OBSERVATION
Madame M.*** , âgee de 34 ans , veuve d’un directeur des hôpitaux militaires, replète, d’une sensibilité exquise , d’un tempérament éminemment utérin , venait d’accoucher de son onzième enfant, qu elle n avait pu conserver ainsi que les autres, lorsque, trois jours après ses couches , le S décembre 1814, une forte frayeur fit disparaître tout— a— coup le lait qui remplissait abondamment ses seins. Cet accident qui entraîne si souvent des suites fâcheuses, quand il se complique, comme chez cette dame, de la suppression des lochies, détermina de suite, et durant environ dix-huit mois, un mal-être manifeste qui s’accompagna d’in égularités dans la menstruation , de faiblesse et de douleurs vives dans les membres du côté gauche, auxquelles succéda le gonflement profond et circulaire de la partie inférieure de l’avant-bras et de la jambe du même côté.
Cet engorgement de nature lymphatique avait acquis un tel degré de dureté, et s’accompagnait de si vives douleurs périodiques , que les Médecins qui furent appelés , sans s’éclairer davantage sur la véritable nature du mal , jugèrent que ce genre d’affection pouvait dépendre de la syphilis. L’inconduite du premier mari de cette dame avait fortifié cette idée. En conséquence , toute la cohorte des antisyphilitiques fut malheureusement emplo3'ée.
Quatre mois suivis de ce traitement, loin de dissiper le mal, l’accrut à un tel point, que lorsque nous fûmes appelés , la maladie était presque désespérée. L’épuisement était à son comble} les douleurs , qui accompagnaient l’engorgement, parurent intolérables. Mais, chose remarquable, ce qui doit précisément nous occuper , c’est qu’après un mois de ce traitement , les seins se gonflèrent par intervalles et sécrétèrent du véritable lait. C’était la première fois que cela paraissait depuis ses couches.
Cette circonstance n’eût-elle pas dû donner à penser?
Ce gonflement des mamelles qui durait peu et qui a toujours eu lieu depuis , à différentes
époques , disparaissait aussitôt qu’un point d’irritation paraissait s’être fixé plus ou moins de temps sur l’estomac ou sur l’utérus qui rejetaient, l’un ou l’autre, un fluide lactiforme, de saveur absolument laiteuse quoiqu’un peu ascescente.
Cette dame reste persuadée que cette humeur était du véritable lait.
Le récit de cet accident, qui ne nous fut fait qu’après ce que nous en vîmes nous-mêmes , dut nécessairement fixer notre attention: nous venions précisément de lire l’article Déviation , du dictionnaire des sciences médicales. Nous nous promîmes alors de ne rien négliger pour nous assurer d’un fait aussi remarquable, et afin de prévenir toute équivoque, nous défendîmes expressément à la malade l’usage du lait ; nous lui en fîmes même redouter les effets. Cette obligation ne lui fut pas pénible , car elle ne l’aimait pas plus qu’elle ne le digérait.
Il est à nomr que la malade nous avait dit que 1 humeur blanche qu’elle rejetait, tachait son linge et le plancher comme si c’eût été du lait gras, en ajoutant cjue le plancher en restait tache une semaine maigre le lavage à l’eau chaude.
Cette circonstance se rapporte bien à ce que le Docteur Gardien dit du caractère des lochies, nommées vulgairement laiteuses : « Elles ont , dans V or dre naturel , une couleur blanchâtre , une odeur de lymphe , et tachent le linge à peu-près comme on le 'voit dans ceux qui recouvrent les seins des accouchées lorsque le lait coule en abondance (1). » (Traité des MALADIES DES FEMMES, T. 3, page 2f)0 ).
Empressés de vérifier le fait dont nous venons de parler , nous recommandâmes bien à la malade de nous faire appeler aussitôt qu elle éprouverait quelques signes précurseurs de l’évacuation.
(i) Serait-ce donc la lymphe proprement dite, susceptible de se convertir eu lait dans les mamelles , qui se dévierait par l’utérus, ainsi que le pense le Docteur Gardien? Nous craignons bien que cette opinion ne soit purement gratuite , lorsqu’il nous est si difficile d’obtenir la plus petite quantité de lymphe des vaisseaux lymphatiques pour en faire l’analyse, analyse encore si incomplette jusqu’aujourd’hui.
La lymphe obtenue qui a été analysée , n’est d’ailleurs ni grasse, ni blanche comme du lait, présomption favorable à cette troisième espèce de lochies qu’on devrait bien analyser.
Cette espèce de déviation serait-elle plus extraordinaire que colle du lait par les autres émoncloircs? Et l’on peut se refuser à penser que l’odeur aigre des sueurs, l’hypotase blanchâtre et filandreuse des urines, les dcvoicmens avec des caillots blanchâtres, puissent être le produit de la lymphe elle-même, M. Gardien admettant lui-même l’existence de ces faits quil rapporte-
Ces signes étaient des angoisses insupportables , suivies de vomissemens pénibles ; et si c’était vers l'utérus que se passait le travail fluxionnaire , les angoisses s’accompagnaient alors d’embarras Vers cette région, de douleurs et d’engourdissernens du côté des aines.
Nous arrivâmes un jour pour être témoins de ce que la malade venait de rendre par le vagin. Nous vîmes, en effet, le plancher tout récemment taché d’une matière blanche, semblable à de la petite crème. Un léger suintement avait encore lieu, mais nous ne pûmes en recueillir que quelques gouttes pour nous assurer de son caractère crémeux, du moins en apparence. Ce dernier phénomène s’est répété deux fois, sans pouvoir nous procurer la matière rejetée. Nous avons été plus heureux pour les vomissemens; nous en avons deux fois obtenir le produit. Il fut, à la vérité, recueilli la première fois hors de notre présence. La malade était à jeun, îl était six heures du matin. Nous observons qu’elle n’avait pas pris un atome de lait, ainsi que nous le lui avions si expressément recommandé.
Nous donnerons l’analyse de la matière vomie*
La dernière fois , nous arrivâmes à temps : à des angoisses, à un spasme manifeste de l’es-r tomac, succéda un vomissement de 1 3o grammes, d’une matière plus consistante que la première, blanche , sans mélange d’alimens } il était neuf heures du matin } le mal-être qui avait suivi une mauvaise nuit, l’avait empêchée de déjeûner.
Forcée, malgré sa situation, de se rendre de bonne heure chez le procureur du Roi , elle en avait déjà rejeté chez lui une plus grande quantité.
Nous nous empressâmes, ces deux fois, d’en soumettre l’analyse à M. le Professeur Sérulas , Pharmacien en chef de l’hôpital militaire d’instruction de Metz. Nous en donnerons le résultat.
Pour donner plus de crédit à un fait d’un intérêt si majeur, sujet aujourd’hui de contestations , nous désirions en rendre témoins quelques-uns de nos dignes confrères} mais la cessation de ce phénomène, par l’équilibre qu’avait ramené la nouvelle grossesse de cette dame, parvenue alors à son cinquième mois , a borné cet objet à notre simple exposition. On ne pourrait, certes, la récuser, sans nous faire l’injure de nous croire de mauvaise foi ou imaginairement pré-
venus. Si l’on ne nous rendait pas justice, nous aurions à regretter qu’on se refusât à admettre un de ces beaux faits qui tendent à éclairer un point de doctrine aussi important.
Après avoir reconnu la déplorable situation de cette dame , on ne sera pas étonné que nous ayions changé le traitement de nos prédécesseurs.
De vives douleurs, des spasmes violens qui se répétaient avec une fréquence alarmante, une débilité aussi grande que l’émaciation , devenait affligeante, nous ont conduits à faire des toniques et des narcotiques, la base de son traitement, en éloignant, toutefois, l’usage des dérivatifs , pour ne pas trop pervertir un genre de fluxion qu’une curiosité , en quelque sorte louable, nous engageait à maintenir pour l’intérêt de la science.
L’état éminemment nerveux de cette dame, nous avait obligés d’essayer l’usage du musc et du sirop de succin , dont elle s’est très-bien trouvée.
Pour ne rien omettre de l’état idiosyncrasique de la malade, nous devons ajouter que maigre son dépérissement, la maigreur et la flaccidité de
ses membres , elle n'en était pas moins en proie à des désirs violens , auxquels elle se serait volontiers livrée, si la raison, aidée de nos conseils 7 n’était venue à son secours.
Un état décidément hystérique alimentait une imagination facile à s’enflammer. Cet état rendant tour-à-tour l’utérus et l’estomac le siège de l’irritation, pourrait fort bien faire concevoir l’espèce de déviation qui s’opérait, quand, au préalable, dans un intervalle de rémission ou de calme , les seins s’étaient gorgés de lait.
Malgré une amélioration sensible , cette dame n’en conserve pas moins , en partie , le gonflement de l’avant-bras et de la jambe. Cet engorgement, qui s’accroît et diminue de temps à autre , s’accompagne souvent d’assez vives douleurs , qui résistent maintenant à toutes les applications possibles.
Les topiques narcotiques sont loin de produire ce qu’on devrait naturellement en attendre. L’eau froide qui , long - temps , les avait calmées comme par enchantement , a malheureusement usé ses effets. Les émolliens tuméfient sans soulager. Les astringens contre-indiqués ,
d’ailleurs , par la douleur , ne pourraient être employés sans laisser encourir les risques d’une métaptose peut-être bien funeste. En conséquence , le mieux étant quelquefois l’ennemi du bien , nous avons cru prudent de laisser, agir la nature , qui a déjà fait beaucoup pour cette dame.
Tout s’était singulièrement amélioré , lors-# qu’une nouvelle série d’accidens moins graves^ à la vérité , que les premiers , vinrent fixer , de nouveau , notre attention.
L’orcîre qui semblait s’être établi dans les fonctions de madame M.***, par l’effet même d’une nouvelle grossesse , qui venait couronner nos succès, a été ensuite interverti jusqu’au terme de neuf mois, époque de son accouchement, par de nouvelles évacuations qui confirment , de plus eu plus , 1 existence des métastases laiteuses.
Il y avait déjà long-temps que nous ne l’avions visitée, lorsqu’elle nous apprit qu’elle venait de rendre , pendant quatre jours , des urines blanches comme du lait, dont l’émission affaissait, chaque fois , ses seins qui s’étaient sensiblement gorgés de lait, quelques jouis avant qu’elle n’urinât de cette manière.
Ce qui n’était encore jamais arrivé aussi sensiblement, le gonflement permanent de l’avantbras s’était entièrement dissipé depuis cet accident.
Nous pensâmes qu’une fois cette déviation opérée par cette voie , nous pourrions observer le retour du même accident. Les urines encore légèrement blanches devaient nous le faire présumer. Nous avions engagé MM. Willaume, Chirurgien en chef à l’hôpital militaire d’instruction de Metz , Rampon et Moizin , Professeurs à la même école, à s’assurer, par eux-mêmes, de l’état de la malade.
En effet , ainsi que nous l’avions pensé , les mamelles qui s’étaient affaissées depuis l’accident, se gorgèrent de nouveau ,r et la malade rendit des urines aussi blanches que celles qu’elle avait évacuées quelques jours auparavant. Elle n’en rendit alors que 192 grammes dans toute unematinée , du moins les urines qui furent rendues ensuite n’étaient-elles pas assez chargées , pour qu’elles pussent être soumises à l’analyse. Les 192 grammes , après avoir été soigneusement recueillis , ont été renfermés dans une bouteille que nous remîmes , nous - mêmes , à
M. le Pharmacien en chef Sérülas , pour en faire l’analyse, analyse que nous réunirons , à toutes celles qui ont été faites , dans la division de notre travail consacré à cet objet.
Cette évacuation ne se borna pas aux urines 5 cette dame rendit encore par le vagin , à la même époque , quelque temps après, par l’efFet d’une autre alternative du gonflement des seins , une matière d’aspect entièrement laiteux, que nous prîmes le soin de recueillir autant qu’il nous fut possible. Nous en parlerons en son lieu.'
Particulièrement intéressés à ne rien échapper de ce qui pouvait éclairer nos recherches , nous profitâmes de ce cpie la malade nous avait dit en présence de M. le Docteur Mousseaux, Médecin principal des armées , que l’écoulement n’était bien sensible que le matin avant son lever , pour engager plusieurs de nos confrères à s’y trouver. M. le Docteur Lallemant ? actuellement Professeur à l’école de médecine de Montpellier , étant alors à Metz , y fut également appelé.
M. le Professeur Lallemant vit égouter le fluide qui , répandu sur les cuisses de la malade et sur line toile ciree noire, avait la plus grande
ressemblance avec du lait d’une légère teinte bleuâtre. On le trouva semblable à celui que nous avions auparavant recueilli dans une petite fiole pour le faire analyser.
Cette dame ne s’était jamais plaint de flueurs blanches. L’écoulement , dont nous parlons , ne survenait qu’à de longs intervalles , encore ne succédait-il qu’à l’engorgement laiteux des mamelles qui s’affaissaient pendant toute la durée de cette espèce de flux , probablement de la nature de celui qui succède à la suppression du lait après l’accouchement. Nous entendons parler des lochies blanches, de ces lochies qui n’ont constamment lieu que lorsque la mère cesse cl’allaiter , bien différentes de celles qui résultent du dégorgement de l’utérus ou de son inflammation.
Si, pour mettre définitivement un terme aux maux de cette dame , nous n’avions pas jugé convenable de lui faire nourrir son enfant , ne parfaitement constitué, nous nous serions empressés de recueillir assez de lochies blanches pour chercher à y justifier probablement l’existence du lait en nature (1).
(i) Quelque difficulté qu’il y ait à recueillir ce fluide lochial.
Quelque soit , enfin , Tétât actuellement heureux de madame M.***, la santé parfaite de son. enfant, âgé de plus d’un an, elle ne vient pas moins de nous produire un nouvel exemple de déviation par les urines, malgré toutes les précautions que nous avions prises pour son sévrage.
Cette déviation s’est opérée dans les mêmes circonstances. La quantité des urines, cette fois, a du moins été assez abondante pour favoriser nos recherches..
Nous allons, en conséquence, passer à l’analyse des différens fluides rejetés par la malade, pour en tirer, ensuite, les conclusions que nous devons naturellement admettre.
Puisse -t-on agréer notre observation avec autant de confiance , cjue nous avons mis de bonne foi à la rapporter, de persévérance à la suivre !
nous sommes néanmoins étonnés qu’on n’ait point encore songé à s’en procurer asseï pour en faire l’analyse, puisque l’on pense généralement que cette humeur contient les élémens du lait. Tious ayons le dessein de nous en occuper.