THÉORIE DES PSEUDO-FOLIES PARALYTIQUES
Il y a dans la science un certain nombre d'observations dans lesquelles tous les symptômes des premières périodes de la paralysie générale se sont montrés réunis, dans lesquelles ces symptômes ont persisté longtemps, six mois, une année ou même plus; l'état des malades a pu quelquefois paraître des plus g-raves, et cependant ces malades ont guéri.
Les éléments du diagnostic étaient si complets qu'aucune bésitation sur la nature de la maladie ne semblait possible.
Comment donc se fait-il que la plupart des auteurs continuent à regarder la paralysie générale comme incurable, et même, que plusieurs d'entre eux nient la possibilité de la guérison?
Si on cberche à expliquer ce fait, on constate que tout le monde est d'accord sur l'exactitude et l'autbenticité des
observations, mais qu'il n'en esL plus ainsi quant au modo
d'interprétation (i).
On ne nie pas que les malades aient guéri, mais ou se .1 refuse à admettre qu'ils fussent atteints de péri-encéphalito I chronique.
C'est l'opinion que j'avais émise, il y a longtemps déjà,
> en séparant les manies congestives de la paralysie géné- ; raie. Je suis revenu sur cette question dans un long travail publié en 1883 dans les Annales. J'ai en elîet essayé
> de démontrer « que les prétendues guérisons de paralysie : générale ne sont, en réalité, que des guérisons d'accès d'une . espèce spéciale de folie, indépendants de la péri-encéphalite chronique ».
Bien qu'en se plaçant à un point de vue différent de ce- - lui que j'avais adopté, MM. Christian et Ritti ont récem- 1 ment et très nettement affirmé le même fait dans le grand . Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Nous avons, disent-ils, la conviction absolue que, I chaque fois qu'on a signalé la g-uérison d'un cas de para- I lysic générale, on a commis une erreur de diagnostic : il I n'existait pas de péri-encéphalite. Et de même, chaque I fois que nous avons affaire à une paralysie générale véri- I table avec péri-encéphalite, nous sommes persuadé que i la guérison est impossible et que la mort est la terminai-
(I) a Les auteurs, dit M. Bail, sont tellemeut unanimes pour consiilércr
■ la niiiladic coininc absolument incurable qu'on n'ose à peine élever la
■ voix pour jeter une note discordante dans ce concert. » [Leçons sur les mnludks menlalcs, p. 787.)
D'après M. Foville, « le pronostic de la paralysie est toujours extrêmement fçrave, on peut môme dire qu'il suffît que l'existence de la maladie
■ soit nettement reconnue pour que la terminaison fatale doive cire considérée comme certaine et ne soit plus qu'iuie question de temps. [Nou-
■ veau Dictionnaire de mddecine pratique, t. XXVI, p. 123.)
Pour .M. Dagonct, la paralysie générale, « une l'ois confirmée, doit être considérée comme incurable. Les cas de guérison rapportés par les auteurs 1 ue sont probablement qu'apparents. « [Trait(' des maladies mentales, p. 341 .)
M. Liiys pense que, dans la paralysie générale, « la terminaison i'atale n'est qu'une all'aire de temps. » [Traité des maladies mentales, p. 610.)
348 DK LA GUÉRISON
son forcée do la maladie; » cl, plus loin, ils ajoulcnl : « Nous le répéLous, la paralysie générale est une affection incurable dont la terminaison unique est la mort (1). »
Avant toute discussion, je crois devoir citer une observation empruntée à l'ouvrage que M. le D''Tuczek a publié sur la paralysie générale en 1884 (2).
Elle a pour titre : Guén'son d'iin ■paralytique.
Elle forme à elle seule un long chapitre de l'ouvrage. La maladie y est décrite dans tout son cours avec les détails les plus précis, et c'est, sans contredit, le fait de g-uérison de paralysie générale le plus complet que possède la science. Elle a d'ailleurs cela de particulièrement intéressant que le malade, guéri depuis cinq ans de sa paralysie générale, a été atteint d'ataxie locomotrice.
Voici le résumé de l'observation :
PARALYSIE GÉNÉRALE GUÉRIC AU BOUT DE QUlîJZE MOTS
SoMMAinE. — Trente-neuf ans, ni excès alcooliques, ni syphilis, ni hérédité. Délire des grandeurs ahsurde et incohérent ; embarras de parole; signes de démence; congesli(jus cérébrales intercurrentes ; période mélancolique avec refus d'aliments; emploi de la soude œsophagienne; eschares au sacrum; rétention d'urine; état grave; amélioration après le dixième mois, guérisou complète après quinze mois. — Deux ans. après, auaphroUisie ; faiblesse delà vue à droite; douleurs fulgurantes; ataxie locomotrice confirmée.
C..., âgé de trente-six ans, facteur à la poste, entré dans l'asile de Marburg le 29 août 1877, en est sorti le 16 septembre 1878. Ce malade n'avait jamais fait d'excès alcooliques et n'avait jamais eu la syphilis; on ne connaissait pas d'aliénés dans sa famille. Six semaines avant l'entrée
(l) BicLionnaire encyclopédique , %' série, t. XX, p. "62. (2; Beilrage zur palhologische Analoinie imd zur Pathologie der Dementia paralylica, 1884.
à l'asile, il avait éprouve de l'amnésie, et l'adminislralion avait été obligée de le congédier à cause des oublis fréquents qu'il commettait dans son service.
Comme prodromes, indifférence pour sa famille, propos obscènes à sa belle-sœur en présence de plusieurs personnes. D'économe qu'il était, il est devenu prodigue; il rentre un jour ayant acheté un plein sac de bibelots inutiles, et ne peut dire d'où ils proviennent. Bientôt après, excitation et perte de sommeil; il écrit beaucoup, chante, etc. A son entrée à l'asile, agitation très vive, idées de grandeur. A l'excitation succède un état d'apathie et de mutisme; cet état cesse bientôt et on voit reparaître le délire des grandeurs qui prend une grande extension. Le malade dit qu'il va toucher 300,000 francs, il prétend que sa femme est accouchée de cent trente-sept garçons; c'est • lui-même qui les a mis au monde et qui les a rangés à côté les uns des autres sur le lit.
Il survient à la main droite un abcès, dont l'ouverture donne issue à une grande quantité de pus. Persistance des idées de grandeur; l'empereur a fait don à C... de dix millions, il a envoyé à son père une voiture pleine d'argent.
Le 17 novembre, le médecin adresse à l'autorité un certificat constatant « le délire des grandeurs, l'embarras de la prononciation et d'autres symptômes qui font considérer ce malade comme atteint de démence paralytique ».
Le 15 décembre, excitation plus vive, embarras de la parole plus prononcé. C... possède quatre mille chevaux. Le médecin a incisé le ventre de sa femme et y a introduit 400 livres de viande désossée.
Le W décembre, attaque de congestion, avec perte de connaissance pendant dix minutes et suivie d'un grand embarras de la parole. Au commencement de janvier, vomissements répétés, très grande gêne de la déglutition;
OU est obligé de passer la sonde œsophagienne pour nourrir le malade.
Le 14 janvier 1878, il refuse d'ouvrir la bouche, la conLracle très fortement et fait signe qu'il y a quelque Ciiose dedans; il dépérit beaucoup. Le délire des grandeurs . persiste au plus haut degré. Le malade répèle qu'il est « pape, empereur d'Allemagne, roi de Danemark ».
Au commencement d'avril 1878, attaque congcslive g'rave, avec faiblesse très prononcée du bras droit. Inéga- • lité des pupilles, affaiblissement considérable. C... ne peut plus se lever sans aide; il mange très peu; on est obligé de le passer dans une infirmerie. Rétention d'urine qui nécessite l'emploi de la sonde.
/5 avril. Depuis l'attaque congestive, état semi-comateux. C... a cessé de parler; si on l'appelle, il tourne la tête et répond par oui ou non ; la paralysie incomplète du bras droit diminue.
16 avril. Eschare assez étendue au siège.
Peu à peu, l'état g-rave, qui avait succédé à la congestion, s'est dissipé; le malade se lève, se promène; il a un très grand appétit; retour des idées de grandeur.
A la fm de mai, l'eschare est guérie; le malade a eu plusieurs attaques cong-estives après lesquelles il restait affaibli pendant quelques jours ; signes de démence.
A partir du mois de juin, C... va beaucoup mieux, il reprend ses forces et travaille au jardin. Il commence h avoir conscience de son état. Mais, chose curieuse, tout en répudiant comme folles ses anciennes idées de grandeur, il continue à soutenir qu'il a été baron pendant deux ans.
Le 7 septembre 1878, sur les instances de sa famille, on lui accorde sa sortie, bien qu'il conserve encore la i conviction d'avoir été baron pendant deux ans.
du: la l'ARALYSIE GÉNÉRALE 3ol
Le ccrlificat tic soilio coiislalo que le malade est simplement eu rémission, qiCiine nouvelle attaque aura certainement lieu, et que déjà, d'ailleurs, rintelligence est très affaiblie .
Deux aus après, cet homme se présenta de nouveau à I l'asile pour être examiné et obtenir un certificat de guéri- • son qui lui permettrait d'être réintégré dans l'administra- I lion des postes.
Après un examen fait avec soin, ce certificat fut en cfîct ( délivré, et, sans le reproduire textuellement, je me borne , à dire qu^'il constate que l'état intellectuel et moral semble absolument normal, qu'il ne reste aucun symptôme de la i maladie.
Le l""" janvier i882, après beaucoup d'instances, C... I fut réinlég-ré dans l'administration des postes, où il s'a- I quitta très bien de son service.
Cependant, dès le mois d'avril 1882, il se produit un ; affaiblissement de la vue du côté droit. Cet homme, en I effet, écrit au directeur de l'asile que sa santé est très I bonne, et il ajoute : il n'y a que mon œil droit qui ne v/f ^pas bien. Du reste, il s'acquittait si exactement de ses I fonctions, qu'admis d'abord comme simple surnuméraire,
on lui avait rendu son ancienne place avec augmentation
de traitement.
En octobre 1883, il dut quitter son service par suite d'une tuméfaction du pied g'aucho qui le mettait dans l'impossibilité de marcher.
Le 18 décembre 1883, apparition de douleurs fulgurantes.
Au commencement de mars 188^1, on constate que le malade chancelle quand il est debout; il indique mal les endroits piqués avec une épingle, le phénomène réflexe de la rotule manque complètement, etc.
Les symplômcs de l'alaxie locomolricc s'aggravèrent rapidement.
ie /2 mai ^884, le médecin de l'asile constate que là démarche est complètement ataxique. Elle se produit par saccades, et le malade ne peut marcher sans l'aide d'une canne.
L'intelligence est intacte, aucune trace d'embarras de la parole. C... prononce les mots les plus compliqués sans la moindre difficulté.
Le malade dont je viens de résumer l'observation offrait assurément un type de paralysie générale. Tous les symptômes classiques des premières périodes se trouvaient réunis et ils ont persislé plus d'une année (1).
Si on admet que la paralysie générale est incurable, on est obligé de rechercher comment un pareil fait peut être expliqué; et c'est ce que je vais essayer de faire .
Depuis quelques années, on a démontré que certains aliénés peuvent présenter tous les symptômes classiques des premières périodes de la paralysie générale sans être atteints de péri-encéphalite chronique. On a donc admis,
(1) J'ai dit que cette observation était la plus complète de celles qui avaient été publiées, mais Je dois rappeler qu'on pourrait aujourd'hui citer uu assez yrand nombre de faits semblables, dans lesquels le diagnostic de la paralysie générale ne pouvait non plus être mis eu doute. Je crois devoir, à cet égard, renvoyer aux observations que j'ai réunies dans un mémoire publié dans les Annales en 1838. Je crois, d ailleurs, devoir faire remarquer qu'il est assez dillicile d'être fixé sur le nombre réel des gucrisous. M. Doutrcbente, dans son travail sur les rémissions, a divisé les faits eu deux catégories. La première comprend les rémissions complètes, et la seconde les rémissions incomplètes. Il résulte des tableaux qu'il a présentés que les malades do la première catégorie n'avaient plus aucun symptôme physique ni somatiqne ; ces malades, quand ils sortent des asiles dans ces conditions, meurent-ils tous plus tard de paralysie générale, et combien y eu a-t-il sur l'avenir desquels on n'a eu aucun renseignement?
DE LA PARALYSIE GÉNÉHALI'; 3o3
dans l'ensemble clos faits désignés sous la dénomination (le paralysie g-énérale, deux maladies différentes.
L'une, la paralysie générale vraie, a continué à être attribuée à une péri-encéplialite chronique.
L'autre, la pseudo-paralysie générale, a été expliquée par de simples troubles circulatoires ( J).
On comprend que cette théorie pouvait fournir, pour la , question de la curabilité de la paralysie générale, une • solution que les auteurs n'avaient pas prévue.
L'idée d'expliquer les prétendues guérisons de la périencéphalite chronique par des erreurs de diagnostic se ! présentait d'elle-même, et il n'y a point à s'étonner qu'elle ait été émise.
Cependant, cette théorie, si simple en apparence, me parait soulever d'assez g-raves objections.
La première se rapporte au diagnostic.
Si on admet, en effet, qu'il y a eu pour le malade observé par M. Tuczek une erreur de diagnostic, il est évident que cette erreur était inévitable et que c'est la guérison seule qui a permis de la reconnaître.
Il faudrait donc, dans tous les cas semblables, attendre l'issue de la maladie, soit que le malade ait guéri, soit que les lésions de la péri-encéphalite n'aient pu être constatées après la mort.
Mais si, déclarant la guérison de la paralysie générale impossible, on admet des pseudo-folies paralytiques qui peuvent la simuler d'une manière si complète, que devient le diagnostic dans les cas assez nombreux où la maladie débute par le délire maniaque, sans que ce délire ait été précédé de symptômes de démence et de paralysie?
JnL^i°'''''\v.°""'°,'^- '° professeur Founiier sur la pseudo-paralysie attllt -"yP^''! '^1"°' M. le professeur Bail sur les pseudo-paralysieS ffénéiales alcoolicpics. et surtout les travaux de M. Rôgis. .
HAILLAIIOEIl, Il
354 DE LA GUÉHISON
Tant que ces symptômes pathognomoniques n'auront pu être constatés d'une manière certaine, ne devra-t-on pas, en effet, réserver le diagnostic? S'il en est ainsi, on est forcé de reconnaître que le doute, dans beaucoup de cas, pourrait se prolonger longtemps.
On dit souvent que, pendant la durée de l'accès maniaque, la démence peut être masquée par le délire, et ce n'est quelquefois qu'après la guérison de cet accès de manie qu'on constate l'affaiblissement intellectuel. Cet affaiblissement, dans quelques cas, est même si léger qu'on a pu faire remarquer avec raison qu'il faudrait avoir connu le malade avant son accès pour être fixé sur ce point d'une manière certaine. Avec la théorie des pseudo-paralysies générales on ne pourrait donc affirmer le diagnostic qu'après la constatation de la démence et de la paralysie.
Il y a, d'ailleurs, un autre ordre de faits pour lesquels, si on ne commet pas d'erreur de diagnostic, on est obligé de rester dans le doute jusqu'à la terminaison de la maladie.
Je veux parler des malades chez lesquels on observe le délire des grandeurs sans aucun trouble de la parole. On se borne alors à exprimer des craiyites sur l'existence d'une paralysie générale au début, mais on ne croit pas pouvoir l'affirmer.
Il arrive que ces malades guérissent, et alors ne devrait-on pas se demander si on a assisté au début d'une paralysie générale vraie ou d'une pseudo-paralysie générale?
On peut soutenir, je crois, les deux opinions.
Certains auteurs, qui regardent la paralysie générale comme incurable quand elle est complètement développée, admettent qu'elle peut s'arrêter à son début, rétrograder et guérir. Mais comment savoir si cette maladie qui s'arrête et guérit était le début d'une péri-cncé-
DE LA l'AUALYSIli; GÉNÉRALE 355
phalito chronique ou le début d'une pseudo-paralysie g-énéralo?
On pourrait citer beaucoup de faits de ce genre. Je n'en rappellerai qu'un, emprunté à M. Christian.
Un malade de cinquante-deux ans entre à Gharenlon dans un état d'excitation maniaque avec délire des grandeurs. Les pupilles étaient inégales, mais il n'y avait aucune hésitation de la parole. Quinze jours après l'entrée, il survient des eschares au sacrum.
M. Christian exprime la crainte que ce malade ne soit atteint de paralysie générale.
Quatre mois se passent; l'état mental s'améliore, le délire disparaît; mais le malade a quelque chose d'enfantin qui fait craindre une déchéance intellectuelle irrémédiable. Il est alors transféré à l'asile Sainte-Anne , où M. Bail le considère comme atteint de paralysie générale.
Cet homme était guéri depuis trois ans et gérait parfaitement ses affaires, quand M. Christian a publié l'observation.
Dans tous les cas de ce genre, et M. Christian ajoute qu'ils ne sont vraiment pas rares, le diagnostic n'est-il pas suspendu pendant la plus grande partie de l'accès? Comment savoir, avant la terminaison de la maladie, si les craintes qu'elle inspire vont ou non se réaliser?
Il y a même des cas, très rares il est vrai, où l'incertitude peut se prolonger pendant une ou plusieurs années. J'ai réuni un certain nombre de ces faits dans un mémoire publié dans les Annales en 1866. On pourra voir que, dans ces cas, le délire des grandeurs n'a été suivi de démence paralytique qu'après deux, trois et même cinq ans.
Pendant cette période si longue n'a-t-oii pas dû se de-
mander, sans pouvoir l'affirmer, si les malades élaîent ou non paralytiques (1)?
M. Christian a publié récemment, dans les Annales médico-psychologiques, une très intéressante observation de ce genre. Le malade avait, à son entrée à Charenton, un délire alcoolique qui se dissipa aubout de quelques jours ; mais il conserva un délire des grandeurs bien caractérisé. Il prétend qu'il va devenir empereur; qu'il a des trésors, cinq cents chevaux à vendre à Paris, etc.. En même temps, ilseplaint de poisons asphyxiants dans l'air qu'on lui fait respirer ; il accuse un de ses voisins de lui lancer ces poisons à l'aide du télégraphe ; il offre, en outre, des signes de démence. En énumérant ses trésors, en effet, il sourit niaisement et parle sans conviction. Ce délire persista pendant quinze mois. Un matin, le malade annonça qu'il n'avait plus de mains, que ses yeux étaient devenus tout petits; que sa tête allait elle-même se rapetisser ; il serait réduit à rien du tout, etc., etc. Les signes de démence devenaient plus tranchés. Après avoir eu un accès d'agitation maniaque, ce malade succomba tout à coup par suite d'une hémorrhagie méningée.
M. Christian, dans les réflexions dont il fait suivre celte observation, avoue que bien souvent, « pendant que le malade était dans son service, il s'était demandé s'il n'était pas atteint de paralysie générale. »
Et, après avoir discuté cette question du diagnostic, il ajoute : « L'autopsie est venue, d'ailleurs, confirmer mes doutes ; le malade n'était pas un paralytique. »
Yoici donc un cas dans lequel on a observé successivement un délire des grandeurs, des conceptions hypochondriaques d'une nature spéciale et très caractéristique et, en
(■1) Voir le mûmoire ayant pour titre : Du délire des grandeurs dans ses rajjports avec la paralysie générale.
oiilre, des signos de démence. TouL cela, en effel, no suCfisait-il pas pour légitimer les doutes que l'autopsie seule a dissipés (i) ?
Il y a un fait dont on s'est, ce me semble, trop peu préoccupé et qui me paraît fournir une seconde objection contre la théorie des pseudo-folies paralytiques.
Lorsqu'un malade entre dans un asile atteint de manie avec délire des grandeurs, alors même qu'il n'a aucun trouble de la parole, on craint qu'il ne devienne ou qu'il ne soit déjà paralytique, et les craintes qu'on exprime se réalisent le plus souvent. Si ce maniaque g-uérit, on dit, selon l'expression de M. Voisin, qu'il a côtoyé la paralysie générale. A plus forte raison doit-il en être ainsi lorsque les symptômes psychiques et somatiques sont réunis, comme cela a lieu chez les pseudo-paralytiques. Ces malades doivent être considérés comme ayant été, pendant toute la durée de leur accès, dans l'imminence de la démence paralytique.
(l) J'ai la avec attention tout ce qu'on a dit du diagnostic différentiel entre la paralysie générale vraie et la pseudo-paralysie générale, et je suis resté convaincu que les caractères indiqués sont insuffisants au moins pour le plus grand nombre des cas.
Il ne s'agit pas, en effet, de ne voir ici que les types les plus communs de la péri-encéphalite chronique; il faut avant tout tenir compte des anomalies qu'offre la maladie dans révolution de ses symptômes. Je ne saurais, à cet égard, mieux faire que de reproduire ici le passage suivant écrit a propos du diagnostic différentiel de la paralysie générale et de la syphilis cérébrale . '■
<• Plus on a occasion d'étudier la paralysie générale, dit M. Foville, plus on constate qu'elle est compatible avec une excessive variabilité dans l'or- Ored apparition des symptômes dans leurs combinaisons, dans leurs suspensions temporaires et encore pins dans le degré d'intensité et la multiplicité des nuances de chacun d'eux. Dés lors, comment trouver dans ces circonstances des caractères dislinctifs susceptibles d'une application tant soit peu rigoureuse? (Atmalrs- mcdir.o-p.'i;/rhologi(/ue.i, 1879, t. l", p. ;)79 ^
;{gB DK LA fiUl'îRISON
Non seulement il en est ainsi, mais le danger ne cesse même pas après la guérison.
Le docteur Nasse ayant fait une enquête pour savoir ce qu'étaient devenus six paralytiques sortis guéris de son asile, a trouvé que, pour deux d'entre eux, il y avait eu récidive dans la première année qui avait suivi la guérison.
Si on admet l'incurabilité absolue de la paralysie générale, ces six malades doivent être regardés comme des pseudo-paralytiques.
Or, comme on le voit, deux de ces pseudo-paralytiques sont morts de paralysie générale.
Il est donc certain que les pseudo-paralysies générales ont la plus grande tendance à se terminer par la démence paralytique.
La manie paralytique vraie et la pseudo-manie paralytique ont donc non seulement les mêmes symptômes, mais très souvent la même terminaison.
Je crois, en outre, devoir faire remarquer que les pseudo-folies paralytiques qu'on sépare de la paralysie générale ne peuvent être réunies aux folies simples. Non seulement elles en diffèrent par leurs symptômes, mais beaucoup plus encore par la gravité de leur pronostic. Il faut donc leur assigner une place à part dans le cadre nosologique. Or, n'est-il pas bien difficile d'admettre ainsi à côté l'une de l'autre, et comme distinctes, deux maladies ayant les mêmes symptômes et très souvent la même terminaison, en se fondant sur ce seul fait, que l'une peut guérir et que l'autre serait toujours incurable?
De ce qui précède', on peut, je crois, conclure que l'explication des guérisons de la paralysie générale par la tbéorie des pseudo-folies imralijtiqiies, des folies avec syndrome paralytique, a pour conséquence de rendre inévi-
tables, dans un certain nombre do cas, dos erreurs do diagnostic, qui ne peuvent être reconnues qu'après la terminaison de la maladie, et de forcer, dans d'autres cas plus nombreux, de rester longtemps dans le doute sur sa nature.
Comme je l'ai dit au commencement, j'ai proposé, pour expliquer les prétendues guérisons de la paralysie générale, une autre théorie qui a été exposée en détail dans les Annales en 1883 ; je me bornerai à rappeler brièvement ici les faits sur lesquels elle repose.
La paralysie générale a deux formes principales.
Dans la première, on observe, dès [le début, les symptômes essentiels et pathognomoniques de la maladie : la démence et la paralysie. C'est la démence paralytique primitive.
Cette forme démente, qu'elle se complique ou non plus tard de délire, est toujours incurable.
L'autre forme débute par le délire maniaque ou mélancolique, sans que ce délire ait été précédé ni de démence ni de paralysie ; elle est associée ou non à des symptômes d'ataxie musculaire ; c'est la forme vésanique, et c'est à cette forme seule que se rapportent les cas de guérison publiés par les auteurs.
D'après la théorie que j'ai proposée, ces deux formes devraient être considérées comme deux maladies distinctes.
On sait que les auteurs emploient indifféremment les dénominations de paralysie générale, de démence et de folie paralytique ; or, ces deux dernières dénominations me paraîtraient devoir être conservées : l'une, pour désigner la paralysie générale, l'autre ne devant plus s'ap-
pliquer qu'aux formes vésaniques primitives de la maladie.
C'est à cette folie paralytique que devraient être attribuées les prétendues guérisons de la paralysie g-énérale.
Je n'ai pas à rappeler ici les faits sur lesquels cette théorie s'appuie. Je ferai seulement remarquer que si elle soulève des objections, ces objections diffèrent de colles qui ont été indiquées plus haut contre la théorie des pseudo-folies paralytiques.
Si l'on prend pour exemple la forme la plus commune do la paralysie générale, la manie paralytique, il est évident qu'on n'aura plus à se préoccuper de disting-uer entre elles une manie paralytique vraie et une pseudo-manie paralytique. Il n'y aurait donc plus lieu d'admettre dans le cadre nosologique deux maladies ayant les mêmes symptômes et souvent la même terminaison et qui, cependant, seraient d'une nature différente.
L'objection relative aux erreurs de diagnostic n'existerait plus, car les symptômes de la démence paralytique et de la folie paralytique sont si différents qu'on ne saurait les confondre.
Il en serait de même des faits pour lesquels on est obligé de rester plus ou moins longtemps dans le doute en déclarant que l'on a'aint V exislence de la paralysie générale sans, pouvoir l'affirmer. Dans tous ces cas, on ne pourrait plus voir que des folies paralytiques à leur début, et, quand la guérison aurait lieu, on n'aurait point à se demander s'il s'agissait d'une paralysie générale vraie ou d'une pseudoparalysie générale.
En résumé, la plupart des auteurs regardent la paralysie générale comme incurable. Quelques-uns même nient d'une manière absolue la possibilité de la guérison. Celle opinion me semble entraîner comme conséquence, si on
voul expliquer robsorvaLion de M. Tuczek et LouLcs celles qui lui ressemblent, de faire admettre :
1" Qu'on a jusqu'ici confondu, sous la dénomination de paralysie g'énérale, deux maladies distinctes ;
2° Qu'il existe, en dehors de la paralysie générale, une espèce spéciale de folie caractérisée par le délire des grandeurs didus et incohérent, l'hésitation de la parole, l'inéo-alité des pupilles, etc., c'est-à-dire par tous les symptômes classiques assignés jusqu'ici aux premières périodes de la forme vésanique de la paralysie générale;
3" Que cette espèce de folie, séparée de la paralysie générale, ne peut, d'autre part, être réunie aux folies simples, et que, par conséquent, on doit lui assigner une place à part dans le cadre nosologique.
Il ne semble pas, étant admise l'incurabilité de la paralysie générale, qu'il puisse y avoir sur ces trois points aucune dissidence. Il existe, au contraire, sur les rapports de la pseudo-folie paralytique et de la paralysie générale deux opinions très différentes.
D'après la première opinion, on continue à admettre une forme vésanique de la paralysie générale caractérisée par le délire des grandeurs, le délire hypochondriaque, 'hésitation de la parole, l'inégalité des pupilles, etc., c'est-à-dire ayant les mêmes symptômes que la folie spéciale qu'on a séparée de la paralysie générale et à laquelle on a donné, pour cette raison, la dénomination de pseudoparalytique.
Or, cette opinion soulève de graves objections.
1° Elle rend inévitables, comme dans l'observation de Tuczek, des erreurs do diagnostic qui ne peuvent être reconnues qu'après la terminaison de la maladie.
2" Dans d'autres cas, plus nombreux, elle force de suspendre le diagnostic et de rester dans le doute pendant
362 DE I.A GUÉRTSON
toute la durée de l'accès, ou au moins jusqu'à la constatation certaine des symptômes de démence et de paralysie.
3° On arrive, en outre, ainsi à faire classer dans le cadre nosologique, h côté l'une de l'autre et comme distinctes, deux maladies ayant non seulement les mêmes symptômes,, mais très souvent la même terminaison : conséquence qui paraît difficilement acceptable.
L'observation de M. Tuczek et tous les cas de guérison publiés jusqu'ici ne me paraissent donc pas pouvoir être expliqués par des erreurs de diagnostic, et il me semble que la théorie des pseudo-folies paralytiques, des folies avec syndrome paralytique, apporte dans cette question des éléments de confusion.
D'après la seconde opinion, celle que j'ai soutenue, il y aurait lieu aussi de séparer de la paralysie générale une espèce spéciale de folie, que j'ai proposé de désigner sous la dénomination de folie paralytique, en me fondant sur les cas nombreux dans lesquels elle précède ou complique la paralysie générale.
Sur ce point, à part la question de dénomination, les deux opinions sont d'accord; mais elles diffèrent essentiellement par ce fait que la folie paralytique comprendrait toutes les formes vésaniques de la paralysie générale, et que, par conséquent, il n'y aurait plus lieu d'admettre une pseudo-folie paralytique. Il ne resterait donc qu'une seule espèce de folie paralytique, toujours de même nature, et qui tantôt précéderait et tantôt compliquerait la démence paralytique, c'est-à-dire la paralysie générale réduite aux seuls symptômes que tout le monde s'accorde à regarder comme essentiels : la démence et la paralysie.
Ainsi disparaîtrait l'objection relative aux erreurs inévitables de diagnostic, étonne serait plus conduit à classer
nE L.\ PARALYSIE GÉNÉIULR 363
dans le cadre nosologique, et comme distinctes, deux maladies ayant les mêmes symptômes et très souvent la même terminaison.
f^ota. — Je dois rappeler l'opinion émise par un certain nombre d'auteurs qui n'ont voulu voir dans les guérisons temporaires de la paralysie générale que de simples rémissions.
Ces auteurs exigeraient, pour que la guérison put être considérée comme telle, qu'elle eût au moins duré plusieurs années. On supposerait que des lésions de la péri-encéphalite chronique plus ou moins limitées pourraient persister à l'état latent, et, quand la maladie reparaîtrait, au lieu d'une récidive on ne voudrait voir qu'une simple rechute. M. Calmeil a depuis longtemps tranché cette question.
Un malade atteint de paralysie générale était sorti de Charenton après un accès de six mois. Son intellig'ence était intacte et il avait pu reprendre toutes ses affaires. La guérison ne fut pas de long'ue durée et, à la suite d'une congestion cérébrale, ce malade fut ramené à l'asile dans un état de démence paralytique.
M. Calmeil considère que, dans ée cas, il y a eu réellement ^îferao;i d'une première attaque de péri-encéphalite et que le malade a eu ensuite une véritable récidive.
M. Tuczek, à propos de la question des rémissions, dit, en parlant du malade observé par lui, « que, s'il survenait une récidive, rien n'autoriserait à voir, dans ce cas, une continuité de la première attaque. » La seconde attaque devrait, à son avis, être considérée comme une seconde maladie.
Quelle que soit la durée de la guérison, la question, en effet, est de savoir si tous les symptômes psychiques et somatiquos ont ou non disparu.
Dans le premier mémoire que j'ai publié sur les rémis- \ sions, en 185S, j'ai cru pouvoir établir qu'elles étaient caractérisées par la cessation du délire et la persistance de ^ la démence, et, depuis lors, cette opinion me semble avoir -i été complètement confirmée par l'observation clinique. « On est généralement d'accord, dit M. Christian, sur la i signification des rémissions; elles sont caractérisées sur- -i tout par la dùpai'ïtion du délire; ce qui persiste, c'est !• l'affaiblissement intellectuel, la démence seule ou avec • quelques troubles de la molilité (1). »
Il paraît donc qu'il y a lieu de maintenir la distinction i entre les rémissions et les guérisous temporaires, quelleque soit d'ailleurs leur durée. I
En admettant la persistance d'une partie des lésions à i l'état latent quand tous les symptômes ont disparu, oni fait d'ailleurs une pure hypothèse; on sait combien le ma- • lade qui a une première congestion cérébrale est exposé ' à en avoir une seconde. Les liens étroits qui unissent! la congestion cérébrale à la paralysie générale expliquent! donc très bien la fréquence des récidives chez les malades • guéris.
(I) Annales médico-psychologiques, 1884, t. IX, p. 371.
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