OBSERVATIONS PATHOLOGIQUES
En écrivant, l'année dernière, une courte notice sur onze squelettes provenant de la nécropole d'El-Amra, je notais la fréquence relativement grande des lésions traumatiques*. Quelques mois plus tard, ayant eu l'occasion de lire Touvrage très détaillé de M. FI. Pétrie sur les fouilles, pratiquées par lui, non loin d'El-Amra, à Négadah et à Ballas je ne vis pas sans surprise la remarque faite par Tauteur, sur la rareté des lésions traumatiques observées sur les squelettes
1, R. Verneau, Cinq ans aux Canaries, 1879-84.
2. De Morgan, Recherches sur les origines de l'Egypte, — D' Fouquet, Appendice, p. 268. Leroux, Paris, 1896.
découverts dans ses fouilles. J'étais évidemment tombé sur une série tout à fait à part et sur des sépultures appartenant, très probablement, à une race différente, car cette année mes observations qui portent sur un nombre dix fois plus grand de crânes, ne m^ont donné qu'une seule lésion traumatique observée chez une jeune femme. Un crâne porte aussi des traces probables de blessures, dues à un instrument coupant, mais de peu d'importance et cicatrisées au moment de la mort. Avec ma nouvelle série, je suis donc, sur ce point particulier, tout à fait d'accord avec ce que M. F. Pétrie a pu observer.
La grande rareté des lésions traumatiques est, il faut le dire, largement compensée par l'abondance et l'importance des lésions pathologiques du système osseux qui me fourniront, dans ce chapitre, matière à plusieurs observations d'une haute portée pour l'histoire de la médecine à ces époques reculées.
Ces pièces sont destinées à figurer dans les galeries du Musée des antiquités.
J'ai cru devoir, dans mon étude, grouper ici tous les cas, sans distinction de nécropole, pour éviter les redites, mais chacun d'eux porte néanmoins le numéro d'ordre et le nom de la série dont il relève.
Lésions traumatiques.
Beit-AUam, n"" 8.
Squelette d'une femme âgée de vingt à vingt-deux ans environ. Le sternum présente sur la lame, à 0°*,025 de son extrémité supérieure et à 0",015 de son bord droit, un peu en dehors de la ligne médiane, une perte de substance de0™,006 de large, sur 0",009 de long intéressant toute l'épaisseur de l'os. Cette blessure, faite pendant la vie, avec un instrument piquant, de forme quadrangulaire, était déjà très ancienne, car, au moment de la mort, les bords de la plaie osseuse étaient entièrement réparés (fig. 45).
La netteté des bords, la forme de la perte de ^substance ne permettent pas de supposer qu'il puisse s'agir d'une lésion pathologique. C'est bien un cas de guérison d'une plaie pénétrante du thorax à travers le sternum.
Fig. 45. — Beit-Allam, n» 8.
Négadah sud, n' 10.
Ce squelette mérite une place toute spéciale dans le chapitre consacré à la pathologie, car il pourrait, à lui seul, fournir les matériaux d'une monographie. Le crâne (voir les mesures, tableaux de Négadah sud) est celui d'un vieillard de soixante à soixante-dix ans, si Ton en juge par l'état de sutures crâniennes et par celui des dents (fig. 46- 47). La glabelle est saillante, bilobée, le front bas et fuyant, plus encore dans la nature que cela n'apparaît dans la figure faite de profil (fig. 46). Le frontal forme une courbe régulière qui atteint son maximum au bregma. La suture sagittale reste sensiblement horizontale sur une longueur de 0",045 environ, puis descend rapidement en arrière jusqu'au lambda. En ce point, on observe un léger ressaut, l'écaillé de l'occipital est globuleuse, avec une saillie beaucoup plus marquée sur la gauche. L'inion est modérément saillant, la ligne courbe supérieure très nette, presque coupante. Toujours du côté
gauche, à 0^,025 au-dessous d'elle, se trouve un gros tubercule osseux, situé à 0"»,012 de la ligne médiane. A gauche encore, près du point astérisque, se trouve un os wormien ayant environ 0'",012 de long et autant de large.
Les apophyses mastoïdes sont peu marquées, et leur plan horizontal n'est inférieur que de 0"*,002 au plan des condyles. Le trou occipital semble absolument circulaire et d'une symétrie parfaite. 11 existe au voisinage du trou auriculaire gauche, deux petites exostoses irrégulières, Tune à la base deTapophyse mastoïde, l'autre à la naissance de Tarcade zygomatique (fig. 46).
Fig. 46. — Négad.ah sud, no lo.
La face est large, aplatie, d aspect rectangulaire, comme les orbites. Les os du nez sont accolés sous un angle très obtus. La région interorbitaire est large et massive, Torifice nasal large et symétrique. Il existe un léger prognathisme sous-nasal. Les deux canines supérieures et les quï^tre incisives étaient très sensiblement implantées en ligne droite. Les deux incisives médianes sont beaucoup plus fortes et plus volumineuses que les deux autres et séparées par une cloison épaisse de 0»,003.
Les os malaires sont volumineux et mamelonnés.
Les sutures crâniennes, d'une extrême simplicité, indiquent que le sujet devait appartenir à une race peu élevée.
Le plan du trou occipital aboutit à 0"*,017 au-dessus de l'épine nasale, caractère qui éloigne le sujet de la race nègre dont le nez et les bosses sous-orbitaires semblent au contraire le rapprocher.
Le maxillaire présente une forte saillie sur la ligne médiane à 0™,005 de son bord inférieur, qui est coupé carrément sur une longueur de 0»,032.
Sur le bord inférieur gauche, il existe un dépôt résineux, trace d'embaumement. La cavité crânienne contenait des fragments de
FigT- 47» — Négadah sud, u® lo.
cerveau dont les circonvolutions, encore très visibles, sont englobées dans une couche de bitume à cassure vitreuse et noire.
La partie la plus intéressante de celte étude nous est fournie par le squelette lui-même, qui présente, en un grand nombre de points, et surtout sur les os longs, des altérations pathologiques aussi nombreuses que variées.
Les deux fémurs sont profondément altérés dans leur forme et dans leurs dimensions. Le droit mesure, en longueur, 0™,393, le
gauche 0"*,404, soit une différence de 0"*,011 en faveur de ce dernier.
Le fémur gauche, le plus intact, est représenté dans son ensemble ; la figure n® 48 donne sa face antérieure, la figure no 49 sa face postérieure.
Les lésions sont presque identiques dans les deux os* La surface articulaire de la tète est restée saine, mais tout le col est envahi par des exostoses volumineuses, mamelonnées, faisant saillie sur une hyperostose généralisée de toute la région.
La diaphyse, plutôt courte et grôle, ne présente rien de particu-
Fig, \S 5o, 5i. — Négadah sud, n» lo. — 5o, tibia et péroné. — 4^, fémur, — 5îi, humérus. — (Face antérieure).
lier à droite; il existe à gauche une série de monticules irréguliers sur la ligne âpre jusqu'au tiers de Tos, qui redevient normal pour tout le reste de la diaphyse.
L'extrémité inférieure gauche mesure 0™,109 de long et 0^,260 de circonférence. Ces dimensions sont les mêmes, à deux ou trois millimètres près, pour le côté droit. Les surfaces articulaires sont lisses,
mais bordées, sur tout leur pourtour, d'une crête coupante irrégulière due à la prolifération du tissu osseux. Toutes les exostoses sont formées par du tissu spongieux d'une extrême friabilité. A la face interne, une épine osseuse, au niveau de Tinsertion du vaste interne, mesure une longueur deOm,025. Une exostose analogue, mais dirigée plus en avant, existe du côté droit.
Les rotuleSy saines sur leur surface articulaire, sont bordées d'une ligne de petites productions osseuses vers la région interne de leur bord inférieur, leur volume est d'ailleurs sensiblement normal.
^^o- 49» 5i, 53. — Négadah sud, no lo. — 53, humérus. — 49, fémur. — 5i, tibia et
péroné. — (Face postérieure).
Les tibias et les péronés, non moins atteints que les fémurs, sont soudés complètement ensemble à droite ; ils Tétaient seulement en bas du côté gauche (fig. 50 et 51).
Voici leurs dimensions :
Tibia droit, longueur 0'",317
Diamètre antéro-postérieur
Diamètre transverse
Tibia gauche y longyxewv 0'",327
Diamètre antéro-postérieur
Diamètre transverse
Péroné droilj longueur 0",293
Péroné gauche, longueur 0"*,312
Les extrémités de ces quatre os sont très augmentées de volume, mamelonnées, couvertes d'exostoses spongieuses et d'épines osseuses.
La diaphyse des tibias est incurvée en avant et en dedans.
Les péronés sont restés droits et assez fortement cannelés. Le
Fig, 54« — Négadah sud, n© lo. — Os cuxal.
pont osseux qui réunit le tibia et le péroné à la partie inférieure, côté droit, est absolument lisse sur toutes ses faces et ne laisse que de vagues traces de la séparation des deux os.
En haut le pont, très large, est également lisse en avant.
En arrière on observe une cavité anfractueuse et des trajets fistuleux, traces manifestes d'une suppuration ayant amené la fonte de toute la partie centrale de la tumeur, comme pour les os précédents ; les surfaces articulaires, du côté des genoux et des articulations libio-tarsiennes, sont saines.
Vos coxal gauche (fig. 54) présente vers la partie moyenne, en dehors et au-dessous de la crête iliaque, une plaque osseuse tenant à Tos par sa base. Elle mesure 0^,020 de hauteur sur 0",026 de largeur. Quelques trabécules osseuses réunissent à Fos la face interne de cette production pathologique.
Tous les os du pied sont sains.
Les vertèbres et les côtes n'offrent rien de particulier à noter, pas plus que le sternum et les clavicules.
Les deux humérus, par contre, présentent des altérations absolument symétriques. La description de Tun peut parfaitement s'appliquer à l'autre en ce qui concerne le tiers supérieur de l'os épaissi, élargi et mamelonné. Le corps de l'os est sain et peu tordu (fig. 52 et fig. 53). A la partie inférieure de l'humérus droit, les lésions sont plus accentuées qu'à gauche, et, fait unique dans ce squelette si altéré par
Fig. 55 et 56. — N'ëgadah sud, n« lo. — 55, cubitus. — 56, radius.
la maladie, les lésions ont envahi la surface articulaire devenue rugueuse, dépolie et dentelée, sur ses bords, par des ostéophytes irrégulièrement disposées en dedans et en dehors de la trochlée, qui est saine du côté gauche. Les cavités olécraniennes ne sont point perforées.
L'humérus droit mesure 0°',286, le gauche 0™,285. Le cubitus gauche, long de 0'",238 (fig. 55), légèrement plus incurvé que normalement à soutiers supérieur, est sain à ses deux extrémités; son tiers inférieur présente plusieurs exostoses très résistantes et beaucoup moins spongieuses que celles des os déjà décrits.
Le radius, long de 0^,225 (fig. 56) un peu plus incurvé que normalement, ne présente de lésions qu'à son extrémité inférieure épaissie
dans toute sa masse et mamelonnée aux points où se trouvent des insertions musculaires. Les os des mains, comme ceux des pieds, ne présentent rien d'anormal, ni dans leurs dimensions, ni dans leur forme.
En résumé, à part une exostose de la région sous-iniaque, sans caractère bien précis, deux petites productions osseuses de Tarcade zygomatique, au-dessus du conduit auditif, et la plaque décrite sur Fos iliaque gauche, toutes les lésions siègent au voisinage des extrémités des os longs. Ni les clavicules, ni les côtes, ni le sternum, ni même les crêtes tibiales ne présentent d'altérations. Quelle peut avoir été la cause première de celte maladie chronique? Je ne crois pas que l'on puisse incriminer le rhumatisme; Tostéite rhumatismale, fort rare, n'a aucune tendance à la suppuration et nous observons ici au moins un point abcédé, à l'articulation tibio-péronéale droite, en arrière. Le rhumatisme déformant n'aurait pas respecté la charpente osseuse des pieds et des mains qui est absolument saine et normale chez notre sujet. Les pointes osseuses semblent dues à de la myosite ossifiante, affection déjà signalée à l'époque préhistorique*. A mon avis, la myosite ne suffît pas pour expliquer toutes les particularités pathologiques observées sur le n** 10 de Négadah sud et, tout en faisant certaines réserves, je ne puis passer sous silence l'opinion très nette émise par Zambaco-pacha qui, après examen des pièces, croit devoir attribuer à la syphilis les lésions que je viens de décrire. L'intégrité des tibias au niveau des crêtes, l'absence de lésions costales et claviculaires ne lui semblent pas contre-indiquer ce diagnostic et je dois avouer que d'autres pièces, contemporaines, ou à peu près, du sujet qui nous occupe, semblent donner raison à Téminent dermatologiste. Je reviendrai sur la question, après avoir exposé les faits et décrit les crânes dont l'étude me semble devoir jeter quelque lumière sur l'épineuse question de Torigine de la syphilis.
I. E. Dubois, note sur \e Pithecanthrop us erectus, mémoire analysé par R. Verneau, in L' Anthropologie f p. 220, 1896.
Négadah sud, n^ 32'.
Ce crâne, un peu plus petit que la moyenne de ceux de la nécropole, n'a point été trouvé sur le terrain. 11 provient de la fouille méthodique de M. de Morgan.
Les lésions qu'il porte sur toute la région antérieure du côté gauche méritent de fixer notre attention. On en observe sur quatre points :
1° Trois petites ulcérations situées sur la branche montante de l'os malaire gauche, consistant en dépressions presque circulaires, de 0™,002 ou 0™,003 de diamètre, sur 0'°,0015 de profondeur (fig. 57) ;
2* Une surface rugueuse et accidentée occupant sur 0°*,01 de large et 0",02 de long la partie supérieure de la branche montante du maxillaire supérieur et la partie interne de Tarcade sourcilière côté gauche;
3* Un groupe de lésions bien plus importantes commençant à O^^^OS au-dessus de Tarcade sourcilière et occupant Taire d'un triangle de 0™,030 de base sur 0"',040 de hauteur, dont le dessin (fig. n** 57), fait d'après une photographie déformée, par suite d*un grossissementexagéré, ne donne pas une idée parfaitement exacte. Un peu au-dessus et en dedans du triangle, en se rapprochant de la ligne médiane, l'os est comme déprimé, rugueux, la table externe de Tos est superficiellement érodée par la suppuration. C'est tout près de cette surface que l'on trouve quatre trous de O», 0035 de diamètre chacun. Les deux premiers, rapprochés du sommetdu triangle, intéressent seulement la table externe de los et la couche supérieure du diploé. Les deux autres, plus profonds, perforent presque complètement le crâne. Leur bord est rodé comme les noyaux de prunes et de cerises trou-
Fig. 57. — Négadah sud,
no 3fi. — Lésions de la région
frontale.
I. Pour reuscmblc du crâne voir les figures i6 et 17 au chapitre de Négadah sud.
vés dans les fouilles du Mas-d'Azil et publiés par M. Éd. Pietle*. La ressemblance est parfaite quand on observe à la loupe la pièce ellemême. Huit millimètres plus bas, sur le trajet d'une fissure, se trouvent trois trous un peu moins profonds que les précédents et entourés d'une érosion plus large de la table externe de Tos. Un peu plus à gauche, trois autres dépressions de même nature délimitent une rondelle d'os sain. L'autre extrémité de la base du triangle est dessinée irrégulièrement par une série de trous ébauchés dont un seul, celui qui forme exactement Tangle, perfore complètement la voûte crânienne;
4® Une exostose de forme ovalaire, mesurant 0"*,012 de long sur 0"»,008 de large et 0™,0025 d'épaisseur dans sa partie la plus élevée se trouve enfin à 0'n,020 du sommet du triangle et à 0'",017 de la suture fronto-pariétale gauche.
Quelle est la nature de ces lésions? Sont-elles d'origine traumatique ou reconnaissent-elles une cause pathologique?
Cette dernière hypothèse m'avait tout d'abord paru la plus probable, et Texostose, ainsi que les autres cas d'ulcérations osseuses trouvées dans les ossements des fouilles me portaient à repousser ici ridée d'une lésion traumatique. Après avoir vu l'agrandissement photographique et étudié de nouveau la pièce avec soin je ne suis pas éloigné de croire, malgré la présence de Texostose et des ulcérations accessoires, que le traumatisme a joué un rôle prépondérant dans la genèse de ces lésions. L'état général du malade a pu ensuite amener l'exostose et imprimer à la maladie le cachet spécial que nous observons, celui de la syphilis, mais ce qui me semble hors de conteste, c'est la nature des perforations et des érosions du crâne. Il s'agit là, sans aucun doute, de pratiques de trépanation, employées dans un but thérapeutique. Malgré toutes les imperfections du procédé dénotant l'insuffisance des instruments, il n'est pas possible de ne point rapprocher cette pièce de celle qui vient d'être publiée dansL'i4/2//e/opologie\ Les renseignements fournis par le n* 32 sont autrement caractéristiques et probants que ceux déjà bien nets observés sur un crâne de Kawamil et dont on trouvera la description et la représentation plus loin (fig. 58).