‹ Recherches sur les origines de l'ÉgypteChapitre 35 sur 87 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

A. WIEDEMANN

La coutume la plus frappante qui nous ait été révélée par les récentes découvertes dans les nécropoles du type de celle de Négadah est la manière dont les hommes de cette époque ensevelissaient leurs morts. Les fouilles ont démontré qu'ils employèrent pour cela trois méthodes différentes : ou bien la tombe ne recevait que des ossements disséminés et incomplets du cadavre, ou bien le squelette y était déposé dans une position qui rappelle celle de Tembryon, ou bien encore le mort était brûlé dans son tombeau monumental.

Ces trois usages sont en contradiction formelle avec le mode d'ensevelissement classique des Égyptiens, le seul connu jusqu'à présent, qui s'étend du règne de Snéfrou, au commencement de la 1V« dynastie, jusqu'au temps des empereurs romains. Pendant toute cette période, dont la durée peut être évaluée à trois mille ans pour le moins, on s'efforçait d'enterrer le mort aussi complet que possible, en le préservant de la destruction par tous les moyens. On croyait que la conservation perpétuelle, ou du moins de très longue durée, du corps, était nécessaire, ou en tous cas d'une grande importance, pour la continuation de l'existence de l'individu humain. On citait comme le prototype de ce traitement des morts le dieu Osiris, le premier roi divin considéré comme absolument anthropomorphe. Après avoir régné

sur l'Egypte, il avait dû mourir, et alors ses deux sœurs, Isis et Nephthys, Tavaient embaumé, lui avaient donné toutes les amulettes nécessaires pour le sauvegarder dans l'autre monde, lui avaient récité une série de formules magiques, lui assurant par ces cérémonies la vie éternelle. Celui des Egyptiens qui, après sa mort, avait le bonheur d'être traité par ses survivants comme jadis Osiris l'avait été, était sûr d'obtenir un sort pareil au sien.

Les textes faisant allusion à ce fait affirment maintes fois, avec une grande emphase, que pour être assuré d'une pareille résurrection, il était absolument nécessaire que le mort possédât ses chairs et ses os au complet.

Il est vrai qu'une indication pareille ne peut pas être prise au pied de la lettre. La nature primitive des moyens dont disposaient les anciens Egyptiens et le climat de leur pays rendaient matériellement impossible la conservation d'uncadavre complet. On ne pouvait éviter, en premier lieu, de retirer les parties intérieures qui se seraient perdues sans ressource et dont la décomposition aurait menacé d*entraîner aussi à la destruction le reste du corps. Une considération analogue fit paraître utile aussi l'enlèvement de la cervelle, qu'on exécutait en pratiquant dans le crâne une ouverture du côté du nez et en retirant par là la matière molle. En général, on ne se débarrassait pas complètement de toutes ces parties du corps : on les enterrait à côté du mort ou on les remettait dans les cavités qu'elles occupaient après les avoir cuites dans un bain d'asphalte, avec l'intention bien marquée de maintenir la fiction de l'existence perpétuelle et intégrale du corps du défunt.

C'est en conséquence directe de cette idée qu'on finit par envisager comme un crime toute lésion du corps. Diodore (I, 91) raconte qu'encore de son temps le paraschiste qui avait à ouvrir le cadavre était poursuivi après son opération par les parents du mort, qui^lui jetaient des pierres et lui criaient des malédictions. De telles opinions ne peuvent pas avoir prévalu à l'époque des tombeaux du type de Négadah, où le mort était privé de sa peau et de sa chair, et même souvent d'une grande partie de ses os, et où même il arrivait qu'on détruisît entièrement le cadavre par le feu.

Avec une religion aussi conservatrice et dans un pays tel que l'Egypte il ne paraît guère admissible que le souvenir d'un pareil usage ait entièrement disparu dans les temps postérieurs, surtout lorsque la coutume en avait été répandue pendant très longtemps et dans une

DANS LA NECROPOLE DE NEGADAU 205

grande partie du pays, comme c'est ici le cas. En effet, en étudiant de plus près une série de textes des époques bien connues, il m'a paru possible de constater un assez grand nombre d'allusions à ces usages dans des passages de TAncien, comme aussi du Moyen et du Nouvel Empire. Ce sont ces phrases, restées inexpliquées jusqu'à présent, tant qu'on ne connaissait pas les faits auxquels ils font allusion, dont je voudrais parler ici en premier lieu. Il s'agit donc : 1® de celles qui se rapportent à un démembrement plus ou moins complet du cadavre ; 2o de celles qui citent l'incinération comme un moyen de parvenir en bon état dans l'autre monde.

1. Le seul texte parvenu jusqu'à nous qui raconte les destinées d'Osiris en les arrangeant de manière à en former une sorte de biographie, se trouve dans le traité de Plutarque : De Iside et Osiride. Les différents points que cet auteur a cru bon d'insérer dans sa narration se retrouvent presque tous dans les inscriptions anciennes; mais les Égyptiens eux-mêmes ne paraissent jamais avoir fait l'essai de les réunir de manière à en combiner un mythe complet, et ceci pour une bonne raison : à côté des données dont Plutarque, ou l'auteur qu'il a suivi, a tiré profit, les inscriptions en contiennent une foule d'autres, qui souvent les contredisent formellement ; môme les renseignements que nous trouvons réunis dans son traité n'ont pas été pris par lui dans leur forme originale; ils ont été non seulement séparés de leur contexte, mais encore dotés d'une tournure tout à fait subjective, de manière que l'auteur puisse les faire rentrer dans son récit. Une pareille manière de traiter les textes était absolument contraire aux habitudes des Égyptiens qui croyaient à la vérité de leurs traditions religieuses et qui n'osaient appuyer sur une ver sion au détriment d'une autre ; c'est ainsi, sans doute, qu'ils durent renoncer à doter leur Osiris d'une biographie.

Un de ces points contradictoires se trouve dans Plutarque au chapitre xviii. D'après ce passage, Isis aurait mis un jour de côté le cercueil contenant les restes mortels d'Osiris; Typhon, chassant au clair de la lune, trouva la caisse, déchira le corps en quatorze morceaux et les dispersa. Isis se mit à les chercher et les retrouva, en effet, tous, à l'exception du phallus; à chaque endroit où elle trouva un des membres de son mari, elle fonda un tombeau d'Osiris. Plutarque ajoute que, d'après d'autres témoignages, le grand nombre des tombeaux d'Osiris était à expliquer autrement : Isis ayant donné aux dif-

férentes villes des images du dieu, on y aurait enterré ces images comme s'il se fut agi du corps d'Osiris lui-môme.

Le fait sur lequel se fonde le récit de Plutarque, le grand nombre de sérapeums, ou tombeaux d'Osiris en Egypte, est avéré par les textes; l'explication qu'il en donne repose sur des idées grecques et non égj^ptiennes. Les sérapeums ne sont, en réalité, ni des monuments commémoratifs, ni des cénotaphes; ils contiennent chacun une relique déterminée d'Osiris, l'un sa tête, les autres son cœur, sa jambe, son phallus, etc.; ces parties y sont toujours restées, et elles n'ont donc pas été rassemblées par Isis. Malgré ce démembrement, rimmortalité d'Osiris ne fut pas mise en doute; le dieu passait pour un dieu existant au complet dans Tautre monde, tant dans les temples qui conservaient ses reliques, que dans le reste de l'Egypte. La répartition de ces reliques dans les différents sérapeums n*a pas été faite d'une manière très systématique : la môme est citée comme se trouvant dans différents temples *, singularité d'où ressort le fait que la doctrine des reliques s'est développée spontanément dans les différents endroits et n'a pas été octroyée aux temples d'Egypte à un moment donné par une école théologique.

Il semble que parfois l'idée d'un démembrement se rattache non à Osiris, mais à Horus, qui apparaît assez souvent comme une sorte de sosie d'Osiris. D'après les Grecs', les membres d'Horus furent partagés par un jugement des dieux plus anciens entre son père Osiris et sa mère Isis. Les détails donnés sur ce jugement, de môme que le récit de l'événement lui-môme, semblent avoir leur origine dans l'imagination grecque; les textes ég}^ptiens ne font mention que d'Horus, « qui a été dépecé et sur lequel on a craché * ».

1. V. Wiedcmunn, Ilerodols Zweiles fiMcA,p.584. Uueallusion à ces reliques paraît se trouver dans une phrase des litanies du soleil (éd.Naville, pi. XIII, 24, XIX, 2^, XXXI, 23, XLVII, t\i, texte p. g*).), qui dit du roi déifié : Son âme luit à la place oh Von brûle les offrandes au-dessus de la mâchoire {lhksu\ ce mot signifiait dans les textes des pyramides, d'après Maspero, « bracelet », d'après Schack, Index, p. 17, aussi anneaux des insectes) d'Osiris ».

2. Plutarque, De animae procréât, cap. xxvrr ; cf. De lihidinet 6, dsinales Fragmenta, édition Dûbner, p. 3, et De Iside, cap. xx.

3. Pap. Turin, éd. Pleyte, pi. i3i; stèle Metteruich. Cf. .4e^. Zeitschrift, 1876, p. 80. Le mot pekes, que le texte donne pour cette dernière action, semble srignifier en premier lieu « rendre humide »; de là vient le sens « oindre » les cheveux (Pyr. de Pepi II, 1. 958; cf. Schack, Index zu dcn Pyramidentexten, p. io5) et d'autre part le sens tt cracher »sur quelqu'un en signe de mépris (cf. Pap. Brit. Mus,,n'^ 10188, éd. Budge, dans Archaeologia, LU, p. 28, 1. 16,22, et 1. 2).

La relique d'Osiris la plus estimée était sa tôte, qu'on conservait à Abydos, dans un des centres de la civilisation en question. Du nez de cette tète sortit le scarabée, symbole de la résurrection du soleil, et de là, de cellede Thomme. Le dieu Ra, père d'Osiris, considérait lui- môme cette tête comme si importante qu'il en donna la garde à la déesse Nekheb d'El-Kab*, d'un autre centre de notre civilisation, une déesse qui était vénérée comme le génie tutélaire de toute la Haute Egypte.

C'estavec cette idée d'un Osiris* n'existant que sous forme de reliques que se relie la coutume de déposer dans le tombeau des fragments du cadavre et non le corps complet. La cérémonie essentielle paraît avoir été la décapitation du mort, afin de lui enlever la tôte qui était regardée dans le mythe osirien comme la relique principale, ainsi que nous venons de le voir. Dans la tombe on lui donnait fréquemment la place d'honneur, on la posait debout sur une brique ou sur un tas de pierres, tandis qu'on jetait pôle-môle les autres ossements. On a môme cherché de bonne heure à la conserver mieux que les autres parties du corps en y introduisant par le trou occipital des matières embaumantes ^ Cela n'était praticable qu'avec la décapitation, en sorte que, dès que Ton renonça à mettre le mort en morceaux, il fallut chercher une autre entrée pour pénétrer dans la cavité cérébrale; ce fut alors qu'on commença à briser l'os qui se trouve entre le nez et la cervelle, usage qui se conserva pendant tout le temps que dura la coutume de la momification en Egypte^.

Cependant, môme alors qu'on avait cessé en réalité de décapiter les cadavres, l'exécution d'une opération semblable ne paraît pas, d'après les textes religieux, avoir été considérée toujours comme nuisible au mort. Ainsi le chapitre xc du Livre des Morts parle d'un démon qui coupe « leurs tôtes et fend leurs gorges » et qui malgré cela est un esprit bienfaisant, qui rend aux esprits [k/iu-u) la mémoire. Le

1. V. les passages dans von Bergmann, Aeg, Zeitschrift, 1880, p. 88, sq.

2. La différence que nous venons de constater dans ces conceptions d'O&iris ne saurait étonner, si l'on se rappelle toutes les contradictions que ce personnage offre dans la religion égyptienne. On l'a même considéré parfois, à une époque très ancienne non comme la divinité tutélaire des morts par excellence, mais comme un dieu, doni le mort doit être sauvé par Harmachio « qui ne le donne pas à Osiris, il ne meurt pas (le défunt) on le vante à Ihorizou, il se tient ferme à Fétu. • (Pyr. Fétu, 1. 234 ; v. Maspero, Études de mythologie ^ II, p. 12).

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