale confirmée. — Entorse suivie d'accidents qui nécessitent l'amputation de la cuisse. — Insensibilité du malade pendant l'opération. — Suppuration très abondante. — Durée de la maladie, six mois. — Durée de la guérisou, inconnue.
« Louis Buffé, âgé de quarante-sept ans, d'un tempérament bilioso-sanguin^ d'une taille moyenne, ayant le système musculaire développé et le crâne bien conformé, fut conduit à l'hospice de Bicêtre le 3 mai 1830. Sa femme, qui nous a fourni des renseignements sur son compte, nous a assuré qu'après avoir offert depuis plusieurs années une bizarrerie croissante, il avait fini par montrer de l'incohérence dans les idées et ne plus parler que de fortune et de grandeurs. Il possédait, disait-il, 30,000 francs de rente, tantôt des millions, tandis qu'il avait à peine de quoi vivre. Lorsque nous pûmes observer cet infortuné, nous constatâmes une diminution très marquée de l'intelligence, de l'incohérence dans les idées, de l'embarras
de parole, quelques légers Ircmblements des membres, et une faiblesse musculaire bien marquée. Ses discours élaiont le plus souvent décousus, et sa mémoire on défaut. Il ne paraissait occupé que d'idées de richesse et d'ambilion.
Cet infortuné, en cherchant à s'évader, fit une chute de t trente pieds de hauteur (10 mai). On le transporta à l'in- I firmerie, où je constatai l'existence d'une fracture des os j propi-es du nez, avec saillie des fragments à droite. Le : blessé portait en même temps une plaie contuse à la partie : interne du sourcil gauche. — L'articulation du cou-de- [ pied gauche était tuméfiée et présentait les traces d'une f forte contusion.
Pour ne pas donner, jour par jour, les détails que j'ai r recueillis, parce qu'ils occuperaient plus d'espace que je ne
peux leur en consacrer, je me bornerai aux principaux. • — La plaie du sourcil se cicatrisa promptement, et la
fracture des os propres du nez se consolida sans accidents.
Les résultats ne furent pas si heureux pour la jambe et le : cou-de-pied gauches. Malgré l'usage de tous les moyens I appropriés en pareil cas, la tuméfaction devint énorme et i dépassa le niveau de la rotule. Il tomba une large eschare ;
il se forma de vastes collections purulentes dans l'épaisiseur de la jambe, et bientôt il en sortit des flots de pus. -On sentit à nu le tibia et le péroné, et on reconnut que les i surfaces osseuses de l'articulation du cou-de-pied étaient ; cariées.
Les forces du malade étaient anéanties par une suppu- ;ration abondante et un dévoiement continuel; la suppu- :ration se tarissait ; une teinte jaune-paille de la peau, la toux et une accélération dans les mouvements respiratoi- Tes donnaient déjà les signes d'une résorption purulente, lorsque M. Murât, ne voyant que des chances d'insuccès,
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ne se détermina à pratiquer l'amputation du membre que > sur les instances de M. Ferrus.
Avant d'aller plus loin, je ferai remarquer que, pendant i| tout le temps qui précéda l'opération, Buffé ne témoigna . aucune douleur, et que nous nous assurâmes à plusieurs? reprises, en le piquant avec une épingle^ que non seule-ment la peau, mais encore les parties plus profondément! situées, avaient perdu leur sensibilité. Les accidents quii avaient accompagné la chute, loin d'apporter quelqueamendement dans les symptômes cérébraux, parurent les 5 augmenter en intensité.
Lorsque M. Murât pratiqua l'amputation (26 juin), il! trouva la jambe désorganisée si haut, qu'il fut obligé d'o-pérer la section à la partie moyenne de la cuisse. Une cir-constance qui étonna tous ceux qui assistaient à l'opéra-tion, c'est que cet infortuné ne se douta même pas qu'on 1 la lui pratiquait, et ne donna aucun signe de douleur.
Pendant le premier mois suivant, il n'y eut rien de re-marquable, si ce n'est l'amélioration de son état général,, et la diminution progressive de la plaie résultant de Topé-ration. Dès les premiers jours du mois d'août, Buffé re-marqua, à sa grande surprise, qu'il n'avait plus qu'une 3 jambe. Depuis ce moment, les symptômes de l'aliénationi mentale disparurent sensiblement. Il cessa de parler de for-tune et de grandeurs; sa parole redevint libre, la faiblessemusculaire disparut, et la sensibilité générale recouvra sesi droits. Il sortit de l'hospice de Bicêtre le 6 octobre 1830,. parfaitement guéri de tous ses maux. »
Observation IX
: SojiMAiRK. — Muuie avec délire des grandeurs, accompagnée de symptômes graves de paralysie générale. — Guérison après huit ou neuf mois.
M. L..., âgé (le quaranle-qualre ans^ avait un de ses I frères clans un état voisin de l'idiotie ; il avait fait beau- I coup d'excès de toute sorte. En 181S, il fut atteint d'un I accès de manie, qui se dissipa complètement au bout d'un I temps assez court; en mai ou juin 1818, il eut une attaque I de paralysie, devint mélancolique, et bientôt après fut pris 1 d'une manie avec délire ambitieux. « Il avait 500,000 I francs de rente, il était ministre, maréchal de France, il ; parlait beaucoup et avec une grande exaltation ; mais sa ] prononciation était souvent très difficile et il bégayait ; sa I démarche était mal assurée. »
Il resta ainsi sept mois dans un état violent de manie, I et M. Bayle, qui cite cette observation, ajoute : « Que non : seulement le délire avait le caractère ambitieux le plus ; marqué, mais qu'en outre la démarche était chancelante et i la langue très embarrassée ; enfin, le malade urinait sou- ' vont sous lui sans en avoir conscience. »
Malgré ces symptômes si graves, le malade guérit, et '. M. Bayle ajoute que cet exemple de guérison est plus I frappant que ceux qu'il a déjà rapportés, parce que le ré- I tablissement de la raison a été complet et durable.
Si nous cherchons à résumer les principaux traits des " observations qui précèdent, nous voyons que le malade I observé par M. Fcrrus avait des eschares et « qu'il n'était I plus permis d'espérer d'autre terme à ses maux qu'une fin 1 prochaine».
Dans la seconde observation, « la paralysie g-énérale
avait fait do tels progrès que l'aliéné ne pouvait plus marclier sans aide. »
Le général pour lequel M. Renaudin a été consulté était rapidement arrivé à la dernière période.
Enfin M. Morel, dans la cinquième observation, déclare que son malade « avait parcouru toutes les phases de la paralysie générale, qu'il était tombé dans un état d'épuisement et de marasme, et qu'il avait été reg-ardé non seulement comme incurable, mais encore comme condamné à une mort prochaine ».
Dans la neuvième observation, nous voyons que les signes de paralysie étaient aussi très graves; la parole était très embarrassée, la démarche chancelante, le délire avait le caractère ambitieux le plus marqué.
Dans tous les autres cas, la paralysie générale était confirmée.
Que dire en présence de telles observations empruntées à des auteurs très compétents et accompagnées de détails qui ne peuvent laisser aucun doute sur le diagnostic?
Devant ces faits, il faut bien admettre que la manie ambitieuse peut guérir, au moins dans quelques cas rares, alors même qu'il existe des symptômes très graves de paralysie.
Mais comment n'en pas conclure que cette affection doit guérir plus souvent encore quand les signes de paralysie sont très légers et à peine appréciables?
Il y a un fait désormais hors de toute contestation, c'est que si les véritables guérisons sont rares, il est très fréquent de voir les symptômes de la manie ambitieuse se dissiper graduellement pour faire place à un état de santé au moins apparent, mais qui ne se maintient pas au delà de quelques années dans les cas les plus favorables ; on a désigné jusqu'à présent ces guérisons incomplètes sous le
nom de rémissions, et J'ai moi-même, dans un mémoire, appelé l'attention sur l'état intellectuel des malades pendant la durée de ces rémissions qui n'ont été considérées, jusqu'à présent, que comme un temps d'arrêt dans la marche de la paralysie générale.
Ces rémissions sont très fréquentes, et il ne s'agit plus ici de cas exceptionnels ; M. Moreau (de Tours), qui voit à Bicêtre tant d'aliénés paralytiques, me disait récemment encore que ces faits se présentaient désormais si souvent qu'il avait cessé de les compter.
J'ai longtemps partagé l'opinion générale sur ces rémissions, mais des exemples récents me font penser que si l'on avait suivi les malades plus longtemps, on serait arrivé à constater qu'il en est qui ne conservent absolument rien d'appréciable de leur ancienne maladie. Or, quand ceux-là retombent malades, comme cela arrive en elîet trop souvent, il s'agit bien réellement d'une récidive, et il n'y a pas eu, dans ce cas, simple rémission. On sait que les congestions ont la plus grande tendance à se reproduire quand elles ont eu lieu une première fois, et il n'y a rien d'étonnant qu'il en soit ainsi dans une maladie dont le point de départ est la congestion cérébrale, ou plutôt qui n'est ellemême qu'une forme de cette congestion ; il faut dire aussi que ces rechutes sont souvent provoquées par des causes très faciles à apprécier, et j'en pourrais citer plusieurs exemples.
Mais est-il vrai que les malades retombent fatalement, à part quelques cas exceptionnels? A-t-on fait une enquête suffisamment rigoureuse? De ce qu'on a vu beaucoup de malades frappés de nouveau, n'en a-t-on pas conclu, sans plus de recherches, que c'était bien réellement la règle? Une observation ultérieure plus complète pourra seule permettre de répondre à ces questions.
Jusqu'cà nouvel ordre, il n'y a, sous ce rapport, de démontré, entre la manie ambitieuse et la manie simple, d'autre différence que la plus grande facilité aux récidives dans les premiers cas, et la nécessité de continuer l'emploi de certains moyens de traitement pour les prévenir.
Il est bien vrai que, très souvent, le malade conserve quelque cbose de sa maladie ; mais ces symptômes isolés et légers ne peuvent-ils se dissiper à la longue, et, dans le cas contraire, suflisent-ils toujours pour qu'on soit fondé à admettre la persistance d'une démence paralytique. M. Billod, par exemple, cite l'observation d'un aliéné qui, devenu très intelligent, ayant recouvré toutes ses forces musculaires, présentait encore un peu d'embarras de la parole; ce symptôme isolé qui a persisté vingt-cinq ans chez le professeur observé par M. Ferrus, ne suffit certainement pas pour constituer à lui seul une démence paralytique. J'ai vu moi-même un fait semblable, le malade que j'ai suivi pendant six ans ne conservait de son ancienne affection qu'un peu de bégaiement.
Dans d'autres cas, au contraire, il reste quelques signes d'affaiblissement de l'intelligence, signes qui peuvent persister sans s'aggraver et permettre au malade de vivre dans sa famille.
J'ai été consulté, avec MM. Ferrus, Foville et Pinel, pour un aliéné qui, interdit pendant sa maladie, est parvenu à se faire relever de son interdiction, s'est marié et n'offre, dit-on, depuis trois ans, aucun signe de son ancienne affection. Ce malade avait évidemment encore, lorsque je l'ai observé, quelques signes d'affaiblissement de l'intelligence; mais alors même qu'ils auraient persisté» ces signes très légers ne constituent pas la démence paralytique, mais tout au plus un commencement de démence simple. Je pourrais citer d'autres cas semblables.
ET DE LA MANIE WKC DÉLIRE AMBITIEUX 30o
Il est des sujets qui lombenL dans la manie clironiquc, n'oiïrant plus ni le déliro ambitieux, ni l(^s signes légers de paralysie, qui avaient marqué le début de la maladie. Un aliéné que j'ai observé est resté neuf ans dans cet état, et on avait tout à fait oublié les symptômes graves du début, lorsqu'ils reparurent tout à coup, à la suite d'un changement de régime ; la paralysie générale , accompagnée d'un retour de délire ambitieux, marcha très rapidement et ce malade succomba après deux mois.
Comme mode de terminaison en dehors de la démence paralytique, je signalerai encore quelques cas de démence simple, avec ou sans persistance de délire ambitieux. Esquirol cite un cas de ce genre ; le malade était depuis huit ans dans un état de démence au premier degré, sans que la paralysie fût survenue.
J'ob erve un fait semblable et dans lequel la suspension des accidents date de plus de douze années.
Il faut ajouter que la manie ambitieuse se termine par la mort avant que les symptômes de la démence paralytique se soient développés ; ces cas ne sont pas rares et on en peut lire plusieurs dans la collection d'observations de M. Parchappe,''.<^.;i, comme je le dirai plus tard, les a laissés réunis à la manie simple.
Enfin, la manie ambitieuse, avec ou sans quelques signes ' de paralysie, n'est assez souvent que l'une des phases de la folie h double forme. Pai vu un fait de ce genre avec MM. Parchappe et Brierre de Boismont. M. Lunier m'en a I communiqué un second; enfin, M. Renaudin en a rapporté ' un troisième, très curieux à cause de la gravité extrême des symptômes de paralysie. Je citerai ici ces trois faits, qui se lient étroitement h la question de la curabililé de la I manie avec délire ambitieux.
HAILI.AItOEII, II.
•* Observation X
SoMMAinE. — Mauie avec délire ambitieux. — Inéfjalité des pupilles et uu peu d'hésilatiou de la parole, précédée et suivie de mélancolie.
M. X..,, d'un caractère vif et enjoué, se trouvait au milieu des circonstances les plus heureuses de famille et de fortune, lorsqu'il a été pris tout à coup, dans le mois de juillet '1852, de symptômes de mélancolie. « Il s'opéra « alors chez lui une véritable révolution ; il devint triste, « rêveur, son appétit diminua, etc. »
Bientôt découragement, dégoût des affaires, inactivité et enfin menaces de suicide.
Le 3 novembre, M. X... revient chez lui après un voyage de deux mois; tout le monde est frappé de sa pâleur et de son amaigrissement.
L'état de prostration se prolongea jusque dans le courant du mois de juin 1853.
Alors, transformation des symptômes de mélancolie en ceux d'une excitation modérée, mais qui bientôt devait franchir ces limites et revêtir le caractère maniaque.
M. X... devient aussi gai, aussi actif qu'il avait été triste et engourdi; il voit tout en beau, plaisante lui-même de son ancienne tristesse et de ses chagrins passés ; il parle avec volubilité et commence à entretenir sa famille de projets dont plusieurs paraissent bizarres.
Il veut, entre autres choses, bouleverser complètement ses magasins, et met son dessein à exécution, malgré l'opposition de son frère.
Le 10 novembre, il achète, sans nécessité, une masse de boiseries, de casiers, de comptoirs; il fait présent de sa chaîne de montre à son contremaître et lui promet d'aug*
menlcr ses appoiiilcments. L'acLivilé est dovenuG extrême, et la maladie, qui pouvait jusque-là être méconnue, devient dès ce moment évidente.
Le 13 novembre, M. X... a la figure vultueuse, les yeux animés, ses paroles sont incohérentes et dépourvues de sens.
Dès ce moment, scènes de violence et querelles pour des motifs futiles. M. X... met tout le monde dans la confidence de ses affaires; il rêve des bénéfices chimériques, etc.
Il refuse, d'ailleurs, de suivre aucun traitement, et, loin de là, aggrave son état, dont il n'a pas la moindre conscience, par des excès de liqueurs. Les prodigalités se succèdent, et les achats, depuis cette époque, dénotent tous, à un degré plus ou moins grand, l'existence d'un état de déUre qui ne peut être révoqué en doute, quand on compare M. X... à lui-même, dans les années qui ont précédé la maladie.
Dans la soirée du S ou du 6 décembre, M. X... se promène dans Paris, portant sur lui des valeurs assez fortes, et, entre autres, 35,000 francs en billets de banque. Chez un sieur N..., il jette son portefeuille sur une table, déclarant qu'il contenait 100,000 francs.
C'est dans CCS circonstances que, le 7 décembre, il signe, et fait signer à sa femme un acte qui engage tout son avenir.
Le 8, dans la soirée, inquiète de ne pas voir rentrer son mari, et, après l'avoir vainement cherché dans plusieurs endroits, M""" X... le retrouve, à minuit, chez un marchand de vin, entouré de plusieurs individus, et au moment oii il allait signer un acte d'acquisition pour le fonds d'un autre marchand do vin qui habitait sa maison. M"" X... se précipite sur l'acte et le déchire. Bientôt une scène do
308 DE LA BÉMliNCE PARALYTIQUE
violence survient cnlre M. X... et sa femme. Illa frappe et la foule aux pieds.
Déjà, le S, il avait fait deux acquisitions, l'une d'un fonds de tannerie et de corroierie, l'autre d'une fabrique de ressorts de voitures. La première de ces deux acquisitions a été rompue.
Le 10 décembre, M. X... achète la maison qu'il habite pour une somme de 305,000 francs. C'est ce jour-là même, à quelques lieues de Paris, que le désordre de ses vêtements, son agitation, le font arrêter et renfermer dans la prison de C... Le lendemain, il est conduit chez M. Brierre de Boismont.
Tels sont les antécédents du malade.
Voici maintenant le résultat de son examen :
M. X... n'offre plus, à proprement parler, d'incohérence dans les idées; mais il n'a aucune conscience des désordres auxquels sa maladie l'a entraîné. Il essaye de tout justifier, de tout expliquer. Il parle avec une extrême animation, et sa parole offre par moments un peu d'hésitation, ce qui pourrait faire craindre un commencement de paralysie générale. Il y a aussi un peu d'inégalité dans les pupilles. Le regard est animé et la face cong-estionnéo. M. X... continue à voir les choses en beau, tout lui paraît facile; il n'aperçoit évidemment que le côté séduisant de ses projets, et aucune objection, de celles mêmes que suggère la plus simple prudence, ne semble pas se présenter à son esprit. Rien ne l'arrête dans la pente où l'entraîne l'excitation cérébrale à laquelle il est en proie depuis plusieurs mois.
Dans le rapport rédigé sur l'état mental de M. X..., nous avons dû exprimer la crainte d'un commencement de paralysie générale, nous fondant : 1° sur la nature du délire;
2" sur l'hésilation légère de la parole; 3° sur l'inég-aliLé des pupilles.
J'ajoute que cette crainte ne s'est pas réalisée. A la fin (le l'année dernière, j'ai eu des nouvelles de M. X... par un jeune médecin de ses parents, et, après plus de quatre ans, il n'olTre aucun signe de démence paralytique.
Observation XI
Sommaire. — Folie à double forme durant depuis qiiaranle-huit ans. — Délire ambitieux. — Léger embarras do la parole. — Congestions cérébrales. (Communiquée par M. Lunier.)
M. C..., célibataire, d'un tempérament sanguin, d'une forte constitution, a été admis, pour la première fois, à l'asile de Blois le 29 octobre 1852, à l'âge de soixante ans.
Sœur suicidée.
On apprend que ce malade n'a jamais été bien raisonnable. A quinze ou seize ans, on dut songer à l'interdire ; mais il ne fut déclaré atteint d'aliénation mentale qu'à l'âge de dix-neuf ou vingt ans.
Depuis cette époque, M. C... a eu, tous les ans ou tous les deux ans, des accès de folie plus ou moins violents, mais offrant à peu près constamment les mêmes caractères, h savoir : excitation maniaque survenant brusquement après plusieurs mois, rarement plus d'une année, d'un état normal ou du moins considéré comme tel; M. C... quitte sa famille, fréquente les cabarets et les maisons de débauche, se montre hardi, provocateur, entreprenant; idées ambitieuses; insomnie.
A cette excitation, qui dure de deux à six et même huit mois, suivant que M. C... est laissé libre on mis en maison de santé, succède une prostration mélancolique qui dure de trois ù quatre mois; puis enfin M. C... revient h son état
normal; il csL alors doux, .timide, honnête, prévenant mémo.
Puis/ après six ou sept mois, l'excitation reparaît, et cela dure ainsi depuis quarante-huit ans, sans changement notable dans l'état du malade.
On trouve sur les registres de l'établissement les notes suivantes, écrites par l'un des médecins :
IS et 16 février 18S3. — Symptômes de congestion cérébrale cédant aux saignées et aux révulsifs.
Mars. — Incohérence des idées, penchant à la violence; agitation rémittente; prédominance d'idées de grandeur et d'empoisonnement.
Juin. — Triste et timide.
Juillet. — Sortie en ville; gaieté, bonne tenue. M. C... est considéré comme guéri/ et quitte l'asile le 24 octobre 1853.
M. C... est ramené à l'établissement le 24 Juillet 1834. Les notes n'ont été recueillies que quelques mois plus tard.
Octobre 1854. — Commencement de l'excitation maniaque, idées de grandeur. M. C... a été commandant; il a assisté à plusieurs batailles, etc. (il n'a jamais servi); habituellement d'une avarice sordide, il prodigue son argent, fait mille empiètes plus futiles les unes que les autres, commande à son tailleur des vêtements en grand nombre dont il n'a nul besoin. Loquacité; insomnie.
15 avril 1855. — Après une amélioration sensible de peu de durée, Fagitation reparaît plus violente que jamais et se complique d'un amaigrissement rapide; affaissement des traits, peau terreuse. M. C... ne reconnaît plus personne.
30 avril. — Injection de la conjonctive oculaire.
5 mai. — Affaiblissement progressif très inquiétant. M. C... refuse de prendre des aliments, no répond à aucune question ; insomnie.
ET DE LA JIANIE AVEC DÉLIRE AMBITIEUX 31 i
12 niai. — Légère amélioration; M. C... mange et commence à répondre, mais toujours avec incohérence, aux questions qu'on lui adresse. Léger embarras de la parole; nous commençons, dit M. Lunier, à reclouter l'existence d'une paralysie générale, et nous croyons remarquer un pou d'hésitation dans la démarche. Agitation extrême, cris incessants; M. C... ne peut tenir en place.
Juin. — Amélioration notable et progressive ; taciturnité.
Les mois suivants, la tristesse disparaît lentement, et M. X... revient prog'ressivement à son état normal.
26 avril I806. — Congestion cérébrale légère qui disparaît sans laisser de traces.
26 septembre. — M. X... se plaint de maux de tête et d'étourdissements ; les conjonctives sont injectées, le pouls est plein, à 70. Sang-suesau siège.
2 mai 1857. — Accès de folie à double forme, en tout semblable à celui décrit plus haut, quoique moins violent et moins prolongé.
Au mois de septembre, M. X... est à peu près revenu à son état normal.
Observation XII
SoMMAinR. — Folie à double forme. — Symptômes très graves de paralysie générale pendant la période de dépression.
« Chez un de nos malades atteint de paralysie générale, consécutive à une monomanie ambitieuse qui a éclaté à la suite de désordres de conduite de toute nature, nous observons depuis trois ans, dit M. Renaudin, une singulière intermittence dont nous ne nous rappelons pas avoir encore vu d'exemple.
« Tantôt, la paralysie générale paraît être arrivée au dernier degré; on ne peut tenir le malade que dans son lit ou
sur un fauteuil ; la démence esl complète; il ne reconnaît aucune des personnes qui l'entourent; d'embarrassée qu'elle était d'abord, la prononciation est devenue impossible. Le malade laisse aller ses excréments à son insu; il faut lui présenter ses aliments, parce que les mouvements de préhension sont devenus impossibles, et des congestions cérébrales mettent à chaque instant sa vie en danger. Il faut à chaque instant recourir, soit aux émissions sanguines, soit aux révulsifs. C'est surtout pendant l'hiver que nous observons cette situation fâcheuse ; dès que la saison devient plus favorable, cet appareil symptomatique disparaît peu à peu, et nous finissons par ne plus remarquer cette paralysie générale qui, peu de jours auparavant, nous donnait tant d'inquiétude. La réaction renaît et reprend une nouvelle énergie, et le dément du mois précédent redevient un monomaniaque ordinaire, doué de toute la liberté de ses mouvements, travaillant avec ardeur, soit à la culture, soit dans le service intérieur, parlant avec facilité, et laissant même jaillir, à travers les erreurs de son délire, les traits d'une intelligence peuordinaire pour sa condition.il est d'une propreté minutieuse, surveille attentivement ce que font les autres malades, et nous lui avons dû plus d'une fois des remarques très utiles. L'hiver que nous venons de traverser n'ayant pas été rigoureux, sa santé n'en a pas souffert, et si, pour un moment, il a été un peu moins actif que d'habitude, nous n'avons cependant pas vu reparaître la démence. »
Les observations X et XI montrent comment la période maniaque de la folie à double forme peut revêtir les caractères de la manie ambitieuse, qui, dans d'autres cas, se termine si souvent par la démence paralytique. Le délire offre, en effet, beaucoup d'analogie : les malades ne pensentqu'à faire des achats et ils voient tout en beau. Si en môme
temps on observe chez eux clos congestions cérébrales oL un pou d'ombarras de la parole, comme dans le fait communiqué par M. Lunier, l'analogie est plus grande encore, ou plulôL il est évident que les deux étais deviennent identiques. Mais la XIP observation est bien plus curieuse, et suffirait seule pour nécessiter de nouvelles recherches. N'cst-il pas étrange, en effet, de voir un malade qui offre d'une façon inlermittente les symptômes les plus graves de la paralysie générale, lesquels se prolongent plusieurs mois? Est-ce le ramollissement général de la couche corticale ou une encéphalite diffuse qui alternent ainsi avec l'excitation sans signes de paralysie? Assurément non. N'est-ce pas le cas de rappeler l'opinion de Bayle, qu'il y a deux causes de paralysie dans la paralysie générale : la paralysie par congestion, la paralysie par atrophie. No fautil pas surtout citer ici un passage curieux que j'ai trouvé dans Touvrage d'un savant auteur, passage qui pourrait servir d'épigraphe à ce travail?
« Si je consulte mes propres observations, dit M. Guislain, je découvre dans la paralysie générale une autre paralysie qui m'annonce que la substance cérébrale se décompose. »
Il y a donc dans la paralysie générale deux paralysies.
Le malade observé par M. Renaudin, et les malades guéris par MM. Ferrus, Earle, Renaudin, Morel, etc., ont eu l'une de ces paralysies, celle qui n'est pas le résultat de la désorganisation cérébrale.
Jusqu'à présent, les congestions chroniques du cerveau ont élé trop peu étudiées. Le fait de M. Renaudin et d'autres tendrait à prouver non seulement qu'elles produisent les symptômes les plus graves de la paralysie générale, mais que ces symptômes peuvent se prolonger longtemps et cependant se dissiper.
J'ai recueilli récemment le fait suivant:
Au mois (le décembre 1856, un jeune homme de vingttrois ans, habitant la Yalachie, après avoir copieusement déjeuné, sort un instant, sans se couvrir, par un froid do 20 degrés. Il est frappé de congestion et reste trois ou quatre jours sans connaissance. Pendant plus d'un mois, la station est impossible, la langue très embarrassée, la mémoire presque nulle. Ces symptômes ne se sont dissipés que très lentement, et plus de six mois après, la prononciation des mots n'était pas complètement nette, et ce jeune homme se perdait encore dans les rues de Paris, qu'il connaissait très bien. La guérison a néanmoins été complète.
En résumé, on voit que la manie ambitieuse ne se termine pas fatalement par la démence paralytique, et qu'elle offre divers modes de terminaison, qui sont :
1" La guérison, laquelle a lieu même dans quelques cas graves ;
2° La guérison, mais avec persistance de quelques phénomènes isolés, trop limités et trop légers pour constituer la démence paralytique ;
3" La manie chronique ;
4° La démence simple, avec ou sans persistance de délire ambitieux ;
5" La mort, qui a lieu assez souvent avant que les phénomènes de paralysie se soient développés;
6° Enfin, elle peut n'être qu'une phase de la folie à double forme.
La manie ambitieuse, comme la manie simple, offre d'ailleurs une période d'invasion, d'état et de déclin, et cette dernière période est remarquable par la tendance aux phénomènes critiques; des abcès, des furoncles, des anthrax,
voire mémo dos oscharos, paraissciil avoir une influence décisive sur la solution heureuse de la maladie.
Colle tendance aux crises est assurément l'un des faits les plus remarquables de l'histoire de la manie ambitieuse, et si colle histoire n'était pas restée jusqu'à présent confondue avec colle de la démence paralytique, ce fait n'eût pas manqué depuis longlemps d'être signalé.
Le rapprochcmont des douze observations citées plus haut permet déjà d'apprécier la nature des crises qui se produisent.
Dans les deux premières observations, ce sont des plaies succédant à des eschares, et la suppuration qu'elles entraînent semble juger la maladie.
Dans les deux observations citées par M. Baume, c'est un œdème de l'un des membres inférieurs.
Une éruption de furoncles a été observée chez le malade d'Esquirol.
Un vaste abcès du foie juge de la manière la plus évidente la maladie si grave de l'aliéné observé à Maréville par M. Morel.
Peut-être arrivera-t-on plus tard à distinguer les cas de guérison précédés de crises do ceux dans lesquels ces crises n'ont pas eu lieu, et trouvera-t-on, jusqu'à un certain point, l'explication des rechutes rapides qui ont lieu si souvent? No faut-il pas rappeler ici cette opinion d'Esquirol, qu'il n'y a pas pour la folie de guérison solide, à moins qu'elle n'ait élé précédée de crises. Si cette opinion a paru exagérée pour la folie en général, serait-elle plus près de la vérité en la restreignant à la manie ambitieuse? Toutes ces questions méritent d'être étudiées, et leur étude peut conduire à des indications thérapeutiques importantes.
Je crois devoir ajouter aux faits qui précèdent, et pour prouver l'influence des crises sur la guérison, l'observation
d'une malade dont l'état avait aussi été presque désospéré.
OlîSERVATION XIII
SoMJiAïuE. — Manie avec délire des grandeurs. — Symptômes graves de paralysie générale. — Abcès à la jambe. — Guérison. — Durée de la maladie, plus d'une année. — Durée counnc de la guérison, un an.
La femme G..., âgée de cinquanLe-Lrois ans, s'était affaiblie depuis plusieurs années, par suite de Fabondance de ses règles et aussi de la misère dans laquelle elle vivait; elle était sujette à des migraines, qui s'accompagnaient de vomissements bilieux abondants. C'est dans ces circonstances qu'elle fut prise tout à coup d'une manie ambitieuse des plus caractérisées. Elle s'imagine que l'empereur va s'occuper de sa famille; elle se rend aux Tuileries pour le voir. A son entrée à la Salpêtrière, le 23 mai 1836, le délire des grandeurs est tout à fait exubérant; la malade répète qu'elle est bien plus qu'impératrice; elle possède toute la France, elle va enrichir toutes les personnes de son village, elle s'exalte à la pensée de toutes ses richesses et une expression de bonheur se répand sur sa physionomie. Au premier abord, on ne découvre aucun embarras . de la parole, mais un examen plus attentif fait constater • que certains mots ne sont pas nettement prononcés ; les pu- • pilles sont contractées, il y a des mouvements saccadés • qui indiquent une lésion musculaire assez grave ; la malade • est d'ailleurs très agitée, elle ne reste pas un moment en place, elle crie, chante, etc.
L'état de cette malade reste à peu près le même pendant t . toutl'été, avec quelques alternatives. La maigreur devient l graduellement très grande pendant l'automne. On obser- • vait fréquemment des grincements de dents très foris, là i
pupille gaucho était plus contractée que la droite; la malade était gâteuse.
Dans le mois de janvier 1857, l'agitation cosse pou à peu, ' le délire disparaît, mais rintelligenco reste embarrassée et I la mémoire très atTaiblie. La femme J... ne pouvait pas 1 même dire son âge, elle ne savait ni le mois, ni l'année, I ni le nom de l'établissement dans lequel elle se trouvait; , elle était très maigre, très affaiblie, elle ne se tenait pas
■ sur les jambes; elle disait elle-même que tout son corps . était comme du coton; la sensibilité était presque nulle,
mais l'embarras de la prononciation était toujours peu prononcé et par moment très difficile à constater. Cet état de calme avait à peine duré un mois que la malade, qui commençait à reprendre des forces et marchait, fut prise d'un nouvel accès de manie, accompagné d'idées do grandeur très prononcées; on fut obligé de nouveau de passer la femme J... dans le quartier des agitées.
Après six semaines environ de ce nouvel accès, h la fin de mars 1837, la femme J..., chez laquelle on avait observé de nouveaux grincements de dents très forts, s'affaiblit . une seconde fois très rapidement, et on fut obligé de la tenir couchée dans l'impossibilité où elle était de se tenir même assise; elle était redevenue grande gâteuse, mais l'embarras de la parole était toujours très peu prononcé;
■ elle resta ainsi environ deux mois au lit, ne pouvant se
■ soutenir et toujours agitée. Un abcès très étendu était survenu à la jambe droite; il fut ouvert et suppura abondam-
imcnt et longtemps. Le calme revint peu k peu, le délire disparut, la malade reprit des forces, et, dès la fin de juin,
• on put la considérer comme convalescente; elle prétendait n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant son accès, ajoutant que l'année qui venait de s'écouler ainsi n'existait pas pour elle, et que c'était comme si elle avait
élé morte. Mais elle ne larda pas à recouvrer la mémoire de tous les faits antérieurs. La raison s'affermit, les forces et l'embonpoint revinrent et bientôt rien ne put faire soupçonner qu'elle avait passé par une maladie aussi grave.
Le 13 août 18d7. — Après avoir eu pendant quelques jours de grands maux de tète, elle fut prise d'iiémiplégie faciale du côté droit; cette hémiplégie a persisté pendant plusieurs mois et s'est dissipée; aujourd'hui, 1" août 18.j8, cette femme est encore à la Salpêtrière, mais depuis un an elle n'a cessé d'être calme, très laborieuse et elle n'offre plus aucun signe de son ancienne maladie.
La guérison de J... ne date encore que d'une année, mais j'ai bon espoir que cette guérison se maintiendra. Je me 'fonde non seulement sur ce fait que l'état physique et moral est très bon, mais surtout sur la crise qui a précédé le retour à la raison. Une circonstance spéciale qui me paraît aussi très heureuse, c'est que, depuis un an, la femme J... a été reprise par des migraines qui sont, comme avant sa maladie, accompagnées de vomissements bilieux.
J'ai cité plus haut (observation VIII) un fait dans lequel la suppuration qui suivit l'amputation de la cuisse semble avoir joué le rôle d'une crise salutaire; mais M. Fabre n'a pas eu de nouvelles du malade, et l'on ne sait si la guérison s'est maintenue. Il y a quelques années, j'ai été appelé, avec MM. les docteurs Ferrus et ïardieu, pour voir un, aliéné convalescent d'une manie avec délire ambitieux et embarras de la parole. Ce malade avait subi l'amputation i de la jambe pendant son état maniaque. Depuis lors, cinq | années se sont écoulées, et je n'avais plus entendu parler ' de lui. Une occasion s'étant présentée d'obtenir descsnou- • velles, jeme suis empressé d'en profiter, et je viens d'ap- • prendre avec étonnement que cet ancien paralytique con- • tinue à être bien portant. Yoici d'abord l'observation; je '
la ferai suivre d'iiii iVagmciiL de la IcUrc qui m'a élé fransmisc.
Odservation XIV
So.M.MAii\E. — Alauic avec délire ambitieux et embarras de la parole. — Réiuissiou incomplète. — Rechute. — Signes de démence. — Fracture de la jambe suivie d'amputalion. — Insensibilité pendant l'opération. — (.iuérisoii qui se maiutieut depuis cinq ans.
M. X..., âg'é d'environ ciuquanle et un ans, fut conduit dans un hospice d'aliénés au mois d'avril 1833; il était en proie à une extrême agitation et à un délire ambitieux des plus prononcés. Ce délire avait marqué le début de la .maladie qui remontait déjà à trois mois. Il s'était manifesté par une générosité excessive, des idées de spéculations, des achats nombreux, le désir de donner des dîners, des soirées, etc.
Dans les jours qui suivirent son entrée à l'asile, M. X.., demandait sans cesse à sortir de l'établissement pour aller habiter le château des Tuileries, et prétendait g'ouverncr l'Etat, rêvant en même temps les entreprises commerciales les plus gigantesques. II parlait continuellement, presque sans suite, et se livrait aux actes les plus désordonnés. A ' ces symptômes d'une manie aiguë avec prédominance I d'idées de grandeur, se joignait, ainsi que le constatent 1 les ccrlificals du médecin en chef, de l'embarras de la î pronorfciation (1).
(1) .le ne puis mieux faire que de citer ces certificats, délivrés par un (le nos médecins aliénistes les plus distingués.
CEKTIFICAT DE VINGÏ-QUATUE HEUHES
M. X... est atteint d'aliénation mentale avec embarras de la vronon- • cialion.
9 avril lSo3.
CEiniriCAÏ DE QUINZAINE
M. X... est atteint de manie aiguë avec prédominance de délire am- : bilieux.
AUTHR CRnTM-ICAT DÉI.IVIIÉ AUSSI QUINZE JOUUS Al'liiîS L'ENTIllil!
Je soussigné, médecin en chef de l'asile do **% certifie que M. X... est
Après six semaines environ, on vil l'agiLaLion se calmer. Le malade parut aussi vouloir se rallachcr à des idées plus saines et reprendre les liabitudes et la tenue d'uu homme bien portant ; mais cette rémitlence fut de courte durée, et le délire reparut avec des caractères différents, mais non moins inquiétants. M. X... s'occupe à ramasser des petits morceaux de papier, des chiffons, des feuilles pourries, et il en remplit ses poches. Il apprécie mal la durée du temps et oublie le nom de ceux de ses parents qui viennent le voir. Ayant dû subir l'amputation d'une jambe, il ne manifesta aucune douleur pendant l'opération, et bientôt il fit tous ses efforts pour arracher les pièces du. pansement.
Dans le mois d'août^ c'est-à-dire après quatre mois d'isolement, l'état mental s'était de nouveau amélioré; cependant le délire était encore tel, que M. X... voulait marier sa fille à un idiot séquestré à la maison de Charenton, croyant avoir trouvé dans ce pauvre infirme un homme très supérieur. C'est pendant le cours des mois de septembre et d'octobre qu'un changement véritablement favorable s'est opéré dans l'état de M. X. . . Sa tenue est devenue meilleure, ses idées plus suivies, et bientôt il a repris
atteint de manie aiguë, avec prédominance d'au certain nombre d'idées ambitieuses ; qu'il demande sans cesse à sortir de l'établissement pour aller occuper un appartement au château des Tuileries, affichant tantôt la prétention de gouverner l'État, tantôt la prétention de fonder des entreprises gigantesques ; qu'il se livre, en outre, aux actions les plus extravagantes et les plus désordonnées, dans le but d'aller mettre ses projets déraisonnables à exécution; qu'il est à craindre que ce délire, qui se complique parfois d'un léger embarras de la ^prononciation, ne résiste à l'application des moyens de traitement ; qu'on peut pourvoir , par les voies légalos, à l'administration des intérêts de M. X..'.
24 avril 1853.
On voit que les doux ordres de symptômes qui servent de base au diagnostic de la paralysie générale au premier degré, le délire ambitieux et l'embarras de la prononciation, se trouvent ici réunis.
peu à peu toutes les apparences d'un homme raisonnable.
Au milieu de novembre, MM. Ferrus, Tardieu et moi, f(.imes appelés pour constater l'état mental de M. X...
La tenue du malade était bonne, sa physionomie naturelle. Il n'y avait point d'embarras appréciable dans la parole, et nous ne trouvâmes aucun signe de paralysie, si ce n'est Vinégalilc des 'pupilles. Les réponses du malade étaient justes, mais brèves ; nous ne pûmes constater aucun signe de délire.
Cependant, il nous fut impossible de regarder M. X... comme complètement guéri, et nous nous fondions sur ce seul fait que le malade n'avait point conscience des accidents si g-raves qu'il venait de traverser. Cotlc prétention de g-ouverner l'État, d'habiter le château des Tuileries, ces rêves d'entreprises gigantesques, celte activité désordonnée qui pendant plusieurs mois l'avait entraîné aux actes les plus extravagants, tout cela s'était en grande partie effacé de sa mémoire. M. X... n'admettait pas qu'on eût dû le I renfermer dans un asile. Il avouait bien qu'il avait, avant son entrée, manifesté le désir d'acheter quelques terrains I pour y faire des constructions; mais ce n'était là qu'un I projet, et ce projet il ne l'avait pas môme réalisé; il n'y ; avait donc Jcà, d'après lui, aucun motif suffisant pour le I faire séquestrer. Voilà donc à quoi se réduisait, pour ' M. X..., cette maladie grave et caractérisée par un délire si ■ tranché et marquée par tant d'actes d'extravagance.
C'était là un signe fâcheux, car tant qu'un aliéné n'a point conscience de son élal, il ne peut être, ajuste litre, réputé guéri; cela surtout doit cire pris en très sérieuse' considération, lorsque le malade a offert, comme M. X..., des signes do ];aralysic généiale. MM. Ferrus, Tardieu et moi crûmes devoir conclure à ce que M. X... lût remis
IIAILr.AMflRIl, II. 21
en liboi'Lé, mais qu'on même temps on lui nommât un conseil judiciaire.
Voici un passage de la lettre dont j'ai parlé plus haut cl qui m'avait été adressée par la personne à laquelle j'avais demandé des nouvelles du malade :
« La poursuite en interdiction commencée pour M. X... a été abandonnée, celui-ci étant revenu à la santé. Depuis cinq ans, il n'a éprouvé aucun symptôme cl aliénation. Je crois M. X... entièrement et parfaitement rétabli. Il jouit de toutes ses facultés physiques et intellectuelles. »
Sans doute, l'auteur de celte lettre n^estpas un médecin, mais si des symptômes légers échappent tous les jours, on m'accordera que cette lettre est néanmoins assez précise pour qu'on regarde comme démontré que M. X... n'est pas retombé maniaque ambitieux ni devenu dément paralytique. Il faut se garder d'exagérer et de s'arrêter aux infiniment petits, et c'est ce qu'on a certainement fait pour la paralysie générale. Je crois que chez ce malade, comme chez l'amputé de Bicôtre, la suppuration de la plaie a tenu lieu de crise et assuré la guérison.
Je viens d'observer un cas dans lequel une éruption de furoncles semble avoir consolidé la guérison et peut-être prévenu ime récidive. Je citerai encore cette dernière observation, qui me semble intéressante, surtout au point de vue de l'époque à laquelle la crise s'est manifestée.
Observation XV
Sommaire. — Manie avec prédominauco de délire ambitieux. — Embarras de la parole. — Accès d'agitatiou violente revenant sous le type tierce, supprimée par le sulfate de quinine. — Guérison après dix mois environ.
M. X..., âgé de quarante et un ans, est d'une taille élevée, d'une forte constitution; il a fait depuis longtemps quelques excès de table, mais surtout des excès vénériens.
Lorsque jo le vis pour la première fois, à la fin de juillet 'J85G, il était en proie à un délire maniaque avec prédominance de (iiielques idées ambitieuses. Il offrait, eu outre, un léger embarras de la parole, qui ne laissait aucun doute sur le début d'une paralysie générale. Un certificat, délivré par M. le docteur Potain, constata que M. X... était alteiiit de paralysie générale avec délire maniaque.
Dans le mois d'août, on remarqua que l'agitation revenait d'une manière régulière sous le type tierce ; le malade était alors très difficile à contenir.
Ces espèces d'accès d'agitation comme convulsivc, qui se dessinaient sur le fond de la maladie, furent supprimés par l'administration du sulfate de quinine.
Dans le mois d'octobre, ce malade, qui avait très sensiblement maigri, était moins agité,, mais toujours incohérent ; l'embarras de parole, quoique léger, était toujours appréciable.
En novembre et décembre, on put craindre l'invasion de la démence ; l'intelligence baissait sensiblement; l'embarras de la parole était plus prononcé ; le malade mangeait avec voracité; cependant, l'état maniaque avait disparu et, avec lui, toutes les conceptions délirantes.
Au commencement de janvier, ce malade fut atteint d'une angine, mais elle n'eut aucune gravité ; on remarqua que, pendant plusieurs jours, les urines étaient assez fortement sédimenteuses.
M. X... n'offrit bientôt plus de son ancienne maladie que des signes très légers d'affaiblissement de l'intelligence et une singulière préoccupation relative à sa santé. Il avait toujours conservé un très grand appétit.
A la fin de mai 1857, ce malade, qui avait continué h aller de mieux en mieux, dut être rendu à la liberté. L'état mental était satisfaisant, peut-être cependant eut-on
pu, par une exploration minutieuse, constater encore quelques signes d'affaiblissement. Du reste, les forces musculaires ne laissaient rien à désirer et il n'y avait plus de traces d'embarras de la parole.
Les signes très tranchés de paralysie g-énérale qui avaient été observés pendant la durée de la maladie, faisaient mal augurer de l'avenir, surtout cà cause des antécédents de M. C. ..
On devait craindre, en effet, que le retour aux anciennes habitudes n'amenât une rechute prochaine.
Depuis un an, je n'avais plus entendu parler du malade, et c'est avec hésitation que j'ai prié l'un des médecins qui lui avaient aussi donné des soins de s^adresser à sa mère ; je craignais, en effet, d'apprendre quelque fâcheuse nouvelle.
Voici la lettre qui m'a été transmise ; je la cite textuellement, supprimant seulement un passage qui n'a aucun rapport avec l'ancienne maladie :
« Monsieur,
« J'ai reçu, en Fabsence de ma mère, qui est à G... depuis cinq mois, la lettre que vous avez bien voulu lui écrire pour vous informer de ma santé.
« Je vous réponds moi-même. Yous n'eussiez pas été indiscret en m'écrivant directement. Je suis heureux de vous dire, mieux que personne, ce que j'ai ressenti depuis que je vous ai quitté, il y a un an.
« A mon retour à la maison, je me suis remis peu à peu aux affaires, et j'ai repris toutes mes occupations sans aucun inconvénient pour ma santé. |
« Yous vous êtes occupé de ma personne assez longtemps, permetlez-moi de vous donner quelques détails sur ce qui m'est arrivé.
« J'ai pi'is, pcndanL les mois d'août et de septembre, beaucoup de bains de mer. J'en ai ressenti des effcls favorables. J'essayais de prévenir les maux de tête en la plongeant dans les vagues.
« J'ai eu, pendant bien longtemps, des digestions pénibles, des selles fréquentes : j'ai eu recours de temps en temps aux purgations.
« Dans les mois de janvier et février, il m'est venu des furoncles au bas-ventre. Ils m'ont fait beaucoup souffrir, et il y avait une telle inflammation que je pouvais à peine marcher. J'en suis venu à bout, après deux mois de peines, par des bains de siège et des cataplasmes.
« Je me croyais débarrassé de ces furoncles, lorsqu^au mois d'avril, il m'en est revenu sur la main gauche; ils se sont étendus sur tout le bras jusqu'au coude, avec inflammation très forte. Ils ont résisté longtemps et ont été accompagnés d'érysipèle. Enfin, ils ont cédé, au bout de quarante à cinquante jours, à des bains de bras avec l'amidon et des cataplasmes de fécule de pomme de terre. Je me suis trouvé heureux d'en voir la fin.
« Depuis ce temps, je n'ai eu que quelques maux de tête. J'ai commencé à prendre des bains de mer, trente déjà ; j'irai jusqu'à soixante. Je suis un bon nageur.
« Je continue toujours un peu de régime. J'évite les grands dîners, pas de liqueurs fortes ni de café, de la continence, ensuite de la tisane rafraîchissante et une vie tranquille.
« Quand on a la quarantaine on devient calme. J'ai repris toutes mes occupations comme autrefois. Je gère toutes mes propriétés, et je vais à la campagne de temps en temps, ne comprenant pas plus le patois qu'à l'ordinaire.
« Je suis heureux devons dire que j'ai eu une couva-
lescencc durable et qui exclut toute crainte pour l'avenir, si les prévisions humaines se réalisent. J'ai eu rarement recours aux médecins.
« Je vais écrire à ma mère, qui doit revenir bientôt, pour lui faire connaître votre bonne lettre ; elle vous en sera bien reconnaissante.
« Je vous prie d'agréer, etc. »
J'ai cité cette lettre non seulement pour permettre de juger de l'état meutal du malade, mais surtout parce qu'elle contient un fait, à mon avis, très important. Les récidives de la manie arrivent le plus souvent au commencement du printemps ou pendant les chaleurs de l'été. Or, ici, ne semble-t-il pas que cette double éruption de furoncles, qui a eu lieu en janvier et en avril, ait pu prévenir le retour de la maladie? N'y a-t-il pas là un avertissement, et pour ainsi dire une conduite toute tracée pour les cas analogues?
Un fait qu'il faut noter dans la maladie de M. X..., c'est la suppression, par le sulfate de quinine, des accès tierces d'agitation convulsive. J'ai déjà publié un fait semblable, et je rappellerai que M. Marchand (de Toulouse) a guéri un malade offrant un délire intermittent avec embarras de parole par le sulfate de quinine, ce qui l'a porté à des rapprochements ing-énieux entre la paralysie générale et la fièvre intermittente.
Jusqu'à présent, je n'avais noté ces accès que dans le cours de la maladie oi^i ils ont été observés et bien décrits par Bayle ; mais je viens de recueillir deux observations dans lesquelles des accès offrant les caractères de la fièvre intermittente ont précédé la maladie.
M. X..., atteint aujourd'hui de paralysie générale, a été guéri, il y a un an environ, par le sulfate de quinine, d'accès d'agitation nerveuse suivie de sueurs.
Un autre malade, dont le père est mort aliéné, présente, à la suite d'excès vénériens, un peu de perte de mémoire, (le faiblesse dans les jambes, et, par moments, un peu d'embarras de parole. Ce malade a éprouvé plusieurs congestions , cérébrales; mais, en outre, il a eu des accès irréguliers do t fièvre avec frisson, chaleur et sueurs très abondantes. Après 5 avoir été guéri une première fois de ses accès par le sulfate I de quinine, il a été récemment, et après plus de six mois, I pris d'accès en tout semblables.
Ces accès, intermittents, ont été observés^ pour ces deux c cas, dans l'année qui a précédé l'invasion de la paralysie : générale. Je crois donc qu'il y a lieu de rechercher cet ordre I de symptômes parmi les accidents prodromiques dont 1 l'élude est si importante, puisqu'elle peut permettre, dans ( quelques cas, de prévenir le développement des accidents.
Jusqu'ici, je me suis appliqué à démontrer combien les : symptômes et les lésions de la manie ambitieuse diffèrent ■ des symptômes et des lésions de la démence paralytique. . J'ai dit comment la première de ces maladies a des termi- ! naisons diverses, et sa tendance remarquable à se termi- : ner par des crises.
La manie ambitieuse n'est donc pas liée fatalement à la • démence paralytique; mais ce qui est bien moins contes- I table encore, c'est que cette dernière peut exister dans une I foule de cas sans être précédée de l'état maniaque; les I faits de ce genre sont si nombreux que je puis me dispenser I d'en citer aucun.
Ces cas constituent la grande majorité de ceux qu'on a < considérés comme des démences primitives simples, et I c'est ce qui explique cette opinion d'Esquirol, que la dé- 1 mence se complique presque toujours de la paralysie gé- 1 nérale.
328 Dlî LA DÉMENCE PARALYTIQUIi
En résumé, la manie ambitieuse a des symptômes différents et des lésions différentes de ceux qu'on observe dans la démence paralytique ; ces deux maladies ont une existence isolée l'une de l'autre : on ne peut donc les regarder comme les formes aiguës et chroniques de la même affection; elles doivent, à mon avis, être considérées dans leurs rapports comme sont considérées la manie et la démence, c'est-à-dire comme deux affections différentes.
Eu séparant la manie ambitieuse avec quelques signes légers de paralysie, de la démence paralytique, il ne faudrait pas croire que c'est pour la laisser réunie à la manie simple.
A mon avis, cette opinion n'offrirait pas moins d'inconvénients que celle que je viens de combattre; la manie ambitieuse, en effet, diffère essentiellement de la manie simple :
-l" Par son étiologie, dans laquelle la congestion tient la première place ;
2° Par le délire ambitieux, délire spécial et dont la gravité n'est plus méconnue par personne;
3° Par une excitation musculaire constituant' une lésion spéciale, très différente de l'agitation de la manie ;
4° Par le pronostic beaucoup plus grave, puisqu'il y a des chances nombreuses de terminaison par la démence paralytique, ce qui n'a point lieu pour la manie simple.
Je ne parle point ici des signes légers de paralysie qui accompagnent souvent la manie ambitieuse et qui, quand ils existent, ce qui a lieu le plus souvent, viennent encore mettre une ligne de démarcation plus tranchée entre les deux affections.
La manie ambitieuse me parait donc différer de la manie simple et de la démence paralytique; à mon avis, elle de-
ET Dli: LA MANIE AVEC DÉLIRE AMBITIEUX 329
vrait désormais former une maladie h pari, sous la déiiominalion de manie congestive.
Les rapports de cette manie congestive avec la démence paralytique seraient les mêmes que ceux depuis longtemps établis entre la manie et la démence.
Il y aurait donc deux espèces de folie :
Les folios simples (manie, mélancolie, monomanie);
Los folies cong-estivcs (manie, mélancolie, monomanie).
Et deux espèces de démence:
La démence simple ;
La démence paralytique.
Avec cette manière d'envisager les faits, on verrait, k mon avis, disparaître de très fâcheuses confusions ; par exemple, celle de la manie simple et de la manie ambitieuse, réunies encore, comme on peut le voir dans les observations de M. Parcliappe, et qui, cependant, forment des affections différentes, par leur nature et leur terminaison.
On cesserait, en outre, de désigner par la dénomination générale de folie paralytique des cas offrant les caractères les plus opposés et dont les uns sont toujours incurables, tandis que les autres guérissent quelquefois.
N'est-il pas étrange de voir appliquer la dénomination do paralysie générale à des manies aiguës qui n'offrent encore aucun phénomène de paralysie ou n'en offrent que de si légers qu'ils ne constituent dans l'ensemble que des phénomènes tout à fait accessoires?
N'oublic-t-on pas qu'un peu d'hésitation de la parole, résultat d'un état congestif souvent passager, ne doit pas être confondu avec la paralysie permanente et incurable résultant de la désorganisation du cerveau.
On a pu voir par les observations réunies dans ce travail, que cette paralysie congestive peut êire portée très loin et durer assez longtemps, et cependant disparaître
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sans laisser de traces , ce qui prouve qu^elle no lient pas à une lésion grave du cerveau. En voici un dernier exemple emprunté à M. Calmcil. Le malade était aussi arrivé à un élat que le médecin regardait comme désespéré.
Observation XYI
Démence pai'alytiqiie grave.
u M. M..., libraire, âgé de cinquante-six ans, d'une bonne constitution, d'un tempérament sanguin, ayant les capillaires de la face très injectés et l'intelligence peu développée, a une sœur aliénée. Sa nièce s'est tuée à la suite d'une légère contrariété.
En 1821, ayant été sur le point de perdre une partie de sa fortune, il a éprouvé un accès de manie, dont la durée a été de dix mois. Il parlait beaucoup, dormait peu, menaçait les personnes qui ^entouraient et offrait un extrême désordre dans ses actes. L'aliénation disparut d'elle-même, sans qu'on provoquât l'isolement.
M. M..., aussitôt après sa convalescence, s'adonne à la boisson. Souvent vers le soir il est excité, se plaint de maux de tête et digère difficilement. En 1823, il marche plus vile qu'à l'ordinaire, la vue se trouble, il se sent étourdi et sur le point de tomber. Après quelques minutes de repos, il rentre chez lui dans un véritable état de démence ; le lendemain, il est conduit à Cliarenlon.
La prononciation est obscure; on a de la peine à comprendre les réponses du malade, dont la démarche est excessivement lente. Souvent il chancelle, et un léger effort le renverserait. Les bras sont libres; la sensibilité est conservée, la santé générale est bonne. L'intelligence paraît affaiblie; physionomie stupide, compréhension obtuse, idées rares; le sujet cherche longtemps ce qu'il veut dire ;
ET DE LA MANIE AVEC DÉLIRE AMBITIEUX 33 l
il est calme, ne parle presque jamais, maiigc lorsqu'on lui présente des aliments, semble n^avoir aucune espèce do sensation, urine quelquefois dans son lit. Son état semble désespéré. (Bains, tisane d'orge, sangsues à la base de la mâchoire.)
Au bout de quatre mois de traitement, les signes do paralysie générale disparaissent en partie, et l'état devient beaucoup plus satisfaisant. L'individu se promène, marche avec une certaine assurance, parle sans bégayer, rend compte do ce qu'il éprouve et s'occupe de sa famille.
Au bout de dix mois, il est rendu à la société ; il n'existe aucune trace sensible de paralysie générale, et l'intelligence, quoique peu étendue, est pour ainsi dire à l'état naturel, »
Qu'est devenu le malade? A-t-il survécu? Ce qu'il restait de sa maladie s'est-il peu à peu dissipé? Ce sont les questions qu'on aurait dû s'adresser pour beaucoup d'aliénés sortis des asiles, et dont on n'a plus eu de nouvelles. Avant d'adopter d'une manière si absolue l'état d'incurabilité, n'eùt-il pas fallu se livrer à des recherches plus sévères? Une enquête à cet égardme parait donc devenue nécessaire; n'cùt-ellc pour résultat que d'établir le nombre plus grand des cas exceptionnels de guérison constatés jusqu'à ce jour, qu'elle ne serait point inutile. Dès ce moment, n'est-il pas permis de dire que si quelques malades ont guéri après avoir offert des symptômes graves de paralysie, il est rationnel d'espérer que ceux chez lesquels ces signes ont été très légers et à peine appréciables doivent guérir dans une proportion plus forte ? Je reconnais, d'ailleurs, ici que les raisonnements sont de peu de valeur, et qu'il ne faut tenir compte que des faits.
P. S. — Au moment où je termine ce travail, M. le docteur Archambault m'apprend que, quand il est arrivé à
Cliarenlon, il a trouvé douze ou quinze malades qui étaient dans l'établissement depuis plus de dix ans, et qui avaient été désignés, à leur entrée, comme atteints de paralysie générale. Cependant, ils n'offraient plus que des signes légers de cette maladie.
Dans ma dernière communication à la Société médicopsychologique, j'ai cité des faits semblables. J'ai dit comment après avoir annoncé à des familles l'invasion prochaine d'une paralysie générale et limité la vie à quelques années, j'avais vu ces fâcheuses prévisions ne pas se réaliser, ce qui m'avait peu à peu rendu plus circonspect au point de vue du pronostic.
Ces faits sont importants à constater, surtout quand les malades ont eu du délire ambitieux. Le diagnostic ne pouvant, dans ce dernier cas, être mis en doute, il s'ensuivrait que les faits observés par M. Archambault constitueraient autant d'exceptions à l'opinion généralement admise sur la marche fatalement progressive de la maladie. Ces faits prouvent tout simplement, à mon avis, que la manie et la mélancolie congestive ne finissent pas toujours par la démence paralytique, ou bien que celle-ci peut n'arriver, comme la démence simple à la suite de la manie, qu'après un assez grand nombre d'années.
Quoi qu'il en soit, il est évident que bien des recherches restent encore à faire sur ce sujet si complexe. Je suis, quant à moi, convaincu que nous sommes loin d'avoir le dernier mot sur cette maladie, dont la fréquence semble augmenter chaque année.