DANS SES RAPPORTS AVEC LA PARALYSIE GÉNÉRALE
On sail que, d'après Rayle, la première période de la paralysie générale était constituée par une monomanie ambitieuse. Cette monomanie faisait donc essentiellement partie de la démence paralytique.
^ Un malade atteint de folie ambitieuse reste trois mois, six mois, plusieurs années, sans offrir de symptômes de paralysie, puis ces symptômes apparaissent; faut-il dire, avec Bayle, que ce malade était paralytique dès le début] que la folie ambitieuse n'était cbez lui que la première' période de la démence paralytique? ou bien doit-on considérer ici la folie ambitieuse comme une folie simple, qui iaprès trois mois, six mois ou même plusieurs années,' s'est termmée par la paralysie générale, comme elle eût pu se termmcr par la démence sans paralysie?
Ces deux manières de voir comptent aujourd'hui des partisans également convaincus.
HAIM.AKGKR, II.
Beaucoup d'auleurs, on le sait, ne veulent point admettre de paralysies générales secondaires, et, par conséquent, soutiennent la doctrine de Bayle.
« Tel malade, disent-ils, était, dès son entrée, affecté de paralysie générale ; puisqu'il l'est maintenant, il ne pouvait alors être atteint d'une autre maladie, la preuve a été faite (1). »
Nous comprenons très bien ces affirmations si nettes des partisans de la doctrine de Bayle. Cette doctrine ne pourrait, en effet, se maintenir, si on reculait devant les conséquences qu'elle entraine.
Cependant, les partisans de l'opinion d'Esquirol ne manquent pas de faire remarquer que toutes les folies ambitieuses ne se terminent pas parla paralysie générale.
Il est bien facile de dire qu'un malade aurait du être considéré comme para hj tique dès l'invasion du délire ambitieux, lorsque ce malade est tombé plus tard dans la démence paralytique ; mais si cette terminaison n'avait pas eu lieu, que serait- devenu le diagnostic? Auriez-vous soutenu que cet aliéné, mort avec une folie ambitieuse sans signes de paralysie, était paralytique? De même, s'il y avait eu guédson, admettriez-vous que vous avez eu affaire à une paralysie générale qui n'aurait eu d'autres symptômes que la folie ambitieuse?
A ces objections, les partisans de la doctrine de Bayle font la réponse suivante :
Il y a, disent-ils, deux sortes de folies ambitieuses :
Les unes, qui doivent être considérées comme des folies simples, n'ont, comme celles-ci, aucune tendance à se ter^ miner par la paralysie générale.
Les autres, au contraire , font elles-mêmes essentiellement
(I) Trélat, Annales médico-psychologiques, iSùa, p.
parlie do celle maladie, soit qu'elles précèdent, soit qu'elles acconipaguont les symptômes de paralysie.
Cette maladie, en effet, dit-on, n'est pas caractérisée par tel ou tel phénomène en particulier, mais par un ensemble de symptômes. Le délire ambitieux en est un des plus remarquables, et il importe peu qu'il précède ou suive les autres; il n'y a là que des variétés d'évolution qui ne changent rien au fond de la maladie.
On établit d'ailleurs le diagnostic différentiel de ces deux espèces de folies ambitieuses.
Celles qui font parlie de la paralysie générale offrent, dit-on, dès le début, des signes plus ou moins appréciables iraffaiblisscment intellectuel. Cette démence commençante peut bien parfois être masquée par l'exaltation cérébrale; mais il n'en est pas moins toujours facile delà reconnaître avec certitude, par la facilité avec laquelle les malades se laissent diriger, par la manière dont ils acceplentlesraisons qu'on leur donne. C'est ainsi qu'Esquirol raconte qu'il lui ost arrivé de porter un pronostic fâcheux sur un malade, par ce seul fait qu'il suffisait de quelques promesses pour le calmer et le faire renoncer à ses projets.
En outre, les conceptions délirantes, dans les folies paralytiques, offrent des caractères spéciaux que M. Jules F alret a résumés en disant qu'elles sont multiples, mobiles, non motivées et contradictoires entre elles.
Rien de pareil, au contraire, n'aurait lieu chez les malades atteints de folie ambitieuse à l'état de simplicité, et qui, par conséquent, ne sont ni menacés ni atteints de paralysie générale. Ces derniers n'offrent aucun signe de •lémence, et leurs conceptions délirantes ont des caractères lout différents de ceux qui viennent d'être indiqués.
Il y a quelques années, M. le Broc, aujourd'hui médecin en chef de l'asile de Bailleul, a publié une thèse in-
léressanle, dans laquelle il iasislc sur le diagnostic différentiel de ces folies ambitieuses, dont les unes font déjà essentiellement partie de la paralysie générale, tandis que les autres n'ont avec cette maladie aucune connexion.
Telle est la doctrine de ceux qui veulent que la paralysie générale soit toujours primitive.
J'avoue que cette doctrine me paraît soulever d'assez graves objections et surtout laisser en dehors d'elle un assez grand nombre de faits qu'elle ne saurait expliquer d'une manière suffisante? Je citerai entre autres les observations suivantes :
Observatiox I
SoMMAiKE. — Monomanie ambitieuse avec hallucinations de l'ouïe, saus aucun symptôme ni de démence ni de paralysie pendant plus de quatre aunées. — Le malade prétend être Louis XVIL — Après quatre année?, congestion cérébrale et invasion de la démence paralytique.
M. X...,âgé de quarante-quatre ans, était aliéné depuis plusieurs années lorsqu'il fut conduit dans un asile, le 18 octobre 1854, à la suite d'une scène faite dans un café. Le médecin de l'asile, dans le certificat délivré à l'entrée, constate « que ce malade est affecté d'ballucinations multipliées,, qu'il se croit fils de Louis XYI et en butte à des intrigues politiques ».
Le délire était survenu à la suite de souffrances physiques et morales endurées par M. X...,qi.n, en 1852, avait été arrêté et détenu pendant plusieurs mois. Ce délire avait tous les caractères de la monomanie ; le malade, d'ailleurs, était resté libre et voyageait depuis plus de deux années. Dans l'asile, il passait ses journées à se promener, il était parfaitement inoffensif, mais il discutait à haute voix avec ses prétendus interlocuteurs, s'empurtant contre eux, les menaçant, etc. Il se plaignait des persécutions aux-
AVliC l'RÉDOMlNANCE BU DÉLIRE DES GRANDEURS 389
quelles il clail eu bulle, elje lui ai souvenl cnlendu dire qu'un lui faisait payer trop cher la destinée à laquelle il se croyait appelé : il avait la crainte d'èlre empoisonné, et par intervalles il refusait do manger. Parfois aussi, M. X... s'excitait et criait continuellement contre ses persécuteurf. Cependant, môme dans ces moments, si on l'abordait, il causait tranquillement quelques instants, mais dès qu'on le quittait, il recommençait ses cris. Sous l'influence d'une alimentation irrégulière, la santé s'altérait. M. X... offrait d'ailleurs des signes bien tranchés d'une affection du cœur.
Cesl dans ces conditions qu'il fut frappé d'une congestion cérébrale, le 1" mars 1837. Depuis deux ans et demi que durait l'isolement, le malade n'avait offert aucun signe de paralysie.
La congestion fut d'ailleurs en apparence très légère. Le malade cul une syncope, cl, revenu à lui, il resta cinq minutes environ sans pouvoir parler. Depuis lors, il conserva de l'embarras dans la prononciation. Chose bien curieuse, M. X..., qui tout en se disant fils de Louis XVI, n'avait jamais exagéré sa fortune (six à huit mille francs de rente), se mit, dès ce moment, à parler de millions et do milliards. A ces idées de richesse, se mêlèrent des projets d'entreprises de grandes bâtisses, etc. L'intelligence s'affaiblit et M. X... devint tout à fait incohérent. 11 succomba environ une année après sa congestion cérébrale, atteint d'une paralysie générale bien caractérisée ; mais la mort dut surtout être attribuée au progrès de l'atTection organique du cœur.
Pendant les deux années que j'ai pu observer cet halluciné, je n'avais jamais soupçonné qu'il dût devenir paralytique. Son délire était dos plus restreints et n'avait jamais varié. 11 n'y avait donc point ici les caractères qu'on aassignés au délire de la paralysie générale. Ce délire présen-
tait d'ailleurs une parlicularilé remarquable. Ce n'était pas précisément M. X... qui prétendait être Louis XVII; c 'était les voix qui le lui répétaient sans cesse. Bien des fois, fatigué par ses interlocuteurs invisibles, il nous disait que sa modeste fortune lui suffisait. « Qu'on me mette, ajoutaitil, en possession du trône, ou qu'on me laisse tranquille. »
On a vu que, dès le lendemain de sa cong-estion cérébrale, ce malade prétendait avoir des centaines de millions, oubliant que, jusque-là, il ne s'était jamais attribué plus de 8,000 francs de rente; c'est un fait à remarquer au poiut de vue des rapports du délire ambitieux et de l'état con-
gé s tif
La monomanie ambitieuse si limitée de M. X... devaitelle, dès l'origine et pendant quatre années, être regardée comme la première période d'une paralysie générale, ou bien faut-il admettre qu'il s'agit bien ici d'une folie simple terminée par une démence paralytique?
Les deux observations suivantes, empruntées à Bayle et à M. Calmeil, vont démontrer que la réponse à cette question peut être fort différente, selon qu'on adopte l'une ou l'autre des deux doctrines qui divisent aujourd'hui les médecins aliénistes.
Observation II
Sc^AïUE. Folie ambitieuse, sans aucim sigue de paralysie peudant plus de sept ans; alors, invasion lente de la paralysie générale. - La foho ambitieuse, qui avait duré sept années sans qu'il existât de signes de paralysie est considérée par Bayle comme ayant constitué la première période de la paralysie générale.
M. Alexandre-Marie Q..., ancien contrôleur des contributions, âgé de cinquante-cinq ans, fut conduit à l'hospice de Charenton, le 24 mai 1810. On ne put obtenir des renseignements précis sur son état antérieur. On apprit
seulement que le malade était d'un caractère ambitieux et orgueilleux, qu'il donnait depuis longtemps des marques d'aliénation, et qu'il avait dépensé une partie de sa fortune à faire imprimer différents écrits qu'il regardait comme des chefs-d'œuvre.
A l'époque de son entrée cà Cliarenton, il était dans un délire ambitieux, avec une exaltation extraordinaire des facultés intellectuelles. Il se croyait un homme très important, un grand personnage, et quelquefois Dieu même. Son imaginalion était dans une activité continuelle; il faisait des discours, des chansons, des hymnes, des poèmes, etc. Toutes ces productions étaient sans suite; mais on y remarquait souvent des rapprochements très piquants, des idées bizarres et risibles et des citations qui indiquaient une grande mémoire. Le malade était surtout dominé par des idées religieuses; il dessinait ou peignait sur les murs des emblèmes de tous les cultes qu'il confondait ensemble, et y écrivait des vers mystiques auxquels il était tout à fait impossible de rien comprendre, Il parlait beaucoup de tous les objets qui l'occupaient sans cesse, mais surtout des projets gigantesques auxquels , il se livrait. Il n'était jamais furieux, et ses idées conservaient toujours une cer taine cohérence.
M. Q... resta six ans environ dans cet état; mais plus tard l'exaltation diminua, les facultés s'affaiblirent et les mouvements commencèrent à être moins libres.
En 4817, il tomba dans un état de démence. Ses idées étaient très bornées, sa prononciation et sa démarche étaient embarrassées.
Au commencement de 1815, il répondait lentement et par monosyllabes aux questions qu'on lui faisait; quelquefois il commençait une phrase, mais il s'arrêtait bientôt sans pouvoir l'achever; la mémoire était entièrement obli-
léréc, il avait oublié tout état antérieur; il ne parlait plus que lorsqu'on l'interrogeait, et ne paraissait dominé par aucune idée, mais il avait l'air du contentement, et disait toujours qu'il allait très bien. Il marchait en traînant les jambes et se soutenait à peine; la prononciation était très gênée et la parole confuse ; tous les mouvements étaient lents et difficiles, quelquefois convulsifs ; les déjections étaient involontaires (blouse, fauteuil en forme de chaise percée, sur lequel il est attaché). L'appétit était vorace, il y avait beaucoup d'embonpoint.
Cet état augmenta graduellement, et, vers le milieu de l'année, le malade tomba dans une imbécillité complète. Face pleine et stupide, point de réponse aux questions qu'on lui fait; oblitération complète des facultés, impossibilité de marcher et de se soutenir sur les jambes, faim dévorante, embonpoint.
Au commencement de janvier, dévoiement, une eschare au sacrum et deux autres sur le grand trochanter, aflfaibhssement graduel; le 7 février, mort.
A l'autopsie, on trouva les lésions ordinaires do la paralysie générale (1).
Ce malade, comme on le voit, avait passé plus de six années co7iservan( une grande mémoire, une imaginalion très active, lorsque les symptômes de la démence parah"tique se montrèrent graduellement.
Esquirol eût vu certainement ici une folie simple se terminant par la paralysie générale. Mais tel n'est pas l'avis de Bayle. Ces six années de folio, en apparence si simple, ne sont, pour lui, que la première période de la démence paralytique. Il se contente défaire observer, comme si le fait ne pouvait être autrement interprété, que, dans cette observa-
(1) Bayle, Traite des maladies du cerveau, '273.
lion, « la première période, ou période de monojnanie, a élê très longue. »
Dans l'observation suivanle, la question est envisagée d'une tout autre manière.
OnSERVATION III
SoJiJiAïuK. — Folie ambitieuse sans aucun signe de démence ni de paralysie pendant trois années; après ces trois années, invasion lente de la démence paralytique. — La folie ambitieuse, qui avait persisté trois années exempte de tout signe de paralysie, est considérée comme une folie simple qui s'est terminée par la paralysie générale.
M. Laurent, âgé de cinquante-cinq ans, demeurant à Paris, employé dans un ministère, a toujours été doué d'un esprit vif, mobile et un peu léger. Il est marié à une femme qui est encore jeune et dont il n'a pas eu d'enfanl; son ménage, où il dominait en maître, passait pour être heureux; sa vie était constamment active, et il consacrait aux exercices, à la promenade, à la cbasse, aux plaisirs du monde, tous les instants dont il pouvait disposer après son travail.
A cinquante ans, surexcitation intellectuelle qui s'accroît rapidement; M. Laurent ne déraisonne pas, il con- Imue à vaquer à ses occupations de bureau, mais il parle et s'agite beaucoup, ne dort presque plus, passe une partie des jours et des nuits à faire des vers, admire son talent, sa propre faconde, manifeste une assurance et un aplomb qui ne lui sont pas ordinaires ; ses amis lui donnent le conseil de se soigner; il n'écoute aucun avis et s'enivre en quelque sorte de son propre enthousiasme.
Au commencement de sa cinquante et unième année, symptômes d'aliénation mentale évidents : M. Laurent se croit fils de Dieu, prince des anges, l'agent et le représentant du Père céleste parmi les humains. Il est ivre de joie
et (le béaliludc; il se livre aux acLions [les plus déraison- j nablcs et les plus inconvenantes; il dédaigne maintenant j son emploi et ne songe plus aux intérêts de sa famille. Comme il est sans cesse en mouvement et hors de son do- i micile, on prend le parti de le faire conduire à Cliarenlon. ;
A cinquante-deux ans, M. Laurent parle avec un feu, une ' verve incroyables ; il croit posséderions les talents, tous , les avantages qu'on a coutume d'envier le plus ici-bas; il ■ est poète, musicien, doué de perfections divines; il chante t comme les séraphins, il peut bondir comme une gazelle; il prend des attitudes, des poses, des airs dont on ne sau- ( rait peindre l'expression. Ses réparties sont vives et spirituelles, il ne reste pas une seconde sans parler, sans agir, sans se mettre en scène.
La prononciation de M. Laurent est libre, ses mouvements sont prompts, faciles, empreints d'une singulièrè agilité; sa santé [physique ne laisse rien à désirer : sa constitution est du reste sèche et grêle, plutôt que replète. On administre des bains fréquents et prolongés, on fait usage des purgatifs, des émissions sanguines, des pédiluves irritants et de toutes les ressources du raisonnement; l'activité du délire ne se ralentit pas une seconde.
A cinquante-trois ans, mêmes conditions, idées d'omni- ' potence, hallucinations qui font croire à ce malade qu^il est en rapport avec Dieu et avec les anges; il distribue aux uns des titres et des royaumes, il accorde aux autres des privilèges et des richesses. Il est impérieux, vain, pétulant, , difficile à conduire. |
A cinquante-quatre ans, l'exubérance des idées va en il diminuant, l'imagination est moins féconde ; M. Laurent t! est moins vif et moins turbulent, il est aussi plus docile et i moins svelte; on soupçonne l'existence d'un commence- -1 ment de gêne dans la prononciation. Un soir, qu'on a i
permis à ce malade d'aller passer quelques heures chez sa femme, il fait une fugue cl n'est retrouvé qu'au bout de soixante-douze heures, à plusieurs lieues de son domicile; cette excursion, pendant laquelle il n'a fait que marcher sans prendre vraisemblablement ni repos ni aliments, a singulièrement aggravé sa situation.
A cin([uanle-cinq ans, M. Laurent est sur les limites de la démence : son imagination est éteinte, ses conceptions sont très bornées, sa physionomie a perdu son expression radieuse, sa volonté est sans énergie; extérieur négligé, mouvements lents, prononciation gênée, habitudes de malpropreté.
M. Laurent meurt bientôt avec tous les symptômes de la paralysie générale, et l'autopsie fait découvrir les altérations ordinaires de cette maladie.
Cette observation est citée par M. Calmeil comme un exemple de paralysie générale, survenant chez un malade atteint de folie simple. Il y aurait donc eu ici successivement deux maladies, et la démence paralytique devrait être regardée, dans ce cas, comme une afTection secondaire.
C'est la doctrine d'Esquirol opposée à celle de Bayle.
Observation IV
SoiiMAinE. — Monomanic ambitieuse très restreinte saus signe de paralysie ni de démence pendant cinq aûs; puis, invasion de la démence paralytique,
La femme V..., âgée do trente et un ans, est entrée à la Salpêlrière le 24 décembre 1833. On nous donne les renseignements suivants :
Cette femme, très intelligente, d'un caractère gai, mariée à seize ans, a eu beaucoup à souffrir des mauvais traitements de son mari, qui Fa abandonnée. Depuis lors,
elle a essayé de se faire aclrice et a joué sur plusieurs petits théâtres. Ou croit qu'à une certaine époque elle a pris une assez grande quantité d'excitants de toutes sortes, absinthe, café, etc. La position qu'elle avait ayant tout à coup changé, la femme V... a été réduite à travailler chez elle comme couturière. Elle était très sujette aux migraines, et a eu plusieurs fois des attaques de nerfs.
Depuis cinq ans, V... était en proie càun délire ambitieux, très circonscrit; elle prétendait devoir faire un héritage considérable. Elle allait trouver des avocats pour obtenir d'eux qu'ils s'occupassent de son affaire, sur laquelle elle, donnait des détails si précis qu'elle parvenait à convaincre beaucoup de gens qui finissaient par ajouter foi à ses affirmations. Le château et les terres dont elle devait hériter étaient situés près de Choisy-le-Roi, et ces propriétés ne devaient pas, d'après son dire, être évaluées à moins de onze cent mille francs.
Il y a huit à neuf mois seulement, on a commencé à s'apercevoir d'un léger embarras de la prononciation, et bientôt le délire a semblé disparaître. L'excitation a été remplacée, pendant quelque temps, par de l'abattement et de la tristesse. Mais bientôt l'excitation apparaît de nouveau, bien que très légère, et la malade, à son entrée à la Salpêtrière, recommence à nous raconter, d'une façon très suivie, une foule de détails que nous avons su plus lard constituer autant d'erreurs.
Elle aurait été élevée à la maison de Saint-Denis comme fille d'officier; elle prétend être attachée au théâtre de la Gaîté, et y remplir les premiers rôles; elle est mariée à un acteur très connu, qui est lui-même cousin du préfet de police; elle avait une marraine, sociétaire du Théâtre-. Français, de laquelle il devait lui revenir une fortune considérable; elle a été frustrée de celte fortune par une sœur
AVEC PRÉDOMINANCE DU DÉLIRE DES GRANDEURS àJ l
de sa marraine, arrivée de Saint-Pétersbourg avec deux jésuites. Elle prétend avoir fait une chute, être tombée d'un deuxième étage, avoir été portée à la Maison municipale de santé, où le préfet de police payait sa pension, etc.
La malade, en donnant tous ces détails, n'hésite jamais; elle paraît parfaitement convaincue de ce qu'elle dil, et souliont qu'elle n'avance rien que d'absolument vrai.
L'embarras de' la parole est très prononcé; la malade en a conscience, mais elle l'attribue à cette prétendue chute, qu'elle aurait faite il y a quatre mois.
En même temps, on constate du tremblement des membres, surtout à gauche. La démarche n'est déjcà plus complètement assurée.
L'état de cette malade n'a présenté presque aucun changement pendant la première année de son séjour à l'hospice. Ce n'est qu'en 18S5 que survint la démence. V... conservait néanmoins quelques idées ambitieuses. A la fin de cette même année, elle commença à devenir gâteuse ; elle était affaissée, triste et pleurait souvent. Au printemps de 1836, elle ne pouvait plus se soutenir, et des eschares se formaient aux talons et au siège.
Le 2o juin. Y... eut une attaque do paralysie qui porta sur le côté droit, et fut accompagnée de mouvements conviilsifs. Elle succomba le 19 octobre 1856, dans un état complet de marasme.
A l'autopsie, nous trouvâmes les membranes épaissies, adhérentes à la couche corticale dans une très grande étendue.
Dans le corps strié du côté gauche, cavité hémorragique ancienne et remplie de sérosité.
Bien que nous n'ayons connu l'existence de la monomanic ambitieuse chez la femme V... que par les renseignements qui nous ont été donnés, les détails sont si précis
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que celte monomanie no saurait être révoquée en doute. Nous ferons d'ailleurs remarquer que, bien que la malade eût de l'embarras de la parole lors de son entrée à la Salpêlrière, elle avait encore, à cette époque, selon l'expression de M. Morel, un délire parfaitement systématisé. Ses idées étaient si bien coordonnées, et elle savait donner à ce qu'elle nous disait une telle apparence de vérité, que nous avons dû recourir aux renseignements pour nous assurer de l'exactitude de tous les faits racontés par la malade.
Observation Y
Sommaire. — Folie ambitieuse pendant plus d'une année, sans aucun sigue de démence ni de paralysie; ensuite, invasion de la paralysie généraîe.
M. G.,., âgé de quarante ans, a été amené à l'asile des aliénés de Lyon, le 31 janvier 1861; il fut transféré à l'asile de Pau, au bout d'une année, le 6 février 1862.
Il n'offrait alors aucun sig-ne appréciable de paralysie. La parole est libre, dég:agée, les mots sont bien articulés, point de mouvements fibrillaires des lèvres ni de la langue. Énergie musculaire normale, pupilles égales, mais dilatées ; la sensibilité générale semble un peu émousséo, Cependant, le malade offre le délire ambitieux le mieux caractérisé. Il prétend être extrêmement ricbe et avoir des millions à la banque de Lyon ; il explique par une méprise son entrée à l'bospice; il prend des airs prolecteurs visà-vis des autres malades, accablé le directeur de ses projets de réformes el lui offre à cbaquc instant l'appui de ses millions.
Ce malade parle « d'ailleurs avec le sérieux imperturbable d'un homme convaincu de ce qu'il avance... » loin d'être comme d'autres aliénés qui se disent princes, nobles
OU riches, et avouent, dans d'autres moments, qu'ils sont pauvres, fils de Pierre ou Paul, et qu'ils possèdent à peine de quoi vivre; pour peu qu'on veuille le faire avouer, G...
, est toujours riche, et la foi qu'il a dans son génie ne faibli^
j jamais.
M. Broc, après avoir rapporté tout au long les concep- I lions délirantes do ce malade, ajoute « qu'il est rare de I trouver dans le délire de la paralysie générale une pareille systématisation d'idées et une corrélation si grande entre les I diverses conceptions délirantes ». — Ce qui n'empêche pas < que, quatorze ou quinze mois après l'invasion du délire monomaniaque, on vit apparaître les symptômes d'une paralysie générale, qui suivit son cours ordinaire et se ' termina par la mort à la suite d'attaques épileptiformes. Essayons de résumer ces cinq observations. Le premier malade était un monomaniaque halluciné, qui croyait être Louis XVIL Nous l'avions observé deux ans, sans soupçonner qu'il dût devenir paralytique.
Dans la seconde observation, la folie ambitieuse a duré six ans avant que la paralysie se soit montrée, et, pendant ces six années, le malade écrivait beaucoup, et dans ses écrits, « on remarquait souvent des rapprochements très piquants, des idées bizarres et risibles, et des citations qui indiquaient une grande méinoire. »
Le troisième malade reste plusieurs années, sans aucun signe de démence ni de paralysie. « Ses réparties sont vives et spirituelles. » Ses mouvements sont empreints d'une singulière agilité, la prononciation libre .
Chez la femme V... (observation IV), un délire monomaniaque très circonscrit a précédé la paralj sie pendant cinq ans.
Enfin, dans la cinquième observation, M. Broc fait remarquer qu'il est rare « de trouver dans le délire de la
parcalysio g-énérale une pareille syslémalisalion d'idées et une corrélalion si grande entre les diverses conceptions délirantes ».
Cet aliéné n'offrit de lésions des mouvements qu'après quinze mois.
Ces faits prouvent que la folie ambitieuse peut persister plusieurs années sans signes de paralysie, ou même avec les caractères de la monomanie, et finir cependant par la démence paralytique.
Dans la première observation, la monomanie accompagnée d'hallucinations, qui durait depuis quatre ans, s'est transformée tout à coup à la suite d'une congestion cérébrale?
Alors sont apparues la démence et la paralysie, alors aussi le délire ambitieux a cbangé de nature ; ce n'était plus le délire d'un monomaniaque, mais celui d'un dément. Tout ne semble-t-il pas prouver l'invasion d'une maladie secondaire?
Dans l'observation de Bayle, le malade reste six ans exalté, mais intelligent; alors l'exaltation diminue, les facultés s'affaiblissent, et la lésion des mouvements apparaît.
Dans la troisième observation, c'est après trois ans que l'exubérance des idées va en diminuant; l'imagination est moins féconde, les mouvements moins libres; enfin, la langue commence à s'embarrasser.
Amsi, à un moment donné, on assiste à l'invasion de symptômes d'une nature absolument différente de ceux qui avaient existé jusque-là (1).
(1) Ces symptômes sont ceux de la démence parnlyliciiic nui «urvient
o'mme urilvir^ " 'f'' '^^"'^"^--e. <^t quîn pJut'alors cou idéi-ër comme une maladie secondaire.
AVEC PHÉDO.MINANCE DU DÉLIRE DES GllANDEURS