XXIV OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
animales les unes dans les autres. Ce sont les deux seules questions qui aient été élevées d’une manière directe contre des opinions que tout légitimait, et que tout légitime encore aujourd'hui. J'aurais pu en aborder d’autres encore : les travaux de mon frère sont trop nombreux et trop importans, et ils avaient élevé trop haut sa considération, pour que la critique ait pu leur être épargnée et surtout pour qu'elle ait toujours été présentée d'une manière équitable ; mais comme ces questions ne se rapportent qu'indirectement aux Recherches sur les ossemens fossiles, je ne m'y arrêterai point ici. J’aurai d'ailleurs probablement l’occasion d'y revenir lorsqu'aura lieu la réimpression de quelqu'un de ses autres ouvrages.
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ELOGE dt, LU BARON CUVYIBR,
PLR C.-X LAURILLARD, COXSERVATEUR DU CABINET D'ANATOMIE
AU MCSÈUM D'INISTOIRE NATURELLE DE PARIS.
Discours couronné par l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, dans sa séance du 24 août 1833.
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hs DE BARON CUVE
La vie des savans nous enseigne à chaque page que les grandes vérités n’ont été découvertes et établies que par des études prolongées, solitaires , dirigées constamment vers un objet spécial , guidées sans cesse par une logique méfiante et ré- SErvÉee
Cevier, Él. hist, des membres de l'Académie des Sciences,
Si des génies supérieurs n'avaient de temps à autre paru dans le monde , et n'étaient venus communiquer aux sociétés l’activité de leur esprit, celles-ci seraient toutes encore dans un état bien voisin de leur enfance. Après avoir pourvu à leurs plus impérieux besoins, les hommes, retombés dans leur indolence naturelle, n'auraient fait aucun effort pour entrer dans la carrière du perfectionnement, et l'état d’ignorance dans lequel se trouvent encore des peuplades nombreuses serait peut-être aujourd’hui celui de humanité tout entière. Mais telles n'étaient point nos destinées : il entrait dans les vues du pouvoir suprème que notre intelligence gvandirait toujours; et pour atteindre à son but,
il a voulu que , parmi quelques unes de nos races, et principalement parmi celle à laquelle nous appartenons, des génies créateurs se manifestassent, pour mettre en circulation de nouvelles idées, pour dévoiler de nouveaux faits, pour engager leurs contemporains dans des routes nouvelles, et pour | les exciter, par l'attrait de la curiosité ou par l'es- | poir de nouvelles jouissances, à denouveaux travaux.
L'histoire des sciences nous apprend que plu- ! sieurs de ces précepteurs du genre humain, de ces hommes que le destin a fait naître pour être la | puissance motrice de leur âge, paraissent ensemble à de certaines époques, comme pour s’exciter mutuellement par une noble émulation , sans laquelle peut-être le feu qui les anime ne répandrait pas d’aussi vives clartés!
La fin du dernier siècle fut l’une des plus bril- | lantes de ces époques ; dans presque tous les genres de savoir, elle a donné naissance à de grands hommes, qui, en ouvrant de nouvelles routes à notre esprit, ont fourni de nouveaux alimens à nos pen- | sées, donné un nouvel essor à notre imagination ; et sans contredit celui dont nous entreprenons de faire l'éloge fut l'un de ceux qui jetèrent le plus | vif éclat, par la sagacité de ses vues, par l’extrème clarté qu'il sut mettre dans l'exposition de ses idées, par l'immense étendue de ses connaissances, et
par la grandeur des vérités qu'il a révélées.
Au moment où ses premiers écrits parurént , aucun naturaliste peut-être ne pensait que la zoologie pût encore illustrer un nom. Il semblait, en effet, que Linnæus, par ses méthodes précises et faciles ; Buffon, par ses tableaux animés, ses vues hardies, et cette alliance inconnue jusqu’à lui de la science avec l’éloquence, eussent épuisé la matière; mais, pour l’homme de génie, la nature est une source intarissable d’études et de méditations. En appliquant les principes de la méthode naturelle à la classification des animaux, M. Cuvier parcourut une carrière zoologique non moins brillante et non moins étendue que celle de ces deux grands hommes.
Jusqu'à lui, quoiqu’elle eût occupé Camper, Blumenbach , Hunter, Daubenton, et Vicq-d’'Azyr, l’anatomie comparée n'avait guère été qu'un objet de curiosité ou de dissertations plus ou moins ingénieuses ; M. Cuvier sut en faire une science, devenue entre ses mains la base fondamentale de l’histoire naturelle, et la source la plus abondante de vérités physiologiques.
Les travaux des de Saussure, des Deluc, des Pallas et des Werner, paraissaient avoir amené la géologie à la perfection qu’elle pouvait atteindre ; M. Cuvier, par la découverte d’un genre de monumens que la nature vivante a laissé dans les en-
trailles du globe, créa dans cette science un
6 ÉLOGE nouvel ordre d'idées, dont les développemens féconds ont changé le caractère de sa philosophie,
Tel est en abrégé ce que cet Aristote des temps modernes a fait pour la zoologie, pour l'anatomie comparée , et pour l’histoire de la terre.
Il semble que les travaux nécessaires pour donner ainsi une nouvelle impulsion à trois branches des sciences naturelles devaient suflire pour occuper et pour illustrer la plus longue vie; mais ce n'était point assez pour la vaste intelligence de M. Cuvier. Historien des sciences et de l'Académie, professeur éloquent , auteur d'ouvrages immortels, il a voulu rendre à ses contemporains des services plus immédiats , en s’associant au corps chargé de diriger l'instruction de la jeunesse, et les talens qu'il développa dans ces nobles fonctions ayant fait connaître au pouvoir sa capacité pour les affaires, il fut appelé dans les derniers jours de l'empire à prendre part aux travaux du conseil d'Etat, et quelques années plus tard à présider une de ses sections. C’est ainsi qu'il fut entrainé dans une carrière que les évènemens de nos jours ont rendue si difficile, et dans laquelle, exercé comme il l'était à la recherche de la vérité, animé de ce respect religieux pour l'équité que lui inspirait la droiture de son caractère , éclairé par de profondes connaissances administratives, el guidé par une intégrité digne des temps antiques, il s’est acquis, comme
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homme d'Etat, une célébrité peut-être égale à celle qu'il a su conquérir comme savant.
On comprend que, menant de front des travaux si divers, ils aient été plus ou moins mêlésl’unà l’autre. Pour nous, qui n’écrivons pas sa biographie , mais son éloge , c'est-à-dire une appréciation de ses mérites, afin de ne point fatiguer le lecteur par des retours fréquens sur le même sujet, au lieu de l’ordre chronologique de ses travaux, nous suivrons l'ordre des matières que nous venons sommairement d'indiquer, et nous essaierons de caractériser sans interruption ce qu'il a fait sur chacune d'elles; mais comme de longs détails sur sa vie ne nous permettraient pas de nous livrer à cet examen, nous n'indiquerons que ceux qui nous paraissent absolument indispensables.
Georges - Chrétien - Frédéric - Dagobert Cuvier naquit le 23 août 1569, à Montbéliard, alors cheflieu d'une principauté appartenant aux ducs de Wurtemberg, de parens qui n'étaient rien moins que dans l’aisance; et, comme tant d'hommes éminens dont il nous a tracé l’histoire , il fut obligé de lutter, dans sa jeunesse, contre l'infortune.
Son père , après quarante ans de services distingués dans un régiment suisse à la solde de la France, n'avait pour soutenir sa famille qu'une modique pension de retraite , et le jeune Cuvier se vit obligé, pour ne pas être à charge à ses parens,
d'accepter, à l’âge de dix-neuf ans, aussitôt après avoir achevé ses études, le modeste emploi de précepteur dans une ancienne famille de Normandie. Cette résolution, que ceux de ses amis qui savaient apprécier son génie naissant considéraient comme déplorable , fut cependant l'origine de sa fortune. C’est ainsi qu'a notre insu le destin nous conduit souvent au succès par le chemin qui semblait devoir nous en éloigner.
D'une rare aptitude à tous les travaux de l'esprit, doué d’une mémoire prodigieuse, il avait montré de bonne heure un goût très prononcé pour l’histoire naturelle et pour le dessin, que dès son enfance il regardait et qu'il a toujours considéré depuis comme le moyen le plus sûr de faciliter l'étude de cette science. À l’âge de dix ans, un Buffon étant tombé entre ses mains, il le lut avec avidité , et ne prit aucun repos qu'il n’en eût copié toutes les figures pour les enluminer d’après les descriptions.
Ce goût s'était fortifié à l'académie de Stuttgard, où, sur le récit de ses brillantes dispositions, le duc Charles de Wurtemberg l'avait spontanément placé. Tout en étudiant dans cette célèbre institution (1) la philosophie, les mathématiques, le droit et les sciences administratives, il avait ardemment suivi les cours d'histoire naturelle, et s'était livré pendant ses promenades à la formation d'un
herbier et d’une collection d'insectes (2). Ses entretiens avec ses condisciples, et particulièrement avec M. Kielmeyer , le père de la philosophie de la nature, contribuèrent également aux rapides progrès qu'il fit dans toutes les branches de l'histoire naturelle (3).
Arrivé en Normandie dans l’année 1788 , les facilités que lui donnait le voisinage de la mer lui firent naître la pensée d’en étudier les productions ; il s’attacha d’abord aux animaux de la classe des vers de Linnée; mais ayant éprouvé quelques difficultés dans la détermination des espèces, et même des genres, tels qu'ils étaient alors établis, il chercha si leur structure interne ne pourrait pas lui donner des caractères plus précis; et ce besoin de classer les faits, qui paraissait entraîner irrésistiblement son esprit, lui fit bientôt sentir qu'il était impossible d’assigner aucun caractère commun à ces animaux, et qu'il restait un vide à remplir en zoologie.
Linnæus et Buffon avaient popularisé la science , l’un en la rendant facile, l’autre en lui donnant un caractère philosophique et lui prêtant tous les charmes de l’éloquence ; mais cette popularité même l'ayant prodigieusement enrichie, il devenait indispensable d'admettre une méthode de classification, et ies systèmes fondés sur un seul organe ne pouvant conduire à ranger les animaux
selon leurs degrés d’aflinité , M. Cuvier pensa qu'il fallait appliquer à la zoologie des principes analogues à ceux de la méthode naturelle introduits tout nouvellement avec tant de bonheur dans la botanique, et qui consistent « à distribuer les faits dont »la science se compose en propositions tellement » graduées et subordonnées dans leurs généralités, » que leur ensemble soit l’expressien des rapports » réels des êtres * (4). »
Comme il n'avait guère à sa disposition que des animaux de la classe des vers, distribués par Linnæus de la manière la plus étrange, ce fut sur eux
qu'il entreprit d'abord de porter la réforme ; mais
désirant, avant de rien publier sur ce sujet, consulter les savans qui tenaient alors le sceptre de la science, il se fit mettre en relation avec quelques uns d’entre eux par un membre de l’ancienne académie qu’il venait de rencontrer à Valmont , et dont les instances l'avaient engagé à faire un cours de botanique à quelques amateurs d'histoire naturelle (5). MM. Millih, de Lacépède et Geoffroy Saint-Hilaire l’invitèrent àse rendre à Paris. Il y arriva en 1795; et la lecture qu'il fit, au sein des sociétés philomatique et d'histoire naturelle, de divers mémoires sur l'anatomie des mollusques, des insectes et des zoophytes, et celle d’un aperçu sur
: Cuvier, Rapport historique sur les Progrès des sciences naturelles | Paris , 1810, p. 304.
DE M. LE BARON CUVIER. il
la formation et l’usage des méthodes en histoire naturelle , le placèrent dès lors au rang des naturalistes les plus distingués, et lui valurent d'être nommé membre de la Société des Arts, puis professeur à l'École centrale du Panthéon, et bientôt après membre de l'Institut, et suppléant au professeur d'anatomie comparée au Muséum d'histoire naturelle.
Une fois au centre d’un vaste établissement, et disposant des animaux d’une grande ménagerie , son génie prit un essor proportionné à ses moyens d'investigation.
Tout en continuant de s'occuper de l'anatomie des mollusques , publiée en une suite de monographies qui seront à jamais un modèle de descriptions claires et précises , d'érudition et de critique littéraire , et qui témoigneront de sa rare habileté dans l'art du dessin (6), et de l'adresse qu'il mettait dans ses préparations anatomiques , il poursuivit ses recherches sur les autres invertébrés, et fit connaître en 1796 sa belle découverte de la circulation et de la coloration en rouge du sang de la sangsue et des autres annelides , et lut en 1797 son célèbre Mémoire sur la nutrition des insectes, où il établit
: Ces Mémoires, publiés dans les Annales du Muséum , de 1802 à 1815, ont été réunis en un volume in-4°, qui a paru en 1517, et seront reproduits prochainement dans le format in-8°.
d'une manière si logique le mode de respiration par trachées , et d'absorption par imbibition , que nécessite leur défaut de circulation ; mémoire qui a servi de base à la séparation faite plus tard de ces animaux d'avec les autres articulés.
Tout en continuant , disons-nous , ces travaux, il réunit en peu de temps une collection nombreuse de matériaux qui le mirent en état de poser les fondemens de l'anatomie comparée, de faire la découverte d’une zoologie ancienne, et d'apporter la réforme dans le règne animal tout entier. Cette réforme commencée dans son Tableau élémentaire, ou Précis de ses lecons à l’école centrale du Panthéon’, améliorée dans les tableaux imprimés à la fin du premier volume de ses Lecons d'anatomie comparée, perfectionnée en 1812 dans un Mémoire inséré dans les Annales du Muséum d'Histoire naiurelle ?, fut complétée, autant qu’il lui était donné de le faire, dans deux éditions de son Règne animal ? (7).
Dans ces ouvrages, partant de ces principes, vulgaires aujourd’hui, grâces à la persévérance qu'il a mise à les répandre, soit dans ses écrits, soit dans ses leçons orales, et grâce à l'influence que ses idées
1 Un vol. in-8°, Paris , an G.
2 19° volume.
3 4 vol. in-8°, Paris, 1817; et deuxième édition , 5 vol, in-8°, Paris, 1820.
ont acquise, que l’histoire naturelle d’un être est la connaissance de tous les rapports , de toutes les propriétés de cet être , et que toute son organisation doit servir à lui assigner une place dans un arrangement méthodique, il en conclut que l'anatomie et la physiologie doivent servir de base à la zoologie, et que le fait de l’organisation le plus général , le plus constant, doit déterminer les grandes divisions, et les faits moins généraux et plus variabies , les divisions secondaires. Il établit ainsi une subordination de caractères et de coupes, qui doit et peut seule être le principe d’une méthode naturelle, c’est-à-dire, d’une manière d’ordonner les êtres de telle sorte que la place occupée par chacun d’eux donne une idée générale de son organisation et des rapports qui le lient avec tous les autres (8); méthode qu'il regardait comme la science elle-même réduite à sa plus simple expression.
C’est ainsi qu'examinant les modifications qu’éprouvent dans le règne animal les organes de la circulation , de la respiration et des sensations, au lieu des six classes de Linnæus, c’est-à-dire, des quadrupèdes , des oiseaux, des reptiles , des poissons, des insectes et des vers, M. Cuvier établit quatre grands types , des animaux vertébrés, des animaux mollusques, des animaux articulés, et des animaux rayonnés , qu'il appelle embranchemens, et qu'il divise en classes, de valeur à peu près égale
1Â ÉLOGE à celles que l’on avait de tout temps établies parmi les vertébrés. |
C'était relever de beaucoup l'importance des classes inférieures ; mais déjà, depuis Linnæus, on avait compris que ni la grandeur ni l'utilité ne doivent entrer en ligne de compte dans les distributions scientifiques , et la justesse des raisons sur lesquelles s’appuya M, Cuvier ont fait généralement adopter sa manière de voir : à peine un faible murmure se fit-il entendre en faveur des anciennes classifications. Nous avons d’ailleurs si peu de données sur les vues de l’auteur de la nature , que les animaux qui nous paraissent de peu d'importance par rapport à nous, sont peut-être aussi nécessaires au plan général du Créateur que ceux que nous placons à la tête de l'échelle des êtres.
L'examen de la division des ordres, des familles et des genres, de l'établissement et de la critique des espèces, serait un travail trop long pour les bornes qui nous sont prescrites. Qu'il nous suffise de dire que les principes sur lesquels reposent ces divisions présideront nécessairement aux changemens que de nouvelles observations rendront indispensables ; que les bases de toute classification zoologique sont désormais posées, et que leur solidité prouvera mieux que tous les discours, aux naturalistes futurs , le génie élevé de l’auteur du Règne animal.
Sans doute cet ouvrage subira le sort de tous les
ouvrages scientifiques : l'esprit dans lequel il est concu restera seul immuable. Il n’est aucun naturaliste qui n’en sache aujourd’hui plus qu’Aristote , aucun élève de l’École polytechniqne qui ne soit plus savant que Newton ; et peut-être ; dans un siècle, la vaste science de M. Cuvier sur l’organisa= tion sera surpassée par celle de tout étudiant; mais Aristote, Newton et Cuvier n’en resteront pas moins l'honneur éternel de l'esprit humain.
Ces ouvrages de classifications se perfectionnaient à mesure que ses travaux anatomiques , en apportant à sa connaissance de nouveaux faits, lui permettaient de se livrer à de nouvelles méditations; et ces travaux eux-mêmes, grâce à son activité , ne se firent pas attendre. À peine quatre ans s'étaient écoulés depuis sa nomination au Muséum, et déjà commençait la publication de ses immortelles lecons d'anatomie comparée, devenue absolument nécessaire pour diriger les nombreux élèves que ses talens de professeur, en grandissant sans cesse, attiraient à ses cours (y).
Dans ce premier ouvrage général, écrit sur cette malière ", dans ce guide indispensable encore à tous ceux qui veulent étudier aujourd’hui cette vaste science, M. Cuvier, au lieu de considérer l’anatomie de chaque animal séparément, examine successixement chaque organe dans toute la série des ani-
? Publié en 5 vol. in-8°, de 1800 à 1805.
maux, et note avec exactitude toutes les modifications et transformations qu'ils éprouvent, pour en déduire la théorie générale de leurs fonctions,
Un travail qu'il ne faut pas séparer de cet ouvrage, et qui doit être considéré comme l’un de ses plus beaux titres de gloire, c’est la formation d'un cabinet d’anatomie. Tout ce qu'il enseignait dans ses leçons, il voulait l’appuyer de preuves démonstratives. À cet effet, il rassembla dans un grenier, transformé depuis en une galerie, les préparations de Daubenton et de l’ancienne Académie des sciences, qu'il retrouva délaissées et mutilées; et les multipliant par un travail opiniâtre, et par une direction bien entendue de ses aides (10), il parvint à créer cette collection, la plus riche qui soit encore en Europe, malgré les efforts que font quelques au- | tres aations pour chercher à l’égaler, et dans laquelle, non seulement ses élèves se sont formés, mais ses émules et ses rivaux sont venus chercher des in- | spirations puisées dans des préparations souvent faites de ses propres mains (11).
Il serait également impossible d'indiquer ici ce qui, dans ce livre , appartient nommément à M.Cuvier. Sans doute il a mis à contribution tous les |
auteurs qui s'étaient occupés de l'anatomie des ani- | maux; il a profité des ouvrages des Swammerdam, | des Collins, des Monro, des Hunter, des Camper, !
des Blumenbach, des Daubenton , des Vicq-d'Azyr, |
et de plusieurs autres ; mais une foule de faits nouveaux et importans lui sont dus, et ce qui lui appartient bien certainement , c’est la manière élevée de considérer cette science ; c’est la méthode rigoureuse avec laquelle il a suivi chaque organe dans toute la série des animaux; c’est la patience qu'il a mise à noter la différence qu'ils présentent , et les effets qu'elles doivent produire; c’est la justesse d'esprit qu’il a montrée, en se bornant à ne déduire que les conséquences qui dérivent directement des faits, sans s’abandonner aux séductions de l'esprit de système ; c’est enfin cette clarté, cette concision dont il a donné une prenve éclatante, eu réunissant dans une seule leçon sur l’économie animale , la substance de nombreux volumes écrits sur ce sujet. Les principales idées physiologiques qui découlent de cet ouvrage, ainsi que de tous ceux de M. Cuvier, sont que la vie est un tourbillon d’une certaine matière sous une forme déterminée; que le principal agent de cette vie est un fluide impondérable , le fluide nerveux; que la sensation et la reproduction des êtres (12) sont des problèmes à jamais incompréhensibles pour notre esprit, et que l'instinct est une sensation interne, une sorte de somnambulisme qui détermine certains animaux à exécuter à leur insu , depuis la création de l'espèce, des actions souvent très compliquées, sans les avoir apprises de leurs parens ou de l'expérience.
Si l'anatomie des mollusques a porté M. Cuvier à réformer les systèmes de classification zoclogique, Panatomie des animaux vertébrés Fa conduit à la découverte d’un ordre de faits plus fécond encore en brillans résultats pour la philosophie naturelle
et pour la théorie de la terre.
Considérant qu'un être organisé forme un système complet, destiné par la nature à jouer un certain rôle, et dont toutes les parties sont liées les unes aux autres, il comprit qu'il existe une corrélation de formes tellement nécessaire entre ces parties, qu'aucune d’elles ne peut être modifiée sans que lé tout ne s’en ressente, el que chaque modification suflit à elle seule pour faire connaître toutes les autres; ét il conclut de là que chaque os du squelette d’un animal porte des caractères de classe, d'ordre, de genre, ét même d'espèce. Ayant appliqué cette doctrine à la détérmination des osseméns épars dans les différentes couches de notre sol, il trouva ce que n'avaient aperçu ni Camper, ni Daubenton , qui s'étaient occupés aussi de l’application de Fanatomié comparée à la détermination
de quelques os fossiles: que ces débris d'animaux ! appartiennent x des races éteintes différentes de
celles qui existent maintenant (15).
- Cette découverte a fait connaître, par la suite de ! cés recherches”, un fait non moins imprévu: c’est |
» Publiées par Mémoires séparés dans les Annales du |
que les différences qui existent entre les animaux fossiles et les animaux vivans augmentent en raison de l’âge des couches qui les recèlent, de sorte qu’un exposé de ces différences deviendrait une espèce de tableau chronologique des terrains.
Jetons un coup-d’œil rapide sur les conséquences les plus générales de ces faits nouveaux.
Les terrains dits primitifs, sur lesquels reposent tous les autres, ne renfermant aucun débris de la vie, nous apprenons par là que celle-ci n’a pas toujours existé sur notre planète. Soit que la température trop élevée du globe ne le permît pas, soit que les matériaux nécessaires à l'existence organique ne fussent pas préparés, un temps a été où les forces physiques agissaient seules sur ce sol et dans ces mers, où se développèrent plus tard toutes les merveilles de l’organisation.
Tous les êtres organisés n’ont pas été créés ensemble; les végétaux semblent avoir précédé les animaux; les mollusques et les poissons ont paru avant les reptiles, et ceux-ci avant les mammifères.
Les espèces qui formaient les anciennes populations ont été détruites et remplacées par d’autres, et peut-être la population actuelle est-elle déjà la quatrième.
Enfin la géologie possède un guide pour la con-
Muséwm , depuis leur fondation jusqu’en 1811, et réunis en 4 vol. in-4° en 1812 , et en 5 vol, en 1821.
20 ÉLOGE duire dans les labyrinthes obscurs qu'elle est obligée de parcourir. Elle possède un nouveau moyen de constater la nature des terrains, souvent difficile à établir par l'analyse chimique et par l’ordre de superposition. |
Outre les faits généraux qui découlent naturellement de ces découvertes, et que M. Cuvier discute dans le Discours préliminaire de son ouvrage, avec celte puissance de logique et d'intelligence qui n'appartenaient qu'à lui, la science en obtint promptement des résultats positifs importans; car, à peine ce guide géologique était-il trouvé, qu'il fit connaître à celui qui l'avait rencontré que les couches stratifiées de l'écorce de notre globe se divisent en deux classes: les unes formées dans les eaux douces, et les autres dans les mers (14). Cette distinction, qui ne pouvait être faite en eflet que par la zoologie, a démontré un fait non moins curieux : c'est que plusieurs parties de natre sol ont été recouvertes alternativement par la mer et par les eaux douces ou saumâtres (19).
« Tout ce que nous avons dit du cabinet d’anatomie, nous pouvons le répéter ici de la collection immense d’ossemens fossiles qu'il a rassemblés , et généreusement déposés au Muséum (16). Ila fait plus que de les réunir et les décrire : il a voulu les multiplier, afin que partout les incrédules puissent toucher et croire ; et dans cette intention il a fait
mouler les principaux morceaux pour en envoyer des épreuves dans les divers cabinets de l'Europe. Cette opération , promptement imitée, a produit déjà un commerce d'échange extrèmement avantageux à la science , et qui s’étendra, nous n’en doutons pas, tous les jours davantage.
Un problème important se présentait à résoudre. Puisque les animaux d'aujourd'hui n'ont laissé de dépouilles nulle part, l’homme est-il nouvellement arrivé sur cette terre, ou bien était-il contemporain des mammifères détruits, et aurait-il échappé par son grand nombre ou par son intelligence à la destruction ? Selon M. Cuvier, la géologie proclame que l’homme est nouveau, du moins sur nos continens actueis. En effet , il angonce que dans aucune couche régulière on n’a rencontré d’ossemens humains. Tous ceux qu’autrefois on regardait comme tels ont été reconnus appartenir à des animaux; tous ceux que l’on trouve aujourd’hui viennent des fentes de rochers ou de sols de cavernes remués par la main des hommes. Mais ces preuves négatives ne suffisaient pas à son esprit; persuadé qu'il doit en exister de positives, il en a cherché dans l’histoire. Soumettant à sa critique rigoureuse les prétendus documens qui font remonter l'existence de certaines sociétés humaines à une époque très reculée, il démontre, ou du moins il nous semble avoir démontré, que les traditions historiques positives,
ne vont qu'à cinq où six mille ans, âge que les éboulemens, les alluvions, la marche des dunes, assignent également à la dernière révolution ; et que s’il existait des hommes lors de cette révolution, ce n’était point sur le sol actuel, mais sur un sol disparu par une catastrophe , qui n’aurait épargné que quelques individus des diverses races répandues aujourd’hui sur la surface du globe.
Des travaux récens, qui ont acquis une juste célébrité , et que la mort prématurée de leur auteur vient de terminer d’une manière si déplorable, semblent prouver le contraire. Mais, malgré l’autorité du nom de M. Champollion , nous croyons qu'il faudra douter, tant que l’on n'aura pas de preuves irrécusables, puisque M. Cuvier, à l’aide d’une vaste érudition et d’une sorte d’instinct de la vérité, que
lui donnait l’extrème justesse de son esprit, pense | que les raisons sur lesquelles on s'appuie pour accorder une origine plus reculée à nos sociétés sont |
sans fondemens solides,
Le livre qui contient ces profondes recherches est devenu , comme son Anatomie comparée , comme son Règne animal, comme son Anatomie | des mollusques , classique dès son apparition, et! l'homme cherchera des jouissances dans l'étude de la nature , et qu'il portera ses méditations sur les! questions que cette étude fait naître. Il sera toujours |
nous pensons qu'il le restera aussi long-temps que { |
un modèle de critique et d'analyse rigoureuse , un exemple parfait de ce talent qui consiste à dire en peu de mots tout ce qu'il importe de connaitre; art de résumer que l’on ne possède qu'avec une connaissance étendue des choses, et que M. Cuvier montre partout au plus haut degré. Rien d'oiseux dans ses ouvrages; point de digressions hors des limites de son sujet, et cependant point de sécheresse , point d’omissions. Nous avons vu de jeunes peturalistes lire avec un véritable plaisir ses Anatomies de mollusques , ou les descriptions ostéologiques de ses recherches sur les animaux fossiles ; nous avons vu des étudians recourir à ce qu'il dit de l’anatomie humaine , dans son Anatomie comparée , pour avoir des explications plus claires que celles qui se trouvent dans les livres de nos écoles, Enfin , que l’on parcoure tous ses écrits, partout on trouvera ces cachets de la véritable science : pro fondeur, clarté , précision. Sa première leçon d’anatomie comparée présente tout ce que l’on sait sur l’organisation , toute la physiologie ; son Introduction au Règne animal offre l’analyse la plus claire de ses distributions zoologiques , et tout ce qu'il est possible de dire sur les méthodes; enfin, le Discours préliminaire de ses Ossemens fossiles expose avee une admirable précision les principes de l'harmonie des formes, et toutes les théories sur la formation et les révolutions du globe. Il donneen même temps
un résumé complet des documens historiques sur lesquels on fait reposer la haute antiquité de divers peuples.
Entraîné par l'examen des travaux de M. Cuvier, nous n'avons point encore parlé de la position que leur brillant éclat lui fit dans le monde ; elle est un exemple de plus offert à la jeunesse, pour l’exciter au travail, et pour l’engager à ne point se laisser vaincre par le découragement. De suppléant il est devenu professeur au Muséum d'Histoire naturelle, et successivement professeur au Collége-de France, membre de la Légion - d'Honneur, membre de l'Institut, l’un de ses premiers secrétaires annuels , et son secrétaire perpétuel; inspecteur des études, conseiller de l’Université impériale, maître
des requêtes, conseiller d'État , grand-oflicier de la
Légion-d'Honneur, l’un des quarante de l’Académie française, membre honoraire de l’Académie des Inscriptions , membre de toutes les Sociétés savantes du monde: enfin, pair de France.
Üne liste aussi longue d'emplois pourrait faire croire que l'ambition, comme pour fournir une nouvelle preuve que le génie ne met pas à l'abri des faiblesses humaines , avait courbé sous son joug ce maitre de la science. Nous dirons à ceux qui seraient tentés de penser ainsi que plusieurs fois il a refusé la place d'intendant du Jardin du Roi , si grandement illustrée par Buffon, et que, peu de
temps avant la mort de M. de Richelieu , il refusa le portefeuille de ministre de l'intérieur. Loin d’avoir sollicité ces places ou ces honneurs , quelques uns lui furent conférés pendant son absence. Il était à Marseille, lorsqu'il fut élu secrétaire perpétuel de l'Institut ; à Rome , quand il fut nommé maître des requêtes ; à Londres, lorsque l’Académie française l'appela dans son sein ; en Hollande , lorsqu'il reçut une dotation de l'empereur ; et c'est par un mouvement spontané de Louis XVIII qu'il fut créé baron. S'il accepta ce titre d'honneur qu'il n'avait
point recherché , c'est qu'il pensa sans doute que
le refuser serait un acte de vanité plus grand que de le porter; car, il ne faut pas s’y tromper, il. y a quelquefois plus de hauteur que d’humilité ou de philosophie chez ceux qui repoussent des distinctions, que le sage accepte sans se croire plus élevé, et que le superbe refuse pour se montrer plus grand.
Le modeste précepteur a non seulement été revêtu de tous les honneurs scientifiques et littéraires, mais dans l'exercice des fonctions les plus élevées il a reçu les missions les plus délicates. Inspecteur des études , il fat chargé d'organiser les lycées de Bordeaux, de Marseille et de Nice ; conseiller de l'Université , il fut chef des commissions envoyées en Italie, en Hollande et en Basse-Allemagne , pour rallier à l’Université impériale les établisse-
mens d'instruction publique au-delà des Alpes et au-delà du Rhin. Plus tard, à deux reprises, il a dirigé la commission de l'instruction publique ; et pendant plusieurs années il a gouverné les facultés et les écoles primaires protestantes, Enfin , conseiller d'État, il a présidé le comité de l'intérieur, et dirigé les cultes non catholiques (17).
Outre les écrits que ses voyages produisirent, et sur lesquels nous reviendrons, ces derniers contribuèrent à perfectionner ses travaux sur les ossemens | fossiles ; car en tous lieux il s'empressa de visiter les | collections, et de faire dessiner tout ce qui lui ! parut mériter son attention. C’est ainsi qu'il reconnut un grand nombre d’ossemens d’hippopotames ! dans les cabinets de Toscane, et qu'à Leyde il a pu ! vérifier ses conjectures sur la grande salamandre | aquatique d'OEningen. M. Cuvier trouva encore dans | ces voyages une distraction utile à sa santé, fatiguée par une parlie des travaux dont nous ayons | parlé , et par ceux dont nous allons rendre compte.
Chargé, comme secrétaire perpétuel, de pronon- | cer l'éloge de ceux de ses membres que la mort | avait frappés, et de rendre annuellement compte | des travaux de l’Académie, il le fut encore, en 1808, de présenter à l’empereur un tableau des progrès | dessciences depuis 1780. C'était pour répondre à une ! vaste pensée de Napoléon, qui voulait mesurer tout ! ce qu'avait produit le grand mouvement imprimé vers |
cette époque à tous les esprits, et l’on peut hardiment affirmer que la hauteur d’exécution de cet écrit égale l'élévation de vue qui l’a fait naître. Enchaînement des faits , exactitude dans l'analyse des trayaux d'autrui, clarté inexprimable dans l’apercu qu'il en donne , sagesse avec laquelle il distribue à chacun ce qui lui est dû , tout concourt à placer cet ouvrage au premier rang de ceux que nous possédons sur l'histoire des sciences; aussi croyonsnous savoir que celui qui l'avait commandé se félicitait , après l'avoir lu, d'en être le promoteur.
Ces qualités se retrouvent éminemment dans ses analyses des travaux de l’Académie des sciences, dans ses nombreux rapports sur divers Mémoires présentés à cette Académie ; mais surtout dans ses Éloges ; où, mieux encore que Fontenelle, il a su mettre la science à la portée des gens du monde, et charmer le lecteur par le tableau naïf de la vie de ces hommes presque tous obligés de vaincre comme lui dans leur jeunesse les difficultés qu’apporte l'infortune, et par les réflexions vivement empreintes d’une saine philosophie qu'il tire si habilement de son sujet.
Tous ces mérites, c'est-à-dire analyse savante , précision, clarté , vues saines et élevées , qui procèdent tous d'une connaissance approfondie des choses , il les avait portés peut-être au plus haut point où l’homme puisse atteindre , dans un ou-
vrage qui n'existe malheureusement que dans la mémoire de ses auditeurs : nous voulons dire, dans l'Histoire des sciences naturelles, qui faisait depuis quelques années le sujet de ses cours au Collége de France , et dont nous ne pouvons indiquer ici que la pensée fondamentale, celle que les sociétés n'ayant pu se développer qu’à l’aide dela découverte des propriétés naturelles des corps, à chacune de ces découvertes correspond un nouveau degré de la civilisation , et que l’histoire de cette civilisation, et par conséquent de l’humanité tout entière, est intimement liée à l’histoire des sciences naturelles. Pour envisager son sujet d'une aussi grande hauteur, il avait dû étudier à fond toutes les sciences historiques et philosophiques ; il avait dû parcourir tous les livres, afin de remonter à l'origine des découvertes; travail immense , et qui demande une extrème perspicacité, car souvent, dans leurs ouvrages, les écrivains ne déposent leurs idées qu'en germe, et y laissent les faits presque aussi voilés qu'ils le sont dans la nature.
L'esprit éminemment philosophique de M. Cuvier s'est montré dans toute son étendue, lorsqu'il a fait dans une suite de lecons l’analyse des systèmes des philosophes anciens , et des théories des philosophes modernes. Admettant ainsi que l’école péripatéticienne , l’école de Bacon, celle de Newton,
l'observation et l'expérience guidées par une saine logique, comme les seules régulatrices dans l'étude des sciences , il devait repousser et repoussait vivement les efforts que les écoles métaphysiciennes, opposant leurs doctrines à celles des écoles dont je viens de parler, ont faits pour lier les phénomènes naturels à des principes rationnels. Il s'élevait donc avec force contre ces systèmes à priori, qui , comme il le disait lui-même, dérivent tellement peu des principes des choses, et montrent si bien qu'ils sont imaginés pour expliquer les connaissances personnelles de leurs auteurs, que les faits reconnus faux après l'invention du système, jouaient cependant dans ce système un rôle non moins nécessaire que les faits certains.
Mais il est une autre école , qui, s'appuyant sur les faits, les croit assez nombreux pour être ralliés sous un principe unique, qu'elle pense avoir rencontré. Ce principe, M. Cuvier l’a combattu également de toutes ses forces ; mais la question ayant été dénaturée , nous croyons devoir démontrer l'erreur qu'à cet égard on a commise. Pour cet effet, nous devons donner un aperçu des idées philosophiques qui découlent de tous les ouvrages de M. Cuvier.
Ainsi que chaque organe joue un rôle dans l’économie d'un être, et concourt pour une part plus
ou moins grande au développement des phénomènes que cet être présente, ainsi pensait-il que chaque être joue un rôle dans l’économie de la nature ; que chacun d'eux est créé pour une fin, et qu'il a reçu du Créateur tous les moyens d’y arriver; qu'il est doué de tous les instrumens nécessaires pour exécuter l’œuvre à laquelle il est ap pelé. Il voyait dans la structure des organes, si bien calculée, pour faire jouir les individus des propriétés physiques des corps nécessaires à leur existence, dans ce concours de tous les êtres, pour former ce grand ensemble, qui fait le sujet de notre étude et de notre admiration , dans cette chaîne qui lie toute existence à d’autres existences, ét qui peut-être est sans fin, comme l’espace et le temps ; il voyait, disons-nous, un but qu'une cause suprême intelligente s'est proposé, et qu’elle at-
teint en disposant toutes les combinaisons possibles
d'organes sur différens plans.
Les partisans de l’école dont nous parlons, sans s'occuper de la question d'intention qui paraissait à M. Cuvier la première de toutes , parce que c’ést elle qui nous fait apprécier la sagesse et la
science infinie de l’auteur de la nature , voient dans les êtres une unité de composition, en vertu de
laquelle ils ne seraient tous que des modifications d’un plan unique (18), ou bien, car ils ne sont pas
d'accord sur cette unité, une fusion d’un certain
nombre d'êtres simples , pour former des êtres plus composés et plus parfaits.
Nous croyons avoir réduit la question à ses moin-
| | dres termes, et nous ne voyons pas comment on a pu conclure de l'opposition de M. Cuvier à ce système, qu'il était ennemi des progrès des sciences , et qu'il voulait étouffer le génie de ceux qui cherchaient à les faire avancer(109). I était trop pénétré de cette maxime de Linnæus , que les efforts de tous les hommes ne peuvent ébranler une vérité , pour tenter de mettre obstacle à la propagation d’une découverte. Son Histoire des sciences , ses Éloges , ses analyses des travaux de l’Académie , et ses rapports sur divers Mémoires, attestent ce que nous avançons ici; mais il savait que toutes les théories enfantées depuis trois mille ans sont tombées, et que les faits bien constatés sont seuls restés
debout ; c'était une raison pour lui d’être circon- spect. Il ne méprisait pas les théories qui montrent quelque génie dans leurs auteurs, mais il n’admettait pas légèrement celles qu'on lui présentait. II repoussait la théorie de l'unité de composition, parce qu’elle lui paraissait contraire aux faits; il pensait que, fondée sur quelques faits d’analogie plus ou moins éloignés, l’on a conclu des ressemblances sans avoir égard aux différences (20). I] la repoussait surtout, parce qu'il croyait que, comme tout faux système , elle peut avoir de funestes conséquences. Tout en
réconnaissant que quelques découvertes sont dues aux théories, dont les auteurs, en cherchant ce qu'ils espéraient trouver, ont rencontré ce qu'ils ne cherchaient point, il les regardait cependant comme nuisibles, en ce qu'elles flattent cette tendance naturelle des esprits à se reposer en fait de sciences sur des croyances toutes faites, qui dispensent d’études laborieuses. C'était donc encore par amour pour la science , par dévouement au culte de la vérité , et non par des motifs personnels , non pour le vain désir d'imposer ses opinions aux autres, qu'il combattait ces doctrines; c’est même dans l’intention de ramener les esprits à ce qu'il regardait comme les vrais principes de la science, qu'il se décida dans les dernières années de sa vie à reprendre ses cours au Collége de France.
Considérées sous le point de vue progressif, les théories actuelles lui semblaient loin de répondre à l’idée que leurs auteurs s'en font ; il ne les regardait que comme des modifications de l’ancien système panthéistique , qui a déjà fait plusieurs apparitions dans le monde.
Il travaillait au moment de sa mort, non seulement à cette Histoire des sciences , mais à un grand ouvrage d'histoire naturelle descriptive, l'histoire des poissons. Son but était de montrer, par l’exemple joint au précepte , de quelle manière il entendait que devait être recherchée la connaissance
des espèces, but définitif de l’histoire naturelle, et comment on groupe ces espèces pour en former des genres, comment on associe les genres en familles et les familles en ordres (21).
Le besoin de connaître ces animaux ‘pour rédiger l'ouvrage qui devait couronner ses travaux, l’ouvrage auquel il pensait sans cesse, pour lequel il avait rassemblé déjà un grand nombre de dessins exécutés en partie de sa main, l'ouvrage auquel il donnait le titre de sa grande Anatomie comparée ; ce besoin, disons-nous , dicta ce choix à M. Cuvier. Une prédilection marquée, sans doute née de ses premiéres études sur les animaux marins , l’entrainait d’ailleurs vers l'ichtyologie ; aussi, parmi ses instructions aux voyageurs, il n'oubliait jamais de les en. gager à se livrer avec soin à la pêche.
A cette occasion, nous devons dire que l’ascendant de son génie lui donnait une telle autorité, que, par toute la terre, comme on l'a dit de Linnæus, on interrogeait la nature en son nom. Tous les jeunes naturalistes regardaient ses recommandations comme des ordres émanés de la science ellemême , et s’efforçaient de se procurer les objets de ses désirs pour les lui consacrer, comme dans l’antiquité les productions curieuses des pays étrangers étaient portées en offrandes à quelques divinités. Aussi les voyages exécutés par ordre des gouverne-
mens, OU ceux qu'entreprenäjent les particuliers , l 5
semblaient avoir été faits exprès pour lui. Reconnu d’uné voix unanime comme le législateur de la science, les objets eux-mêmes ou leur peinture fidèle étaient soumis à son examen. C’est ainsi que les collections du Muséum en général se sont prodigieusement accrues, et que la collection des poissons én particulier s’est décuplée sous son in fluence (22).
Nous voici peut-être arrivé à la partie la plus difficile de notre tâche.
Dans l'enceinte de la chambre des pairs, une voix plus puissante que la nôtre a déjà consacré les mérites des travaux administratifs de M. Cuvier, et nous ne pourrons ici qu'être le faïble écho des paroles éloquentes de M. Pasquier.
Ces travaux, s'ils étaient rassemblés, seraient immenses : mais, se composant en partie de rapports et de projets enfouis dans les archives des ministères et du conseil d'État, il n’est pas possible de faire autre chose que d'indiquer l'esprit dans lequel ils ont été conçus, et souvent même on ne peut que le deviner ; car parmi les brillantes qualités de M. Cuvier, il est à regretter qu'il n’ait pas ajouté celle de montrer plus d'abandon dans ses relations intimes. Trop souvent il a négligé de faire connaître le but de ses travaux à ceux même qu'il employait pour les exécuter. C’est ainsi que, ne les ayant point révélées, quelques unes de ses actions resteront
DE M. LE BARON CUVIER. 35 ignorées; que, ne les ayant point développés, quelques uns de ses projets auront moins de valeur. Le Mémorial de Sainte-Hélène nous a tardivement appris que , faute d'explication, quelques unes des grandes vues de Napoléon r'ont point été comprises. Ce secret, dans lequel trop souvent les intelligences supérieures se tiennent renfermées, serait-il une de leurs conditions, et se rapprocheraient-elles par là de l'intelligence suprême quinous a caché ses moyens et son but, et qui nous laisse travailler depuis tant de siècles si laborieusement à les dévoiler ?
La première excursion que fit M. Cuvier hors du domaine des sciences fut en 1802, qu'il fut chargé, comme inspecteur des études , de l’organisation des lycées de Bordeaux, de Marseille et de Nice, de concert avec un vieillard qui, ne s'occupant de rien, laissait tout faire à son jeune confrère. Ceux
| qui se souviennent comment la révolution avait
transporté , soit aux armées, soit dans la capitale, soit à l'étranger, presque tous les hommes capables, eëtcomment la défiance écartait le petit nombre de ceux qui n'avaient point quitté les provinces, comprendront combien il était diflicile de former alors ces établissemens. Il fallait, comme il l’a dit luimême , chercher non seulement des professeurs, mais des élèves, tant les pères de famille étaient | encore effrayés et peu disposés à la confiance, Ce | |
voyage, au reste, ne fut pas perdu pour la science : M. Cuvieren profita pour étudier les productions de la Méditerranée.
Ayant été nommé secrétaire perpétuel de l'Institut pendant son absence, il abandonna ses fonctions d’inspecteur des études, au grand regret du chef de l'instruction publique, M. Fourcroy, son collègue , qui connaissait son étonnante facilité de travail et l'élévation de ses idées.
Mais, en 1808, nommé conseiller titulaire de l'Université impériale , il rentra dans les affaires administratives , et dès les premières séances du conseil ,ilse distingua tellement, qu'il fut chargé par Je grand-maître de l'Université, de concert avec M. de Nougarède, de l’organisation de presque
tous les grands établissemens. La facalté des scien- | ces lui fut, en quelque sorte, abandonnée, et ! devint l’objet particulier de ses soins , on pourrait
presque dire de son amour ; et la manière dont il
la composa répond victorieusement à ceux qui | n'ont pas craint de l'accuser d’obscurantisme. Peu |
de temps avant sa mort, quelques personnes l'ont encore entendu se glorifier de cet établissement ,
qu'il regardait comme l’un de ses plus beaux ou-.
vrages (23).
Envoyé, comme nous l’avonsdit, en 1 809, 1811 | et 1813, en lialie, en Hollande, et en basse Alle- | magne, les rapports qu'il fit à cette occasion au |
conseil de l’Université sont connus, et demeureront une preuve manifeste de l'élévation et de la modération de son caractère, comme de son ardent amour pour les sciences et pour l'instruction. C’est un témoignage que lui rendront, nous n’en doutons pas, tous ceux qui les liront, et que n’ont pu lui refuser dans le temps ceux même dont il se crut obligé de repousser les demandes; témoignage dont les autorités qui succédèrent à la domination française lui donnèrent des marques éclatantes, en maintenant non seulement les choses qu'il avait instituées, mais encore les personnes qu'il y avait préposées.
C'est surtout dans son Rapport sur la Hollande que l’on trouve un aperçu des vues saines qui le dirigeaient, par le soin qu'il donne à l'examen des écoles primaires , et par le tableau qu'il présente des avantages que la société retirerait chez nous d’établissemens semblables. Il a travaillé depuis de tout son pouvoir à l'amélioration de l'instruction du peuple. C'est lui qui fit créer, en 1816, les comités cantonnaux dont il avait apprécié les heureux effets en Hollande ; et si cette création n’a pas été suivie en France de progrès aussi marqués, c'est qu'il a fallu combattre chez nous les efforts d’une partie du clergé qui n’en voulait point, et vaincre l'inertie des citoyens qui s’en souciaient peu. Notre nation se complaît beaucoup dans les théories,
mais elle s'occupe à peine de leur application. Chacun cherche à secouer promptement le joug des lois; et plusieurs institutions, dont tout le monde, à leur création, vantait excellence, sont tombées en peu de mois dans l'abandon le plus absolu.
Deux fois président de la commission de l’instruction publique , à la retraite de M. Royer-Collard et à celle de M. de Corbière , il a voulu profiter de cette position pour améliorer les études classiques ; en leur donnant plus de variété et d’étendue, il espérait les mettre sur le pied de celles d'Allemagne, où l’on apprend plus de choses en moins de temps ; mais il n’a jamais pu vaincre la méthode scolastique de l’ancienne Université qui s’est propagée dans la nouvelle. Les professeurs d'histoire et de géographie, et plus tard ceux de langues vivantes et d’histoire naturelle, qu'il parvint à faire établir par le conseil , n’ont été admis qu’au grand regret de la plupart des chefs des établissemens universitaires.
Frappé des avantages qu'il avait retirés de l'étude des sciences administratives, il voulait créer en France une faculté d'administration semblable à celles qui existent en Allemagne sous le nom de Cameralwissenschaft , où tous les fonctionnaires auraient été gradués. L'on y aurait enseigné le droit public et administratif, l'économie politique, les finances, l’agriculture , la technologie , l’amé-
nagement des forêts, l'exploitation des mines et l'hygiène publique ; mais il n’a jamais pu persuader au gouvernement combien il serait utile que les administrateurs apprissent l'art d’administrer, comme les avocats apprennent le droit, les médecins l’art de guérir, et les ofhiciers l’art de la guerre. Une autre institution importée de Turin, et qu'il avait introduite dans l'Université, celle des agrégés, était créée dans le double but d’avoir des professeurs suppléans et des candidats aux chaires des facultés (24). Mais cette création mal comprise a déja subi de grandes modifications.
Tel est à peu près l'exposé des principales améliorations que M. Cuvier a introduites ou cherché à introduire dans l'instruction publique. Quant à linfluence morale qu'il exerçait sur elle , elle serait impossible à décrire; il employait tour à tour l'autorité de son nom , l'exemple de sa persévérance à lutter contre le mal, la force de sa raison, les encouragemens, les exhortations, les prières même , pour engager les fonctionnaires publics à le seconder, et cela sans éclat, sans ostentation ; il faisait tous ces efforts dans l’éspérance qu'un jour l'instruction primaire (ce sont ses propres paroles, tirées d’un rapport sur l'instruction publique )« donnera au peuple les moyens » d'exercer pleinement son industrie , sans le dégoûter de son état ; qu'elle consacrera ses devoirs en
40 ÉLOGE » les établissant sur la base inébranlable de la mo- »rale ; que l'instruction secondaire étendra l'esprit, » saps le rendre faux ni présomptueux, qu'elle pré- » parera réellement la jeunesse aux études spéciales, » qu’elle ne laissera jamais éteindre dans Ja nation » cette succession de grands écrivains qui fait l’un » de ses plus beaux titres de gloire ; que l’instruc- » tion spéciale enfin donnera à la religion des minis- »tres dignes d'elle par leurs lumières autant que par »leurs vertus; à l’État des défenseurs qui joindront s à la bravoure naturelle aux Français les connais- »sances approfondies dont la guerre de terre et de » mer ne peut aujourd'hui se passer ; aux tribunaux »et aux administrations des magistrats instruits , »non seulement des lois, mais de la raison des » lois (25) , et de tout ce qui fait la prospérité inté- »rieure et extérieure des peuples ; aux citoyens des » hommes habiles à employer au profit de la santé » publique et particulière toutes les ressources dés » sciences physiques; qu'il y aura toujours parmi » nous de ces génies élevés qui étendent le domaine » de l'esprit, qui dévoilent les secrets de la nature, » et qui retrouvent dans les monumens antiques les traces des évènemens oubliés , qui fondent sur la » nature du cœur humain l’art si important et si difli- » cile de gouverner les nations. »
Voilà les vœux qu'à toutes les époques de sa carrière universitaire M. Cuvier cherchait à réaliser
| avec une patience remarquable (26) et sans se lais- | ser décourager par les obstacles qu'il a trop souvent | rencontrés sur son chemin; et les services qu'il a | rendus à l'instruction doivent moins encore se cal- | culer par les améliorations qui lui sont dues que par | la conservation de tout ce qui lui paraissait utile , et par les innovations funestes dont sa puissante parole a su préserver la France (27).
| L'influence qu'il exerçait au conseil d'État n’était | pas moins grande; et si les principes de l’administration ont eu de la fixité durant les oscillations des principes du gouvernement , s'ils ont été appliqués ‘avec la plus rigoureuse équité durant l’exaltation du triomphe des partis, c'est en grande partie grâce à l’irrésistible ascendant de M. Cuvier.
« L'art de distribuer le travail entre ses divers » collaborateurs , le talent de diriger la discussion , »la mémoire toujours présente pour rappeler à pro- » pos le souvenir des décisions antérieures, une cons naissance approfondie des principes qui doivent » régir chaque matière , la méthode pour les expli- » quer à chaque occasion , voilà (dit M. Pasquier ) » l'abrégé des qualités qui l’ont rendu si précieux » dans cette présidence , et qui ne permettront ja- » mais qu'elles soient oubliées de ceux qui se sont » trouvés un seul moment en situation d’en connaître »et d’en recueillir les avantages. »
Plus loin son éloquent panégyriste ajoute : « On
»ne l'a pas connu tout entier quand on ne l’a pas » vu et entendu dans une de ces séances de conseil, » de comité ,; où se font les affaires. Rarement em » pressé de dire son avis , il y paraissait même un
» peu distrait ; on aurait pu le croire occupé de toute | » autre matière que de celle dont on délibérait, et sou- | » vent il l'était à écrire l'arrêté ou le règlement qui | » devait sortir de la délibération. Son tour n’était venu | » que lorsque les raisons étaient échangées de part et | » d'autre , lorsque les paroles inutiles étaient à peu » près épuisées: alors un jour nouveau se levait pour | » tous les esprits, les faits avaient repris leurs pla-
»ces; les idées, qui étaient confuses auparavant, se » démêlaient ; les conséquences en sortaient inévi- » tables, et la discussion était terminée quandil avait » cessé de parler. »
Nous ne pouvons rien ajouter à cet exposé de la puissance de la parole de M. Cuvier, sinon que tel il était au conseil d'État , tel on le voyait à l'Université , tel il se montrait aux académies , tel on le trouvait chez lui, dans son cabinet ou dans son salon , sur toutes les questions ; qu'elles ressortissent des sciences naturelles ou des sciences historiques et philosophiques ; qu’elles fussent du domaine de l'imagination (28) ou de la réalité ; qu’elles se trouvassent être animées ou froides, enjouées ou sérieuses (20).
Outre ces travaux de tous les jours, ces décisions
sur les affaires , le conseil d'État a souvent examiné ou élaboré les projets de loi soumis aux Chambres. M. Cuvier en a rédigé plusieurs sur l'instruction publique , sur les élections, sur l’organisation municipale et départementale , et nous osons penser
que s'ils eussent été présentés à l'adoption des
Chambres tels qu'ils étaient sortis de ses mains, on n'aurait trouvé que de très légères modifications à leur faire subir.
C’est comme conseiller d'État que plusieurs fois il fut chargé de soutenir la discussion de divers projets de loi devant les Chambres, et chacun peut se souvenir que tous les discours qu'il a prononcés dans cette discussion portent l'empreinte du talent qu'il montrait en toutes choses ; qu'ils prouvent la connaissance des théories et des faits positifs , et la sagesse du politique profond qui veut aller par degrés du connu à l'inconnu , et qui considère l’expérience comme la pierre de touche des institu-
tions.
e On peut dire que c’est à lui que l’on doit le maintien du conseil d’État , attaqué de tous côtés, et que quelques ministres eux-mêmes étaient prêts à abandonner, parce qu'ils n'en comprenaient pas l'importance. M. Cuvier pensait que tant que les Chambres ne statueraient pas elles-mêmes , comme cela se pratique en Angleterre , sur la plupart des questions qui sont décidées par le conseil , son action
était le seul moyen de séparer complètement le pouvoir Judiciaire du pouvoir administratif, Il croyait que, sans le conseil d'État, les Cours royales, obligées de le remplacer dans un grand nombre de cas, seraient déjà devenues autant de parlemens.
C’est pour avoir siégé dans les conseils sous plusieurs ministères, c'est pour n'avoir point abandonné son poste de l'Université, malgré les hommes que l'on mettait à la tête de cette institution , que quelques uns de ses contemporains, animés par les passions politiques du moment, et peut-être par l'envie, l'ont accusé d’avoir sacrifié ses opinions à ses places; mais il n’est pas diflicile de démontrer la fausseté de cette accusation.
La direction politique étant absolument étrangère à ses attributions , il n’a jamais exercé que des fonctions administratives et judiciaires ; il a donné des avis, rédigé des projets, amélioré ceux qu’on
lui présentait ; et certes tous les gouvernemens ont |!
besoin de justice et surtout de conseils, et, sans approuver ou blâmer la marche générale des affaires ,
un homme animé de l’amour du bien peut continuer |
à défendre ce qu'il croit être vrai, chercher à faire prévaloir ce qu'il croit être équitable; et, lors même
que son éloquence aurait contribué à faire adopter |
certaines lois , s'il reconnaît que leur eflet est con
traire à celui qu'il en avait attendu, et s’il cherche |
à réparer une erreur, nous croyons que sa conduite |
est noble et préférable à celle de ces hommes à systèmes, pour qui l’expérience est nulle, et qui font consister le caractère à rester invariablement attachés à leurs idées, malgré les démentis que leur donnent les évènemens (30).
Le refus de M. Cuvier de concourir en 1829 à la censure de la presse , sous un ministère qui paraissait décidé à briser toutes les résistances, prouve évidemment que rien au monde ne pouvait le faire dévier de la ligne de devoirs qu'il s'était tracée. Celui que les circonstances amènent au pouvoir se retire devant des circonstances contraires; mais celui que ses talens élèvent à des fonctions éminentes reste sur la brèche, quand des institutions qu'il croit utiles, et quil a contribué à perfectionner, sont attaquées de toutes parts; il les défend envers et contre tous, de toute la force de sa raison; il lutte tous les jours corps à corps contre la désorganisation que l’on cherche à y faire pénétrer; il profite de toutes les chances que peuvent amener le temps et les hommes pour ressaisir les avantages perdus, et même pour en conquérir de nouveaux. Dans ces momens d’effervescence des esprits , il adoucit la rigueur des lois politiques acerbes dont il ne peut empêcher la promulgation, et sauve ainsi des centaines de victimes qu'elles auraient atteintes (31);ilfait toutes ces choses comme M.Cuvier les à faites, et comme font les braves qui n’aban-
donnent pas leur poste au moment du danger, et
» à pie | nous pensons qu'un tel homme méritera, du mo- |
ment où toutes ses actions seront connues, la gratitude de ses contemporains et l'approbation de la postérité.
D'autres personnes, déguisant peut-être un senliment d'envie sous des raisons spécieuses, ont prétendu qu'il était dommage de détourner les savans de leur route naturelle , pour leur en faire parcourir une autre quils ne connaissent point. On semble oublier que les sciences sont des affaires plus compliquées que celles de ce monde, et que celui qui a su dévoiler les secrets de là nature, saura , par Ja mème force d'intelligence qui l’a conduit à la vérité dans un cas, y arriver aussi dans l’autre , surtout si, comme M. Cuvier, il est aidé par des études spéciales, et si les connaissances qu'il a de l’organisation, en lui montrant la source des passions, vient lui dévoiler les ressorts secrets de l'esprit et du cœur humain.
C’est au contraire, selon nous, le moyen de faire marcher promptement vers sa perfection l’art de gouverner , que d'y appeler les hommes de génie, de quelque côté qu'ils viennent.
Les sciences n’ont fait de véritables progrès que depuis qu’elles sont sorties des temples ; l’art militaire a été porté au plus haut degré depuis qu'il n'est plus le privilége d’une caste, et la science
LENS a pris de grands développemens dépuis qu'un petit nombre de familles ne l’exploitent plus à elles seules.
Sans doute les services qu’on rend aux hommesen les éclairant par d'importantes découvertes ont une grande valeur, mais c’est encore les servir et les éclairer que d'employer les lumières que le ciel nous à départies , à faire triompher le vrai, le juste ; à para-
Ayser dans les temps de trouble le génie du mal. D’ailleurs, pour les hommes d'une certaine trempe, cette variété d'occupation est pour ainsi dire nécessaire. 11 semble que leur esprit fatigué d’une série d'idées se repose sur une autre comme la terre appauvrie par une culture reprend toute sa richesse , si l’on en fait succéder une nouvelle, et c’est sans doute dans cette pensée que Napoléon appela M. Cuvier ‘au conseil d'État, car quelqu'un lui en ayant de- | mandé la raison, il répondit : C’est pour qu'il se | repose.
[= La profondeur et l'étendue des connaissances de M. Cuvier, la faculté avec laquelle il pouvait passer d’un sujet à un autre , la vaste érudition qu’il mon-
tre dans ses ouvrages, la philosophie péripatéticienne qu'il professait, l'ont fait comparer depuis long-temps à Aristote. La longueur égale de la vie de ces deux grands naturalistes, morts tous deux à l’âge de soixante-trois ans, établit, malheureusement | pour les sciences, un nouveau rapport entre eux;
et sans les évènemens de 1814, la similitude eût été plus complète encore, car Napoléon désirait vivement que M. Cuvier voulût bien diriger l'éducation de son fils; il l’avait même déjà chargé de dresser la liste des livres qui devaient composer la bibliothèque du jeune prince, On ne peut affirmer que le roi de Rome fût devenu , sous ce nouvel Aristote , un nouvel Alexandre, mais on peut assurer que tout ce qui peut contribuer à former un grand homme eût fait partie de son enseignement, et que, comme le philosophe grec, M. Cuvier aurait profité de sa posi-, tion pour servir l’histoire naturelle, car s’il a désiré | du pouvoir et des richesses, ce n’a jamais été quel dans le but de les faire concourir à l’avancement deskl sciences. Aussi n'usait-il volontiers de son crédit que
pour elles; et pour mieux remplir le devoir de ses charges, il a consacré la plus grande partie de ses économies à se composer une bibliothèque, où venaient k
travailler, comme dans une bibliothèque publique, |
de jeunes naturalistes, qui trouvaient chez lui des |
livres qu'ils n'auraient pu se procurer ailleurs (32), |
C’est à sa sollicitation que le gouvernement à fait | voyager plusieurs jeunes naturalistes ; etsi, comme | Aristote, M. Cuvier avait eu des millions à sa disposition, toutes les parties accessibles du globe eussent été visitées pour lui; de nombreux élèves, | travaillant sous sa direction, et préparant les matériaux, l’auraient mis plus promptement en état!
‘élever ce monument aux sciences, cette grande anatomie comparée , dont il ne considérait tous ses écrits que comme le frontispice.
C’est encore cet amour pour les sciences, ce désir de leur être utile, qui l'ont porté, dès que sa position l’a permis, à recevoir chez lui les savans de toutes les nations (33) , à faire de sa demeure un foyer où venaient se concentrer toutes les célébrités ; et ces sentimens d'estime et d’admiration qu'il inspirait à tous ceux qui se rapprochaient de lui, ont puissamment contribué à répandre au loin sa renommée et son influence. Si, comme l’a dit d’Alembert , les étrangers sont une postérité vivante pour les savans et les gens de lettres, personne n’a moins à craindre le jugement des âges futurs, car aucun savant n’a joui chez les étrangers de plus de considération.
Cette considération , que son génie lui avait apportée , il la méritait, et l'avait déjà conquise également par son caractère. Son air grave et préoccupé a souvent été pris pour de la froideurou de l'indifférence ; mais en réalité, personne n'avait plus de bienveillance (34), et la beauté de son âme se montre tout entière dans le discours prononcé à la distribution des prix de vertu , le 25 août 1829. On devine que l’homme qui peint sous d'aussi brillantes couleurs la charité, Ja pratiquait sou-
vent. Les étudians de toutes les nations ont tou- 1. 4
jours été accueillis par lui , et secondés danseurs travaux, quoique quelques uns aient montré plus que de l’ingratitude à son égard, soit en n’indiquant pas la source de leur instruction , soit en se servant des préparations qu'il destinait à compléter et à rectifier son ouvrage, pour relever avec amertume les erreurs ou les omissions de sa première édition. Né avec des nerfs facilement irritables , il avait parfois des impatiences assez vives, mais il oubliait
promptement la cause qui les avait fait naître, et ;
cherchait à les faire oublier par quelques paroles affectueuses. Ce tempérament le portait à sentir vivement sa bonne ou sa mauvaise fortune ; mais sa haute philosophie le secourait avec efficacité dans l'un et l'autre cas , en sorte qu'il se résignait promptement aux maux qu'il ne dépendait pas de lui d’écarter.C’est ainsi que dès le premier jour de sa maladie, la jugeant incurable , il fut vivement afiligé de se voir enlever encore dans la force de l’âge à ses travaux; mais dès le second , il en avait pris courageusement son parti; et le 15 mai 1832, après cinq jours de maladie , il'est mort avec une tranquillité d'âme parfaite, quoique ses idées ne se soient troublées que quelques instans avant sa fin (35).
M. Cuvier avait une grande tendresse pour ses enfans , qui lui furent enlevés successivement tous quatre (36); mais cette tendresse pour sa famille et pour ses amis, il ne la manifestait que dans Jes
grandes occasions; ses occupations multipliées ne lui laissaient pas le temps de se livrer aux douceurs de l'intimité , car ce n’est qu’en ne perdant pas une seule minute qu'il a pu satisfaire à tous ses travaux.
Tel est en abrégé ce que nous avons à dire sur l'homme célèbre dont l’Académie de Besancon a proposé l'éloge , et dont la réputation déjà si vaste s'étendra tous les jours davantage, à mesure que les théories actuelles s'écrouleront , que les observateurs imparliaux méditeront ses ouvrages, et qu'ils sentiront mieux que les principes qu'il a déduits des faits connus étaient les seuls qu'il fût permis d'en tirer de ses jours ; à mesure, enfin, que le temps amortira les passions politiques, et démontrera la justesse de ses idées administratives.
Nous espérons que l'illustration que donne un tel homme à son pays excitera la jeunesse du département ainsi que celle de la France à se livrer avec ardeur au travail, et qu'elle ne laissera point déchoir cette contrée du rang élevé où l’a placée le génie de M. Cuvier.
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