‹ Recherches sur les microbes anaérobiesChapitre 9 sur 23 · D. — LE BACILLE GRACILE ÉTHYLOGÈNE (P. ACHALME ET G. ROSENTHAL · texte numérisé non relu

D. — LE BACILLE GRACILE ÉTHYLOGÈNE (P. ACHALME ET G. ROSENTHAL

Nous avons, en collaboration avec Pierre Achalme, donné à la Société de biologie la description suivante de ce bacille anaérobie strict. Nous l'avions trouvé dans l'estomac d'un malade atteint de gastrite avec troubles nerveux; il était uni à l’entérocoque, au bacille d’Achalme et à un microbe voisin du fadenbacille.

I. — Le bacillus gracilis éthylicus a la dimension du bacille d'Eberth. Rectiligne ou légèrement recourbé, souvent isolé, quelquefois en chaînettes de deux à quatre éléments, il est très mince, grêle, légèrement granuleux; bien qu'immobile, il présente quelques mouvements d’ondulation sur place. C'est un anaérobie strict. Il se colore facilement par les réactifs ordinaires, prend le Gram et le Claudius. Toutefois dans les vieilles cultures, un certain nombre d'éléments deviennent agramiens et ne résistent point à la décoloration. Il ne pousse pas à la température de la chambre, mais ne perd pas sa vitalité dans ces conditions; les tubes gardés plusieurs jours à 22° puis remis à l'étuve donnent une culture abondante.

En bouillon cacheté, ou en bouillon tube d'Achalme, il trouble lé gèrement le milieu qui redevient clair et laisse déposer des flocons. En gélatine cachetée, à l’étuve, il ne liquéfie pas la gélatine, En eau peptonée cachetée, mêmes caractères que sur bouillon. La culture en eau peptonée, bouillon, eau peptonée-urée donne par l'épreuve de l’'HCI et du réactif de Nessler les réactions de l’'AzH3. Pas de réaction de l'indol, pas de réduction des nitrates. Le lait cacheté addilionné ou non de carbonate de chaux est coagulé en 5 jours environ. La coagulation se fait en masse; les jours suivants, le coagulum se rétracte et laisse exsuder un sérum abondant, en même lemps que le gaz dégagé en grande quantité refoule la bague de lanoline. La caséine n'est pas redissoute; les repiquages faits avec le lait ensemencé et non encore coagulé restent le plus souvent négatifs. Sur eau gélatine, eau caséine, eau urée pas de développement; sur eau blanc d'œuf développement misérable,

mais positif et permettant sa séparation élective des autres microbes qui meurent dans ce milieu.

En gélose mannitée profonde (tube de Liborius), le bacille donne en plusieurs jours un développement de petites colonnes punctiformes ayant la grosseur d’une tête d'épingle. Si l'ensemencement est pauvre, on obtient quelques colonies espacées de dimensions plus grandes à forme assez irrégulière. La culture dans ces tubes est toujours lente à apparaître; les repiquages sont négatifs après quelques semaines, tandis que la vitalité reste considérable dans les séries de tubes cachelés et n'exige que des repiquages faits de 15 en 15 jours.

Fait important, le bacille gracile éthylogène acquiert rarement un développement notable dans les cultures pures (eau peptonée et eau peptonée hydrate de carbone). Par contre, l’addition de staphylocoque blanc ou doré par exemple provoque une prolifération considérable, phénomène analogue au satellitisme du coccobacille de Pfeiffer et à la symbiose du strepto-bacille fusiforme (Soc. de Biologie, 15 mars 1902).

Ce microbe est peu sensible aux acides, ou aux alcalis; il pousse bien sur eau peptonée acidifiée avec l’acide lactique, ce qui cadre bien avec son origine stomacale mais donne aussi de belles cultures dans l'urine franchement ammoniacale.

Au point de vue des fermentations, cultivé en eau peptonée hydrate de carbone, il ne fait pas fermenter l'amygdaline, mais il fait fermenter la glycérine, le glucose, le lactose, la mannite, saccharifie l'amidon et intervertit le saccharose. Dans cette fermentation se produisent un développement abondant de gaz, et un mélange d'acides volatils composé d'acide acétique et butyrique (méthode de Duclaux), plus une notable quantité d'alcool. La présence de l'alcool est reconnue aisément par le phénomène des stries pendant la distillation, et par la réaction de l’iodoforme. Le compte-gouttes de Duclaux donne pour le premier tiers de cultures distillé 415 à 120 gouttes par centimètre cube.

Nous avons vérifié ce phénomène par la méthode de Nicloux : 150 centimètres cubes de culture en eau peptonée glucosée contenaient après un mois d’étuve 0 ce. 75 d'alcool, et un autre ballon de même contenance avait produit en 12 jours 0 cc. 43. Des cultures en milieux glycérinés ont donné 0 ce.70 et 0 cc. 41 dans les

mêmes laps de temps. D'une façon générale, il se forme 5 à 7 p. 1000 d'alcool que Nicloux à reconnu être de l'alcool éthylique.

En inoculation de 2 à 5 centimètres cubes, le bacille gracile éthylogène a tué le cobaye en quelques jours en produisant un abcès local où pullule le germe, et des dégénérescences viscérales sans infection généralisée, mais avec un amaigrissement des plus marqués. Le lapin inoculé sous la peau ou dans les veines de l'oreille a succombé en présentant les mêmes phénomènes.

En inoculation en série à petites doses, on peut tuer le cobaye en un temps variant de 3 semaines à 5 mois. Pas d’abcès au point d’inoculation, mais une cachexie lente et progressive malgré l’intégrité de l'appétit.

En résumé, le bacille gracile éthylogène bien caractérisé par la fermentation alcoolique du lait établit une transition entre les groupes buthyrogène et éthylogène des bactéries.

Il. — Expériences d'aérobisation. — Les expériences que nous avons faites sur l’aérobisation du bacille gracile éthylogène ont été effectuées au moment où notre technique n'était pas encore absolument réglée, d'où une certaine différence avec celles réalisées avec les autres germes.

Nous avons employé le procédé de décachetage temporaire ou de délanolisation. Pour appliquer ce procédé, il suffit, après avoir liquéfié au brûleur du bec Bunsen la colonne de lanoline, de l’aspirer avec une pipette; on transforme ainsi un tube cacheté en tube ordinaire; et une manœuvre inverse permet de rétablir au besoin l’anaérobiose.

Aussi, alors que toute tentative de culture sur bouillon ou lait aérobie avait échoué de novembre 1902 à janvier 1903, nous eûmes par ce procédé à partir de février des résultats progressifs.

Un tube de lait cacheté est délanolisé pendant 24 heures, puis recachelé pendant une journée pour être décacheté à nouveau pendant 2 jours. Il nous sert à ensemencer un lait crémeux, véritable tube cacheté, qui donne un développement assez riche. Les tubes de gélose inclinée servant de contrôle, ensemencés parallèlement, demeurent stériles.

Mais ce tube de lait crémeux donne en laits profonds des résul-

tats positifs; après 3 passages, on obtient une culture pauvre sur bouillon ordinaire, et sur gélose inclinée, le long de la strie d’ensemencement apparaît un léger dépoli formé de microbes ayant l'aspect morphologique décrit. Les repiquages sur milieux aérobies des cultures aérobisées restent stériles; par contre, en milieux anaérobies, le bacille retrouve sa vitalité. Une nouvelle tentative d'aérobisation moins rapide nous donne en mars des cultures abondantes sur lait ordinaire, bouillon, eau peptonée hydrate de carbone et gélose inclinée.

Mais jamais les cultures faites au contact de l'air n’ont eu la vitalité des cultures anaérobies. Le bacille gracile éthylogène peut donc devenir un aérobie temporaire, ainsi que nous le dirons par analogie avec l'appellation d'anaérobie temporaire, qui s’applique aux germes aérobies saprophytes ou pathogènes ne poussant parfois au sortir de l’organisme que dans les tubes anaérobies. On pourrait dire aussi que le bacille étudié est devenu un aérobie facultatif.

Mais ce qui démontre bien l'identité des germes cultivés, ce qui exclut toute possibilité d'erreur, ce sont les distillations faites avec les nouvelles cultures; elles redonnent un mélange peu abondant d'acide acétique et butyrique et un chiffre d'alcool éthylique presque identique à ceux trouvés avec les cultures initiales (4 à 6 p. 1000). Les hydrates de carbone fermentant sont les mêmes. Le cobaye inoculé sous la peau avec la culture, de quelque origine qu'elle fût, mourait de cachexie progressive, comme le lapin inoculé dans la veine marginale. Aïnsi le lapin n° 50 inoculé le 2% mars 1903 avec une culture abondante sur bouillon glucose, meurt le 4 avril dans un état de profonde cachexie. Le cobaye 78 pesant 530 grammes est inoculé le 16 avril avec une culture aérobie; il meurt le 21 pesant 420 grammes, etc.

A cause de la faible vitalité de ce microbe aérobisé, ou du moins de l'échantillon rencontré dans notre étude, nous n'avons pu vérifier l'existence des deuxième et troisième étapes. Mais la première étape d’aérobisation nous montrait comme les autres anaérobies l'intégrité des fonctions chimiques, biologiques et pathogènes.

Page 1