‹ Recherches sur les maladies mentalesChapitre 44 sur 122 · PARALYSIE GÉNÉRALE PRIMITIVE ET SIMPLE · texte numérisé non relu

PARALYSIE GÉNÉRALE PRIMITIVE ET SIMPLE

La paralysie générale existe à l'état de simplicité; n'étant ni précétlée de manie ambitieuse ni associée à cette maladie, elle n'est alors caractérisée que par les seuls symptômes de démence et de paralysie.

Les premiers auteurs qui ont écrit sur la paralysie générale et, depuis lors, tous ceux qui les ont suivis, ont signalé la clémence comme un symptôme constant et essentiel de la maladie.

Mais si tout le monde est d'accord sur ce point, on ne l'était pas moins pour accorder une importance égale au délire.

En outre, comme ce dernier symptôme prédomine pendant les premières périodes, et qu'alors il remplit pour ainsi dire toute la scène, c'est lui qu'on avait adopté pour fixer la place de la paralysie générale dans le cadre nosologique. Comme je l'ai dit plus haut, la paralysie générale n'était, pour Bayle, qu'une espèce particulière de folie : la monomanie ambitieuse avec paralysie.

On avait bien, il est vrai, observé quelques faits de paralysie générale dans lesquels le délire avait manqué; mais ces faits n'avaient guère fixé l'attention, et, comme l'a fait remarquer Foville,ils n'avaient « été reconnus, dans le principe, qu'à titre de rare exception ». Bayle lui-même, qui en avait rencontré quelques-uns, disait alors que la première période de la maladie avait manqué.

La paralysie générale, devenue ainsi une folie paralytique,

avait donc, comme il a été dit, trois ordres de symptômes essentiels, se rapportant : 1° au délire; 2" à la démence; 3° à la paralysie; elle constituait ainsi, selon l'expression de M. le professeur Bail, une trilogie.

Telle est la doctrine que j'ai essayé de combattre dans mes premiers travaux sur la paralysie générale.

Je me suis efforcé de démontrer qu'il y a des cas assez nombreux de paralysie générale sans délire, et que, par conséquent, ce symptôme ne pouvait continuer à être considéré comme essentiel. La maladie, réduite ainsi à deux ordres de symptômes (démence et paralysie), devait donc cesser d'être regardée comme une espèce de folie ; elle devenait uniquement et essentiellement une démence paralytique.

En 1846, je définissais la paralysie générale « une maladie apyrétique, ordinairement de longue durée, principalement caractérisée par l'embarras de la parole, la paralysie progressive des membres et par la démence ».

Cette définition, comme on le voit, ne mentionnait pas le délire, mais uniquement les symptômes de démence et de paralysie.

En mai 1847, je publiais une note, dont les deux dernières conclusions étaient les suivantes :

1° Que, dans la paralysie générale, la folie n'est qu'un phénomène secondaire, existant le plus souvent, mais pouvant manquer dans un grand nombre de cas;

2° Que la paralysie générale doit être complètement séparée de la folie et regardée comme une maladie spéciale indépendante.

Cette opinion était basée sur des observations déjà assez nombreuses, recueillies à la Salpêtrière, où l'on amenait souvent, dans mon service, des femmes atteintes de démence paralytique à un degré avancé, mais sans conceptions déli-

rantes. Quelques-unes de ces femmes sortaient des hôpitaux où elles avaient séjourné longtemps; d'autres n'avaient été séquestrées que parce qu'elles se perdaient dans les rues et que leur mémoire était si aiïaiblie que parfois elles ne pouvaient plus même indiquer leur domicile.

Des recherches, faites dans les hôpitaux ordinaires par Lunier, lui ont permis de recueillir des observations semblables, qui n'ont fait que confirmer l'opinion que j'avais émise, à savoir que la paralysie générale existe assez souvent sans délire et qu'elle constitue une maladie spéciale, indépendante de la folie.

Depuis lors, je n'ai jamais cessé de défendre cette opinion.

Dans la longue discussion qui eut lieu à la Société médico-psychologique en 1859, après avoiressayé de démontrer combien il était difficile aux partisans de la doctrine unitaire de bien délimiter la maladie, je m'exprimais de la manière suivante : « Au contraire, dans l'ordre d'idées que je m'efforce de faire admettre, la maladie est très nettement circonscrite. Non seulement, la folie ne lui sert plus de dénomination, mais elle cesse d'en être un symptôme constant. La paralysie générale existe souvent sans folie, et le délire n'en est point un symptôme pathognomonique. Restent seulement les signes de démence et de paralysie. La paralysie générale n'est donc essentiellement qu'une dé-, mène e paralytique. »

La paralysie générale, dans le cadre nosologique, me paraissait donc devoir être séparée de la classe des folies, où les travaux de Bayle, de Parchappe, de M. Jules Falret, etc., l'avaient maintenue, pour être placée dans la classe des démences paralytiques.

Cette opinion, que la paralysie générale n'a que deux ordres de symptômes essentiels, est admise aujourd'hui par

le plus grand nombre des auteurs. Je me bornerai à rappeler ici le passage suivant, emprunté a.u Nouveau Dictionnai7'e de médecine et de chirurgie pratiques (1878) : « La paralysie générale, dit Foville, est caractérisée par un ensemble de symptômes, dont les uns, fondamentaux, constants, consistent dans l'affaiblissement progressif de l'intelligence et de la motilité [démence et paralysie), et les autres, complémentaires, accessoires, souvent temporaires, consistent dans la perversion des mêmes fonctions [délire ambitieux, hypochondriaque, instinctif, contractures, spasmes, convulsions).

Ainsi, il n'y a, dans la paralj^sie générale, que deux ordres de symptômes constants et fondamentaux [démence et paralysie).

Le délire est un symptôme accessoire.

Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'il y a des cas assez nombreux de paralysie générale sans délire, et M. Charcot en citait récemment un curieux exemple dans lequel la maladie avait été précédée de migraine ophtalmique. M. Charcot ajoutait, à la suite de cette observation, qu'il s'agissait là d'un cas vulgaire et des plus classiques.

Désormais, la dissidence ne porte plus sur ce point; elle consiste en ceci :

On admet généralement que cette démence paralytique sans délire n'est que l'une des formes de la paralysie générale (forme démente, forme paralytique).

« Cette forme, dit Foville, la plus simple et l'une des plus fréquentes, bien que l'existence n'en ait été reconnue dans le principe qu'à titre de rare exception et que plusieurs des ouvrages les plus récents ne lui fassent encore qu'une part bien étroite, est celle qu'on peut désigner sous le nom de démence paralytique primitive . »

Je crois que cette démence paralytique primitive n'est pas

seulement l'une des formes de la maladie, mais le type de la maladie elle-même.

Les autres formes, et en particulier les formes vésaniques (forme maniaque et forme mélancolique), devraient être considérées comme des formes compliquées.

La paralysie générale, ainsi envisagée et réduite à ce type vulgaire et classique de la démence paralytique, est, comme on le sait, une maladie chronique d'un aspect uniforme dont la marche est lente et progressive et qui est toujours incurable.

En résumé, de tout ce qui précède je crois pouvoir conclure :

1° Que la paralysie générale n'est essentiellement qu'une démence paralytique .

2° Qu'elle n'a pas trois ordres de symptômes essentiels (délire, démence et paralysie), qu'elle n'en a que deux (démence et paralysie).

3" Qu'au point de vue nosologique, elle doit être placée non dans la classe des folies, mais dans celle des démences paralytiques.

Page 1