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s'enfuyait de sa maison et recherchait la solitude. Il est taciturne, marche lentement, refuse de manger et de prendre des médicaments.
Ce malade, avant son entrée à l'hôpital, n'avait point de signes de pellagre, mais M. le docteur Philippini a toujours vu, depuis quatre ans, l'érythème pellagreux suivi de desquamation, se développer chez lui à chaque printemps ; il n'hésite donc point à regarder Signorelli comme atteint de pellagre. Aujourd'hui, d'ailleurs, on constate les traces les plus manifestes d'une pellagre ancienne, surtout sur le devant de la poitrine : la peau est hrune, d'un rouge foncé, et parsemée de taches blanches,
Yoici, quant au diagnostic de la paralysie générale, les symptômes qu'offre actuellement le malade.
Signorellia des signes de démence avec idées de grandeurs; mémoire très affaiblie. Il reçoit sa famille avec indifférence, et ne veut pas même reconnaître ses filles, 11 ne réclame point sa liberté et ne demande pas mieux que de rester à l'asile dans lequel il se trouve bien. Il prétend que V établissement lui appartient, qiCil en est le maître, et c'est pour cela qu'il ne veut pas le quitter. Il possède, d'ailleurs, en outre, de grands biens.
Le malade est malpropre et salit presque constamment son pantalon avec les urines et même les matières fécales.
Il a un embarras de la parole qu'on a souvent remarqué, mais qui devient parfois beaucoup plus fort, quand se produisent, de temps en temps, des signes de congestion cérébrale.
Faiblesse des jambes très appréciable quand le malade marche.
Signorelli s'expose souvent au soleil, il prétend qu'il n'en souffre pas et qu'il ne sent pas la chaleur.
Le médecin cantonal, qui a soigné ce malade avant l'en-
tréc ùj Fhospicc, a déclaré clans son certificat qu'il ne connaît pas la cause du délire, mais qu'il est porté à l'attribuer aune constilulion pellagreuse. Il ajoute que Signorclli est né de parents sains.
Ce malade était déjà atteint de mélancolie avec tendance au suicide lorsque se manifesta l'érytlième pellagreux qui depuis lors a été observé chez lui à chaque printemps.
Cet éry thème au lieu de précéder le délire l'a donc suivi, mais ce fait, à mon, avis ne suffit pas pour qu^n ne voie chez ce malade qu'une pellagre des aliénés, qu'une pseudopellagre.
La maladie mentale en effet était récente et il n'y avait aucun signe de cachexie. Ce délire était bien celui qu'on observe chez les pellag'reux etil y a eu des idées de suicide, je reviendrai d'ailleurs sur ce point.
Cet homme, dit-on, buvait beaucoup de vin, mais il est peu probable qu'il fit de grands excès, car le médecin cantonal qui le soignait, cherchant la cause de la maladie sans la trouver, ne pense même pas à signaler les excès alcooliques; dans tous les cas ces excès auraient pu contribuer à provoquer le délire. 11 me paraîtrait donc difficile d'admettre que cet agriculteur qui avait, dit-on, une constitution pellagreuse et chez lequel, depuis quatre ans, on avait vu à chaque printemps se développer un érythème bien caractérisé, ne fût pas atteint de pellagre.
Observation XI
Paralysie générale chez un jeune homme de vingt et un ans né d'un père pellagreux et ayant un frère et une sœur atteints de pellagre.
Rota, âgé de vingt et un ans, avait d'abord commencé par être employé aux travaux de la campagne. Son père,
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son frère aîné ot sa sœur étaient déjcà atteints de pellagre lorsque lui-même fut placé comme domestique en ville. Bientôt on constata chez lui des signes légers de dérangement d'esprit ; il fit des excès de boisson et resta un jour exposé au soleil en état d'ivresse. Alors éclata un accès de manie avec prédominance d'idées de grandeurs. Rola commande autour de lui il veut imposer sa volonté aux personnes qui l'entourent ; il répète qu'il est puissant, très riche et qu'il a des biens immenses. On lui met unsétonàla nuque et on lui fait prendre des bains. Tout à coup, après dix jours environ, il tombe dans un état de collapsus avec embarras de parole et symptômes de paralysie générale. Le malade, depuis ce moment, laisse écouler involontairement les urines et les matières fécales. La mort a lieu au bout de trois mois. A l'autopsie, adhérences très fortes de la dure-mère au crâne ; arachnoïde très injectée, couverte d'une fausse membrane; adhérences de la pie-mère à la couche corticale; on ne peut enlever la membrane sans entraîner avec elle, dans plusieurs points, des portions de substance grise.
Cette observation m'a été communiquée par M. Philippini et je crois devoir la citer ici comme un fait rare de paralysie générale chez un jeune homme de vingt et un ans.
Au point de vue de l'étude de la pellagre, elle me paraît aussi offrir un assez grand intérêt. On peut en effet se demander si cette paralysie générale n'était pas d'origine pellagreuse, bien que le malade n'eût pas eu d'érythème ; comme il a été dit plus haut, en effet, son père, son frère aîné et sa sœur étaient atteints de pellagre.
Brière de Boismont rapporte à cet égard un fait intéressant qui lui a été communiqué par M. Rasori.
Ce professeur avait à son service deux domesliques « en apparence Irès bien portants mais qui chaque année, au printemps^ offraient des symptômes d'iiypochondrie. Cette remarque ayant éveillé son attention, il les interrogea et apprit d'eux qu'ils avaient eu la pellagre et que leur parents en étaient atteints (1) ».
Ainsi voilà deux malades chez lesquels, au printemps, la pellagre ne se manifestait plus que par des symptômes d'hypochondrie ; or chez le jeune homme dont je viens de rapporter l'observation, les signes d'abord légers de délire n'étaient-ils pas aussi une manifestation de la pellagre héréditaire, et cette manifestation n'a-t-elle pas été aggravée par les excès de boisson et une insolation pendant l'ivresse ?
. L'hérédité ou des causes morales très vives ne peuventelles pas dans quelques cas modifier la marche des symptômes et faire que la folie éclate avant l'érythème? C'est ce que pensent plusieurs médecins italiens.
Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la folie paralytique ?
Je crois devoir rappeler qu'il arrive assez souvent que des malades au début de la paralysie générale et sous l'influence d'un commencement de délire font des excès de boissons, et il me semble qu'il en a été ainsi chez Rota dont je viens de rapporter l'observation. Il donnait, en effet, déjà quelques signes de délire quand il commença à s'enivrer.
La paralysie générale qui éclate ici à vingt et un ans, c'est-à-dire à un âge où on l'observe si rarement, me semble donc chez ce fils et frère de pellagreux devoir être rapportée à la pellagre dont elle aurait marqué le début.
(1) Brière de Boismont — De la pellagre, 1834, page 32.
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Elle serait survenue d'emblée comme il arrive quelfiucfois sous l'influence des excès alcooliques (1).
Observation XII
Énjthème pellagreux el folie paralytique probablement d'origine
alcoolique.
Celte observation n'a point, comme les précédentes, été recueillie en Italie, c'est un cas de pellagre sporadique très probablement d'origine alcoolique qui s'est présenté dans mon service à l'hospice de la Salpêtrière en 1864 (2). Il m'a semblé que ce fait dans lequel se trouvent réunis un érythème pellagreux type et une folie paralytique parfaitement caractérisée, offrait un certain intérêt pour l'objet de ce travail.
Sommaire. — Hallucinations de la vue. — Embarras de parole. — Tremblement fibrillaires des lèvres et de la langue. — Démarche chancelante. — Délire des grandeurs. — Erythème aux deux mains et au cou. — Diarrhée. — Mort. — Autopsie. — Dégénérescence graisseuse du cœur et du foie. — Sclérose de la moelle.
R.,., âgée de trente-quatre ans, est entrée à la Salpêtrière le 23 juillet 1864.
Je n'ai pu avoir aucun renseignement sur les antécédents, le certificat délivré à la préfecture par M. Lasègue porte que cette femme est atteinte d'alcoolisme.
La malade présente les symptômes suivants : embarras de la parole, inégalité des pupilles, tremblements de la
(1) J'aurais dû ajouter ici deux autres observations de paralysie générale chez des pellagreux, mais en reprenant ce travail après un si grand nombre d'années, je n'ai plus retrouve le cnhier de notes qui renfermait ces deux faits.
(2) .le ne discute pas ici la question des ]oseudo-pellagres. Je crois qu'il y a, comme le dit Gubler, des pellagres nostras et le fait que je cite ici est un cas de ce genre.
langue et des muscles des lèvres, démarche saccadée, chancelante, semblable à celle des ataxiques. Incohérence avec délire des grandeurs. <(. Elle dorf. sur deVor, elle a plus de cent mille francs, elle se jjlaint qu'on lui a volé ses diamants, etc. »
Pendant les premiers jours elle a semblé en proie à des hallucinations de la vue; elle faisait des gestes comme pour éloigner des objets imaginaires; elle semblait vouloir les désigner avec les doigts. Sensibilité générale très faible.
On observe un érythème sur le dos des deux mains où ,1a peau est d'un rouge brun; un érythème semblable existe sur la partie postérieure du cou que la robe laisse à découvert. La peau du front est aussi de couleur bronzée et plissée.
Quelques jours après l'entrée, Pépiderme au niveau des poignets, limite de l'érythème, est soulevé par de larges bulles. Bientôt cet épiderme et celui du clos des mains sont enlevés sur des surfaces assez larges et le derme mis à nu est rose et saignant.
Au commencement d'août l'état s'aggrave : lèvres fendillées et fuligineuses, soif ardente. La malade se plaint qu'elle a le feu dans l'estomac. Faiblesse extrême, diarrhée. La malade meurt le 10 août, quinze jours après son entrée à l'hospice. Autopsie. — Le cerveau pèse 1035 grammes ; la pie-mère est congestionnée ; aucune adhérence des membranes à la couche corticale ; substance grise rosée dans certains points; couches optiques et corps striés très injectés ; substance blanche congestionnée , congestion du cervelet et du bulbe.
La moelle au dehors paraissait saine, mais des coupes permettent de constater un commencement de sclérose des cordons postérieurs. L'examen microscopique a été
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fait avec beaucoup do soin par M. Bouchard, l'alLéralion était celle qu'on trouve dans l'ataxie locomotrice.
Cet examen microscopique n'a au contraire fait découvrir aucune altération dans la couche corticale des circonvolutions.
Dégénérescence graisseuse du cœur et du foie. Les poumons étaient sains (i).
Le docteur Nobili et la commission de Piémont ont depuis longtemps appelé l'attention sur l'influence des excès alcoohques comme propres à favoriser l'apparition do la pellagre dans les pays où elle est endémique. Un certain nombre de faits prouve que ces mêmes excès peuvent provoquer des cas de pellagre sporadiquo qu'on a désigné sous la dénomination de pellagre alcoolique.
L'observation qui précède est selon toute probabilité un cas de cette pellagre alcoolique; mais elle offre cela d'intéressant que la malade était en même temps atteinte de folie paralytique, et c'est par là que ce fait se rattache à l'objet principal de ce travail.
Les observations que je viens de rapporter me semblent prouver que la paralysie g-énérale n'est pas rare chez les pellagreux. Or ce fait n'ayant été signalé par aucun des auteurs qui ont écrit sur la pellagre, j'ai cru pouvoir en conclure que la paralysie générale a dù assez souvent être confondue avec la paralysie pellagreuse.
Il me semblait donc que la pellagre devait être regardée comme l'une des causes de la paralysie générale.
Cette opinion n a point été admise.
On a dit que si les pellagreux pouvaient être atteints de
(1) M. Bouchard a piiblié le résultat des recherches qu'il a faites sur le système nerveux, le cœur, le foie elles muscles de la femme R... dans la Gazette médicale de 1864.
M. Regiiard, alors interne dans mon service, a communiqué robscrvatiou très détaillée ù la Société anatomique. (Voir les bulletins de 1864.)
paralysie générale les faits de ce genre devaient être extrêmement rares et dus à de simples coïncidences; on a fait remarquer que les pellagreux n'avaient pas plus que les autres hommes, le privilège d'être à l'abri de la paralysie générale, mais on a nié qu'il y eût aucun rapport éliologique entre cette maladie et la pellagre (1).
La lettre suivante adressée au docteur Gaetano Strambio et publiée, en 1849, dans les Annales médico-psychologiques est une réponse aux critiques que je viens de rappeler :
A monsieur le docteur Gaetano Strambio.
Mon cher confrère et ami,
Le travail que j'ai lu à l'Académie de médecine sur la paralysie pellagreuse a été, de la part de deux médecins de Milan, les docteurs Rizzi et Yerga, l'objet de nombreuses critiques (2). Le docteur Yerga surtout a attaqué ce travail par sa base, dans deux mémoires insérés dans la Gazette médicale de Milan. J'aurais répondu plus tôt aux objections qui m'ont été adressées, si vous-même n'aviez pris spontanément ma défense. Votre mémoire est si précis que j'avais résolu de garder le silence; mais le second travail du docteur Yerga vient de prouver que cet honorable médecin n'est pas complètement convaincu, et que vos arguments ont encore laissé des doutes dans son esprit. Quoique reconnaissant que je sois de la preuve d'amitié que vous m'avez donnée, je ne saurais désormais rester étranger à cette polémique. Le docteur Yerga est d'ailleurs votre collaborateur et votre ami, et si le débat doit continuer, il est naturel qu'il soit soutenu par moi.
(1) Voir la Gazelle médicale de Lombardie 1848, page 420 ; 1849, pages 9, 4o, 90, 270.
(2) Ce travail a été publié dans les Mémoires de V Académie de médecine de 1847; il sera reproduit plus loin.
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Jemo bornerai à disculcr ici le fait principal, m'en rapportant pour tout le reste aux arguments que vous avez vous-même présentés, et que je serais obligé de reproduire.
M. Yerga, sans nier d'une manière absolue l'existence de la paralysie générale pellagreusc, déclare n'en avoir pas rencontré un seul cas (1).
De la part d'un médecin placé dans d'autres conditions, peut-être serait-il facile d'atténuer ce fait ; mais je ne veux point dissimuler qu'il a ici une très grande gravité.
M. Yerga est médecin de l'hospice de la Senavra; il est placé sur le théâtre le plus vaste : il a donc tous les éléments de l'observation. Dire qu'il n'a pas rencontré un seul cas de paralysie générale pellagreuse, c'est à peu près conclure contre l'existence de cette maladie, et détruire le point principal de mon travail.
Qu'ai-je voulu prouver, en effet? Que la pellagre, qui entraîne à sa suite tant de méningites, de manies, de mélancolies, etc., était aussi suivie assez souvent de paralysie générale ; qu'il était, par conséquent, nécessaire d'assigner à cette maladie quelques pages à part dans l'histoire de la pellagre, comme on l'a déjà fait pour la méningite et la folie pellagreuse.
Il est évident que je me suis trompé, si les pellagreux ne sont atteints de paralysie générale que dans des cas très rares, et tout à fait exceptionnels; car ces pellagreux, comme l'a dit avec raison M. Yerga, ne sont pas plus que les autres hommes à l'abri des affections de toute nature.
Et d'abord, j'aurais à m'appuyer sur ce que j'ai vu pendant mon voyage en Lombardie ; j'aurais à dire que j'ai recueilli douze observations au moins de paralysie générale pellagreuse; mais je comprends que ce serait là un
(1) Gazette médicale de Milan, u" du 12 mars, p. 91, et 11° du 28 juin 184'J, p. 270.
mauvais début (1). Je suis allé à Milan pour chercher la paralysie générale chez les pellagreux ; j'y suis arrivé avec des idées préconçues ; j'aurais pu, avec des préventions, me laisser entraîner à des erreurs toujours faciles dans la position où je me trouvais, etc., etc. Voilà ce qu'on a déjà dit, et ce qu'on ne manquerait pas de répéter. Je supposerai donc que je n'ai rien vu ni rien observé, et c'est à vos compatriotes eux-mêmes que je demanderai des preuves contre M. Vcrga. Mon voyage, en eiïet, m'a permis de recueillir les documents qui paraissent suffire pour trancher la question.
1° Statistique inédite de M. Bonacossa, médecin en chef de l'asile des aliénés à Turin. — ]\t. Bonacossa a observé assez souvent, et depuis longtemps, la paralysie générale avec délire ambitieux chez des paysans pellagreux. Je me bornerai, pour le prouver, à citer la statisque de 1843. Il est entré pendant cette année à l'asile de Turin 236 aliénés, '14S hommes et d 11 femmes.
Sur ce nombre, 29 seulement étaient atteints de pellagre.
Or, sur ces 29 malades, ciiiq, 1 homme et 4 femmes, présentaient tous les signes de Idi paralysie générale acec délitée ainbitieux.
N'êtes-vous pas, mon cher confrère, frappé comme moi d'un résultat aussi remarquable.
Yoici M. Bonacossa n'ayant, quant à la pellagre, qu'un champ très restreint d'observation, et qui trouve la paralysie générale des aliénés, la véritable paralysie avec délire ambitieux, 5 fois sur 29 malades, c'est-à-dire dans plus d'un sixième des cas.
M. Verga, au contraire, qui est à même de voir à Milan les aliénés pellagreux, presque par centaines, M. Verga
(1) Voir les observations clioiqiics rapportées plus haut.
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n'a pas renconlré un seul cas de paralysie générale chez ces malades !
Pourquoi celte différence à Turin et à Milan?
M. Bonacossa a-t-il cru voir des cas de paralysie générale là 011 il n'y en gavait pas, ou bien M. Verga a-t-il méconnu ceux qui ont dù se présenter à son observation? Je n'ai pas besoin de vous dire à cet égard mon opinion, mais je chercherai plus lard à expliquer celte différence si étrange dans l'observation de deux médecins, placés à trente lieues de dislance à la tête de deux grands asiles d'aliénés.
Avant d'aller plus loin, permettez-moi de regretter de n'avoir pas commencé, au lieu de finir mon excursion scientifique, à Turin.
A Milan, personne n'avait vu la maladie que je cherchais, et quand surtout je parlais de délire ambitieux chez les pellagreux, on m'affirmait que ce délire n'existait pas (1). Si je n'étais parvenu cà découvrir par moi-même quelques cas, j'aurais eu lieu de me désespérer. A Tarin, au contraire, je me serais trouvé tout d'abord d'accord avec M. Bonacossa, et la statistique citée plus haut m'eût démontré que je ne m'étais pas trompé quand j'avais cru reconnaître, dans les auteurs qui ont écrit sur la pellagre, une foule de passages incomplets, il est vrai, mais qui ne laissaient guère de doute sur l'existence assez fréquente de la paralysie générale chez les pellagreux.
Peut-être en publiant plus tôt l'opinion et les statistiques de M. Bonacossa, aurais-je prévenu les critiques dont mon travail a élé l'objet. M. Verga, en effet, eût sans nul doute accordé une grande iuiportance h l'opinion d'un médecin justement estimé, et que je suis heureux d'avoir désormais pour auxiliaire dans la cause que je défends.
(1) Je dois excepter le docteur Piccioli, qui s'est rappelé avoir vu des irJ(;e3 de grandeur chez des aliénés par suite de pellagre.
BAILLARCER, II. g
2° Opinion de M. Girelli, directeur des hôpitaux de Brescia, et ancien médecin en chef de V asile des aliénés. — Lorsque je visitai l'asile des aliénés de Brescia, je reçus, quant à l'existence de la paralysie générale pcllagreuse, les mêmes réponses négatives qui m'avaient déjà été faites dans les hôpitaux de Milan et de Venise. Cependant, outre les faits que j'ai recueillis, j'ai retrouvé depuis lors dans un compte rendu de l'année 1844, la preuve que la maladie que j'étudiais avait été souvent observée antérieurement dans cet asile.
M. Girelli a publié, en 1830, sur la pellagre, un travail dans lequel il n'a pas fait mention de la paralysie générale. Il n'en dit rien non plus dans le rapport sur l'asile des aliénés pour 1846. Dans les tableaux statistiques qui accompagnent le rapport de 1844, les malades sont classés sous les noms de maniaques, mélancoliques et déments, et l'on ne voit nulle part figurer les paralytiques.
Ceci explique comment un passage de ce dernier rapport, indiquant de la manière la plus explicite la fréquence de la paralysie générale chez les pellagreux, a pu passer tout à fait inaperçu ; comment aucun des auteurs, qui ont écrit sur la pellagre, n'en a jusqu'à présent fait mention. Voici ce passage que je n'ai moi-même connu que depuis mon retour à Paris. Il est d'une telle précision, qu'aucun doute n'est possible.
Après avoir d'abord parlé des malades chez lesquels la démence survient comme une sorte de terminaison de la manie et de la mélancolie, l'auteur ajoute qu'il y a des démences primitives dont il a vu aussi plusieurs centaines de cas, et qui sont surtout très fréquentes chez les pellagreux ; ensuite il poursuit ainsi :
« Chez une grande partie de ces déments, et spécialement chez ceux dont la maladie reconnaissait pour cause la pella-
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l'apoplexie ou rintcrapérance,j'ai souventobservé à lous ses degrés la paralysie des aliénés, que le célèbre professeur Esquirol a si savamment décrite, et qui, attaquant quelquefois seulement les muscles qui servent aux mouvements volontaires, produit d'abord une démarche vacillante, et graduellement une immobilité complète. Cette paralysie n'atteint pas seulement les membres, mais souvent aussi elle s'étend aux mouvements de la lang-ue, de telle sorte que les malades, comme s ils étaient clans l'ivresse parlent difficilement, ont de la peine à trouver les mots, et, quand ils les ont trouvés, éprouvent de la difficulté à les prononcer. »
Tout cela est si net et si précis, qu'il est inutile de rien ajouter.
La paralysie générale des aliénés, celle qui a été si bien décrite par Esquirol, a donc été observée souvent à Brescia, chez les pellagreux, pendant les années 1838-39-40-41,
Comment M. Girelli, quatre ans plus tard, lorsqu'il a publié un second rapport pour les années 18i2 et 1843, n'a-t-il plus fait aucune mention de la paralysie générale, non seulement chez les pellag-reux, mais même chez les aliénés ordinaires? Comment se fait-il qu'en 1847, la même maladie fut, pour ainsi dire, complètement ignorée dans un asile où M. Girelli l'avait souvent observée sept ou huit ans auparavant? Voilà ce que je ne saurais expliquer que par le peu d'importance que l'auteur a accordé à ce fait. Aussi, malgré l'insertion du mémoire de M. Girelli dans un recueil médical très répandu, l'existence fréquente de la paralysie générale pellagreuse, à Brescia.est restée ignorée des médecins spéciaux les plus compétents, et c'est ce que prouvent entre autres les critiques des docteurs Rizzi et Vcrga.
J'examinerai ailleurs jusqu'à quel point il importait,
pour rhisloire de la pellagre et de la paralysie générale des aliénés, d'appeler l'altenLion d'une manière spéciale sur la paralysie générale pellagreuse. Je me borne ici à opposer cà l'assertion si positive de M. Verga, qui n'a, ditil, jamais rencontré cette maladie, l'assertion également positive de M. Girolli, qui l'a souvent observée à Brescia.
L'opinion de ce médecin, dont personne ne contestera le mérite et la parfaite compétence, rapprochée de celle de M. Bonacossa, vient, comme on voit, mettre un grand poids dans la balance, et je craindrai moins désormais de parler des résultats de ma propre observation. Je crois cependant devoir invoquer encore d'autres preuves empruntées à des médecins italiens.
3° Travaux de Liberali sur la manie pellagreuse. — L'auteur de la première monographie qui ait paru sur la paralysie générale des aliénés, M. Bayle, décrit cette maladie sous le nom de méningite chronique. Il explique les signes légers de la première période par la congestion sanguine dans les vaisseaux de la pie-mère enflammée, et par un commencement d'infiltration de sérosité; il attribue les progrès de la paralysie à l'accroissement des épanchements séreux.
Or, il est très remarquable que Liberali se soit attaché dans plusieurs mémoires, à démontrer que la manie pellagreuse est due aussi à une inflammation de la pie-mère suivie bientôt d'épanclicraents séreux.
D'après cet auteur, les caractères anatomiques de la méningite chronique et de la manie pellagreuse sont absolument les mômes. Ce sont l'épaississement des membranes, l'opacité de l'arachnoïde, les adhérences à la surface du cerveau, l'infiltration séreuse de la pie-mère, les épanchemcnts dans les ventricules (1).
(1) Liberali, 1831, p. 89.
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Mais si les lésions aiicatomiqucs sont les mêmes, il doit très certainement se trouver beaucoup d'analogie dans les symptômes. Ici les travaux de Liberali laissent, il est vrai, beaucoup à désirer. Je crois que cet auteur, comme M. Roussel, comme M. Rizzi, comme tous les médecins que j'ai vus en Lombardie, n'a jamais distingué la véritable paralysie générale de la lilubation convulsive, etje n'en voudrais d'autres preuves que les guérisons nombreuses qu'il a obtenues. Mais si les symptômes sont incomplètement indiqués et confondus avec d'autres, il no peut être douteux qu'aux lésions anatomiques de la paralysie générale rencontrée cbez les pellagreux, n'aient aussi répondu les signes de la même maladie. « Si l'on veut réfléchir, dit Liberali, que les pellagreux atteints de manie présentent très vite des symptômes d épanchement du cerveau, et que ceux qui succombent ineurent en général par suite de cet épanchemeiit, on trouvera une preuve de plus, pour admettre que la manie pellagreuse dépend d'une inflammation de la pie-mère. »
Quant aux symptômes de ces épanchements survenant cbez des maniaques pellagreux l'auteur ajoute plus loin que dans des cas nombreux « à la fureur, au délire, succèdent la taciturnité, un état d''hébétude, l'immobilité; la physionomie perd toute expression {avvilita), et le malade, privé de mouvement, est forcé de rester couché sur le dos ».
Ces symptômes, quand ils ont été observés chez des maniaques, après la mort desquels on trouve l'arachnoïde opaque, épaissie et adhérente à la couche corticale, appartiennent certainement à la paralysie générale ; et en cela je crois pouvoir affirmer que tous les médecins qui connaissent cette maladie seront de mon avis.
Mais ce qui jette ici quelque embarras, et ce qui me pa-
raissait tout à fait inexplicable avant mon voyage en Lomhardie, c'est que beaucoup de pcUagrcux, après avoir donné ou non des signes de folie, ont la démarche chancelante, deviennent stupides, lâchent involontairement les urines et les matières fécales, et cependant guérissent. Ce sont ces guérisons que je ne pouvais comprendre avant de m'être convaincu par l'observation directe que ces aliénés pellagreux ne sont pas de véritables paralytiques. J'ai eu occasion de faire, avec le docteur Piccioli, l'autopsie d'une de ces malades atteinte de délire avec une extrême faiblesse des jambes et du tremblement des membres. Je n'ai rencontré, ni dans les membranes, ni dans le cerveau, ni dans le canal rachidien, aucune espèce d'altération appréciable. Il est donc certain que ce n'est pas dans les cas de ce genre que Liberali a trouvé les membranes épaissies, l'arachnoïde opaque et adhérente, la distension des ventricules par la sérosité (1).
Ce qu'il m'importe d'établir, c'est que Liberali a vu souvent toutes ces altérations dans le cerveau des maniaques pellagreux, et que ceux-là étaient atteints de paralysie générale.
C'est donc une autorité de plus à ajouter à celle de MM. Bonacossa et Girelli.
4° Je n'ai plus à citer des hommes auxquels leurs travaux ont déjà conquis une place honorable dans la science;
{\) Je crois devoir faire remarquer que Libcraii parle des adhérences membranes à la couche corticale, comme d'une lésion commune chez les pellagreux.
)1 a, dïl-ïïj trouvé dans les nombreuses autopsies qu'il a faites Varachnoïde opagice épaissie, adhérente au cerveau [aderente alla massa dello encefalo), et la pie-mère déjà rouge, injectée, enflammée, iufiltrée de sérosité (page 89). Il cite ailleurs, l'observation d'une femme non pellagreuse morte d'arachnitis et chez laquelle il trouva l'arachnoïde déjà opaque exLrémemeni adhérente aux circonvolutions {adere?itiss)ma alla massa encefalica) et il ajoute que, à part le degré, ce sont les mêmes lésions qu'on trouve dans la manie pcllagreuse (page 79).
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mais il me reste à faire connaître un document emprunté aux registres de la Senavra, et qui me paraît avoir une assez grande importance.
Un pellagreux aliéné âgé de quarant-trois ans fut admis dans l'asile, après avoir été saigné plusieurs fois; il fut de nouveau saigné, après son entrée, il succomba le neuvième jour.
On avait observé chez ce malade l'embarras de parole qu'offrent les aliénés paralytiques arrivés à la dernière période. Les paroles étaient tronquées et comme solfiées {accenti troncati con solfeggio), à l'autopsie, on trouva les méninges épaissies et infiltrées de lymphe plastique. Il y avait dans les ventricules une grande quantité de sérosité, la substance grise était rosée et la substance blanche injectée.
L'auteur ne mentionne pas d'adhérences des membranes à la couche corticale, mais il signale cette observation comme un cas de ce qu'il appelle Yencéphalite pellagreuse, et il ajoute que cette maladie est plus fréquente qu'on ne pense, l'inflammation, dit-il, commence par les méninges et s'étend à la couche corticale, ce qui explique la couleur rouge de la substance grise qu'on constate dans beaucoup de cas de méningites.
Quelle singuHère analogie entre cette opinion et celle deLiberali qui n'est, au fond, que celle de Bayle! N'est-il pas curieux de voir, dans les registres même de la Senavra, signaler une encéphalite pellagreuse et cela à propos d'un malade qui avait l'embarras de parole caractéristique de la dernière période de la paralysie générale.
5" Je puis, je crois, désormais, appuyé sur l'opinion de MM. Bonacossa et Girclli, sur les travaux de Liberali, sur le document recueilli à la Senavra, parler des résultats de ma propre observation.
J'ai vu clans les hôpitaux de Milan, de Yenise et de Brescia, douze malades au moins atteints de paralysie générale pellagreuse. C'est assez pour affirmer que celle maladie existe, que même elle est loin d'être rare; c'est trop peu pour me permettre d'indiquer son degré de fréquence.
Pour prononcer sur ce point il faudrait avoir l'histoire exacte de tous les malades, et pouvoir les examiner et les interroger un à un. Or, dans les conditions où se trouve un médecin étranger qui parcourt les hôpitaux, cela est tout à fait impossihlo. Je serai toujours reconnaissant de l'accueil bienveillant que j'ai reçu des médecins dans les hôpitaux que j'ai visités; mais je comprenais moimême qu'il y a des limites qu'il ne faut pas dépasser. D'ailleurs il eût fallu pour cela, beaucoup plus de temps que je n'en avais à ma disposition. C'est en parcourant des salles ou des cours dans lesquelles étaient réunis les malades que j'ai été amené, tantôt par l'examen de la démarche, tantôt seulement du /aaes, à m'adressera quelques aliénés peilagreux, parmi lesquels j'ai trouvé des paralytiques. Alors mon examen pour ceux-là a été fait avec som, et j'ai dans tous les cas recueilli, outre les signes actuels, des renseignements sur les antécédents. Je suis donc convaincu qu'il y a dans les hôpitaux que j'ai visités plus de cas de paralysie générale que je n'en ai rencontré.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que ces malades succombent souvent très rapidement. Ainsi j'ai recueilli à la Senavra l'observation de six malades qui ne sont pas restés en moyenne plus de six semaines à l'hôpital. 11 importe donc de faire remarquer qu'il ne faut pas juger de la proportion des paralytiques par rapport' aux autres aliénés par le nombre de ceux qu'on trouve dans les établissements. Les
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aliénés incurables vivent souvent un grand nombre d'années et peu à peu ils s'accumulent dans les asiles ; les paralytiques, au contraire, ne font pour ainsi dire que passer.
En résumé, sans parler même des travaux de Liberali, qui sont cependant d'un si grand poids dans la question, sans parler du document recueilli à laSenavra, on voit :
r Que M. Bonacossa, médecin en cbef de l'asile de ïu rin, a, pendant la seule année 1843, rencontré cinq cas de paralysie générale avec délire ambitieux sur vingt-neuf aliénés pollagreux ;
2^ Que M. Girelli, médecin en chef de l'asile des aliénés de Brescia, déclare, de la manière la plus précise, qu'il a souvent vu cette maladie comme terminaison de la démence produite par la pellagre;
3" Que j'ai pu moi-même, placé dans des conditions défavorables, rencontrer douze cas au moins de paralysie générale chez des pellagreux dans divers hôpitaux de la Lombardie, ce qui suppose que cette maladie est loin d'y être rare.
Les faits énoncés dans la lettre qui précède, me paraissent suffire pour prouver que la pellagre est l'une des causes de la paralysie générale.
II reste à indiquer comment cette maladie a pu passer inaperçue chez les pellagreux.
En 18i7, j'ai trouvé à l'asile de la Senavra de Milan plusieurs aliénés qui, d'après les feuilles de diagnotic, étaient atteints de méningite lente ou de g as tro -méningite {meningitis leiila, gastro-meningitis).
Ces malades offraient les symptômes de la paralysie générale la mieux caractérisée.
En compulsant les registres d'observations de l'asile, je constatai d'autres faits semblables.
J'ai publié, en 18S3, plusieurs de ces observations dans les Annales médico-psijchologique (1).
D'autre part, comme on l'a vu plus haut, j'avais trouvé aussi dans des registres de la Scnavra un cas de paralysie générale sous la dénomination à'encéjjhalite pellagreuse, et l'auteur de l'observation ajoutait que les encéphalites pellagreuses sont plus fréquenles qu'on ne pense.
Enfin, la première observation de paralysie générale que j'ai recueillie au grand hôpital de Milan, était celle d'un malade dont la feuille de diagnostic indiquait simplement que ce malade était atteint de tabès pellagrosa.
Comme on le voit, en 1847 je trouvais déjà la paralysie générale méconnue sous les dénominations de méningite lente, de gastro-méningite , A' encéphalite pellagreuse, de tabès pellagrosa.
Depuis lors M. Verga non seulement a confirmé ces faits, mais il a constaté que la paralysie générale passait encore inaperçue sous d'autres dénominations.
Dans un mémoire publié en 1872, l'éminent médecin de Milan déclare que la paralysie générale en Italie est plus fréquente qu'on ne l'a cru et qu'on ne le croit encore, mais qu'elle a été souvent méconnue sous les dénominations à-'apoplexie lente^ à'angiodesie, à' hetnormesie cérébrale, de mejiingo-encéphalite.
M. Verga, Il est vrai, veut surtout parler ici des cas de paralysie générale méconnus chez des malades non pellagreux, mais il est inutile de faire remarquer que la même confusion a dû se produire chez ceux qui étaient atteints de pellagre.
Il est donc certain que dos cas de paralysie générale,
(i) Voir aux notes complémentaires de la Paralysie générale à l'hospice de la Senevra.
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chez les pellagrcux, sont passés inaperçus sous les dénominalions diverses que je viens de rappeler.
Il importe, en outre, de faire remarquer qu'en 1 847 l'altenlion n'avait guère été fixée que sur la forme expansive de la paralysie générale, la forme mélancolique n'avait point été étudiée, et chez les pellagreux cette forme a pu surtout être souvent méconnue.
Il a dû en être de même de la forme démente. Je chercherai d'ailleurs dans le travail suivant à démontrer l'extrême analogie des symptômes de la paralysie pellagreuse et de la paralysie générale, et comment les deux maladies ont pu être confondues.
Il convient de faire remarquer que l'existence de la paralysie générale chez un certain nombre de pellagreux n'a d'ailleurs rien qui doive surprendre. Il suffit, en effet, de se reporter aux accidents cérébraux provoqués par la pellagre et aux lésions anatomiques constatées par les auteurs et en particulier par Labus et Liberali chez un grand nombre d'aliénés pellagreux, pour comprendre que la complication de paralysie générale peut se produire assez souvent.
Il importe, en outre, de rappeler que la folie pellagreuse, comme les folies paralytique et alcoolique, est, dans beaucoup de cas, associée pendant ses premières périodes à des troubles musculaires de nature ataxique, et que si les malades ne guérissent pas, cette folie se termine par la démence et les troubles musculaires par la paralysie.
Quant aux lésions anatomiques, on a très souvent constaté l'opacité et l'épaississement des méninges, les épanchcments séreux et l'atrophie des circonvolutions ; or, on sait que pour Bayle, comme je l'ai déjà dit plus haut, la folie paralytique n'était pas autre chose qu'une méningite chronique. Il expliquait les symptômes de paralysie par la compression que produisaient les épanchements séreux.
Quant à la péricncépha]ite,eIlo n'était pour lui qu'une complication fréquente due à l'extension de l'inflammation des méninges au cerveau.
Sans doute ces opinions rie sont plus admises, mais ne convient-il pas néanmoins de les rappeler quand il s'agit des pellagreux après la mort desquels on trouve les lésions de la méningite chronique avec des épancliements séreux et l'atrophie des circonvolutions. Ne doit-il pas arriver, dans des cas plus ou moins nombreux, que l'inflammation des méninges s'étend à la couche corticale et provoque ces adhérences des membranes trouvées par Liberali chez les nianiaques pellagreux ?
Il importe encore de faire remarquer quant à l'influence de la pellagre sur la production de la paralysie générale, que cette dernière maladie si fréquente dans les grands centres de population, est au contraire très rare chez les agriculteurs. Or, les malades dont j'ai recueilli les observations étaient des habitants de la campagne.
De tout ce qui précède et surtout des observations cliniques que contient ce travail, je crois pouvoir conclure qu'on doit admettre une paralysie générale d'origine pellagreusc comme on admet une paralysie générale d'origine alcoolique.
La pellagre est donc l'une des causes de la paralysie générale.
Il importait, je crois, de signaler ce fait, aussi bien pour l'histoire de la pellagre que pour celle de la paralysie générale. Il soulève d'ailleurs une question de diagnostic diff'érentiel qui me paraît avoir quelque intérêt et qui sera examinée plus loin.
Dans tous les cas où la paralysie générale a été méconnue chez les pellagreux, on l'a en efl'et confondue avec la paralysie pellagrcuse. Or, cette confusion ne pouvait
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cesser tant qu'on n'avait pas démontré par des observalions cliniques l'existence de la paralysie générale chez les pellagroux.
Analogie des symptômes de la paralysie pellagi euse et de la paralysie générale.
La folie pellagreuse diffère des simples vésanies par son association très fréquente avec des troubles musculaires. Ces troubles précèdent le plus souvent l'invasion du délire, mais ils persistent lorsque celui-ci a éclaté. Ils consistent en une débilité générale à laquelle s'ajoutent des tremblements des membres, la démarche est saccadée, comme convulsive, et M. Roussel a comparé cet état à la chorée. On observe aussi souvent des troubles de la parole.
Si la guérison n'a pas lieu ou si les accès se reproduisent la folie se termine par la démence et la paralysie succède aux symptômes ataxiques.
Les lésions purement nerveuses ou congestivcs, auxquelles on rattachait les symptômes des premières périodes, sont alors remplacées par des lésions organiques incurables. « L'observation analytique des faits, dit M. Roussel, permet de séparer, mieux encore que ne l'aurait fait Strambio, la débilité primitive qui naît brusquement, coïncide avec les phénomènes spasmodiques, et semble, comme eux, être un effet de l'intoxication, ^de la débilité consécutive qui se montre après que les phénomènes spasmodiques ont disparu, qui s'accroît de plus en plus à mesure que les intoxications se répètent, et qui constitue
enfia la parahjsie iiellacjreuse et persiste jusqu'à la mort des malades comme le caractère prédominant de l'état incurable » (pag-e S7).
Lo même auteur fait remarquer ailleurs que la démence dans la pellagre n'est qu'un état consécutif qui succède à la folie proprement dite, en même temps que l'affaiblissement parahj tique va prédominant; elil ajoute que cette démence marche le plus souvent avec la cachexie pellagreuse (page 47).
Comme on le voit, il y a dans la pellagre une débilité musculaire consécutive qui en s'aggravant constitue la paralysie pellagreuse, et une démence consécutive dont les progrès suivent ceux de la paralysie.
Bien que très différentes dans leurs premières périodes, la folie pellagreuse et la folie paralytique ont donc cela de commun qu'elles se terminent par une démence paralytique, car, ainsi que le dit M. Roussel, en même temps que la démence succède à la io\iQ,\' affaiblissement paralytique va prédominant.
Il reste à étudier les caractères de cette paral3^sie des pellagreux qui, comme on vient de le voir, marche parallèlement avec la démence.
Strambio a distingué la débilité des pellagreux selon qu'elle atteint tous les membres ou qu'elle est bornée aux membres inférieurs. Il désigne cette dernière sous la dénomination de paraplégie.
11 a soin de faire remarquer que la débilité ne doit pas être attribuée à la faiblesse de l'inanition, à la phtisie, ou à des diarrhées prolongées^ car on l'observe, dit-il, chez des pellagreux qui conservent de l'embonpoint et ont une apparence de santé.
La parésie générale chez les pellagreux est d'ailleurs admise par tous les auteurs, mais la plupart font remar-
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quer qu'elle apparaît d'abord et qu'elle est plus prononcée dans les membres inférieurs.
Ce fait, comme l'ont dit MM. Lusana etFrua, s'explique de la manière la plus simple. D'après eux il y a parésie de toul le sijstème musculaire, mais on la constate d'abord dans les membres inférieurs parce qu'ils supportent le poids du corps.
Ces auteurs ne croient donc pas qu'il y ait dans la plupart des cas de véritables paraplégies.
M. Calmeil avait fait la même remarque pour la paralysie générale des aliénés et il avait donné la même explication.
Un médecin français qui a observé la pellagre dans la Haute-Garonne, M. Calés, écrivait, bien longtemps après Strambio, le passage suivant :
(c Dans divers cas, les progrès du mal amènent, dit-il, une exaltation des idées et une manie aiguë se dessine bientôt, ou bien on voit survenir une parahjsie générale ou une paraplégie après l'arrivée de l'aliénation mentale et souvent sans qu'elle ait précédé. »
Il me paraît d'ailleurs inutile d'insister sur ce point. Tous les auteurs reconnaissent en effet, comme je l'ai dit plus haut, que la débilité, qui est l'un des premiers et des principaux symptômes de la pellagre, s'étend à tout le système musculaire ; or, c'est cette débilité que M. Roussel appelle consécutive qui, comme il le dit, finit dans les dernières périodes par constituer la paralysie pellagreuse (1).
Cette paralysie générale reste d'ailleurs incomplète jusqu'à la fin; la station devient impossible, mais le malade étant couché peut soulever les jambes,
(1) Cela D'empêché pas qu'il ne puisse se produire assez souvent chez les pellagreux de véritables paraplégies et môme quelques cas d'hémiplégie.
En outre la marche de ceLLc paralysie incomplète est progressive.
M. Roussel, quand il établit le diagnostic différentiel de la paralysie générale et de la paralysie pellagreuse, rappelle que cette dernière est précisément une paralysie incomplète et lentement progressive.
M. Bouchard a émis la même opinion et admet aussi que la paralysie pellagreuse est progressive et reste incomplète jusqu'à la fin.
Dans la démence paralytique pellagreuse la paralysie donc a pour caractères principaux :
1" D'être générale;
2° D'avoir une marche progressive;
3° De rester incomplète jusqu'à la fin.
xA^i-je besoin de rappeler que ces trois caractères sont précisément ceux de la paralysie générale des aliénés?
Les deux paralysies, comme je l'ai déjà dit dans mon mémoire de 1847, ont donc entre elles la plus grande analogie (1).
Voyons maintenant comment on peut établir le diagnostic différentiel.
Diagnostic différentiel de la paralysie pellagreuse et de la paralysie générale.
Les auteurs qui ont étudié le diagnostic différentiel de la paralysie pellagreuse et delà paralysie générale ont indiqué un certain nombre de caractères qui ne me paraissent avoir qu'une assez faible importance.
(1) J'ai môme dit dans ce mémoire que dans la plupart des cas les deux paralysies étaient identiques; mais on verra plus loin que l'erreur sur ce poinL était facile à commettre.
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C'est ainsi, par exemple, qu'on a fait inLervonir l'étio- Jogie différente des deux maladies et qu'on a opposé la misère et les privations des paysans pcllagreux aux excès des aliénés paralytiques des grandes villes.
Peut-être a-t-on oublié quant à ce point que la paralysie générale est très fréquente dans les classes pauvres des grandes villes, et qu'elle est, surtout chez les femmes, assez souvent la conséquence de la misère et d'excès de travail et de veilles .
Il convient aussi de rappeler que l'iiérérlité vésanique est un élément étiolog-ique commun à la folie pellagreuse et à la folie paralytique.
On a aussi invoqué la différence des symptômes pendant les premières périodes, mais il importe de faire remarquer que la paralysie g-énérale des aliénés chez les pellagreux doit être considérée comme une complication qui survient à des époques variables pendant le cours de la maladie.
Les rapports de la paralysie g-énérale et de la pellagre sont les mêmes que ceux de la paralysie générale et de l'alcoolisme. C'est une complication ou, si l'on veut, un mode de terminaison de la maladie.
Il faut donc, dans tous ces cas, se préoccuper avant tout des symptômes qui peuvent servir au diagnostic de la paralysie générale et non de ceux, en effet, très différents qui appartiennent à la pellagre ou à l'alcoolisme.
Sans insister sur ces faits je me bornerai à citer ici un passage dans lequel M. Roussel me semble avoir bien indiqué les principaux éléments du diagnostic différentiel.
Après avoir exposé les symptômes communs à la paralysie pellagreuse et à la paralysie générale, l'auteur poursuit ainsi :
« C'est donc, dit-il, dans les caractères particuliers de l'embarras de la parole et dans ceux du délire, et enfin
B.MLLAnOER, II. g
dans le siècje, qu'il faut chercher surtout les éléments principaux du diagnostic différentiel.
(( Le bégaiement paralytique est certainement un élément précieux du diagnoctic; la parole des peliagreux est lente, pénible, souvent hésitante; jamais je n'ai observé ce tremblement accentué, cette espèce de solfège, cet effort pour lancer les mots qui a été décrit par les aliénistes. On comprend cependant qu'au début de la paralysie générale, quand le trouble do la parole est peu prononcé, ce n'est qu'avec beaucoup d'attention qu'on pourra saisir sûrement les nuances différentielles » (page 168).
Il résulte des passages que je viens de citer que le diagnostic différentiel de la paralysie pellagreuse et de la paralysie générale doit principalement être basé sur les caractères particuliers que présente l'embarras de la parole, sur la nature du délire et enfin sur le siège de la paralysie.
Je vais examiner successivement ces trois points.
r Caractères particuliers que présente F embarras de la pjarole.
Dans la folie paralytique, les lésions des mouvements commencent par être de nature ataxique, et ce n'est que plus tard qu'elles deviennent réellement paralytiques.
lien est ainsi pour les troubles de la parole. A l'ataxie des muscles de la langue ut des lèvres succède peu à peu l'embarras de parole véritablement paralytique. La transformation se fait graduellement et il résulte de là des nuances difficiles à décrire, mais que l'expérience clinique apprend à distinguer.
Comme on vient de le voir, M. Roussel, parlant des peliagreux en général, dit qu'ils ont la parole lente, pénible, souvent hésitante; mais il importe ici de ne pas confondre ce qui peut tenir à l'état intellectuel des malades avec les
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troubles de la parole, résultai de l'ataxie ou de la paralysie des muscles de la langue et des lèvres.
Beaucoup d'aliénés pellagrcux sont atteints de mélancolie avec stupeur ou de démence; ils répondent lentement et avec peine aux questions qu'on leur adresse. C'est la conséquence de Tobnulation ou de l'affaiblissement de leur intelligence, et il n'y a point à tenir compte de ces symplômes pour la question qui nous occupe.
Chez certains pellagreux, au contraire, ceux-là bien moins nombreux, on constate des troubles de la parole qu'il est difficile de distinguer de ceux des aliénés paralytiques aux premières périodes de leur maladie. Non seulement ces pellagreux ont de l'hésitation de la parole, mais cette hésitation est accompagnée de tremblements convulsifs des lèvres qui précèdent chez eux l'articulation des mots.
Cet ordre de faits me paraît avoir été trop peu étudié, et je crois devoir citer ici quelques observations de pellagreux qui étaient encore aux premières périodes de la maladie.
Observation I
Embarras de parole avec tremblements convulsifs des lèvres chez une pellagreuse mélancolique.
Sommaire. — Embarras de parole. — Tremblements des membres. — Impossibilité de la station. — Démence apparente. — Eschares.
Galmaria, âgée de dix-neuf ans, est entrée au g-rand hôpital de Milan, le 31 juillet 1847, comme pellagreuse, pour y prendre les bains. Elle dut bientôt être transférée à la salle des délirants.
A son entrée, l'épiderme des mains s'enlevait encore par larges plaques, mais la desquamation est terminée.
Sur le dos des pieds, on peut encore détacher de grands lambeaux d'épidermc.
La diarrhée depuis l'entrée n'a pas cessé.
Cette jeune fille est dans un état de stupeur; elle ne fait aucune attention à ce qui se passe autour d'elle, ses réponses faites à voix basse sont brèves, contradictoires et sembleraient indiquer une perte complète de mémoire et une démence très avancée.
Varticulation des mots est difficile, incomplète et précédée de contractions convulsives très évidentes des lèvres.
Quand la malade essaye de tirer la langue, celle-ci semble plutôt se rétracter en arrière.
Tremblements des doigts très prononcés, même quand la main repose sur le lit, tremblements des bras quand la malade les porte à la tête.
A l'entrée la démarche était hésitante et saccadée, aujourd'hui la station est devenue impossible, la maigreur est déjà grande et il y a une large eschare au sacrum.
Si le trouble de la parole que présentait cette jeune fille s'observait chez un aliéné d'un âge plus avancé et non pellagreux, il aurait certainement une grande importance pour le diagnostic de la paralysie générale ; mais il n'est ici qu'un symptôme de la pellagre.
L'ataxie des muscles de la langue et des lèvres et l'hésitation de la parole qu^elle produit chez cette pellagreuse, doivent, je crois, se présenter assez souvent dans les casa marche rapide où le tremblement des membres est l'un des principaux symptômes de la maladie.
CHEZ LES PELLAGREUX
Observation II
Embarras de la parole avec tremblemenls convulsifs des lèvres chez un pellagreux mélancolique.
Sommaire. — Trente-sept ans, agriculteur. — Délire mélancolique. — Tentative de suicide. — Embarras de la parole avec tremblements convulsifs des lèvres. — Altération pellagreuse de la peau des mains et du cou.
Bevegnu, âgé de trente-sept ans, agriculteur, a été envoyé par la police à l'asile des aliénés de Venise, le l^"" septembre 1847; le délire datait de quinze jours seulement. B..., à son arrivée, était en proie à des hallucinations.il lui semblait qu'il allait tomber dans des précipices ; il avait essayé de se noyer et de se pendre; on l'avait saigné deux fois avant son entrée. Il était très faible et on fut obligé de le porter de la barque à l'infirmerie où il dut garder le lit. Les jambes étaient œdématiées.
Cet homme est d'une taille moyenne, mais fortement constitué, il a par moments un embarras très marqué de la parole, l'articulation des mots est précédée de tremblements des lèvres et des joues. La langue aussi est tremblotante et fortement fendillée à la partie moyenne.
Le délire mélancolique a cessé, B... est calme et répond assez bien aux questions qu'on lui adresse.
Il est content de sa santé et pourrait, dit-il, retourner à ses travaux. Il ajoute que quand il fait de bonnes récoltes il est aussi heureux qu'un empereur. La démarche indique encore un peu de faiblesse.
La note inscrite à l'arrivée du malade porte que « lapellagre est évidente ». La peau des mains, du cou et de la partie supérieure du sternum olTre des altérations qui ne peuvent, en effet, laisser aucun doute. La peau est sèche, très brillante et rosée.
Dans la folie paralytique il arrive souvent que le délire cesse, mais qu'on voit persister quelques-uns des symptômes somatiques. C'est ce qui constitue les rémissions. Il y a chez ce malade quelque chose do semblable, le délire mélancolique a cessé, mais on observe encore par moments un embarras évident de la parole avec tremblements convulsifs des muscles des lèvres.
Observation III
Embarras de la parole chez une pellagreuse.
Sommaire. — Vingt-sept ans.— Paysanne.— Mélancolie avec stupeur.— Embarras de la parole. — Trenablement convulsif des lèvres et de la langue. — État semi-paralytique des membres.
Mario, âgée de vingt-sept ans, paysanne, est entrée le 19 mai 1847, comme aliénée pellagreuse à l'asile de Venise. Il résulte des renseignements qui ont été donnés que cette femme aurait d'abord présenté des symptômes d'excitation, mais qu'elle était ensuite tombée dans un état de taciturnité et même de stupeur. Elle avait de la peine à se tenir sur les jambes.
J'extrais des notes qui ont été ajoutées sur cette malade par M. le docteur Pelt, les passages suivants :
20 mai 1847. — Taciturnité, difficulté à marcher et même à se tenir sur les jambes, — tremblements très forts des membres ; la langue est tremblante, le pouls est fréquent. Selles régulières, pas de diarrhée.
21 mai. — Tranquille, mais taciturne, se remue avec peine; le pouls est fréquent.
22. — Paralytique, le pouls meilleur, — tremblements continuels.