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DANS

LES AFFECTIONS ORGANIQUES LOCALES DU CERVEAU ET LES MALADIES DE LA. MOELLE

M. Colin, professeur au Val-de- Grâce, a publié en 1870 une courte noie sur « la paralysie générale des aliénés , consécutive à des lésions locales du cerveau, spécialement à riiémorrhagie cérébrale (1) ».

L'auteur, dans l'espace de quelques mois à peine, avait vu ise succéder dans son service trois hémiplégiques chez lesquels s'étaient développés les symptômes de la paralysie générale au début. Chez l'un des malades, les conceptions délirantes étaient de nature hypochondriaque ; les deux autres avaient le délire ambitieux qu'on observe si souvent au début et dans le cours de la paralysie générale. La note ne contient qu'une seule observation, qui n'est point accompagnée d'autopsie (2).

(1) Gazette hebdomadaire, n" 33, p. S20.

(2) Ce malade fat conduit du Val-de-Grâce ù Chareuton, et l'observation a été coiitiQuée par M. Fovillc. Nous rappellerons plus loin ce fait qui offre un grand intérôt.

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M. Colin rappelle, à l'occasion de ces trois faits, le pas- \ sage suivant de l'ouvrage de Marcé :

« Une lésion antérieure du cerveau, comme l'apoplexie j « ou le ramollissement, peut devenir le point de départ « d'une paralysie générale; la lésion, d'abord circonscrite « aux centres nerveux, s'étend consécutivement à la couche « corticale, et, sur une hémiplégie incomplète de date au- « cienne, viennent s'implanter tous les symptômes de la folie « paralytique; dans ces cas, en même temps que la cicatrice « centrale, on trouve à l'autopsie le ramollissement de la i (( couche corticale avec adhérence aux méninges (1). »

Marcé aurait pu ajouter qu'outre l'apoplexie et le ramol- lissement, on voit encore la paralysie générale succéder à < des tumeurs au cerveau de diverses natures.

Ces paralysies générales secondaires sont moins rares ï encore chez les malades atteints de maladies de la moelle et en particulier d'ataxie locomotrice.

Il est bien vrai, comme l'a dit Marcé, que, dans tous ces cas on trouve à l'autopsie, outre les lésions locales quionti précédé la paralysie générale, les lésions ordinaires de^ cette maladie : opacité et épaississement des membranes,; adhérences à la couche corticale et ramolHssement de cette.i couche. Cependant, à coté de ces péri-encéphalites secon-i daires, il y a un ordre de faits qui me paraît mériter d'être étudié séparément.

Il arrive quelquefois, chez les malades atteints de lésions locales du cerveau ou demaladies de lamoelle, que ledélirer des grandeurs avec les caractères qu'il offre dans les para-.) lysies générales primitives peut durer plusieurs mois, unei année et même plus, sans qu'on trouve à l'autopsie les lésions de la péri-encéphalite chronique. Ce délire ambitieux^

(1) J'ai pubUé, dans les Archives cliniques (t. 1, p. 412), udc observation, de ce genre.

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précédé quelquefois de congestions cérébrales, accompagné de lésions des mouvements dues aux altérations locales du cerveau ou aux maladies de la moelle, fait croire tantôt simplement au début d'une paralysie générale, tantôt à l'existence d'une paralysie générale confirmée, et on est tout étonné de voir ce diagnostic démenti par l'autopsie.

Ces faits soulèvent des questions de physiologie pathologique intéressantes, et j'ai cru utile d'en réunir ici quel- (|ues-uns dont je me bornerai, d'ailleurs, ù reproduire les caractères principaux.

Observation 1

La femme H..., âgée de soixante ans, était depuis longtemps tourmentée par des céphalalgies assez fortes, lorsque, trois ans avant son entrée à la Salpêtrière, qui eut lieu le 9 juin 1860, elle perdit tout à coup connaissance ; elle conserva de cette attaque une paralysie du côté gauche de la face, paralysie qui cependant se dissipa peu à peu dans l'espace d'un mois.

Deux ans plus tard, deuxième attaque semblable, portant également sur le côté gauche; les accidents sont complètement dissipés après quinze jours. Depuis ces attaques et ilans leur intervalle, la parole est restée libre, mais on a remarqué que la malade avait un peu plus d'excitation et qu'elle était plus difficile à vivre.

Ily a trois mois, nouvelle attaque de paralysie beaucoup plus forte que les précédentes. La femme H... tombe dans la rue; on la rapporte chez elle sans connaissance et avec hémiplégie gauche. A la suite de cette attaque, éclate le délire ambitieux accompagné d'agitation. La malade est dominée par des idées de grandeur ; elle se croit riche et prétend appartenir à la famille impériale; en môme temps,

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on constate l'affaiblissement de l'intelligence. La parole est embari-assée ; mais, peu à peu, elle redevient libre et on voit aussi l'iiémiplégie se dissiper.

C'est alors que la malade est amenée à la Salpêtrière.

Yingt jours après son entrée, quatrième attaque portant encore sur le côté gauche. Quelques jours après, la parole était redevenue libre, mais l'hémiplégie ne s'était pas dissipée. Les idées de grandeur persistent. La malade prétend que toutes les marchandises de Paris lui appartiennent; elle a un très beau mobilier et attend un grand héritage de safamille. D'ailleurs, excitation, loquacité, incohérence.

Le 31 juillet 1860, cette femme devient subitement aveugle, elle ne répond plus aux questions qu'on lui fait, ou se borne à répéter ces questions. Au bout de vingtquatre heures, les accidents disparaissent et la vue se rétablit.

Le 6 septembre, perte de connaissance, mouvements convulsifs suivis d'un état comateux. Le 7, les attaques convulsives se reproduisent à plusieurs reprises. La malade meurt le troisième jour.

Autopsie. — La face interne de la dure-mère est tapissée d^une fausse membrane mince et tachée de sang. L'arachnoïde sur les deux hémisphères est mince et sans aucune trace d'opacité. La pie-mère sur l'hémisphère gauche olfre quelques grosses veines gorgées de sang ; elle s'enlève partout très facilement eiiln'y a aucune trace d'adhérences.

Sur l'hémisphère droit, il n'y a point de traces de congestion et les membranes s'enlèvent aussi partout très facilement, excepté en un point, sur lequel existe une adhérence très limitée, mais qui ne ressemble en rien à celles que l'on observe dans la paralysie générale : ce point a été autrefois le siège d'une petite hémorrhagie.

Dans l'hémisphère gauche, on trouve une hémorrhagie

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récente qui pénètre jusque dans le ventricule: le caillot pèse 35 grammes.

L'hémisphère droit contient trois anciennes cavités hémorrhagiques, toutes situées dans le lobe moyen en arrière de la scissure do Sylvius.

Les autres viscères ne sont pas examinés.

Observation II (4)

M. Georg-e, instituteur, âgé de quarante-six ans, d'un tempérament sanguin, a toujours été vif et disposé à la colère.

Depuis près de onze ans, il se plaignait, presque tous les mois, de douleurs qui, partant des articulations tibiotarsiennes, s'élevaient dans les jambes et s'arrêtaient aux cuisses.

A quarante-quatre ans, au moment de se mettre dans un bain, il se sentit dans l'impossibilité d'articuler un seul mot. Peu d'instants après, il tomba, dans la rue, frappé d'une attaque d'apoplexie.

Impossibilité de parler, hémiplégie droite . L'intelligence semble abolie. Au bout de trois mois, possibilité de prononcer, tant bien que mal, un certain nombre de mots; peu à peu, l'exercice intellectuel se rétablit et, après six mois, M. G... entreprend de donner de nouveau des leçons à ses écoliers. L'hémiplég-ie persiste toujours d'une manière très marquée.

Deux ans après cette première attaque, nouveau coup de sang. Le malade revient à lui presque immédiatement. Seule, la gêne de la prononciation a augmenté.

Quelques heures après, le malade est en proie à une vio-

(1) Calmeil, Traité des maladies inflammatoires du cerveau. Piiris. 1859 t. II, p. 614.

nAII.l.AHCF.R, Il a*

lente exaltation qui se manifeste par des cris, par des chants, par l'exubérance des idées qui sont, en général, déraisonnables et qui roulent principalement sur des sujets ambitieux. Il se trouve au comble de la joie et n'a plus, ditil, aucun désir à former.

Ce délire durait depuis six mois, lorsque le malade tomba frappé d'une troisième attaque d'apoplexie. La mort survint avant la fin de la journée.

Autopsie. — La dure-mère est saine, \ arachnoïde ne s' éloigne point de l'état normal; la pie-mère nest ni rouge, ni épaisse.

On note un aspect pointillé tenant à un excès d'injection dans les différentes couches de la substance grise corticale qui correspond à la région supérieure de chaque lobe antérieur du cerveau.

L'examen des deux hémisphères cérébraux fait découvrir trois espaces tapissés de membranes celluleuses : l'un est situé dans l'hémisphère gauche, entre la couche optique et le corps strié ; il est assez large pour loger une noix ; les deux autres sont en arrière, à droite et à gauche, dans l'épaisseur de chaque lobule cérébral postérieur. Ces espaces, primitivement caverneux, sont presque oblitérés.

La cloison transparente ramollie est complètement diffluente.

La pie-mère cérébelleuse, les deux substances du cervS'' let sont rouges, injectées.

11 n'est pas besoin de faire remarquer que M. Calmeil ne signale aucune trace d'adhérences. Comme on vient de le voir, d'ailleurs, les membranes étaient saines et la couche corticale nullement ramollie.

Observation III (j)

M. L..., officier, â§-é de trente-sept ans, eut, en décembre 1869, une première attaque de congestion et une seconde au milieu du mois janvier 1870. A Ja suite de cette seconde attaque, hémiplégie gauche. Le malade, placé au Val-de-Grâce, offre « les phénomènes caractéristiques de la démence paralytique »; idées de grandeur encore limitées, mais très caractérisées ; le malade veut orner le jardin de quelques monuments : chapelle, salle de bal, restaurant; il a un sentiment exagéré de sa force physique. Retiré de l'hôpital par sa famille, il commet des actes obscènes et le délire ambitieux s'accentue. Le malade se croit très riche, il veut faire bâtir une église, donner des sommes considérables pour cette œuvre et pour d'autres. Il entre à Charenton le 10 juillet 1870.

M. L... se montre très excité; il marche sans cesse, parle de ses vues grandioses ; il est très riche, une voiture l'attend constamment, cette voiture lui coûte 200 francs par jour. A certains moments, embarras de parole.

Les progrès de la démence furent très rapides et, dès le

15 ûo/i^, l'intelligence, dit M. Fo ville, fut tout à fait hébétée.

Le malade mourut le i^^ novembre 1870.

Le délire des grandeurs avec signes de démence avait duré sept ou huit mois; il avait été remplacé par une démence complète, et la maladie avait duré dix mois.

M.Foville s'attendait à trouver, outre une lésion locale es lésions ordinaires de la péri-encéphalite chronique. Or' le cerveau, examiné avec soin, ne présentait aucune des altérations de la folie paralytique.

(1) Foville, Annales mëd.-psych., 1879, p. 363.

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« Les méning-Gs sonl claires et minces ; il n'y a ni opacité, « ni épaississement; pas d'injection marquée, ni d'ccchy- « moses. Partout, elles s'enlèvent facilement, se séparant (( sans aucune résistance de la substance corticale à lace quelle elles ne tiennent par aucune adhérence, sauf sur « un point limité dont nous allons parler (1). La surface (( des circonvolutions est saine, plutôt pâle que rouge, « dhine consistance uniformément normale; aucune trace « d'ulcération superficielle ; en raclant avec un scalpel, on « ne détache pas de pellicule, aucun ramollissement grâce nuleux de la couche moyenne de la substance grise. »

Des faits semblables à ceux que je viens de rappeler s'observent dans les maladies de la moelle. Je citerai d'abord celui qui m'a paru le plus remarquable; il a été publié par M. Renault du Motey, dans les Archives cliniques (2).

Observation IV

M. X..., capitaine, âgé de quarante-neuf ans, avait eu, deux ou trois ans avant son entrée à l'asile de Marévillo, plusieurs attaques d'apoplexie suivies d'une hémiplégie, laquelle s'était peu à peu dissipée, ne laissant des traces qu'à la face. Plus tard, il fut atteint d'une paraplégie qui persista. C'est dans ces conditions qu'éclata chez lui un délire des grandeurs tout à fait exubérant, accompagné d'un léger embarras de parole. Le malade forme les projets les plus gigantesques, il a hérité de treize millions en doublons d'Espagne, il est le surveillant de l'empereur et appelé à rendre à l'État les plus grands services ; il se croit,

(1) Cette adhérence n'avait rien de commun avec celles que l'on rencontre dans la paralysie générale.

(2) Archives cliniques des maladies mentales, t. I, p. 385. ' ■

DU DÉLIRIO AMBITIEUX 373

d'ailleurs, Irès robuste et prétend n'avoir jamais été mieux portant.

Il succomba au bout de treize mois, après avoir passé parles divers degrés de la démence paralytique.

M. Renault du Motey s'attendait à trouver à l'autopsie les lésions propres à la péri-encéplialite chronique et peutêtre les traces d'une ancienne hémorrhagie cérébrale. A son g-rand étonnement, il dut reconnaître que rien de tout cela n'existait et il n'eut à constater que l'existence d'un ramollissement de la moelle épinière. L'arachnoïde était transparente, parfaitement saine ; la pie-mère était injectée. Les méninges n! avaient contracté ({adhérence dans aucun point des hémisphères cérébraux. La trame de la pie-mère, libre partout, se séparait avec la plus grande facilité des circonvolutions et des anfractuosités dont la surface restait lisse, polie, d'une couleur normale. Il en était de même du cervelet. Les substances grise et blanche du cerveau étaient légèrement injectées, mais leur cohésion était normale et elles ne pouvaient être séparées l'une de l'autre.

L'examen de la moelle fit découvrir un ramollissement qui occupait le tiers inférieur et une partie du tiers moyen.

Observation Y (1)

Homme de quarante-cinq ans, ayant fait des excès alcooliques. Symptômes d'ataxie remontant à quatre années. A la suite de deux accès de vertige, changement de caractère, irritabilité, violences, idées éro tiques. Le délire ambitieux éclate et grandit chaque jour. Le malade se trouve parfaitement heureux, il est plein de talents, fait les projets les plus grandioses pour le baptême de son enfant, il

(1) Observation publiée par Westphal.

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convoquera pour celle solennilé lous les banquiers et tous les princes. Il a, dil-il, tant d'idées que la circonférence de sa tête s'étend. Il est le plus g-rand homme d'Élat, le plus grand musicien, il a des voitures chargées d'or, il va épouser la princesse Victoria, etc.

Pendant son séjour à l'asile, accès épileptiforme ; pas d'hésitalion de la parole, mais parfois le malade s'arrête comme si la pensée lui manquait. Cet homme devient malpropre et maigrit malg-ré un appétit extraordinaire et des repas abondants. Très peu de sommeil, diarrhée, selles involontaires. On était souvent oblig-é de le tenir attaché sur un fauteuil avec la camisole de force ; signes très tranchés de démence.

Le malade, entré le 5 avril 18S8 à la clinique, fut passé, le 29 août, aux incurables, et il ne mourut qu'en novembre 1861. Quatre années s'étaient écoulées, par conséquent, depuis l'invasion du délire.

Les résultats de l'autopsie furent les suivants :

La pie-mère, un peu épaissie, est partout facile à détacher de la couche corticale, qui est pâle et de consistance normale. Ventricules latéraux très dilatés et pleins de sérosité. L'épendyme est modérément épaissie. Parties centrales du cerveau un peu moins consistantes que dans l'état normal.

A la moelle, lésions ordinaires de l'ataxie locomotrice.

Le D' Plaxton a publié deux observations sous le titre suivant :

Deux cas d'ataxie locomotrice avec symptômes psychiques simulant ceux de la paralysie générale. Je ne cite ici que la première, la seconde ne me paraissant pas suffisamment probante pour la démonstration du fait qui est l'objet de ce travail.

Observation VI

Un sculpteur, âgé tic quaranle-scpt ans, ataxiquc depuis neuf ans, n'ayant jamais fait d'excès, devient complètement inhabile dans son travail et se croit aussi capable qu'autrefois. En outre, tendances erotiques dont il n'avait jamais donné le moindre signe ; inconvenances envers les femmes : essaie de séduire sa nièce et s'étonne des remontrances qu'on lui fait, ne paraissant avoir nulle conscience de ses actes. Il était devenu négligent et malpropre dans sa tenue.

A son entrée à l'asile, le 3 novembre 1873, il n'avait pas de délire ambitieux, mais les idées de grandeur ne lardèrent pas à apparaître.

Le malade prétend avoir de grandes richesses et un pouvoir supérieur à celui du génie de la lampe d'Aladin.

Après un certain temps, il devint relativement raisonnable et reconnut l'absurdité de ses idées, mais bientôt l'état antérieur reparut.

Sous l'influence de ses troubles intellectuels, il essayait de fixer les produits fantastiques de son imagination: palais de marbre ornés de sculptures et de peintures, grands temples des arts, etc.

Il avait encore ses tendances érotiques. Durant son séjour h l'asile, on observa chez lui plusieurs alternatives d'exaltation et de retour à la raison.

Au commencement d'octobre 1877, l'ataxie n'avait pas beaucoup progressé, mais à cette époque les symptômes s'aggravèrent. En outre, le malade eut des conceptions délirantes de nature hypochondriaque : il prétendait que ses jambes étaient remplies de vents et d'ordures ; crainte d'empoisonnement, refus d'aliments. Agitation, terreurs continuelles, insomnie, douleurs extrêmement vives.

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Tout à coup, paralysie complèLe dos jambes et des bras, impossibilité d'articuler aucun mot. La mort eut lieu le 26 décembre 1877.

L'alaxie avait duré onze ans et le délire deux années. Le malade avait eu du délire ambitieux et, à la fm, du délire mélancolique et hypochondriaque. Le D'' Plaxton ne signale point d'embarras de parole, mais il cite avec raison cette observation comme un exemple des troubles psychiques simulant ceux de la paralysie générale.

Voici les résultats de l'autopsie :

Un peu d'atrophie des circonvolutions frontales et pariétales. La pie-mère qui les recouvre est légèrement épaissie, mais ne présente aucune trace d'adhérence avec la substance corticale sous-jacente. Le cerveau, dans son ensemble, est plus consistantqu'àl'ordinaire.M /a sz^ô^^ance corticale, ni la substance blanche n'offrent rien d'anormal à l'œil nu, mais partout les artérioles sont plus apparentes. L'examen microscopique fit découvrir les lésions ordinaires de l'ataxie locomotrice dans toute l'étendue de la moelle, mais d'une façon beaucoup plus prononcée dans la région lombaire.

Les six observations que je viens de citer pourraient être envisagées de deux manières différentes.

Il serait possible de les considérer comme des cas de paralysie générale encore à la première période. On rappellerait, à l'appui de cette opinion, que, dans d'autres cas semblables, l'autopsie a fait découvrir les lésions ordinaires de la péri-encéphalite chronique. Il semblerait donc que les mêmes lésions auraient pu se produire si les malades avaient vécu plus longtemps.

Quand la mort survient dans les premiers mois qui suivent l'invasion du délire des grandeurs, cette opinion est, en réalité, très soutenable; mais elle devient plus difficile à

DU DÉLIUE AMIUTIEUX 877

défendre si le délire ambilieux a persisté six. mois, un an ou plus. Cependant, même dans ces cas, on pourrait- rappeler les anomalies si fréquentes dans la marche de la paralysie générale et les faits dans lesquels le délire des grandeurs a duré plusieurs années avant l'apparition des symptômes de paralysie. Bayle, entre autres, a cité un fait de ce g-enre très remarquable.

Je dois dire cependant que les auteurs des observations qui précèdent n'ont point soulevé cette question.

Les malades ont succombé aux suites d'anciennes liémorrhagies cérébrales, à des encéphalites locales, à des tumeurs de nature syphilitique, à des maladies de la moelle; on n'a constaté, à l'autopsie, aucune trace de péri-encéphalite chronique et, malgré l'existence du délire des grandeurs, on s'est borné à admettre ce que démontrait l'aulopsie, sans faire une supposition qui pouvait paraître purement hypothétique.

M. Calmeil, dans les réflexions assez long-ues qui suivent son observation, ne fait aucune allusion à l'existence, dans ce cas, d'une péri-encéphalite chronique. Le malade, pour lui, a eu trois attaques (\! encéphalite locale : la première, dit-il, avait entraîné « une sorte d'impuissance momentanée « des facultés de l'intelligence; la seconde avait été suivie " d'une véritable aliénation mentale, avec prédominance (. d'idées ambitieuses; la troisième avait donné lieu à des « alternatives de somnolence et d'exaltation ».

Rappelons que cette aliénation mentale avec prédominance d'idées ambitieuses, dont parle M. Calmeil, avait duré six mois.

M. Renault du Motey a donné à l'observation que j'ai analysée plus haut le titre suivant, qui suffit pour faire connaître la manière dont il l'a envisagée : « Paralysie gé- '< nérale simulée par une démence incomplète avec délire

« ambitieux et paralysies multiples. Absence des lésions « caractéristiques de la paralysie générale. Ramollisse- « ment de la moelle épinière. »

Quant à M. Foville, il avait, comme M. Renault du Motey, cru à l'existence d'une paralysie générale ; mais il a reconnu, après l'autopsie, qu^il avait commis une erreur. Il fait remarquer plus loin « que la dénomination de pseudo- « paralysies générales s'appliquerait beaucoup mieux à ces « cas qu'à ceux pour lesquels M. Fournier l'a proposée ».

Quelle que soit la manière dont on envisage les faits que j'ai cités, il n'en reste pas moins démontré que, dans certains cas, le délire ambitieux généralisé peut persister six mois, une année et même plus, sans qu'on découvre, après la mort, les lésions propres à la péri-encéphalite chronique.

M. Foville s'est nettement prononcé sur ce point pour le fait observé par lui.

« Du reste, dit-il, que le cas de M. L... ait ou non des « analogues antérieurement publiés, il n'en existe pas « moins ce fait, qui pour moi est établi sans doute possible: « pendant une période de plusieurs mois, l'état mental de « ce malade a été une démence avec prédominance d'un « délire des grandeurs mobile, absurde, incohérent, état « mental qui est exactement celui d'un grand nombre d'ace liénés paralytiques; et cependant, à l'autopsie, on a pu « constater l'absence des lésions anatomiques propres à « cette affection. Qu'en conclure? sinon que l'existence de « ces symptômes intellectuels n'est pas fatalement subor- « donnée à celle de ces lésions (1).

(1) M. Foville (observation 111) n'assigne ici qu'une durée de quelques mois au délire absurde, mobile et contradictoire qu'a présenté le malade, ce qui est parfaitement exact; mais il importe de faire remarquer que ce délire n'était, dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, que le dernier degré d'évolution des idées de grandeur. Le malade, en effet, n'a succombé que sept à huit mois après l'invasion du délire.

DU DÉLIRE AMBITIKUX 379

Dans tous les cas cilés, le délire ambitieux g-énéralisé ne pouvant être attribué à la péri-encéphalite chronique, il reste à en chercher l'explication, j Les lésions locales du cerveau ou les maladies de la ! moelle qui avaient précédé l'invasion du délire n'ont pu 1 en être que la cause indirecte ; elles ont provoqué uneirri- I tation et probablement des mouvements fluxionnaires qui I ont eu pour conséquence une perturbation des éléments 1 nerveux dont le délire a été l'expression.

Il importe, d'ailleurs, de rappeler, à l'appui de cette opi- 1 nion, que les lésions locales du cerveau provoquent assez i souvent un délire d'une nature toute différente. C'est un [ point sur lequel M. Calmeil a insisté.

«La coïncidence d'un délire très actif, d'un véritable état ' « d'aliénation mentale avec la formation d'une encéphalite « locale chronique, est, dit-il, bien plus fréquente qu'on ne « le pense g:énéralement. Par une singularité qui contraste « avec ce qu'on observe si souvent dans les manifestations « du délire ambitieux des individus atteints de péri-encé- ■ « phalite chronique superficielle et diffuse, presque tous « les sujets affectés d'encéphalites interstitielles sont en « proie à des idées de découragement et de tristesse. A la • « manière des hypochondriaques, ils sont sans cesse re- « phés sur eux-mêmes, analysant toutes leurs sensations « les plus intimes et attribuant souvent à des influences « extérieures toutes les tortures qu'ils endurent. » Plus loin, M. Calmeil ajoute :

« Ce caractère de délire est tellement significatif à nos <' yeux que nous n'hésitons presque jamais, lorsqu'il se « trouve réuni, chez une personne qui a dépassé soixante « ans, à l'embarras de la parole et à quelques symptômes « déjà anciens de paralysie locale, à diagnostiquer l'exis- « tence d'un foyer d'encéphalite interstitielle chronique.

380 ■ nu DÉLIRE AMBITIEUX

« On ne peut donc point douter, d'après ce qu'on vient « de lire, qu'un certain nombre de cas de folie avec pré- M dominance des conceptions et des idées sinistres ne « soient la conséquence d'un état inflammatoire habituel « et partiel du cerveau (1). »

Les encéphalites locales peuvent donc provoquer des délires de nature [très différente, mais elles n'en sont évidemment que la cause indirecte.

Le délire, quelle que soit sa forme, constitue, dans tous ces cas, une véritable complication.

Trousseau professait que toutes les convulsions épileptiformes, bien que tenant à des causes éloignées très diverses, sont, suivant toute apparence, Fexpression de la même modalité intime, et il ajoutait que cette modalité est et restera très probablement toujours inconnue.

On ne peut, ce me semble, que répéter pour le délire ce que Trousseau disait pour les accès convulsifs épileptiformes.

Comme ces accès, en efl"et, il a des causes éloignées très différentes; mais on est obligé d'avouer qu'on ne sait rien quant à sa cause directe.

Il y a cependant, pour le délire ambitieux en particulier, un fait irrécusable et d'une très grande importance : c'est le rapport étroit qui le lie à la congestion cérébrale. Ce fait explique comment les idées de grandeur sont si souvent accompagnées de symptômes somatiques. Chaque jour, en effet, on voit éclater tout à coup le délire ambitieux immédiatement après une congestion cérébrale ; cette invasion brusque a même lieu quelquefois en dehors de la paralysie générale. C'est ainsi qu'on l'observe d'une manière passagère à la suite d'une attaque d'épilepsie, sous l'influence

(1) Calmeil, Maladies inflammatoires du cerveau, Paris, 1859, t. II, p. 240.

1)U Dlir.lRE AMBITIEUX 381

d'une intoxication alcoolique, ou bien cliez les vieillards ■ menacés d'apoplexie ou de ramollissement. On comprend donc que M. Foville, n'ayant constaté, à l'autopsie du malade observé par lui, aucune des lésions de la péri-encéphalile clironique, ait cru pouvoir expliquer le délire par un état de cong-estion. Il l'attribue, en effet, « à de simples trouce bles de la circulation, de nature congestive, état mobile « et passager, si l'on veut, mais qui, dit-il, peut faire « naître les idées optimistes et ambitieuses. » Plus loin, le même auteur ajoute qu'on est ainsi conduit

; à admettre « que, dans certains cas au moins, les idées de « grandeur incohérentes, mobiles, diffuses, peuvent tenir à « un simple état de congestion de l'encéphale, sans les « lésions propres à la folie paralytique ».

Les faits dont il s'agit ne sont, il est vrai, considérés ici

( que comme des exceptions, mais ils n'en ont pas moins

I un grand intérêt pour la patliog'énie de la paralysie gé-

I nérale.

Ils peuvent, en effet, servir à éclairer ce qu'on appelle I les rémissions, qui constituent désormais l'un des chapitres I les plus curieux et, à mon avis, les plus importants de la I paralysie générale.

On sait que, bien souvent, les accès de manie ambitieuse, ( qui éclatent au début de la paralysie générale, g-uérissent f exactement comme guérissent les accès de manie simple. ; Après une période décroissante, le malade revient peu à peu à la raison; mais, dans la très g-rande majorité des cas, : on reconnaît que le niveau intellectuel alég^èrement baissé E et que la guérison ne porte que sur l'accès de délire ma- [ niaque. La maladie principale, c'est-à-dire la démence pa- ' ralytique, après six mois, une année, reprendra son cours.

Combien il est difficile de comprendre cette dissociation i du délire et de la démence, si les deux ordres de symptômes

soul l'expression du même ordre de lésions ! Quoi de plus simple, au contraire, à expliquer que la guérison isolée de la folie si elle n'est ici qu'une complication, si les lésions trouvées à l'autopsie n'en sont que la cause indirecte, et si, une fois produite, elle aune existence indépendante (])?

On sait que Bayle attribuait la paralysie générale à une méningite chronique. Il expliquait le délire ambitieux par l'irritation que l'inflammation de l'arachnoïde communiquait à la couche corticale. Si telle était la cause du délire des grandeurs, ce délire, on le comprend, devrait durer autant que la méningite elle-même, et persister jusqu'au moment où il est remplacé par un état complet de démence provoqué lui-même par les lésions graves de la couche corticale. Cependant, comme je viens de le dire, il en est souvent autrement. Le délire cesse, mais le malade conserve des signes de démence et de paralysie. Ce fait n'avait point échappé à Esquirol, et il s'en est servi pour combattre l'explication de Bayle. Il citait, à cet égard, l'observation suivante :

« Un officier de gendarmerie est pris tout à coup d'un « accès de monomanie. Le malade se croit un grand per- « sonnage et puissamment riche ; il se livre à un grand « nombre d'extravagances; en même temps, il éprouve de « la difficulté pour articuler. Après cinq semaines, la pâte ralysie persiste et envahit bientôt les muscles des mem- « bres ; le malade éprouve de fréquentes congestions céré- « braies qui provoquent des convulsions épileptiformes, « mais il n'existe plus de délire; ce militaire juge parfaite- « ment de l'état dans lequel il a été de celui dans lequel « il est encore et pour lequel il réclame les secours de la « médecine. »

Rien de plus précis que le fait rapporté par Esquirol.

Cet aliéné qui, pendant cinq semaines, s'est cru un grand

personnage et puissaramonL riche, qui, pendant cinq semaines, s'est livré à une foule d'extravag-ancos, ce malade est revenu à la raison, « il jug-e parfaitement de V état dans . lequel il a été et de celui dans lequel il est encore et pour j lèquel il réclame les secours delà médecine. «Cependant, I malgré ce changement si remarquable et si complet, non ; seulement les symptômes de paralysie persistent, mais ils j: s'aggravent. Bien qu'Esquirol n'en parle pas, il est pro- 1 bable, sinon certain, qu'avec cette persistance et même < cette aggravation des symptômes paralytiques, coexis- I tait un affaiblissement intellectuel plus ou moins marqué.

Que conclure de ce fait et de tous ceux qui lui ressem- 1 blent?

La réponse à cette question me semble s'imposer d'elle- ! même.

Il y a ici deux ordres de symptômes, tenant à des causes c directes différentes.

D'une part, la démence paralytique, qu'on voit souvent ; parcourir toutes ses phases sans être accompagnée de délire et qui laisse après la mort des lésions spécifiques bien i définies.

D'autre part, le délire, dont la cause directe et la moda- : lité intime sont inconnues, mais qui, une fois produit, a I une existence à part et une évolution qui lui est propre.

Voilà, ce me semble, à quoi pouvait conduire la seule observation clinique ; mais les faits que j'ai réunis ici fournissent un argument de plus, et cet argument me semble avoir une assez grande valeur.

S'il est démontré, en effet, par les recherches nécroscopiques, que le délire des grandeurs généralisé peut perisister longtemps sans qu'on constate à l'autopsie les altéirations ordinaires de la péri-encéphalite chronique.

384 nu DÉLIRE AMBITIEUX

Si on reconnaît qu'il n'est pas fatalement subordonné à ces altérations et qu'il peut, dans certains cas au moins, comme l'a dit M. Foville, être rapporté à des lésions mobiles et passagères, pourquoi ne pas expliquer delà même manière les accès de délire ambitieux qui éclatent au début de la paralysie générale et que l'on voit si souvent guérir après quelques mois?

Les observations réunies dans ce travail peuvent donc, ainsi que je l'ai dit plus haut, servir à éclairer la question des rémissions et, sous ce rapport, elles m'ont paru avoir quelque intérêt.

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