A. — CRITIQUE DE L'HYPOTHÈSE D'UNE CONTAMINATION DES TUBES
Mais, tout d'abord, il nous faut revenir sur l'impossibilité absolue d'admettre dans nos recherches une erreur de technique. Cette impossibilité ressort de l'ensemble des précautions que nous avons prises pour la vérification de nos cultures et du caractère progressif et régulier des phénomènes observés. Examinons toutefois les principales causes d'erreurs que nous aurions pu rencontrer dans notre travail.
Sur la nature des germes étudiés, il ne peut y avoir aucun doute. Leur origine même, les vérifications morphologique, biologique et pathogène en répondent. Mais on peut supposer qu’une contamination de nos tubes s’est effectuée au cours de nos expériences.
Une impureté inaperçue peut se glisser dans les cultures; ne savons-nous pas que les plus rigoureux bactériologues ont quelquefois des tubes contaminés? Cette hypothèse devient insoutenable, dès qu'on l’étudie avec précision.
Soit une infection de nos tubes au début de l'étude d’un germe au moment de la mensuration de l’anaérobiose. Il faudrait d’abord supposer au microbe infectant une morphologie identique à celle du microbe primitif. Ce microbe infectant serait aérobie, car anaérobie il ne prouverait rien contre nos expériences : il faudrait admettre que seuls ont été contaminés les tubes d'une certaine hauteur ou d'une certaine pression. Quelle absurdité que de supposer une contamination élective et systématique des tubes de milieux liquides avec l'intégrité des tubes-contrôle de gélose! Cette contamination élective et systématique devrait encore se répéter, identique à elle-même dans toutes les mensurations! Supposons une contamination au 2° stade : même absurdité. Si le tube de gélose inclinée contient une impureté, les repiquages de colonies isolées sélectionnent cette impureté, qui alors se transformerait après > passages en gélose, dans l'étude du vibrion septique par exemple, en anaérobie dans les cultures de reconstitution!! Le passage du deuxième au troisième stade s'établit trop régulièrement, trop progressivement pour laisser admettre une contamination qui sauterait aux yeux par le développement en gélose inclinée de colonies de natures différentes!
En dernier lieu, l’agglutinabilité du bacillogène du tétanos, comme nous l’avons établi précédemment, permet en une minute de démontrer l'identité d’origine du bacille du tétanos et de son bacillogène.
De même, l’agglutinabilité du vibriogène septique par le sérum Leclainche-Morel ne laisse aucune discussion possible sur l'identité absolue du vibrion septique et du vibriogène. Il serait absurde de ue pas reconnaître la valeur de cette démonstration. Nous pouvons donc, en toute sécurité, aborder l'énoncé des lois nouvelles,
B. — FiN DE LA SÉPARATION CLASSIQUE DES MICROBES EN AÉROBIES STRICTS MIXTES ET ANAÉROBIES STRICTS
Le fait principal définitivement établi est la disparition de la distinction posée par la bactériologie classique entre les aérobies et les anaérobies. La notion déjà ancienne et partout acceptée de
l'anaérobiose facultative d'un grand nombre d'aérobies avait amené la formation de trois groupements : aérobie, aéro-anaérobie ou anaérobies facultatifs, anaérobie exclusif. Si les aérobies étaient rapprochés des microbes mixtes, la séparation n’en restait pas moins absolue avec les anaérobies stricts. |
Avant de rappeler comment nos recherches actuelles comblent le fossé de séparation, jetons un coup d'œil sur les recherches antérieures aux nôtres qui rendaient problable la destruction de toute barrière entre ces différents microbes.
Quelques auteurs ont montré que certains germes aérobies pathogènes pouvaient au sortir de l'organisme humain infecté par eux ne pousser qu'à l'abri de l'oxygène (Gouget, Thiercelin, G. Rosen- {hal).
Nous avons dit que ces germes étaient devenus des anaérobies temporaires; rapidement ils se réhabituaient à la vie en tubes de culture et reprenaient dès la deuxième ou troisième génération leur biologie ordinaire.
La thèse du docteur Legros nous donne {thèse de doctorat en médecine, 1902, p. 68) un argument intéressant sur le peu de valeur de la distinction en aérobies ou anaérobies. Dans l’eau vaseuse de la Seine, Legros trouve un bacille produisant par inoculation au cobaye une gangrène gazeuse nette. Ce bacille « est un bel exemple d'espèce anaérobie de prédilection; il ne cultive pas en surface sur milieux solides, mais peut cultiver et même être repiqué une ou deux fois en tube de bouillon ou d'eau peptonée glucosée.
«Sur les tubes de gélose inclinée, alors que l’ensemencement a été fait largement à la surface et dans l’eau de condensation, il pousse dans l’eau de condensation et parfois à la face profonde du bloc de gélose en donnant des bulles gazeuses. » Cette bactérie qui produit par inoculation pure la gangrène gazeuse est différente de la bactérie septique franchement aérobie, dont nous avons plus haut tracé le parallèle avec le Vibrion septique aérobisé.
Citons enfin ce passage du 7raité de Bactériologie de Duclaux (t. I, p. 207) : « L'’oxygène est un aliment comme un autre, pouvant être accepté ou refusé suivant les cas et qui n’a un rôle capital
qu'en ce qu'il est dans tous les cas une source de force dans son conflit avec les autres matières alimentaires ou avec une partie de la matière alimentaire qui le fournit. Le passage de la vie aérobie à la vie anaérobie, si manifeste chez les levures n’est qu’un témoignage nouveau de la plasticité du protoplasme chez certaines espèces, de la faculté qu'il possède de changer peu à peu dans la même cellule son mode d'alimentation. »
Dans un ordre d'idées inverse, nous avons établi également qu'aucune séparation ne pouvait être posée entre les aérobies exclusifs, et les microbes dits anaérobies facultatifs. A la Société de biologie (7 juillet 1906) nous avons donné la méthode d'adaptation à la vie sans oxygène libre des germes qui paraissent ne pouvoir s'en passer ; elle consiste à reprendre la série de nos cultures en sens inverse, c’est-à-dire en colonnes de liquides de hauteur croissante et en tubes d’Achalme à pression décroissante.
L'aérophilie se mesure comme l'oxygénophobie, et l’anaérobisation s'obtient comme l’aérobisation. Appliquant cette méthode à l'étude du bacille du charbon, nous avons à la Société de l’internat des hôpitaux de Paris (26 juillet 1906), étudié le premier stade de l’anaérobisation de ce germe, stade semblable au premier stade de l’aérobisation des anaérobies puisqu'il est caractérisé par la conservation intégrale de toutes propriétés avec perte toutefois du pouvoir sporogène. Il est juste d'ajouter que le bacille du charbon perd avec grande facilité son pouvoir de sporulation, chaque fois que les conditions de culture sont défavorables.
Avant nous, Vincent dans des travaux cités plus loin à propos de l'acquisition du caractère pathogène, avait obtenu des cultures anaérobies peu vivaces de germes aérobies exclusifs.
Nos recherches d'aérobisation des anaérobies comme celles d’anaérobisation des aérobies nous semblent de nature à établir définitivement combien est superficielle la division classique entre anaérobies et aérobies.
Avec elles nous apprenons que rien de fondamental ne sépare ces deux catégories de germes. Voici un microbe aérobie exclusif,
le bacille du charbon; il est aisé d'arriver à le cultiver loin du
contact de l'air; il est aérophile ; son aérophilie peut se mesurer, se restreindre, disparaître, et quand le bacille du charbon est devenu anaérobie, il n’a rien perdu de sa biologie.
Voici un anaérobie, le vibrion septique; il est caractérisé par son impossibilité à tolérer le contact de l'air, mais aussi, par sa motilité spéciale, ses fermentations, son pouvoir pathogène. Nous le cultivons en tubes profonds ou en tubes d'Achalme à pressions variables et nous en faisons rapidement un microbe identique à luiméme, mais avec cette seule différence, qu'il est indifféremment aérobie ou anaérobie!
La notion nouvelle de la mensuration de l’anaérobiose montre assez que cette fonction n'est pas fondamentale. On la mesure avec précision, on la renforce, on la diminue, on la crée, on la détruit. Il est même des cas où nous ne savons si elle est présente ou absente.
Ne parlons pas ici de la mensuration de l’anaérobiose difficultueuse et délicate en tubes d'Achalme. Laissons graviter la question autour de ce tube de culture dont l'unique caractère différentiel est sa hauteur de 22 centimètres et sa haute colonne liquide : c'est-à-dire le tube profond.
Il est en somme le tube universel; les anaérobies y croissent abondamment et les aérobies n'ont aucune raison de ne pas y pousser. Alors que dire de cette distinction fondamentale de la bactériologie qui disparaît lorsque au lieu d'utiliser des colonnes de liquide de 4 à 5 centimètres, on emploie simplement des tubes identiques, mais à colonne de liquide de 15 centimètres!
Notre tube étroit de même simplifie le problème. Que dire d'une division qui disparaît lorsque le diamètre des tubes employés passe de 1 cm. 1/2 à un 1/2 centimètre!
Nous pouvons donc poser notre première conclusion :
L’anaérobiose, loin d'être une fonction essentielle, est une foncüon variable et mensurable :
La substitution à la culture en tubes bas des cultures en tubes profonds, c’est-à-dire en tubes contenant des colonnes liquides de 15 à 20 centimètres, et en tubes étroits, c'est-à-dire en tubes de un 1/2 centimètre de diamètre, supprime toute séparation absolue entre les microbes aérobies et anaérobies.