CHAPITRE IV
La destinée et l’utilisation des Graisses chez les insectes
Il est une observation très générale qu'impose l'étude de la Physiologie comparée : c’est que l'organisme sait tirer d’un produit ou d’une fonction le maximum de rendement en évitant avec soin tout gaspillage. On constate très souvent qu’un double ou triple rôle est assuré par une seule et même fonction, tel le cas de la sudation, par exemple, qui est à la fois un moyen de réfrigération physique et un procédé destiné à éliminer les toxines : les faits de ce genre sont très nombreux.
En présence des quantités considérables de corps gras accumulées chez les insectes, il convient de se demander quel est le rôle de ces énormes réserves : un pourcentage dépassant parfois le quart du poids total de l'individu ne saurait assurément être l'indice d’une fonction d'importance négligeable.
Il est commode de schématiser le rôle des graisses en deux
catégories de faits : rôle physique et rôle chimique.
ROLE PHYSIQUE. — La localisation sous-cutanée si fréquente chez les Mammifères et particulièrement chez les Cétacés constitue un dispositif isolant dont le rôle bien connu est de diminuer les déperditions calorifiques par rayonnement. Une semblable fonction ne saurait évidemment entrer en ligne de compte chez des poïkilothermes tels que les insectes; toutefois, la graisse périphérique pourrait bien jouer un rôle amortisseur : on sait par de nombreuses recherches que la température somatique des insectes est fonction de celle du milieu qu'elle suit de très près; elle lui est généralement supérieure de quelques dixièmes de degrés. On sait d'autre part que ce sont les brusques variations de température qui sont particulièrement funestes aux larves; elles résistent en général parfaitement au froid à condition que le réchauffement soit très lent. N’est-il pas logique
de penser que la graisse périphérique jouant un rôle modérateur
amortit quelque peu les variations thermiques trop brutales et permet à l’insecte d’équilibrer sans à-coup son milieu intérieur avec la température ambiante ? Ce serait là une explication plausible de la localisation sous-tégumentaire si fréquente chez beau-
coup de larves d’insectes.
ROLE CHIMIQUE. — Ici les faits sont plus complexes et doivent être classés. Il convient tout d’abord d'examiner séparément le rôle et la destinée des graisses chez la larve et chez l’imago. Une remarque générale s’impose à ce sujet: c’est que les larves sont le plus souvent beaucoup plus riches en corps gras que les imagos; ce n’est cependant pas un fait général; j'ai observé des cas où la proportion est renversée : chez le Doryphora de la pomme de terre (Leptinotarsa decemlineata Say.) la larve contient 3 p. 100 de graisse et l’imago 13,48 p. 100. La larve de fourmi Camponotus vagus Scop. renferme 2,45 p. 100 d'huile et l’imago de la fourmi Crematogaster scutellaris O1 10,4 p. 100.
Chez la larve (1) on peut attribuer aux graisses un double rôle :
1° un rôle banal de réserve alimentaire tel qu’en possèdent les graisses de vertébrés ; la graisse peut dans certains cas être utilisée en période d’inanition et être brülée par la machine animale. Ce rôle a été bien mis en évidence par les expériences de M. KozLMANN (1909) sur la larve de Tenebrio molitor 1.
2° un rôle spécial aux insectes, plus important que le précédent qui intervient plutôt accidentellement, on pourrait presque dire pathologiquement : ces graisses constituent une réserve destinée à être utilisée au moment de la nymphose. A cet égard, les études faites sur le développement du ver à soie et celles que j'ai poursuivies sur l’évolution de la Pyrale du maïs sont très significatives : on voit au moment de la nymphose la teneur en
graisses baisser brusquement.
Chez l’imago on peut distinguer :
1° la graisse résiduelle qui provient d’un excès de réserves
accumulées chez la larve et inutilisées au moment de la méta- (1) 11 s'agit ici bien entendu des graisses de réserve à l'exclusion des graisses protoplasmiques, *
morphose. C’est cette graisse qu’on peut observer chez les insectes qui à l’état parfait ne prennent aucune nourriture; elle existe aussi chez beaucoup d'insectes gros mangeurs, mais elle est alors difficile à distinguer de la graisse du second groupe.
2° des graisses de néoformation, particulières à l’imago et qu'on pourrait appeler graisses imaginales. Ces substances se forment chez les espèces qui continuent à manger activement après la métamorphose; c’est le cas par exemple du Doryphora (Leptinotarsa decemlineata Say.) ou du Négril (Colaspidema atra O1), gros mangeurs à l’état parfait. C’est encore le cas des Orthoptères (Dociostaurus maroccanus Thb.).
Quant au rôle de ces graisses, il est lié tout particulièrement à la reproduction de l’espèce. Chez la femelle elles sont utilisées en grande quantité pour l'édification des réserves de l’œuf; c’est la raison pour laquelle les femelles sont souvent plus riches en graisses que les mâles. Il faut rapprocher de ces faits l’huile
extraite des œufs de criquets algériens par RAPHAEL Dugoirs.
Il existe encore des relations étroites entre le corps adipeux et les organes photogènes : le fonctionnement de ces appareils 8 Il 5
paraît nécessiter la présence des lipides.
VALEUR DE LA RESERVE ENERGETIQUE DES GRAISSES. — Il est intéressant d'évaluer la réserve énergétique que représentent les corps gras accumulés chez la larve. Si l'on évalue approximativement à 9000 calories la chaleur moyenne de combustion d’un gramme de corps gras, il est facile de calculer la valeur de cette réserve; les chiffres obtenus ne sont évidemment qu'approximatifs, mais ils sont suffisants pour fixer les idées sur ce point.
J’ai donc calculé la chaleur de combustion fournie par les graisses contenues dans 100 grammes de larves vivantes (en me basant sur les pourcentages que j'ai obtenus et qui sont repro-
duits plus loin).
Chaleur de combustion
approximative
(pour 100 grammes de larves)
B'UAMNUSMElLENNAS ACIER RCE 252,000 calories COSSUS INDE T ME Eee eee 247.500 — Pyrausta-nubualis Aübn............ 245.000 — PTOQCSETADETMIS 6 Monter see re 117.000 — CAMPONOTUS TATUS SCOP.. 22.050 — PINSUTIISATENCLOLR een ES 15.939 — Malacosomaæ franconica ESp......... 17.109 — DUIMOANIMANTMSDANATENT EE ere 155.900 — S'AUUTMAIGOPErNUT UE Mie 9360 —
On ne peut qu'être frappé des différences considérables qu’acceusent ces chiffres; à côté d’espèces munies d’une réserve thermodynamique énorme s’en trouvent d’autres qui sont fort
mal pourvues.
Si au lieu de calculer pour 100 grammes de larves on détermine la valeur de la réserve par individu, les chiffres sont très différents; voici ceux que j'ai obtenus :
Poids moyen Valeur
de la larve énergétique COSSUSTONID EN AMEN NE 5 grammes 12.375 calories Balaninus elephas GyIil.......... 0:03 75.6 — Pyrausta nubilalis Hübn........ 0.07 — 1.701 — ÉUUES ICO TE RARE ETC 10 — 11.700 — FASO TENATELr ER MOT Ne O,0S — 12,7 — Malacosoma franconica Esp. .:. 0.3S — 64,9 — LYMANIMIAATISNAR LE. 0.5 — 67.5 — Saturnit Pernyi Guer.......,... 1 — 93.6 —
SIGNIFICATION PHYSIOLOGIQUE DE L’INSAPONI- FIABLE. — Les substances désignées en technologie des corps gras sous le nom d’insaponifiable représentent des produits très différents au point de vue chimique et qui ne peuvent manquer d’avoir une signification physiologique multiple. Ces produits
sont :
1° des hydrocarbures (saturés et non saturés) ;
2° des alcools monoatomiques de la série grasse; 3° des alcools cycliques (stérols).
Une première distinction s'impose entre les hydrocarbures d’une part et les alcools (qu'ils soient acycliques ou aromatiques) d’autre part; les premiers représentent un produit en quelque sorie Juxtaposé aux Corps gras; ils n’ont avec eux que des relations de contigüité; ils ne possèdent aucune liaison chimique avec les acides gras. La proportion de ces hydrocarbures est extrémement variable dans les graisses de la série animale; on connait les masses prodigieuses d'hydrocarbures trouvées dans les huiles de foies de Sélaciens (Squalène, Spinacène). Ils ne font pas défaut non plus, bien qu’en quantités moins considérables dans les huiles d'insectes; j'ai déjà parlé du carbure saturé (Undécane) trouvé par C. ScHaLL (1893) dans l'huile de fourmis rouges; plus tard, MENOZzI et Morescui ont signalé dans l’huile de chrysalides de vers à soie un carbure C* H* (Octoeicosane) et ont indiqué qu'il doit exister à côté un autre carbure. J'ai trouvé dans l'huile de chenilles processionnaires du pin (Thaumetopæa pityocampa Sch.) 8,5 p. 100 d’insaponifiable dont une partie importante doit consister en hydrocarbures.
Quelle est la signification physiologique de ces produits ? elle a paru évidente dans le cas des carbures fortement non-saturés des huiles de Sélaciens : on a considéré le Squalène comme une réserve prodigieuse d'énergie, douée d’un potentiel thermochimique très élevé. Dans un travail récent, ANDRÉ et CANAL (1928) ont souligné les relations qui paraissent exister entre le squalène, les acides gras et le cholestérol. Se basant sur l'étude de l'huile de foie de Cetorhinus maximus Gunn. à divers âges, ces auteurs croient pouvoir considérer le squalène comme le terme d’une série de réactions dont le point de départ serait constitué par les acides gras fortement non-saturés et l’intermédiaire par le Cholestérol.
Le problème est encore plus obscur en ce qui concerne les carbures saturés tels que ceux que renferment les huiles d’insectes : dans ce cas, la chaleur de combustion ne présente pas une valeur très élevée; d’ailleurs on les trouve en quantité si minime qu'ils ne pourraient constituer qu'une réserve de peu
d'importance.
Les alcools monoatomiques à poids moléculaire élevé (al. cerylique, mélissique, psyllostéarylique, etc.) se trouvent surtout dans les cires où ils remplacent la glycérine; le rôle de ces substances est souvent protecteur : les éthers de ces alcools constituent dans beaucoup de cas des enduits de revêtement imperméables et isolants (coccides, etc.).
L'importance du Cholestérol (et il en est probablement de même du Bombystérol et de ses isomères) est capitale. On sait depuis les travaux célèbres de MAYER et SCHAEFFER que cet alcool est un constituant fondamental de la cellule où il existe toujours en proportion déterminée par rapport aux acides gras totaux; son rôle dans l'intensité de l’imbibition des tissus est de toute première importance: il remplit peut-être aussi des fonctions de premier plan dans les phénomènes de la nymphose.
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