SUR L'OSTÈOLOGIE DES PARESSEUX
L'ostéologle des paresseux n'ëtait pas entièrement inconnue même à l'époque de ma première édition. Indépendamment de la très-mauvaise figure que Pison avait donnée du squelette de Vaï ( Médic. ind. , p. Sss ), Daubenton s'en était occupé dans le tome XÛI de FHist. nat. , in-4^ , et avait décrit les sque^ lettes de deux espèces; mais ces squelettes venaient d'individus si jeunes que presqu'aucun os n'avait conservé ses formes en se desséchant 9 et que l'existence même de quelquesuns était contestée, ou restait problématique , ainsi que nous le verrons plus bas ; Daubenton avait même négligé d'observer une particu-
I 36 OSTEOLOGIE
laritc qui eût été fort curieuse pour lui , et qui le frappa beaucoup lorsque je la lui fis voir il y a maintenant vingt et quelques années : je veux parler du nombre de 9 vertèbres cervicales dans Vaï.
Depuis Daubenton , M. Wiedeman , professeur d'anatomie à Brunswick, avait travaillé sur le même sujet; il avait donné une description détaillée du crâne de Y ai ( Archives Zool. et Zoot. t. I, cah. I, p. /fi, avec dg., pi. I et II ); une autre plus abrégée du squelette (ib. p. i32 ) > sans figures , faite d'après un jeune individu; et quelques remarques additionnelles, faites dans notre Muséum, tant sur le squelette de Vaï adulte que sur le crâne de Yuiiau (ib. t. III , cah. I , p. 67 )•
Après que j^eus publié dans ma première édition les figures et les descriptions que je reproduis ici , il a paru encore une tête d^af, dans la Céphalogénésie de Spix, pi. VU, fig. la, et les squelettes de l'^ï et de Vunau avec des détails de leur tête et de leurs membres, dessinés dans notre Muséum par M. Dalton, ont été insérés dans la description du mégathérium , qui lui est commune avec M. Fander.
DES PARESSEUX. iSy
Cependant la matière n'est pas encore épuisée, et il me reste à ajouter à ce que j'avais dit lors de mon premier travail, des observations assez curieuses sur la composition de la tète, principalement dans le /?aresseux à collier ( Schreber, Mammifères; pi. LXIV, A ); car cette espèce, bien que voisine à beaucoup d égards de laï, en est cependant distincte par des caractères constans, non-seulement à l'extérieur, mais jusque dans Tostéologie de sa tête.
Il me reste surtout à faire connaître la véritable construction de l'épaule de Vaï^ que je n'avais pu décrire d'après des squelettes incomplets , et qui est d'autant plus intéressante qu'elle explique parfaitement la construction encore plus singulière de l'épaule du mégathérium.
Buffon, après avoir peint avec éloquence et peut-être avec un peu d'exagération l'état misérable ou les paresseux sont retenus par leur organisation même, dit que « tout en » eux nous rappelle ces monstres par défaut , » ces ébauches imparfaites mille fois pro- » jetées, exécutées par la nature, qui, ayant » à peiiic la faculté d'exister, n'ont dû sub*
l38 OSILOLOGIE
» sidter qu'un temps , et ont été depuis cf- » facées de la liste des êtres. »
En les considérant sous un autre point de vue y on leur trouve si peu de rapports avec les animaux ordinaires ; les lois générales des organisations aujourd'hui existantes s'appliquent si peu à la leur^ les différentes parties de leur corps semblent tellement en contradiction avec les r^les de co-existence que nous trouvons établies dans tout le règne animal f que l'on pourrait réellement croire qu'ik sont les restes d'un autre ordre de choses , les débris vivans de cette nature précédente dont nous sommes obligés de chercher les autres ruines dans l'intérieur de la terre ^ et qu'ils ont échappé par quelque miracle aux catastrophes qui détruisirent les espèces leurs contemporaines.
Il n'y^a peut-être que le seul éléphant parmi les mammifères, du moins si l'on ne compte pas les monotrèmes dans ce nombre, qui s'écarte autant que les paresseux du plan général de la nature dans la formation de cette classe : encore , les écarts que l'on y remarque correspondent-ils l'un à l'autre de manière à corriger réciproquement leurs
DES PARESSEUX. iSq
mauvais effets , et à produire un ensemble concordant; mais dans les paresseux chaque fiiogalarité d'organisation semble n'avoir pour résultat que la faiblesse et l'imperfectioDy et les incommodités qu'elle apporte à ranimai ne sont compensées par aucun avantage.
Gomme l'ordre dans lequel nous décrivons diaque ostéologie n'est pas très-important dans le plan général de notre travail, nous allons considérer celle des paresseux par rapport à ses singularités et surtout par rapport à leurs effets, dans les mouvemens de ces animaux et dans toute leur économie. Ce sera peut-être un moyen de diminuer la sécheresse des détails dans lesquels notre sujet nous force de traîner le lecteur.
i44 bsTKor.OGiË
11 résulté de cette disposition que le pied tourne sur la jambe comme une girouette sur sou pieu^ mais qull ne peut pas s'5 ployer.
Il en résulte encore que le plan , le corps do pied, est presque vertical quand la jambe Test, et que l'animal ne pourrait poser I0 plante de son pied à terre qu'en écartant I0 jambe au point de la rendre presque horizon.-' taie.
De ces deux particularités dérivent une fai-^ blesse absolue du pied, et Timpossibilité com--^ plète où il est de fournir au corps un poin'C d'appui solide»
L'astragale, pi. 206, fig. 6, A, s'articule avec le calcanéum par une petite facette ronde et concave , by opposée à celle , a , qui répond au péroné : après quoi vient un cou un peu rétréci, c, et en avant une facette scaphoïdienne un peu ginglymoïde, rf, au boni interne de laquelle en est une petite, ^, pour le bord antérieur du calcanéum.
Le calcanéum, ib. B, est très-comprimé en arrière^ f, mais dans un plan presque hori-
DEd PARCSSCliX. 145
lODtal quand la jambe est verticale. Il de- Tient ensuite prismatique , porte en dessus le tubercule, g, pour sa première articulation avec l'astragale, et au bout une petite facette, h, pour la seconde. L'extrémité est terminée par deux facettes qui font un angle, l'interne I pour le scaphoide D, l'externe k pour le cuboide E.
Vunau a le pied beaucoup mieux articulé : ion astragale porte, il est vrai, une facette creuse pour le pivot du péroné ; mais ce pivot fait an angle avec le reste de l'os , ou un crodiet dirigé en dedans; de manière que l'astragale, tout en tournant sur lui, ne s'en meut pas moins dans un plan vertical , et que le pied peut poser à terre beaucoup plas facilement que dans Vai. (Voyez pi. ao8, fig. 5, où T est le tibia , P le péroné , A la partie lapérieure de l'astragale, a sa partie inférieure, C le calcanéum, c sa tubérosité postérieure. )
Tni# 10
t^Q ostéoLOciifi
4° Raideur de toutes les parties des doigts»
On sait qu'à l'extérieur, dans les paressenXi la peau enveloppe toutes les parties des mains et des pieds jusqu'aux ongles, qui seuls sont séparés, et que tout le reste des doigts est réuni et sans intervalle ni mobilité entre eux; ils ne peuvent que se fléchir ou se redresser totis ensemble.
Aussi toutes les articulations des phalanges sont des ginglymes serrés ; les parties creuses représentent des goi^es profondes de poulies; et ce qui prouve combien les mouvemens y sont gênés, c'est que dans Vaï plusieurs pièces qui restent toujours distinctes dans les autres animaux se soudent avec Tâge.
Telles sont d'abord les premières phalanges des doigts à tous les pieds, qui se soudent avec les os du métatarse et du métacarpe.
Daubenton , ne trouvant que trois os à cha« que doigt, a été d'abord indécis sur celui qui manquait; il a pensé à la fin que c'était la première phalange*
1)ËS PARESSEUX. \fyj
Le fait est qu'elle ne manque pas, mais qu'elle «e soude à Tos qui la précède; on poarroit le juger à la forme de rarticulation : dans les animaux, en général, c'est l'os du métacarpe ou du métatarse qui présente une partie saillante à la première phalange, et celleH^ en présente une creuse à la seconde. Dans l'aï, le prétendu os du métatarse en présente au contraire une creuse.
La chose est décidée d'ailleurs par Viinau , qui, en sa qualité d'animal beaucoup plus favorisé et plus agile, a ses premières phalanges encore distinctes à un âge où elles sont déjà soudées depuis long-temps dans Vai. (Voyez pi. 207, fig. 4 et 5, H' et L.)
On peut remarquer qu'elles y sont d'une brièveté singulière : quatre fois plus courtes que les secondes; elles doivent avoir par conséquent un mouvement très-peu marqué, et c'est sans doute ce qui leur permet de se souder. Qu'elles le soient ou non, l'cflet est peu différent : mais, même dans l'unau, les os sésamoïdes se soudent à la partie inférieure de la première phalange et la prolongent en arrière.
Dans Vaïf la soudure des parties va beau*
l48 OSTÉOLOGIE
coup plus loin : aux pieds de devant , léd trois os du métacarpe et les vestiges des métacar^ piens du pouce et du petit doigt se soudent par leurs bases, et ne font qu'une seule pièce : de sorte qu'en comptant les premières pha^ langes y il y a huit os réduits à un seul, et quatorze en tenant compte des os sésamoide8« (Voy. pL :2o6, fig. 5, M.) On peut juger combien les mouvemens doivent en être entravés.
La soudure du métacarpien de l'index avec celui du médius se fait un peu plus tard que les autres.
Dans nos -deux squelettes il ne s'en faut même guère que le scaphoïde et le grand os ne soient encore soudés, et ne forment une seule pièce avec ceux dont nous venons de parler.
Aux pieds de derrière, non-seulement les huit os correspondant à ceux des pieds de devant sont aussi soudés, mais il s'y joint de plus les trois os cunéiformes; par conséquent, un seul os y en remplace onze, et, en tenant compte des os sésamoïdes, dix-sept. (Voyez pi. ao6, fig. 6, N. )
DBS PARBSSBUX. ]49
Dans Vunau, toutes ces parties sont distinctes, les sésamoides exceptés. Les trois métatarsiens sont plus longs à proportion de tout le pied , et les vestiges de ceux du pouce et du petit doigt diffèrent moins des autres. ( Voyez pi. ao7, fig. 4 » H, k'\ )
Le carpe de Vunau est composé de sept os, et celui de Vaïy quoiqu'il ait un doigt de plus, n'en contient que six. Dans Vunau, le sca^ plio'ide se soude avec l'os d'en dessous ou le trapèze : c'est une chose qui lui est toute particulière; car, dans les carnassiers, c'est au semi^'lunaire ou à l'os d'à côté que le scaphoîde se soude, si toutefois on ne considère pas comme scaphoîde le petit os surnuméraire dont nous avons parlé ci-dessus, page gi.
Le vestige de doigt du côté interne, H, tient à cet os scapho'ido^trapèze : on doit croire par conséquent qu'il représente le pouce. Le /rapézoïdeD, qui est fort petit, porte le premier doigt parfait H' qui est l'index. Le second h tient à la fois au grand o^E et à Yunciforme F: et ce dernier porte le vestige de doigt du côté externe h\ lequel, quoique plus petit que celui du côté interne, représente cependant
tSo OSTEOLOGIB
nécessairement à la fois le doigt annulaire et rauriculaire.
L'os semî-'lunaire B est fort grand , ce qui rend l'analogue du grand os E fort petit. D forme avec le scaphoïde une surface convexe, uniforme^ oblongue, qui répond à une facette semblable, mais concave, du radius. (Voyez pi. 208, fîg. 5. ) Le cubitus ne s'articule presque que par un point au cunéiforme d; le pisùforme G est arrondi et médiocre.
Dans Yaïy la soudure du scaplioide au trapèze a toujours lieu ( voyez A , fig. 5, pi. 206), et il y en a de plus une entre le trapêzoïde et le grand oSf'E, ib. C'est ce qui réduit ses os de carpe à six.
Le troisième doigt parfait tient tout entier à ïunciforme F; mais le médius y tient aussi toujours un peu. Le tubercule g, qui est le vestige du petit doigt, répond an pisîforme G. Le cubitus s'articule par toute sa facette avec le cunéiforme C.
DBS »ÀRB88B(JX. l5t
S^ Manière dont les ongles sont plies dans Péiài de repos f et caractère des dernières pha^ langes.
Les ongles des paresseux sont d'une loQ'' gueur monstrueuse , et l'arme redoutable qu'ils fournissent est sans doute le moyen par lequel ces animaux Se défendent aveo asses de succès pour compenser tout le déaavan^ tage du reste de leur organisation. Geuxdelaï surtout surpassent tout le reste de sa main en longueur, ils sont de moitié plus courts à proportion dans \unau. Presque aussi aigus que ceux des chats ^ ils avaient besoin ^ pour se^ oonserver, d'être mis à l'abri du frottement contre le sol : c'est en les redressant entfe leurs doigts^ et la pointe contre le ciel^ que les chats conserrent les leurs ; les paresseux ne pouvaient en faire autant, puisque leurs doigts réunis par la peau ne laissent point d'intervalle; d'ailleurs ces kmgttes pointes redressées eussent été fort incommodes , et eussent pu blesser kur goi^e et leur ventre.
l5a OSTÉOLOGIE
Ils les tiennent donc recourbés en dessous lorsqu'ils ne s'en servent pas, et en posent la convexité sur la terre; et, comme dans les chats, c'est sans peine pour leurs muscles et par la simple action élastique des ligamens que cette flexion se maintient; les muscles n'ont à agir que pour redresser.
De cette diflëreuce dans la direction en résulte une dans la forme de l'articulation. Les dernières phalanges des chats, comme celles des paresseux , sont creusées en arc de cercle par derrière, puisqu'elles doivent se mouvoir en poulie sur les avant-dernières; mais dans celles des chats la partie plus saillante de l'arc sera en dessous : dans les paresseux elle sera en dessus , toujours du côté vers lequel l'ongle ne se porte pas. Par cette règle, on distingue au premier coup d'oeil une phalange, même isolée, de l'un ou de l'autre de ces genres.
On les distingue encore par la gaine os« seuse qui doit retenir et enchâsser la base de l'ongle. Les deux genres Font également, parce qu'ils ont besoin l'un et l'autre de solidité dans une arme si longue; mais, dans les paresseux , c'est la partie inférieure de la
DES PARESSEUX. l5S
gaine qui est plus avancée : dans les chats ^ c'est plutôt la supérieure. On peut reconnaître ces deux caractères dans les pi. 206, fig. 6,
et 307, fig. 4 9 ^^ ^'' ^"f ^^ 1'^^ ^ repré* Benté ises phalanges de profil ; l'ongle à part p pL 206 1 fig. j.
Les chats ^ redressant leurs dernières phalanges non pas sur , mais à côté et entre les avant-dernières^ ne peuvent avoir celles-ci droites et symétriques; elles sçnt un peu creusées d'un côté^ et par conséquent comme tordues pour loger les dernières. Dans les paresseux, où Tongle se replia simplement dessous et non entre les avant-dernières phalanges , ce défaut de symétrie n'était pas nécessaire et n'existe pas non plus.
60 Omoplates et clavicules.
Les formes de ces os et surtout leurs conneiions , que je n'ai découvertes que récemment, sont au nombre des grandes singularités du squelette des paresseux.
L'omoplate est très-large dans le sens de
1&4 06T£0L0GIfi
Tépine; sa dimension dans ce sens est du double de celle qui va du bord spinal à la face articulaire. Tout le bord antérieur est ar« rondi, et se joint insensiblement au bord S[)inal , en sorte qu'il n'y a pas d'angle antérieur. Ce bord spinal est presque droit ; et le bord inférieur a, relativement à lui, une direction qui rendrait l'angle postérieur fort aigu s'il n'était tronqué. Un bec coracoïde descend un peu plus bas que la face articulaire hnmérale; dans les sujets où l'omoplate n'est point totalement ossifiée y il est séparé du reste du bord antérieur par une échancrure profonde , qui e^ fermée en avant par une partie cartilagineuse, laquelle s'ossifie avec l'âge | et alors tout le bord antérieur se continue jusqu'à cette pointe coracoïde, laissant seulement dans l'os un trou presque circulaire; mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'épine de l'omoplate produit un acromion si allongé , qu'il vient comme un arceau ou une anse de panier , en passant sur les muscles sur^pineux , s'articuler à l'extrémité du bec coracoïde , en sorte que la clavicule s'articule non pas seulement avec cet acromion , comme cela lui arrive dans les autres animaux clavicules, mais simultanément avec l'acromion et le bec coracoïde.