DANS LE RÈGNE ANIMAL
Dans mon ouvrage sur les Ossemens fosstles, je me suis proposé de reconnaître à quels animaux appartiennent les débris osseux dont les couches superficielles du globe sont remplies. C'était chercher à parcourir une route où l’on n'avait encore hasardé que quelques pas. Antiquaire d’une espèce nouvelle, il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monumens
des révolutions passées et à en déchiffrer le sens ; j'eus àrecueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent, à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragmens appartenaient ; à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères; à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd'hui à la surface du globe : art presque inconnu, et qui supposait une science à peine effleurée auparavant, celle des lois qui président aux co-existences des formes des diverses parties dans les êtres organisés. Je dus done me préparer à ces recherches par des recherches bien plus longues sur les animaux existans; une revue presque générale de la création actuelle pouvait seule donner un caractère de démonstration à mes résultats sur cette création ancienne ; mais elle devait en même temps me donner un grand ensemble de règles et de rapports non moins démontrés , et le règne entier des animaux ne pouvait manquer de se trouver en quelque sorte soumis à des lois nouvelles, à l’occasion de cet essai sur une petite partie de la théorie de la terre.
Ainsi, j'étais soutenu, dans ce double travail, par l'intérêt égal qu’il promettait d’avoir, et pour la science générale de l'anatomie, base essentielle de toutes celles qui traitent des
mn
corps organisés, et pour l'histoire physique du globe , ce fondement de la minéralogie, de la géographie, et même, on peut le dire, de l’histoire des hommes, et de tout ce qu'il leur importe le plus de savoir relativement à euxmêmes.
Si l’on met de l'intérêt à suivre dans l’enfance de notre espèce les traces presque effacées de tant de nations éteintes, comment n’en mettrait-on pas aussi à rechercher dans les ténebres de l'enfance de la terre les traces de révolutions antérieures à l'existence de toutes les nations? Nous admirons la force par laquelle l'esprit humain a mesuré les mouvemens de globes que la nature semblait avoir soustraits pour jamais à notre vue; le génie et la science ont franchi les limites de l’espace; quelques observations développées par le raisonnement ont dévoilé le mécanisme du monde. N'y aurait-il pas aussi quelque gloire pour l’homme à savoir franchir les limites du temps, et à retrouver, au moyen de quelques observations, l’histoire de ce monde et une succession d’événemens qui ont précédé la naissance du genre humain? Sans doute les astronomes ont marché plus vite que les naturalistes, et l'époque où se trouve aujourd'hui la théorie de la terre ressemble un peu à celle
où quelques philosophes croyaient le ciel de
pierres de taille et la lune grande comme -le
Exposition.
Péloponèse ; mais, après les Anaxagoras, il est venu des Copernic et des Kepler qui ont frayé la route à Newton ; et pourquoi l’histoire naturelle n’aurait-elle pas aussi un jour son Newton ?
C'est le plan et le résultat de mes travaux sur les os fossiles que je me propose surtout de présenter dans ce discours. J’essaierai aussi d'y tracer un tableau rapide des efforts tentés jusqu’à ce jour pour retrouver lhistoire des révolutions du globe. Les faits qu'il m'a été donné de découvrir ne forment sans doute qu'une bien petite partie de ceux dont cette antique histoire devra se composer ; mais plusieurs d’entre eux conduisent à des conséquences décisives, et la manière rigoureuse dont j'ai procédé à leur détermination me donne lieu de croire qu’on les regardera comme des points définitivement fixés et qui constitueront une époque dans la science. J’espère enfin que leur nouveauté m'excusera si je réclame pour eux l'attention principale de mes lecteurs.
Mon objet sera d’abord de montrer par quels rapports l’histoire des os fossiles d’ani-
maux terrestres se lie à la théorie de la terre, ‘et quels motifs lui donnent à cet égard une importance particulière. Je développerai ensuite les principes sur lesquels repose l’art de déterminer ces os, ou, en d’autres termes, de reconnaitre un genre et de distinguer une espèce par un seul fragment d'os, art de la certitude duquel dépend celle de tout mon travail. Je donnerai une indication rapide des espèces nouvelles, des genres auparavant inconnus que l'application de ces principes m'a fait découvrir, ainsi que des diverses sortes de terrains qui les recelent ; et, comme la diffé- rence entre ces espèces et celles d'aujourd'hui ne va pas au-delà de certaines limites, je montrerai que ces limites dépassent de beaucoup celles qui distinguent aujourd'hui les variétés d’une même espèce : je ferai donc connaître jusqu'où ces variétés peuvent aller, soit par l'influence du temps, soit par celle du climat , soit enfin par celle de la domesticité. Je me mettrai par là en état de conclure , et d’engager mes lecteurs à conclure avec moi, qu'il a fallu de grands événemens pour amener les différences bien plus considérables que j'ai reconnues : je développerai done les modifications particulières que mes recherches doivent introduire dans les opinions reçues jusqu’à ce
Premiere apparence de la terre.
jour sur les révolutions du globe; enfin j'examinerai jusqu'à quel point l’histoire eivile et religieuse des peuples s'accorde avec les résultats de l'observation sur l’histoire physique de la terre, et avec les probabilités que ces observations donnent touchant l’époque où les sociétés humaines ont pu trouver des demeures fixes et des champs susceptibles de culture, et où par conséquent elles ont pu prendre une forme durable.
Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où des eaux tranquilles entretiennent par leur cours régulier une végétation abondante , et dont le sol, foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissans, de riches cités, de monumens superbes , n’est jamais troublé que par les ravages de la guerre ou par l'oppression des hommes en pouvoir, il n’est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestinés, et que la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes ; mais ses idées changent dès qu'il cherche à creuser ce sol
aujourd’hui si paisible, ou qu’il s'élève aux !
collines qui bordent la plaine; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles commencent à embrasser l’étendue et la grandeur
annee rm
de ces événemens antiques dès qu'il gravit les chaines plus élevées dont ces collines couvrent le pied, ou qu’en suivant les lits des torrens qui descendent de ces chaïnes il pénètre dans leur intérieur.
Les terrains les plus bas, les plus unis, ne mous montrent, même lorsque nous y creusons à de très-grandes profondeurs, que des couches horizontales de matières plus ou moins variées , qui enveloppent presque toutes d'innombrables produits de la mer. Des couches pareilles, des produits semblables, composent les collines jusqu'à d'assez grandes hauteurs. Quelquefois les coquilles sont si nombreuses, qu’elles forment à elles seules toute la masse du sol : elles s'élèvent à des hauteurs supérieures au niveau de toutes les mers , et où nulle mer ne pourrait être portée aujourd'hui par des causes existantes : elles ne sont pas seulement enveloppées dans des sables mobiles, mais les pierres les plus dures les incrustent souvent et en sont pénétrées de toute part. Toutes les parties du monde, tous les hémisphères, tous les continens, toutes les îles un peu considérables, présentent le même phénomène. Le temps n’est plus où l'ignorance pouvait soutenir que ces restes de
Premières preuves de révolutions.
corps organisés étaient de simples jeux de la naturé, des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces créatrices ; et les efforts que renouvellent quelques métaphysieiens ne suffiront probablement pas pour rendre de la faveur à ces vieilles opinions. Une comparaison scrupuleuse des formes de ces dépouilles, de leur tissu, souvent même de leur composition chimique, ne montre pas la moindre différence entre les coquilles fossiles et celles que la mer nourrit : leur conservation n'est pas moins parfaite; l’on n’y observe le plus souvent ni détrition ni ruptures, rien qui annonce un transport violent; les plus petites d’entre elles gardent leurs parties les plus délicates, leurs crêtes les plus subtiles, leurs pointes les plus déliées. Ainsi non-seulement elles ont vécu dans la mer, elles ont été déposées par la mer; c'est la mer qui les a laissées dans les lieux où on les trouve : mais cette mer a séjourné dans ces lieux ; elle y a séjourné assez long-temps et assez paisiblement pour y former les dépôts si réguliers, si épais, si vastes, et en partie si solides, que remplissent ces dépouilles d'animaux aquatiques. Le bassin des mers a donc éprouvé au moins un changement, soit en étendue, soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà des
premières fouilles et de FORTE la plus ‘superficielle.
Les traces de révolution deviennent plus imposantes quand on s'élève un peu plus haut, quand on se rapproche davantage du pied des grandes chaïnes.
Il y a bien encore des bancs coquilliers ; on en aperçoit mème de plus épais, de plus solides : les coquilles y sont tout aussi nombreuses, tout aussi bien conservées ; mais ce ne sont plus les mêmes espèces; les couches qui les contiennent ne sont plus aussi généralement horizontales; elles se redressent obliquement, quelquefois presque verticalement :
au lieu que, dans les plaines et les collines plates, il fallait creuser profondément pour connaitre la succession des bancs, on les voit ici par leur flanc, en suivant les vallées produites par leurs déchiremens : d'immenses amas de leurs débris forment au pied de leurs escarpemens des buttes arrondies, dont chaque dégel et chaque orage augmentent la hauteur.
Et ces bancs redressés qui forment les crétes des montagnes secondaires ne sont pas posés sur les bancs horizontaux des collines qui leur servent de premiers échelons ; ils s'enfoncent au contraire sous eux. Ces col-
lines sont appuyées sur leurs pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voi sinage des montagnes à couches obliques, on retrouve ces couches obliques dans la profondeur ; quelquefois même, quand les couches obliques ne sont pas trop élevées , leur sommet est couronné par des couches horizontales. Les couches obliques sont donc plus anciennes que les couches horizontales ; et comme il est impossible, du moins pour le plus grand nombre, qu’elles n'aient pas été formées horizontalement, il est évident qu’elles ont été relevées, qu’elles l'ont été avant que les autres s’appuyassent sur elles (x).
Un ingénieux géologiste vient même de prouver qu'il n’est pas impossible de fixer les époques relatives de chacun de ces relève-
(1) L'idée soutenue par quelques géologistes , que certaines couches ont été formées dans la position oblique où elles se trouvent maintenant, en la supposant vraie pour quelques-unes qui se seraient cristallisées, ainsi que le dit M. Greenough , comme les dépôts qui incrustent tout l'intérieur des vases où l’on fait bouillir des eaux gypseuses, ne peut du moins s'appliquer à celles qui contiennent des coquilles ou des pierres roulées, qui n'auraient pu attendre , ainsi suspendues, la formation du ciment qui devait les agglutiner.
mens des couches obliques, d’après la nature et l'ancienneté des couches horizontales qui s'appuient sur elles (x).
Ainsi la mer, avant de former les couches horizontales, en avait forme d’autres, que des causes quelconques avaient brisées, redressées, bouleversées de mille manières; et, comme plusieurs de ces bancs obliques qu’elle avait formés plus anciennement s'élèvent plus haut que ces couches horizontales qui leur ont succédé, et qui les entourent, les causes qui ont donné à ces banes leur obliquité les avaient aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer,et en avaient fait des iles, ou au moins des écueils et des inégalités, soit qu'ils eussent été relevés par une extrémité, ou que l’affaissement de l'extrémité opposée eùt fait baisser les eaux : second résultat non moins clair, non moins démontré que le premier, pour quiconque se donnera la peine d'étudier les monumens qui l’appuient.
Mais ce n'est point à ce bouleversement des couches anciennes , à ce retrait de la mer
(1) Voyez l'excellent Mémoire de M. Elie de Beaumont, dans les Annales des Sciences naturelles de septembre 1829, et liÿraisons suivantes.
Preuves que ces révolutions ont été nombreuses.
après la formation des couches nouvelles, que
se bornent les révolutions et les changemens auxquels est dû l’état actuel de la terre.
Quand on compare entre elles, avec plus de détail, les diverses couches, et les produits de la vie qu’elles recèlent, on reconnait bientôt que cette ancienne mer n’a pas déposé constamment des pierres semblables entre elles, ni des restes d'animaux de mêmes espèces, et que chacun de ses dépôts ne s’est pas étendu sur toute la surface qu'elle recouvrait. Il s’y est établi des variations successives, dont les premières seules ont été à peu près générales, et dont les autres paraissent l'avoir été beaucoup moins. Plus les couches sont anciennes , plus chacune d'elles est uniforme dans une grande étendue ; plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées; plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ainsi les déplacemens des couches étaient accompagnés et suivis de changemens dans la nature du liquide et des matières qu'il tenait en dissolution ; et lorsque certaines couches, en se montrant au-dessus des eaux, eurent divisé la surface des mers par des îles, par des chaines saillantes, 11 put y avoir des changemens différens dans plusieurs des bassins particuliers, ;
On comprend qu’au milieu de telles variations dans la nature du liquide, les animaux qu'il nourrissait ne pouvaient demeurer les mêmes. Leurs espèces, leurs genres même, changeaient avec les couches; et, quoiqu'il y ait quelques retours d'espèces à de petites distances , il est vrai de dire, en général, que les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont propres; qu'elles disparaissent graduellement, pour ne plus se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les mers actuelles, où l’on ne découvre jamais leurs analogues d'espèces, où plusieurs de leurs genres eux-mêmes ne se retrouvent pas; que les coquilles des couches récentes, au contraire, ressemblent , pour le genre , à celles qui vivent dans nos mers, et que dans les dernières et les plus meubles de ces couches, et dans certains dépôts récens et limités, il y a quelques espèces que l'œil le plus exercé ne pourrait distinguer de celles que nourrissent les côtes voisines.
I y a donc eu dans la nature animale une succession de variations qui ont été occasionées par ceiles du liquide dans lequel les animaux vivaient, ou qui du moins leur ont correspondu ; et ces variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à
leur état actuel; enfin ,-lorsque la mer a quitté nos continens pour la dernière fois, ses habitans ne différaient pas beaucoup de ceux qu’elle alimente encore aujourd’hui.
Nous disons, pour la dernière fois, parce que , si l’on examine avec encore plus de soin ces débris des êtres organiques, on parvient à découvrir au milieu des couches marines, même les plus anciennes, des couches remplies de productions animales ou végétales de la terre et de l’eau douce ; et, parmi les couches les plus récentes, c’est-à-dire les plus superficielles, il en est où des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions de la mer. Ainsi les diverses catastrophes qui ont remué les couches n’ont pas seulement fait sortir par degrés du sein de l'onde les diverses parties de nos continens et diminué le bassin des mers, mais ce bassin s’est déplacé en plusieurs sens. Il est arrivé plusieurs fois que des terrains mis à sec ont été recouverts par les eaux, soit qu'ils aient été abimés, ou que les eaux aient été seulement portées au-dessus d’eux ; et pour ce qui regarde particulièrement le sol que la mer a laissé libre dans sa dernière retraite, celui que l’homme et les animaux terrestres habitent maintenant, il avait déjà été desséché
au moins une fois, peut - être plusieurs , et avait nourri alors des quadrupèdes, des oiseaux, des plantes et des productions terrestres de tous les genres; la mer qui l’a quitté l'avait donc auparavant envahi. Les changemens dans la hauteur des eaux n’ont dorc pas consisté seulement dans une retraite plus ou moins graduelle , plus ou moins générale ; il s’est fait diverses irruptions et retraites successives , dont le résultat définitif a été cepenidant une diminution universelle de niveau.
Mais , ce qu'il est aussi bien important de remarquer, ces irruptions, ces retraites répétées , n’ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés ; au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites ; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes; pour celle qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continens actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd’hui. Elle a laissé encore, dans les pays du Nord, des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos Jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putré-
Preuves que ee Crises tions ont été subites.
faction les aurait décomposés. Et d’un autre côté , cette gelée éternelle n’occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis ; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C’est donc le mème instant qui a fait périr les animaux, et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation , et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne l’est guère moins pour celles qui l'ont précédée. Les déchiremens, les redressemens, les renversemens des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en l’état où nous les voyons ; et même la force des mouvemens qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s’interposent en beaucoup d’endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent été troublée sur cette terre par des événemens effroyabies.
Des êtres vivans sans nombre ont été victimes de ces catastrophes : les uns, habitans de la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges ; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent dans le
monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste.
Telles sont les conséquences où conduisent nécessairement les objets que nous rencon-
trons à chaque pas, que nous pouvons véri-
fier à chaque instant, presque dans tous les
pays. Ces grands et terribles événemens sont
clairement empreints partout pour l'œil qui sait en lire l'histoire dans leurs monumens.
= Mais ce qui étonne davantage encore, et ce qui n'est pas moins certain, c'est que la vie n'a pas toujours existé sur le globe, et qu'il est facile à l'observateur de reconnaitre le point où elle a commencé à déposer ses produits.
Élevons-nous encore ; avancons vers les grandes crêtes , vers les sommets escarpés des grandes chaïnes: bientôt ces débris d'animaux
marins, ces innombrables coquilles , deviendront plus rares, et disparaitront tout-à-fait ; nous arriverons à des couches d’une autre näture, qui ne contiendront point de vestiges d'êtres vivans. Cependant elles montreront par leur cristallisation, et par leur stratification même, qu'elles étaient aussi dans un état liquide quand elles se sont formées; par leur situation oblique , par leurs escarpemens, qu'elles ont aussi été bouleversées ; par
Preuves qu'il yaendesrévolutions antérieures à F'existence des êtres vivans,
la manière dont elles s’enfoncent obliquement sous les couches coquillières , qu’elles ont été formées avant elles; enfin, par la hauteur dont leurs pics hérissés et nus s'élèvent audessus de toutes ces couches coquilliéres , que ces sommets étaient déjà sortis des eaux quand les couches coquillières se sont formées.
Telles sont ces fameuses montagnes primitives où primordiales qui traversent nos continens en différentes directions, s'élèvent au-dessus desnuages, séparent les bassins des fleuves, tiennent dans leurs neiges perpétuelles les réservoirs qui en alimentent les sources , et forment en quelque sorte le squelette et comme la grosse charpente de la terre.
D'une grande distance l’œil aperçoit dans les dentelures dont leur cerète est déchirée, dans les pics aigus qui la hérissent, des signes
de la manière violente dont elles ont été éle-
vées : bien différentes de ces montagnes arrondies , de ces collines à longues surfaces plates, dont la masse récente est toujours demeurée dans la situation où elle avait été tranquille= ment déposée par les dernières mers.
Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que l’on approche.
Les vallées n’ont plus ces flancs en pente douce, ces angles saillans et rentrans vis-à-
Se — ns sn = et ment nt à TR TERRE Sn
vis l’un de l’autre, qui semblent indiquer les lits de quelques anciens courans : elles s’élargissent et se rétrécissent sans aucune règle; leurs eaux tantôt s'étendent en lacs, tantôt se précipitent en torrens; quelquefois leurs rochers, se rapprochant subitement, forment des digues transversales , d’où ces mêmes eaux tombent en cataractes. Les couches déchirées, en montrant d’un côté leur tranchant à pie, présentent de l’autre obliquement de grandes portions de leur surface : elles ne correspondent point pour leur hauteur; mais celles qui, d’un côté , forment le sommet de l’escarpement, s’enfoncent de l’autre, et ne reparaissent plus.
Cependant, au milieu de tout ce désordre, de grands naturalistes sont parvenus à démontrer qu'il règne encore un certain ordre, et que ces bancs immenses, tout brisés et renversés qu'ils sont, observent entre eux une succession qui est à peu près la même dans toutes les grandes chaines. Le granit, disentils, dont les crêtes centrales de la plupart de ces chaines sont composées, le granit qui dépasse tout, est aussi la pierre qui s'enfonce sous toutes les autres; c'est la plus ancienne de celles qu'il nous ait été donné de voir dans Ja place que lui assigna la nature, soit qu'elle
doive son origine à un liquide général, qui auparavent aurait tout tenu en dissojution ; soit qu’elle ait été la première fixée par le refroidissement d'une grande masse en fusion ou même en évaporation (1). Des roches feuilletées s’appuient sur ses flanes, et forment les crêtes latérales de ces grandes chaines; des schistes, des porphyres , des grès, des roches talqueuses, se mêlent à leurs couches ; enfin des marbres à grains salins, et d’autres calcaires sans coquilles, s'appuyant sur les schistes, forment les crêtes extérieures, les échelons inférieurs, les contre-forts de ces chaïnes, et sont le dernier ouvrage par lequel ce liquide inconnu, cette mer sans habitans semblait préparer des matériaux aux mollusques et aux zoophytes, qui bientôt devaient déposer sur ce fond d'immenses amas de leurs co-
(1) La conjecture de M. le marquis de Laplace , que les matériaux dont se compose le globe ont pu être d’abord sous forme élastique, et avoir pris successivement en se refroidissant la consistance liquide, et enfin s’être solidifiés , est bien renforcée par les expériences récentes de M. Mitcherlich, qui a composé de toutes pièces et fait cristalliser par le feu des hauts-fourneaux plusieurs des espèces minérales qui entrent dans la composition des montagnes primitives.
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quilles ou de leurs coraux. On voit même les premiers produits de ces moliusques, de ces zoophytes , se montrant en petit nombre et de distance en distance, parmi les dernières couches de ces terrains primitifs ou dans cette portion de l’écorce du globe que les géologistes ont nommée les terrains de transition. On y rencontre par-ci par -là des couches coquillières interposées entre quelques granits plus récens que les autres, parmi divers schistes, et entre quelques derniers lits de marbres salins; la vie, qui voulait s'emparer de ce globe, semble dans ces premiers temps avoir lutté avec la nature inerte qui dominait auparavant; ce n'est qu'après un temps assez long qu'elle a pris entièrement le dessus, qu’à elle seule a appartenu le droit de continuer et d’élever l'enveloppe solide de la terre.
Ainsi, on ne peut le nier : les masses qui forment aujourd'hui nos plus hautes montagnes ont été primitivement dans un état liquide ; long-temps après leur consolidation elles ont été recouvertes par des eaux qui n’alimentaient point de corps vivans. Ce n’est pas seulement après l'apparition de la vie qu'il s’est fait des changemens dans la nature des matières qui se déposaient : les masses formées auparavant ont varié , aussi bien que celles qui
se sont formées depuis; elles ont éprouvé de même des changemens violens dans leur position , et une partie de ces changemens avait eu lieu dès le temps où ces masses existaient seules, et n'étaient point recouvertes par les masses coquillières : on en a la preuve par les renversemens, par les déchiremens, par les fissures qui s’observent dans leurs couches, aussi bien que dans celles des terrains postérieurs , qui même y sont en plus grand nombre, et plus marqués.
Mais ces masses primitives ont encore éprouvé d’autres révolutions depuis la formation des terrains secondaires, et ont peut-être occasioné ou du moins partagé quelques-unes de celles que ces terrains eux-mêmes ont éprou- | vées. Il y a en effet des portions considérables de terrains primitifs à nu, quoique dans une situation plus basse que beaucoup de terrains secondaires; comment ceux-ci ne les auraïentils pas recouvertes, si elles ne se fussent montrées depuis qu'ils se sont formés ? On trouve des blocs nombreux et volumineux de substances primitives, répandus en certains pays à la surface de terrains secondaires, séparés par des vallées profondes, ou même par des bras de mer, des pics ou des crêtes d’où ces blocs peuvent être venus : il faut ou que des
éruptions les y.aient lancés, ou que les profondeurs qui eussent arrêté leur cours n’existassent pas à l'époque de leur transport , ou bien enfin que les mouvemens des eaux qui les ont transportés passassent en violence tout ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui (1).
(1) Les Voyages de Saussure et de Deluc présentént une foule de ces sortes de faits; et ce sont ces géologistes qui ont jugé qu’ils ne pouvaient guère avoir été produits que par d'énormes éruptions. MM. de Buch et Escher s’en sont occupés plus récemment. Le Mémoire de ce dernier, inséré dans la Nouvelle Alpina de Stein-Muller, tome 1'°, en présente surtout l’ensemble d’une manière remarquable, dont voici à peu près le résumé : Ceux de ces blocs qui sont épars dans les parties basses de la Suisse ou de la Lombardie viennent des Alpes, et sont descendus le long de leurs vallées. IL y en a partout , et de toute grandeur, jusqu’à celle de cinquante mille pieds cubes, dans la grande étendue qui sépare les Alpes du Jura, et il s’en élève sur les pentes du Jura qui regardent les Alpes jusqu’à des hauteurs de quatre mille pieds au-dessus du niveau dé la mer ; ils sont à la surface ou dans les couches superficielles de débris, mais non dans celles de grès , de molasses ou de poudingues qui remplissent presque partout l’intervalle’ en question : ‘on les trouve tantôt isolés, tantôt én amas : la hauteur de leur situation ést indépendante de leur grosseur : les petits seulement paraissent quelquefois nn peu usés ; les grande ne le sont point du tout. Ceux qui appartiennent aù bas-
Voilà donc un ensemble de faits, une suite d’époques antérieures au temps présent, dont la succession peut se vérifier sans incertitude, quoique la durée de leurs intervalles ne puisse se définir avec précision; ce sont autant de
sin de chaque rivière se sont trouvés, à l'examen , de la même nature que Les montagnes des sommets ou des flancs des hautes vallées d’où naissent les affluens de cette rivière : on en voit déjà dans ces vallées , et ils y sont surtout accumulés aux endroits qui précèdent quelques rétrécissemens : il en a passé par-dessus les cols lorsqu'ils n'avaient pas plus de quatre mille pieds; et alors on en voit sur les revers des crêtes dans les cantons d’entre les Alpes et le Jura , et sur le Jura même. C’est vis-à-vis les débouchés des vallées des Alpes que l’on en voit le plus et de plus élevés ; ceux des intervalles se sont portés moins haut : dans les chaînes du Jura , plus éloignées des Alpes, il ne s’en trouve qu'aux endroits placés vis-à-vis des ouvertures des chaînes plus rapprochées.
De ces faits, l’auteur tire cette conclusion , que le transport de ces blocs a eu lieu depuis que les grès et les poudingues ont été déposés; qu'il a été occasioné peut-être par la dernière des révolutions du globe. Il compare ce transport à ce qu'a encore lieu de la part des torrens ; mais l’objection de la grandeur des blocs et celle des vallées profondes par-dessus lesquelles ils ont dû passer,
gous paraissent conserver une grande force contre cette partie de son hypothèse.
points qui servent de règle et de direction à cette antique chronologie.
Examinons maintenant ce qui se passe aujourd’hui sur le globe; analysons les causes qui agissent encore à sa surface, et déterminons l'étendue possible de leurs effets. C’est une partie de l’histoire de la terre d'autant plus importante, que l’on a cru long-temps pouvoir expliquer, par ces causes actuelles, les révolutions antérieures, comme on-explique aisément dans l’histoire politique les événemens passés, quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos jours. Mais nous allons voir que malheureusement il n’en est pas ainsi dans l’histoire physique : le fil des opérations est rompu ; la marche de la nature est changée; et aucun des agens qu’elle emploie aujourd’hui ne lui aurait suffi pour produire ses anciens ouvrages.
Il existe maintenant quatre causes actives qui contribuent à altérer la surface de nos continens : les pluies et les dégels qui dégradent les montagnes escarpées, et en jettent les débris à leurs pieds ; les eaux courantes qui
entrainent ces débris, et vont les déposer
dans les lieux où leur cours se ralentit ; la mer qui sape le pied des côtes élevées, pour y for-
Examen des causes qui agissent encore aujourd'hui à la sur-
face du globe.
EÉboulemens.
mer des falaises, et qui rejette sur les côtes basses des monticules de sables; enfin les volcans qui percent les couches solides, et élèvent où répandent à la surface les amas de leurs déjections (1).
Partout où les couches brisées offrent leurs tränchans sur des faces abruptes , il tombe à leur pied, à chaque printemps, et même à chaque orage, des fragmens de leurs matériaux qui s'arrondissent en roulant les uns sur les autres, et dont l’amas prend une inclinaison déterminée par les lois de la cohésion, pour former ainsi au pied de l’escarpement une croupe plus ou moins élevée, selon que les chutes de débris sont plus ou moins abondantes ; ces croupes forment les flanes des vallées dans toutes les hautes montagnes, et se couvrent d’une riche végétation quand les éboulemens supérieurs commencent à devenir moins fréquens; mais leur défaut de
(1) Voyez, sur les changemens de la surface de la terre, connus par l’histoire ou par la tradition , et dus par conséquent aux causes actuellement agissantes, l’ouvrage allemand de M. de Hof, en 2 vol. in-8°. Goth. 1822 et 1824. Les faits y sont recueillis avec autant de soin que d'érudition.
solidité les rend sujettes à s’ébouler ellesmêmes quand elles sont minées par les ruisseaux ; et c’est alors que des villes, que des cantons riches et peuplés se trouvent ensevelis sous la chute d’une montagne ; que le cours des rivières est intercepté; qu'il se forme des lacs dans des lieux auparavant fertiles et rians. Mais ces grandes chutes heureusement sont rares, et la principale influence de ces collines de débris, c’est de fournir des matériaux pour les ravages des torrens.
Les eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes, ou les vapeurs qui s'y condensent, ou les neiges qui s’y liquéfient, descendent par une infinité de filets le
long de leurs pentes; elles en enlévent quel-
ques parcelles, et y tracent par leur passage des sillons légers. Bientôt ces filets se réunis-
sent dans les creux plus marqués dont la sur-
face des montagnes est labourée ; ils s’écoulent par les vallées profondes qui en entament le pied, et vont former ainsi les rivières et les fleuves qui reportent à la mer‘les eaux que la mer avait données à l’atmosphère. À la fonte des neiges, ou lorsqu'il survient un orage, le volume de ces eaux des montagnes, subite-
ment augmenté , se précipite avec une vitesse
Alluvions..
proportionnée aux pentes ; elles vont heurter avec violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les flancs de toutes les hautes vallées; elles entrainent avec elles les fragmens déjà arrondis qui les composent ; elles les émoussent, les polissent encore par le frottement; mais à mesure qu'elles arrivent à des vallées plus unies où leur chute diminue, ou dans des bassins plus larges où il leur est permis de s'épandre, elles jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres qu’elles roulaient ; les débris plus petits sont déposés plus bas ; et il n'arrive guère au grand canal de la rivière que les parcelles les plus menues ou le limon le plus imperceptible. Souvent même le cours de ces eaux, avant de former le grand fleuve inférieur, est obligé de traverser un lac vaste et profond où leur limon se dépose, et d’où elles ressortent limpides. Mais les fleuves inféricurs, et tous les ruisseaux qui naissent des montagnes plus basses, ou des collines, produisent aussi, dans les terrains qu'ils parcourent, des effets plus ou moins analogues a ceux des torrens des hautes montagnes.
Lorsqu'ils sont gonflés par de grandes pluies, ils attaquent le pied des collines terreuses ou sableuses qu'ils rencontrent dans leur cours, et en portent les débris sur les terrains bas
qu'ils inondent, et que chaque inondation élève d’une quantité quelconque : enfin, lorsque les fleuves arrivent aux grands lacs ou à la mer , et que cette rapidité qui entraïnait les parcelles de limon vient à cesser tout-à-fait, ces parcelles se déposent aux côtés de l’em-
bouchure ; elles finissent par y former des
terrains qui prolongent la côte; et, si cette côte est telle que la mer y jette de son côté du sable , et contribue à cet accroissement, il se crée ainsi des provinces , des royaumes entiers, ordinairement les plus fertiles, et bientôt les plus riches du monde, si les gouvernemens laissent l’industrie s’y exercer en paix.
Les effets que la mer produit sans le concours des fleuves sont beaucoup moins heureux. Lorsque la côte est basse et le fond sablonneux , les vagues poussent ce sable vers le bord ; à chaque reflux H s’en dessèche un peu, et le vent qui souffle presque toujours de la mer en jette sur la plage. Ainsi se forment les dunes, ces monticules sablonneux qui, si l'industrie de l'homme ne parvient à les fixer par des végétaux convenables, marchent lentement, mais invariablement, vers l’intérieur des terres, et y couvrent les champs et les habitations, parce que le même vent
Dunes,
Falaises.
qui élève le sable du rivage sur la dune jette celui du sommet de la dune à son revers opposé à la mer : que si la nature du sable et celle de l’eau qui s'élève avec lui sont telles
qu'il puisse s’en former un ciment durable,
les coquilles , les os jetés sur le rivage en seront incrustés; les bois, les troncs d'arbres, les plantes qui croissent près de la mer seront saisis dans ces agrégats; et ainsi naitront ce que l’on pourra appeler des dunes durcies, comme on en voit sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. On peut en prendre une idée nette dans la description qu’en a laissée feu Péron (1).
Quand, au contraire, la côte est élevée, la mer, qui n'y peut rien rejeter, y exerce une action destructive : ses vagues en rongent le pied et en escarpent toute la hauteur en falaise, parce que les parties plus hautes se trou- | vant sans appui tombent sans cesse dans l’eau : | elles y sont agitées dans les flots jusqu'à ce que les parcelles les plus molles et les plus dé-p liées disparaissent. Les portions plus dures , à force d’être roulées en sens contraires par les
(1) Dans son Voyage aux Terres Australes, t. 1, p. 161.
vagues, forment ces galets arrondis, ou cette grève qui finit par s’accumuler assez pour servir de rempart au pied de la falaise.
Telle est l’action des eaux sur la terre ferme; et l’on voit qu’elle ne consiste presque qu’en nivellemens , et en nivellemens qui ne sont pas indéfinis. Les débris des grandes crêtes charriés dans les vallons; leurs particules, celles des collines et des plaines, portées jusqu’à la mer ; des alluvions étendant les côtes aux dépens des hauteurs, sont des effets bornés auxquels la végétation met en général un terme, qui supposent d’ailleurs la préexistence des montagnes, celle des vallées , celle des plaines, en un mot toutes les inégalités du globe, et qui ne peuvent par conséquent avoir donné naissance à ces inégalités. Les dunes sont un phénomène plus limité encore, et pour la hauteur et pour l'étendue horizontale ; elles n’ont point de rapport avec ces énormes masses dont la géologie cherche l’origine.
Quant à l’action que les eaux exercent dans | leur propre sein , quoiqu'on ne puisse la con-
| naître aussi bof : il est possible cependant | d'en déterminer jusqu’à un certain point les | limites.
Les lacs, les étangs, les marais, les ports,
| de mer où il tombe des ruisseaux, surtout
Dépôts sous es eaux.
Stalactites.
quand ceux-ci descendent des coteaux voisins et escarpés , déposent sur leur fond des amas de limon qui finiraient par les combler si l’on ne prenait le soin de les nettoyer. La mer jette également dans les ports, dans les anses, dans tous les lieux où ses eaux sont plus tranquilles, des vases et des sédimens. Les courans amassent entre eux ou jettent sur leurs côtés le sable qu'ils arrachent au fond de la
mer, et en composent des bancs et des basfonds.
Certaines eaux, après avoir dissous des substances calcaires au moyen de l'acide carbonique surabondant dont elles sont imprégnées, les laissent cristalliser quand cet acide peut s’évaporer, et en forment des stalactites et d’autres concrétions. Il existe des couches cristallisées confusément dans l’eau douce, | assez étendues pour être comparables à quel- | ques-unes de celles qu'a laissées l'ancienne ! mer. Tout le monde connait les fameuses carrières de travertin des environs de Rome, et les roches de cette pierre que la rivière de Teverone accroit et fait sans cesse varier en figure. Ces deux sortes d'actions peuvent se! combiner ; les dépôts accumulés par la mer |
À | peuvent être solidifiés par de la stalactite : 4
lorsque , par hasard, des sources abondantes en matière calcaire, ou contenant quelque autre substance en dissolution, viennent à tomber dans les lieux où ces amas se sont formés , il se montre alors des agrégats où les produits de la mer et ceux de l’eau douce peuvent être réunis. Tels sont les bancs de la Guadeloupe, qui offrent à la fois des coquilles de mer et de terre, et des squelettes humains. Telle est encore cette carrière d’auprès de Messine , décrite par de Saussure, et où le grès se reforme par les sables que la mer y jette, et qui s’y consolident.
Dans la zone torride, où les lithophytes zithophytes. sont nombreux en espèces et se propagent avec une grande force, leurs troncs pierreux s’entrelacent en rochers, en récifs, et, s’élevant jusqu’à fleur d’eau, ferment l'entrée des ports, tendent des piéges terribles aux navigateurs. La mer, jetant des sables et du limon sur le haut de ces écueils, en élève quelquefois la surface au-dessus de son propre niveau, et en forme des îles plates qu’une riche végétation vient bientôt vivifier (1).
. (1) Voyez les Observations faites dans la mer du Sud,
Inciustation.
Il est possible aussi que dans quelques endroits les animaux à coquillages laissent en mourant leurs dépouilles pierreuses, et que, liées par des vases plus ou moins concrètes, ou par d’autres cimens, elles forment des dépôts étendus ou des espèces de banes coquilliers; mais nous n'avons aucune preuve que la mer puisse aujourd'hui incruster ces coquilles d’une pâte aussi compacte que les marbres, que les grès, ni même que le calcaire grossier dont nous voyons les coquilles de nos couches enveloppées. Encore moins trouvonsnous qu'elle précipite nulle part de ces couches plus solides , plus siliceuses qui ont précédé la formation des banes coquilliers.
Enfin toutes ces causes réunies ne changeraient pas d’une quantité appréciable le miveau de la mer, ne reléveraient pas une seule couche au-dessus de ce niveau, et surtout ne produiraient pas le moindre monticule à la surface de la terre. |
On a bien soutenu que la mer éprouve uné diminution générale, et que lon en a fait l'observation dans quelques heux des bords de là Lonsbene nu ute He ONE VIV JON ATERS
par R. Forster. Quelques-uns pensent que ces îles de corail ont toujours un noyau d’une autre nature qui forme la plus grande masse de leur base.
Baltique (1). En d’autres endroits, comme l’Écosse et divers points de la Méditerranée , on croit avoir aperçu, au contraire, que la mer s'élève, et qu'elle y couvre aujourd’hui des plages autrefois supérieures à son niveau (2).
(1) C’est une opinion commune en Suède, que la mer s’abaisse , et que l’on passe à gué ou à pied sec dans beaucoup d’endroits où cela n’était pas possible autrefois. Des hommes très-savans ont partagé cette opinion du peuple ; et M. de Buch l’adopte tellement, qu'il va jusqu’à supposer que le sol de toute la Suède s’élève petit à petit. Mais il est singulier que l’on n’ait pas fait ou du moins publié des observations suivies et précises propres à constater un fait mis en avant depuis si long-temps, et qui ne laisserait lieu à aucun doute si, comme le dit Linnæus, cette différence de niveau allait à quatre et cinq pieds par an.
(2) M. Robert Stevenson, dans ses Observations sur le lit de la mer du Nord et de la Manche, soutient que le niveau de ces mers s’est élevé continuellement et trèssensiblement depuis trois siècles. Fortis dit la mème chose dequelques lieux de la mer Adriatique ; mais l'exemple du temple de Sérapis, près de Pouzzoles, prouve que les bords de cette mer sont en plusieurs endroits de nature à pouvoir s'élever et s’abaisser localement. On a en revanche des milliers de quais, de chemins, et d’autres constructions faites le long de la mer par les Romains, depuis Alexandrie jusqu’en Belgique, et dont le niveau relatif n’a pas varié.
Volcans.
Mais quelles que soient les causes de ces apparences , il est certain qu'elles n’ont rien de général; que dans le plus grand nombre des ports, où l’on a tant d'intérêt à observer la hauteur de la mer, et où des ouvrages fixes et anciens donnent tant de moyens d’en mesurer les variations , son niveau moyen est constant ; il n'y à point d’abaissement universel ; il n’y a point d’empiétement général.
L'action des voicans est plus bornée, plus locale encore que toutes celles dont nous ve-! nons de parler. Quoique nous n’ayons aucune idée nette des moyens par lesquels la nature entretient à de si grandes profondeurs ces vio-. lens foyers, nous jugeons clairement par leurs effets des changemens qu'ils peuvent avoir produits à la surface du globe. Lorsqu'un volcan se déclare, après quelques secousses, quelques tremblemens de terre, il se fait une ouverture. Des pierres , des cendres sont lancées’ au loin, des laves sont vomies ; leur partie la plus fluide s'écoule en longues trainées; celle qui l’est moins s'arrête aux bords de louverture, en élève le contour, y forme un cône | terminé par un cratère. Ainsi, les volcans ac= | cumulent sur la surface, après les avoir modi- | fiées, des matières auparavant ensevelies dans!
la profondeur ; ils forment des montagnes ; ils en ont couvert autrefois quelques parties de nos continens ; ils ont fait naître subitement des îles au milieu des mers ; mais c'était toujours de laves que ces montagnes, ces îles étaient composées ; tous leurs matériaux avaient subi l’action du feu : ils sont disposés comme doivent l'être des matières qui ont coulé d’un point élevé. Les volcans n’élévent done ni ne culbutent les couches que traverse leur soupirail : et si quelques causes agissant de ces profondeurs ont contribué dans certains cas à soulever de grandes montagnes, ce ne sont pas des agens volcaniques tels qu'il en existe de nos jours.
Ainsi, nous le répétons, c'est en vain que l'on cherche, dans les forces qui agissent maintenant à la surface de la terre, des causes suffisantes pour produire les révolutions et les catastrophes dont son enveloppe nous montre les traces; et, si l'on veut recourir aux forces extérieures constantes connues jusqu'à présent, l’on n'y trouve pas plus de ressources.
Le pôle de la terre se meut dans un cerele autour du pôle de l'échiptique; son axe s’inchine plus ou moins sur le plan de cette même échiptique; mais ces deux mouvemens, dont
Causes astronomiquescoustantes,
les causes sont aujourd’hui appréciées, s'exéeutent dans des directions et des limites connues, et qui n'ont nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive empécherait qu’ils ne pussent expliquer des catastrophes que nous venons de prouver avoir été subites.
Ce dernier raisonnement s'applique à toutes les actions lentes que l’on a imaginées, sans doute dans l'espoir qu'on ne pourrait en nier l'existence, parce qu'il serait toujours facile de soutenir que leur lenteur même les rend imperceptibles. Vraies ou non, peu importe ; elles n’expliquent rien , puisque aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eütl donc une diminution graduelle des eaux; la mer transportat-elle, dans tous les sens, des matiéres solides ; la température du globe diminuät ou augmentit-elle, ce n'est rien de tout cela qui a renversé nos couches, qui à revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau, qui à mis à sec des coquillages aujourd’hui encore aussi bien conservés que si on les eût pêchés vivans, qui a | détruit enfin des espèces et des genres entiers: |
Ces argumens ont frappé le plus grand nombre des naturalistes, et, parmi ceux qui ont
cherché à expliquer l’état actuel du globe, il n'en est presque aucun qui l'ait attribué en entier à des causes lentes, encore moins à des causes agissant sous nos yeux. Cette nécessite où ils se sont vus de chercher des causes différentes de celles que nous voyons agir aujourd'hui, est même ce qui leur a fait imaginer tant de suppositions extraordinaires, et les a fait errer et se perdre ‘en tant de sens contraires, que le nom même de leur science, ainsi que je l'ai dit ailleurs, a été long-temps un sujet de moquerie (1) pour quelques personnes prévenues qui ne voyaient que les systèmes qu'elle a fait éclore, et qui oubliaient la longue et importante série des faits certains qu'elle a fait connaitre.
Pendant long-temps on n'admit que deux Ancieussy< cmesdies geo événemens, que deux époques de mutations lsistes. sur le globe : la création et le déluge ; et tous
les efforts des géologistes tendirent à expliquer
(1) Lorsque j'ai dit cela, j'ai énoncé un fait dont on est chaque jour témoin ; mais je n'ai pas prétendu exprimer ma propre opinion, comme des géologistes estimables ont paru le croire. Si quelque équivoque dans ma phrase a été la cause de leur erreur, je leur en fais ici mes exeuses.
l’état actuel, en imaginant un certain état primitif, modifié ensuite par le déluge, dont chacun imaginait aussi à sa manière les causes, l'action et les effets. |
Ainsi, selon lun (1), la terre avait reçu d’abord une croûte égale et légère qui recouvrait l’abime des mers, et qui se creva pour produire le déluge : ses débris formerent les montagnes. Selon l’autre (2), le déluge fut occasioné par une suspension momentanée de la cohésion dans les minéraux : toute la masse du globe fut dissoute, et la pâte en fut pénétrée par les coquilles. Selon un troisième (3), Dieu souleva les montagnes pour faire écouler les eaux qui avaient produit le déluge, et les prit dans les endroits où il y avait le plus de pierres, parce qu'autrement elles n'auraient pu se soutenir. Un quatrième (4) créa la terre avec l'atmosphère d’une comète, et la fit inonder par la queue d'une autre : la chaleur qui lui restait de sa prémière origine fut ce qui
(4) Burnet. Telluris Theoria sacra. Lond. 1681.
2) Woodward. Essay towards the natural History of the Earth. Lond, 1702.
(3) Scheuchzer. Mém. de l’Acad. 1708.
(4) Whiston. A New Theory of the Earth. Lond:
excita tous les êtres vivans au péché ; aussi furent-ils tous noyés, excepté les poissons , qui avaient apparemment les passions moins vives.
On voit que, tout en se retranchant dans les limites fixées par la Genèse, les naturalistes se donnaient encore une carrière assez vaste : ils se trouvèrent bientôt à l'étroit; et, quand ils eurent réussi à faire envisager les six jours de la création comme autant de périodes indéfinies, les siècles ne leur coùtant plus rien, leurs systèmes prirent un essor proportionné aux espaces dont ils purent disposer.
Le grand Leibnitz lui - même s'amusa à faire, comme Descartes, de la terre un solerl éteint (1), un globe vitrifié, sur lequel les vapeurs, étant retombées lors de son refroidissetent, formèrent des mers, qui déposèrent ensuite les terrains calcaires.
Demaillet couvrit le globe entier d'eau pendant des milliers d'années; il fit retirer les eaux graduellement; tous les animaux terrestres avaient d’abord été marins ; l'homme lui-même avait commencé par être poisson;
t l'auteur assure qu’il n’est pas rare de renontrer dans l’Océan des poissons qui ne sont
(1) Leibnitz. Protogæa. Act. Lips. 1683; Gott. 1749.
encore devenus hommes qu'à moitié, mais dont la race le deviendra tout-à-fait quelque
jour (x).
Systèmes plus nouveaux.
Le système de Buffon n’est guère qu’un développement de celui de Leibnitz, avec l’addiüion seulement d’une comète qui a fait sortir du soleil, par un choc violent, la masse liquéfiée de la terre, en même temps que celle de toutes les planètes ; d'où il résulte des dates positives: car, par la température actuelle de la terre, on peut savoir depuis combien de temps elle se refroidit; et, puisque les autres planètes sont sorties du soleil en mème temps qu'elle, on peut calculer combien les grandes
ont encore de siècles à refroidir, et jusqu'à
quel point les petites sont déjà glacées (2).
De nos jours, des esprits plus libres que jamais ont aussi vouia s'exercer sur ce grand sujet. Quelques écrivains ont reproduit et pro: digieusement étendu les idées de Demaillet:
ils disent que tout fut liquide dans l’origine; que le liquide engendra des animaux d’abord
1) Telliaimed. Aimsterd. 1748.
(2) Théorie de la Terre, 1749 ; et Epoques dela nas |
ture ,' 1775:
très-simples, tels que des monades ou autres espèces infusoires et microscopiques ; que, par suite des temps, et en prenant des habitudes diverses, les races animales se compliquèrent et se diversifièrent au point où nous les voyons aujourd'hui. Ce sont toutes ces races d’animaux qui ont converti par degrés l’eau de la mer en terre calcaire ; les végétaux, sur l’origine et les métamorphoses desquels on ne nous dit rien, ont converti de leur côté cette eau en argile ; mais ces deux terres, à force d’être dépouillées des caractères que la vie leur avait imprimés, se résolvent, en dernière analyse, en silice ; et voilà pourquoi les plus ancierines montagnes sont plus siliceuses que les autres. Toutes les parties solides de la terre doivent donc leur naissance à la vie, et sans la vie le globe serait encore entièrement liquide (1).
D’autres écrivains ont donné la préférence aux idées de Képler : comme ce grand astro-
(1) Voyez la Physique de Rodig, page 106, Leipsig , 1801 ; et la page 169 du deuxième tome de Telliamed , ainsi qu'une infinité de nouveaux ouvrages allemands. M. de Lamarck est celui qui a développé, dans ces derniers temps , ce système en France avec le plus de suite, dans son Hydrogéologie et dans sa Philosophie zoologique.
nome, ils accordent au globe lui-même les facultés vitales ; un fluide, selon eux, y circule ; une assimilation S'y fait aussi bien que dans les corps animés; chacune de ses parties est vivante , il n’est pas jusqu'aux molécules les plus
élémentaires qui n'aient un instinct, une vo- : lonté ; qui ne s’attirent et ne se repoussent:
d’après des antipathies et des sympathies :
chaque sorte de minéral peut convertir des masses immenses en sa propre nature , comme nous convertissons nos alimens en chair et en sang ; les montagnes sont les organes de la respiration du globe, et les schistes ses organes sécrétoires; cest par ceux-ci qu'il décompose l’eau de la mer pour engendrer les déjections volcaniques ; les filons enfin sont des caries, des abcès du règne minéral, et les métaux un produit de pourriture et de maladies : voilà pourquoi ils sentent presque tous mauvais (1).
Plus nouvellement encore, une philosophie qui substitue des métaphores aux raisonnemens, partant du système de l'identité abso-
(1) Feu M. Patrin a mis beaucoup d'esprit à soutenir ces idées fantastiques dans plusieurs articles du Nouveau, Dictionnaire d'Histoire naturelle.
lue ou du panthéisme , fait naître tous les phénoménes , OU, ce qui est à ses yeux la même chose, tous les êtres, par polarisation comme les deux électricités; et appelant polarisation toute opposition, toute différence, soit qu’on la prenne de la situation, de la nature, ou des fonctions, elle voit successivement s’opposer Dieu et le monde; dans le monde le soleil et les planètes, dans chaque planète le solide et le liquide; et poursuivant cette marche, changeant au besoin ses figures et ses allégories, elle arrive jusqu'aux derniers détails des espèces organisées (1).
1} faut convenir cependant que nous avons choisi là des exemples extrêmes, et que tous les géologistes n’ont pas porté la hardiesse des conceptions aussi loin que ceux que nous venons de citer ; mais, parmi ceux qui ont procédé avec plus de réserve, et qui n'ont point cherché leurs moyens hors de la physique ou de la chimie ordinaire, combien ne règne-t-1l pas encore de diversité et de contradition !
Chez l’un tout s’est précipité successivement
| (1) C’est surtout dans les ouvrages de M. Steflens et
de M. Oken qu'il faut voir cette application du pan-
| théisme à la géologie.
Divergences detous lessvs tèmes.
par cristallisation, tout s’est déposé à peu près comme il l’est encore ; mais la mer, qui couvrait tout, s’est retirée par degrés (1).
Chez l’autre, les matériaux des montagnes sont sans cesse dégradés et entraïnés par les rivières pour aller au fond des mers se faire échaufler sous une énorme pression, et former des couches que la chaleur qui les durcit relèvera un jour avec violence (2).
Un troisième suppose le liquide divisé en une multitude de lacs placés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, qui, après avoir
déposé nos couches coquillières, ont rompu
successivement leurs digues pour aller remplir le bassin de l'Océan (3).
Chez un quatrième, des marées de sept à huit cents toises ont au contraire emporté de temps en temps le fond des mers , et l’ont jeté en montagnes et en collines dans les vallées, ou sur les plaines primitives du continent (4).
(1) M. Delamétherie admet la cristallisation comme causeprincipale , dans sa Géologie.
(2) Hutton et Playfair : Illustrations of the Huttonian Theory of the Earth. Edimb. 1802.
/ , F Le (3) Lamanon , en divers endroits du Journal de Phy- |
sique , d’après Michaëlis et plusieurs autres. (4) Dolomieu, #rd.
Un cinquième fait tomber successivement du ciel, comme les pierres météoriques, les divers fragmens dont la terre se compose, et qui portent dans les êtres inconnus dont ils recèlent les dépouilles l'empreinte de leur origine étrangère (1).
Un sixième fait le globe creux, et y place un noyau d’aimant qui se transporte, au gré des comètes, d’un pôle à l’autre, entrainant avec lui le centre de gravité et la masse des mers , et noyant ainsi alternativement les deux hémisphères (2).
Nous pourrions citer encore vingt autres systèmes tout aussi divergens que ceux-là : et, que lon ne s'y trompe pas, notre intention n'est pas d'en critiquer les auteurs : au contraire , nous reconnaissons que ces idées ont généralement été conçues par des hommes d'esprit et de savoir, qui n'ignoraient point les faits, dont plusieurs même avaient voyagé long-temps dans l'intention de les examiner,
(4) MM. de Marschall : Recherches sur l'origine et le développement de l'ordre actuel du Monde. Giersen,
(2) M. Bertrand : Renouvellement périodique des
Continens terrestres. Hambourg , 1799.
et qui en ont procuré de nombreux et d'importans à la science.
Causes deces D'où peut done venir une pareille opposi- ER ion dans les solutions d'hommes qui partent des mêmes principes pour résoudre le même problème ? :
Ne serait-ce point que les conditions du problème n'ont jamais été toutes prises en considération, ce qui l’a fait rester, jusqu'à ce jour, indéterminé et susceptible de plusieurs solutions, toutes également bonnes quand on fait abstraction de telle ou telle condition ; toutes également mauvaises quand une nouvelle condition vient à se faire connaitre, ou que l'attention se reporte vers quelque condition connue, mais négligée ?
ais Pour quitter ce langage mathématique, nous blème. dirons que presque tous les auteurs de ces systèmes, n'ayant eu égard qu'à certaines difficultés qui les frappaient plus que d’autres, se sont attachés à résoudre celles-là d’une manière plus ou moins plausible, et en ont laissé de côté d'aussi nombreuses, d'aussi importantes. Tel n'a vu, par exemple, que la difficulté de faire changer le niveau des mers ; tel autre, que celle de faire dissoudre toutes les substances terrestres dans un seul et même liquide; tel autre enfin, que celle de faire vivre sous la
zone glaciale des animaux qu'il croyait de la zone torride. Épuisant sur ces questions les forces de leur esprit, ils croyaient avoir tout fait en imaginant un moyen quelconque d'y répondre : il y a plus, en négligeant ainsi tous les autres phénomènes, ils ne songeaient pas même toujours à déterminér avec précision la mesure et les limites de ceux qu'ils cherchaiïent à expliquer.
Cela est vrai surtout pour les terrains secondaires , qui forment cependant la partie la plus importante et la plus difficile du problème. Pendant long-temps on ne s'est occupé que bien faiblement de fixer les superpositions de leurs couches, et les rapports de ces couches avec les espèces d'animaux et de plantes dont elles renferment les restes.
Y a-t-il des animaux, des plantes propres à certaines couches , et qui ne se trouvent pas dans les autres ? Quelles sont les espèces qui paraissent les premières, ou celles qui viennent après ? Ces deux sortes d'espèces s’accompagnent-elles quelquefois ? Y a-t-l des alternatives dans leur retour ; ou, en d’autres termes, les premières reviennent -elles une
seconde fois , et alors les secondes disparais-
sent-elles ? Ces animaux, ces plantes, ont-ils tous vécu dans les lieux où l’on trouve leurs
Raison pour laquelle Îles conditions ont été négligées.
dépouilles , ou bien y en a-t-il qui y aient été transportés d’ailleurs? Vivent-ils encore tous aujourd'hui quelque part, ou bien ont-ils été détruits en tout ou en partie? Y a-til un rapport constant entre l'ancienneté des couches et la ressemblance ou la non-ressemblance des fossiles avec les êtres vivans? Y en a-t4l un de elimat entre les fossiles et ceux des êtres vivans qui leur ressemblent le plus? Peut-on en conclure que les transports de ces êtres, s'il y en a eu, se soient faits du nord au sud, ou de l’est à l’ouest , ou par irradiation et mélange, et peut-on distinguer les époques de ces transports par les couches qui en portent les empreintes ?
Que dire sur les causes de l'état actuel du globe, si l’on ne peut répondre à ces questions, si l'on n’a pas encore de motifs suflisans pour choisir entre l’affirmative ou la nésative ? Or il n’est que trop vrai que pendant long-temps aucun de ces points n’a été ris absolument hors de doute, qu’à peine même semblait-on avoir songé qu'il füt bon de les éclaircir avant de faire un système.
On trouvera la raison de cette singularité, si l'on réfléchit que les géologistes ont tous été ou des naturalistes de cabinet , qui avaient peu examiné par eux-mêmes la structure des
montagnes; ou des minéralogistes qui n’avaient pas étudié avec assez de détail les innombrables variétés des animaux, et la complication infinie de leurs diverses parties. Les premiers n'ont fait que des systèmes ; les derniers ont donné d'excellentes observations; ils ont véritablement posé les bases de la science, inais ils n’ont pu en achever l'édifice.
En effet, la partie purement minérale du progrès de : AE ». » la géologie migrand problème de la théorie de la terre a été nérate. étudiée avee un soin admirable par de Saussure, et portée depuis à un développement étonnant par Werner et par les nombreux et savans élèves qu'il a formés.
Le premier de ces hommes célèbres, par-
courant péniblement pendant vingt années les
cantons les plus inaccessibles, attaquant en quelque sorte les Alpes par toutes leurs faces, par tous leurs défilés, nous a dévoilé tout le désordre des terrains primitifs, et a tracé plus nettement la limite qui les distingue des terrains secondaires. Le second, profitant des nombreuses excavations faites dans le pays qui possède les plus anciennes mines, a fixé les lois de la succession des couches ; il a montré leur ancienneté respeëtive , et poursuivi chacune
| d'elles dans toutes ses métamorphoses. C'est de
lui, et de lui seulement, que datera la géo-
Importance des fossiles en séologie.
logie positive, en ce qui concerne la nature minérale des couches ; mais ni Werner ni de Saussure n’ont donné à la détermination des espèces organisées fossiles, dans chaque genre de couche, la rigueur devenue nécessaire depuis que les animaux connus s'élèvent à un nombre si prodigieux.
D’autres savans étudiaient, à la vérité, les débris fossiles des corps organisés ; ils en recueillaient et en faisaient représenter par milliers ; leurs ouvrages seront des collections précieuses de matériaux ; mais, plus oceupés des animaux ou des plantes, considérés comme tels, que de la théorie de la terre , ou regardant ces pétrifications ou ces fossiles comme des curiosités plutôt que comme des documens historiques, ou bien enfin, se contentant d'explications partielles sur le gisement de chaque morceau, ils ont presque toujours négligé de rechercher les lois générales de position ou de rapport des fossiles avec ies couches. |
Cependant l'idée de cette recherche était | bien naturelle. Comment ne voyait-on pas que & c'est aux fossiles seuls qu'est due la naissance # de la théorie de la terre; que, sans eux, lon# n'aurait peut-être jamais songé qu'il y ait eu dans la formation du globe des époques successives, et une série d'opérations différentes?
Eux seuls, en effet, donnent la certitude que le globe n'a pas toujours eu la même enveloppe, par la certitude où lon est qu'ils ont dû vivre à la surface avant d’être ainsi ensevelis dans la profondeur. Ce n'est que par analogie que l’on a étendu aux terrains primitifs la conelusion que les fossiles fournissent directement pour les terrains secondaires ; et, s’il n'y avait que des terrains sans fossiles, personne ne pourrait soutenir que ces terrains n'ont pas été formés tous ensemble.
C'est encore par les fossiles, toute légère qu'est restée leur connaissance, que nous avons reconnu le peu que nous savons sur la nature des révolutions du globe. Ils nous ont appris que les couches qui les recèlent ont été déposées paisiblement dans un liquide ; que leurs variations ont correspondu à celles du liquide ; que leur mise à nu a été occasionée par le
transport de ce liquide; que cette mise à nu | a eu lieu plus d’une fois : rien de tout cela ne | serait certain sans les fossiles.
| L'étude de la partie minérale de la géologie, | qui n'est pas moins nécessaire, qui même est " pour les arts pratiques d’une utilité beaucoup plus grande, est cependant beaucoup moins Hs par rapport à l’objet dont il s’agit.
Nous sommes dans l'ignorance la plus abso- À 10
lue sur les causes qui ont pu faire varier les substances dont les couches se composent; nous ne connaissons pas même les agens qui ont pu tenir certaines d’entre elles en dissolution ; et l’on dispute encore sur plusieurs, si elles doivent leur origine à l’eau ou au feu. Au fond l’on a pu voir ci-devant que l’on n’est d'accord que sur un seul point ; savoir, que la mer à changé de place. Et comment le saiton, si ce n'est par les fossiles ?
Les fossiles, qui ont donné naissance à la théorie de la terre, lui ont donc fourni en même temps ses principales lumières, les seules qui jusqu'ici aient été généralement reconnues.
Cette idée est ce qui nous a encouragé à nous | en occuper ; inais ce champ est immense : un seui homme pourrait à peine en effleurer une faible partie. H fallait donc faire un choix, et nous le fimes bientôt. La classe de fossiles qui! fait l'objet de cet ouvrage nous attacha dés le premier abord, parce que nous vimes qu’elle est à la fois plus féconde en conséquences précises , et cependant moins connue , et plus riche! en nouveaux sujets de recherches (1).
(1) Mon ouvrage a prouvé en effet à quel point cettd"
Il est sensible, en effet , que les ossemens de importance : s : spéciale des os quadrupèdes peuvent conduire ; par plusieurs fossiles de quaraisons, à des résultats plus rigoureux qu’au- ME cune autre dépouille de corps organisés.
Premièrement , ils caractérisent d’une manière plus nette les révolutions qui les ont affectés. Des coquilles annoncent bien que la mer existait où elles se sont formées ; mais leurs changemens d'espèces pourraient à la rigueur provenir de changemens légers dans la nature du liquide, ou seulement dans sa température. Ils pourraient avoir tenu à des causes encore plus accidentelles. Rien ne nous assure que , dans le fond de la mer, certaines espèces,
matière était encore neuve lorsque je l’ai commencé, maloré les excellens trayaux des Camper, des Pallas, des * Blumenbach, des Merk , des Sæmmerring, des Rosenmuüller, des Fischer, des Faujas , des Home , et des autres $avans dônt j'ai eu le plus grand soin de citer les ou vrâges dans ceux de mes ‘chapitres auxquels ils se rapportent. Mais depuis quelques années les naturalistes ont | cultivé ce nouveau champ avec une ardeur qui a été | couronnée des plus grands succès. MM. Brocchi , Bron- | gniart , Bukland , Conybeare, Deshayes, Férussac, de | Fischer, Goldfuss, Jœger, Marcel de Serres, Mantell ,
ét bien d’autres savans naturalistes ont montré de plus p
certains genres mème, après avoir occupé plus ou moins long-temps des espaces déterminés, n'aient pu être chassés par d’autres. Ici, au contraire, tout est précis; l'apparition des os de quadrupèdes , surtout celle de leurs cadavres entiers dans les couches , annonce, ou que la couche même qui les porte était autrefois à see, où qu'il s'était au moins formé une terre sèche dans le voisinage. Leur disparition rend certain que cette couche avait été inondée, ou que cette terre sèche avait cessé d'exister. C’est donc par eux que nous apprenons, d’une manière assurée, le fait important des irruptions répétées de la mer, dont les coquilles et les autres produits marins à eux seuls ne nous auraient pas instruits ; et c’est par leur étude approfondie que nous pouvons espérer de reconnaître le nombre et les époques de ces irruptions.
Secondement, la nature des révolutions qu ont altéré la sente du globe a dû exercer sur les quadrupèdes terrestres une action pluseomplète que sur les animaux marins. Comme ces | révolutions ont, en grande partie, consisté ent b déplacemens C7 lit de la mer, et que les eaux | devaient détruire tous les quadrupèdes qu’ ‘elles | | atteignaient, si leur irruption a été générale, | elle a pu faire périr la classe entière, ou, si!
elle n’a porté à la fois que sur certains continens , elle a pu anéantir au moins les espèces propres à ces continens, sans avoir la même influencesur les animaux marins. Aucontraire, des millions d'individus aquatiques ont pu être laissés à sec, ou ensevelis sous des couches nouvelles, ou jetés avec violence à la côte, et leur race être cependant conservée dans quelques lieux plus paisibles, d’où elle se sera de nouveau propagée après que l'agitation des mers aura cessé.
Troisièmement, cette action plus complète est aussi plus facile à saisir; il est plus aisé d'en démontrer les effets, parce que le nombre des quadrupèdes étant borné, la plupart de leurs espèces, au moins les grandes, étant connues , on a plus de moyens de s'assurer si des os fossiles appartiennent à l’une d'elles, ou s'ils viennent d’une espèce perdue. Comme
nous sommes , au contraire, fort loin de con-
paitre tous les coquillages et tous les poissons de la mer; comme nous ignorons probablement encore la plus grande partie de ceux qui vivent dans la profondeur, il est impossible de savoir avec certitude si une espèce que l’on trouve fossile n'existe pas quelque part vivante. Aussi voyons - nous des savans persévérer à donner le nom de coquilles pélagiennes, c'est--
Il ya peu d’espérance de découvrir de nouvelles espèces de grands quadrupèdes.
à-dire de coquilles de la haute mer, aux bélemnites, aux cornes d’ammon, et aux autres dépouilles testacées qui n’ont encore été vues que dans les couches anciennes, voulant dire par là que, si on ne les a point encore découvertes dans létat de vie, c’est qu’elles habitent à des profondeurs inaccessibles pour nos filets.
Sans doute les naturalistes n’ont pas encore traversé tous les continens, et ne connaissent pas même tous les quadrupèdes qui habitent les pays qu’ils ont traversés. On découvre de temps en temps des espèces nouvelles de cette classe ; et ceux qui n’ont pas examiné avec at tention toutes les circonstances de ces découvertes pourraient croire aussi que les quadrupèdes inconnus dont on trouve les os dans nos couches sont restés jusqu’à présent cachés dans quelques îles qui n’ont pas été rencontrées par des navigateurs ou dans quelques-uns des vastes déserts qui occupent le milieu de l'Asie, de l'Afrique, des deux Amériques et de la Nouvelle-Holiande.
Cependant, que l'on examine bien quelles sortes de quadrupèdes l'on a découvertes récemment, et dans quelles circonstances-on les a découvertes, et l’on verra qu'il reste peu d'espoir de trouver un jour celles que nous n'avons encore vues que fossiles.
pu
Les iles d'étendue médiocre, et placées loin des grandes terres, ont très-peu de quadrupèdes, la plupart fort petits : quand elles en possèdent de grands, c’est qu'ils y ont été apportés d’ailleurs. Bougainville et Cook n’ont trouvé que des cochons et des chiens dans les iles de la mer du Sud. Les plus grands quadrupèdes des Antilles étaient les agoutis.
A la vérité les grandes terres, comme l'Asie, l'Afrique, les deux Amériques et la Nouvelle- Hollande, ont de grands quadrupèdes, et généralement des espèces propres à chacune d'elles : en sorte que toutes les fois que l’on a découvert de ces terres que leur situation avait tenues isolées du reste du monde, on y a trouvé la classe des quadrupèdes entièrement différente de ce qui existait ailleurs. Ainsi, quand les Espagnols parcoururent pour la première fois l'Amérique méridionale, ils n’y trouvèrent pas un seul des quadrupèdes de l'Europe , de l'Asie, ni de l'Afrique. Le puma, le jaguar, le tapir, le cabiai, le lama, la vigogne , les paresseux , les tatous, les sarigues, tous les sapajous, furent pour eux des êtres entièrement nouveaux, et dont ils n'avaient nulle idée. Le même phénomène s’est renouvelé de nos jours quand on a commencé à examiner les côtes de la Nouvelle-Hollande et les
iles adjacentes. Les divers kanguroos, les phascolomes, les dasyures ; les péramèles , les phalangers volans, les ornithorinques, les échidnés sont venus étonner les naturalistes par des conformations étranges qui rompaient toutes les règles et échappaient à tous les systèmes.
Si donc il restait quelque grand continent à découvrir, on pourrait encore espérer de connaître de nouvelles espèces, parmi lesquelles il pourrait s’en trouver de plus ou moins semblables à celles dont les entrailles de la terre nous ont montré les dépouilles ; mais il suffit de jeter un coup d'œil sur la mappemonde, de voir les innombrables directions selon lesquelles les navigateurs ont sillonné l'Océan , pour juger qu'il ne doit plus y avoir de grande terre, à moins qu'elle ne soit vers le pôle austral, où les glaces n'y laisseraient subsister aucun reste de vie.
Ainsi ce n’est que de l'interieur des grandes parties du monde que lon peut encore attendre des quadrupèdes inconnus.
Or, avec un peu de réflexion , on verra bientôt que l'attente n’est guère plus fondée de ce côté que de celui des iles.
Sans doute le voyageur européen ne parcourt pas aisément de vastes étendues de pays, désertes, ou nourrissant seulement des peu-
plades féroces, et cela est surtout vrai à l'égard de l'Afrique : mais rien n’empèche les animaux de parcourir ces contrées en tous sens, et de se rendre vers les côtes. Quand il y aurait entre les côtes et les déserts de l’intérieur de grandes chaînes de montagnes, ellés seraient toujours interrompues à quelques endroits pour laisser passer les fleuves; et, dans ces déserts brülans, les quadrupèdes suivent de préférence les bords des rivières. Les peuplades des côtes remontent aussi ces rivières, et prennent promptement connaissance, soit par ellesmêmes , soit par le commerce et la tradition des peuplades supérieures, de toutes les espèces remarquables qui vivent jusque vers les sources.
Il n’a donc fallu à aucune époque un temps bien long pour que les nations civilisées qui ont fréquenté les côtes d’un grand pays, en connussent assez bien les animaux considérables , ou frappans par leur configuration:
Les faits connus répondent à ce raisonnement. Quoique les anciens n'aient point passé l'Imaüs et le Gange, en Asie, et qu'ils n'aient pas été fort loin, en Afrique, au midi de l’Atlas , ils ont réellement connu tous les grands animaux de ces deux parties du monde; et, s'ils n’en ont pas distingué toutes les espèces ,
ce n’est point parce qu'ils n'avaient pu les voir, ou enentendre parler, mais parce que la ressemblance de ces espèces n'avait pas permis d’en reconnaitre les caractères. La seule grande exception que l’on puisse m'opposer est le tapir de Malacca, récemment envoyé des Indes par deux jeunes naturalistes de mes élèves, MM. Duvaucel et Diard, et qui forme en effet l’une des plus belles découvertes dont l’histoire naturelle se soit enrichie dans ces derniers temps.
Les anciens connaissaient très - bien l’éléphant , et l’histoire de ce quadrupède est plus exacte dans Aristote que dans Buffon.
Ils n'ignoraient même pas une partie des différences qui distinguent les éléphans d'Afrique de ceux d'Asie (1).
Ils connaissaient les rhinocéros à deux cornes | que l’Europe moderne n’a point vus vivans.
Domitien en montra à Rome, et en fit graver sur des médailles. Pausanias les décrit fort | bien. |
Le rhinocéros unicorne , tout éloignée qu'est sa patrie, leur était également connu. Pom-|
(1) Voyez, dans cet ouvrage , le chapitre des Élé
phans.
pée en fit voir un à Rome. Strabon en décrivit exactement un autre à Alexandrie (1).
Le rhinocéros de Sumatra décrit par M. Bell, etcelui de Java découvertetenvoyé par MM. Duvaucel et Diard , ne paraissent point habiter le continent. Ainsi, il n’est point étonnant que les anciens les ignorassent : d’ailleurs ils ne les auraient peut-être pas distingués à cause de leur trop grande ressemblance avec les autres espèces.
L'hippopotame n’a pas été si bien décrit que les espèces précédentes ; mais on en trouve des figures très-exactes sur les monumens laissés par les Romains, et représentant des choses relatives à l'Égypte, telles que la statue du Nil, la mosaïque de Palestrine, et un grand nombre de médailles. En effet, les Romains en ont vu plusieurs fois; Scaurus, Auguste, Antonin, Commode, Héliogabale, Philippe et Carin (2) leur en montrerent.
- Les deux espèces de chameaux, celle de Bactriane et celle d'Arabie, sont déjà fort
(1) Voyez, dans cet ouvrage, le chapitre des Rhinocéros.
(2) Voyez mon chapitre de l'Hippopotame , dans cet ouvrage
bien décrites et caractérisées par Aristote (1).
Les anciens ont connu la girafe, ou chameau-léopard ; on en a même vu une vivante à Rome, dans le cirque, sous la dictature de Jules César, lan de Rome 708 ; il y en avait eu dix de rassemblées par Gordien lil, qui furent tuées aux jeux séculaires de Philippe (2), ce qui doit étonner nos modernes qui n’en ont vu qu'une dans le treizième et une dans le quinzième siècle (5), et qui ont si fort admiré | celle que la France a reçue du pacha d'Égypte, et qui vit aujourd’hui au Jardin du Roi.
Si on lit avec attention les descriptions de l'hippopotame , données par Hérodote et par Aristote, et que l’on croit empruntées d'Héatée de Milet, on trouvera qu’elles doivent avoir été composées avec celles de deux animaux différens, dont l’un était peut-être le véritable hippopotame, et dont l'autre était certainement le g#nou ( {ntilope gnu , Gmel. ), ce quadrupède dont nos naturalistes n’ont entendu parler qu’à la fin du dix-huitième siècle.
(4) Hist. anmim., b.1r, cap. 1. |
(2) Jul. Capitol., Gord. IT, cap. 23. |
(3) Celle que posséda l’empereur Frédéric IT, et cellel que le soudan d'Égypte envoya à Laurent de Médicis, et qui est peinte dans les fresques de Poggio-Cajano.
C'était le même animal dont on avait des relations fabuleuses sous le nom de catoblepas ou de catablepon (à).
Le sanglier d'Éthiopie d’Agatharchides, qui avait des cornes, était bien notre sanglier d’'Ethiopie d'aujourd'hui, dont les énormes défenses méritent presque autant le nom de cornes que les défenses de l'éléphant (2).
Le bubale, lenagor sont décrits par Pline (35); la gazelle, par Élien (4); loryx, par Oppien (5); l'axis l'était dès le temps de Ctésias (6) ; l'alga-
zel et la corine sont parfaitement représentés sur les monumens égyptiens (7).
Élien décrit bien le yak, ou Los grunniens, sous le nom de bœuf, dont la queue sert à faire des chasse-mouches (8).
Le buffle n'a pas été domestique chez les
(1) Voyez Pline , bib. vi, cap. 32; et surtout Ælien, Lib. vu, cap. 5.
(2) Ælian., Anim., v, 27.
(3) Pline, bb. vur, cap. 15, et lib. xr, cap. 37.
(4) Ælian. , Anim., x1v , 14.
(5) Opp., Cyneg., 11, v. 445 et suiv.
(6) Pline, lib. vrr, cap. 21.
(7) Voyez le grand ouvrage sur l'Égypte, Antiq., 1v, pl. 49 et pl. 66.
1 (8) Ælian., Anim., xv, 14.
anciens; mais le bœuf des Indes, dont parle Élien (1), et qui avait des cornes assez grandes pour tenir trois amphores, était bien la variété du buffle appelée arr.
Et même ce bœuf sauvage à cornes déprimées, qu'Aristote place dans l’Arachosie (2), ne peut être que le buffle ordinaire:
Les anciens ont connu les bœufs sans cornes (3); les bœufs d'Afrique, dont les cornes attachées seulement à la peau se remuaient avec elle (4); les bœufs des Indes , aussi rapides à la course que des chevaux (5); ceux qui ne surpassent pas un boucen grandeur (6); les moutons à large queue (7); ceux des Indes, grands comme des ânes (8).
Toutes mêlées de fables que sont les indica= tions données par les anciens sur l’aurochs, sur le renne, et sur l'élan, eHes prouvent tou- : jours qu'ils en avaient quelque connaissance; |
(4) Ælian., Anim. , nr, 34.
(2) Arist., Hist. an., bib. 11, cap. 5.
(3) Ælian. , nr, 53.
(4) Idem, 1, 20:
(5) Idem, xv, 24.
(6) Idem , ibid.
(7) Idem, Anun., ur, 3.
(8) Zdem, 1v, 32. ‘
mais que cette connaissance, fondée sur le rapport de peuples grossiers, n'avait point été soumise à une critique judicieuse (1).
Ces animaux habitent toujours les pays que les anciens leur assignent, et n'ont disparu que dans les contrées trop cultivées pour leurs habitudes ; l’aurochs, l'élan, vivent encore dans les forêts de la Lithuanie qui se continuaient autrefois avec la forêt Hercynienne. Il y a des aurochs au nord de la Grèce comme du temps de Pausanias. Le renne vit dans le nord, dans les pays glacés où il a toujours vécu; il y
change de couleur, non pas à volonté comme le croyaient les Grecs, mais suivant les saisons. C’est par suite de méprises à peine excusables qu on a supposé quil s’en trouvait au quator- | zième siècle dans les Pyrénées (2).
(1) Voyez, dans cet ouvrage, le chapitre des Ceérfs et celui des Bœufs.
.@) Buffon ayant lu dans Du Fouilloux un, passage tionqué de Gaston-Phébus , comte de Foix, où ce prince décrit la chasse du renne, avait imaginé qu’au temps de Gaston cet animal vivait dans les Pyrénées; ‘et: les éditions imprimées de Gaston étaient si fautives, qu'il était difficile de savoir au juste ce que cet auteur avait voulu dire ; mais ayant recouru à son, manuscrit original , qui est conservé à la Bibliothèque du Roi, j'ai constaté que
L'ours blanc a été vu même en Égypte sous les Ptolomées (1).
Les lions, les panthères, étaient communs à Rome dans les jeux : on les y voyait par centaines; On y à vu même quelques tigres; l'hyène rayée, le crocodile du Nil y ont paru. Il y a dans des mosaïques antiques, conservées à Rome, d’excellens portraits des plus rares de ces espèces; on voit entre autres l’hyène rayée parfaitement représentée dans un morceau conservé au Muséum du Vatican; et, pendant que j'étais à Rome (en 1809), on découvrit, dans un jardin du côté de l'arc de Gallien, un pavé en mosaïque de pierres naturelles assorties à la manière de Florence,
représentant quatre tigres de Bengale supé-
rieurement rendus. Il a été depuis divisé et placé dans les salons de l'hôtel de M. Torlonia, duc de Bracciano.
Le Muséum du Vatican possède un crocodile en basalte, d’une exactitude presque parfaite (2). On ne peut guëre douter que
c’était.en Xueden et en Nourvègue (en Suède et en Nor= vége) qu'il. disait avoir vu et chassé des rennes. (1) Athénée, bb. v.
@) Il n'y a d'erreur qu'un ongle de trop au pied de |
derrière. Auguste en avait montrétrente-six. Dion, lib. y. |
l'hrppotigre ne füt le zèbre, qui ne vient cependant que des parties méridionales de l’Afrique (1).
Il serait facile de montrer que presque toutes les espèces un peu remarquables de singes ont été assez distinctement indiquées par les anciens sous les noms de pithèques, de sphinx, de satyres, de cébus, de cynocéphales, de cercopithèques (2).
Ils ont connu et décrit jusqu’à d’assez petites espèces de rongeurs, quand elles avaient quelque conformation ou quelque propriété notable (3). Mais les petites espèces ne nous importent point relativement à notre objet, et il nous suffit d’avoir montré que toutes les
(1) Caracalla en tua un dans le cirque. Dion, hb. Lxxvur. Conf. Gisb. Cuperi de Eleph. in nummis obvis, ex. 11, cap. 7.
(2) Voyez Lichtenstein : Comment, de Simiarum quotquot veteribus innotuerunt formis. Hamburg, 1791. Et en général, consultez sur tous ces animaux les notes que j'ai insérées dans le Pline de l’édition de Lemaire , ainsi que dans la traduction de Pline publiée par M. Panckoucke.
(3) La gerboise est gravée sur les médailles de Cyrène, et indiquée par Aristote sous le nom de Rat à deux
pieds.
L il
grandes espèces remarquables par quelque caractère frappant, que nous connaissons aujourd’hui en Europe, en Asie et en Afrique, étaient déjà connues des anciens: d’où nous pouvons aisément conclure que s'ils ne font pas mention des petites, ou s'ils ne distinguent point celles qui se ressemblent trop, comme les diverses gazelles et autres, ils en ont été empêchés par le défaut d’attention et de méthode, plutôt que par les obstacles du climat. Nous conelurons également que si dix-huit ou vingt siècles, et la circumnavigation de lAfrique et des Indes, ont si peu ajouté en ce senre à ce que les anciens nous ont appris, il n’y a pas d'apparence que les siècles qui suivront apprennent beaucoup à nos neveux.
Mais peut-être quelqu'un fera-t-1l un argument inverse, et dira que non-seulement les anciens, comme nous venons de le prouver, ont connu autant de grands animaux que nous, mais qu'ils en ont décrit plusieurs que nous n'avons pas; que nous nous hâtons trop de regarder ces animaux comme fabuleux ; que nous devons les chercher encore avant de croire avoir épuisé l’histoire de la création existante ; enfin que parmi ces animaux prétendus fabuleux se trouveront peut-être, lorsqu'on les connaîtra mieux, les originaux de
nos ossemens d'espèces inconnues. Quelquesuns penseront même que ces monstres divers, ornemens essentiels de l’histoire héroïque de presque tous les peuples, sont précisément ces espèces qu'il a fallu détruire pour permettre à la civilisation de s'établir. Ainsi les Thésée et les Bellérophon auraient été plus heureux que tous nos peuples d'aujourd'hui, qui ont bien repoussé les animaux nuisibles , mais qui ne sont encore parvenus à en exterminer aucun.
Il est facile de répondre à cette objection en examinant les descriptions de ces êtres inconnus, et en remontant à leur origine.
Les plus nombreux ont une source purement mythologique, et leurs descriptions en portent l'émpreinte irrécusable; car on ne voit dans presque toutes que des parties d'animaux con-
| nus, réunies par une imagination sans frein, et contre toutes les lois de la nature.
Ceux qu'ont inventés ou arrangés les Grecs ont au moins de la grace dans leur composition ; semblables à ces arabesques qui décorent + restes d’édifices antiques, et qu'a | multipliées le pinceau fécond de Raphaël, les formes qui S'y marient, tout en répugnant à la raison, offrent à l'œil des contours agréables; ce sont des produits légers d’heureux
songes ; peut-être des emblèmes dans le goût oriental, où l’on prétendait voiler sous des images mystiques quelques propositions de métaphysique ou de morale. Pardonnons à ceux qui emploient leur temps à découvrir la sagesse cachée dans le sphinx de Thèbes, ou dansile pégase de Thessalie, ou dans le minotaure de Crète, ou dans la chimère de l’Épire; mais espérons que personne ne les cherchera sérieusement dans la nature : autant vaudrait y chercher les animaux de Daniel, ou la bête de lApocalypse.
N'y cherchons pas davantage les animaux mythologiques des Perses, enfans d’une imagination encore plus exaltée : cette martichore ou destructeur d'hommes, qui porte une tête humaine sur un corps de lion, terminé par | une queue de scorpion (1); ce grifjon où | gardeur de trésors, à moitié aigle, à moitié | lion (2); ce cartazonon (3) ou âne sauvage, | dont le front est armé d’une longue corne. |
(4) Plin., vu, 31; Arist., lib. 11, cap. 11; Phot®ll Bibl., art. 72; Ctes., Indic. ; Ælian., Anim: , rv, 21.
(2) Ælian., Anim., 1v, 27. |
(3) Idem, xv1, 20; Photius, Bibl. , art. 72; Ctes.; M Indic. |
Ctésias, qui a donné ces animaux pour existans, a passé, chez beaucoup d'auteurs, pour un inventeur de fables, tandis qu’il n'avait fait qu'attribuer de la réalité à des figures emblématiques. On a retrouvé ces compositions :fantastiques sculptées dans les ruines de Pérsépolis (1); que signifiaient-elles? Nous ne le saurons probablement jamais; mais à coup sûr elles ne représentent pas des êtres réels.
Agatharchides , cet autre fabricateur d’animaux , avait probablement puisé à une source analogue : les monumens de l'Égypte nous montrentencore des combinaisons nombreuses de parties d'espèces diverses : les dieux y sont souvent représentés avec un corps humain et une tête d'animal ; on y voit des animaux avec des têtes d'homme, qui ont produit les cynocéphales, les sphinx et les satyres des anciens naturahstes. L’habitude d'y représenter dans un même tableau des hommes de tailles trèsdifférentes, le roi ou le vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets trois ou quatre fois plus petits, aura donné naissance à la
(1) Voyez Corneille Lebrun, Voyage en Moscovie , en Perse et aux Indes, tom. 11, et l'ouvrage allemand de M. Hecren, sur le commerce des anciens.
fable des pygmées. C’est dans quelque recoin d’un de ces monumens qu’'Agatharchides aura vu son taureau carnivore, dont la gueule, fendue jusqu'aux oreilles, n'épargnait aucun autre animal (1), mais qu'assurément les naturalistes n’avoueront pas, car la nature ne combine ni des pieds fourchus , ni des cornes, avec des dents tranchantes.
Il y aura peut-être eu bien d’autres figures tout aussi étranges, ou dans ceux de ces monumens qui n’ont pu résister au temps, ou dans les temples de l'Éthiopie et de YArabie, que les Mahométans et les Abyssins ont détruits par zèle religieux. Ceux de l’Inde en fourmuillent ; mais les combinaisons en sont trop extravagantes pour avoir trompé quelqu’un : des monstres à cent bras , à vingt têtes toutes différentes, sont aussi par trop monstrueux.
Il n’est pas jusqu'aux Japonais et aux Chinois qui n'aient des animaux imaginaires qu'ils donnent comme réels, qu'ils représen-
tent mème dans leurs livres de religion ; les |
(1) Photius, Bibl., art. 250; Agatharchid. , Excerpt. |
hist. , cap. xxxix; Ælian., Anim., xvu, 45; Plin., var, 21.
Mexicains en avaient. C’est l'habitude de tous les peuples, soit aux époques où leur idolàtrie n’est point encore raffinée, soit lorsque le sens de ces combinaisons emblématiques a été perdu. Mais qui oserait prétendre trouver dans la nature ces enfans de l'ignorance ou de la superstition ?
Il sera arrivé cependant que des voyageurs, pour se faire valoir, auront dit avoir observé ces êtres fantastiques , ou que, faute d’attention , et trompés par unè ressemblance légère, ils auront pris pour eux des êtres réels. Les grands singes auront paru de vrais cynocéphales, de vrais sphinx, de vrais hommes à queue ; c’est ainsi que saint Augustin aura cru avoir Vu un satyre.
Quelques animaux véritables, mal observés et mal décrits, auront aussi donné naissance à des idées monstrueuses , bien que fondées sur quelque réalité ; ainsi l’on ne peut douter de l'existence de l’hyène, quoique cet animal n'ait pas le cou soutenu par un seul os (1), et qu'il
(1) J'ai même vu, dans le cabinet de feu M. Adrien Camper, un squelette d’hyène où plusieurs des vertèbres du cou étaient soudées ensemble. IL est probable que.c’est quelque individu semblable qui aura fait attribuer en général ce caractère à toutes les hyènes. Cet animal doit
ne change pas chaque année de sexe, comme le dit Pline (x); ainsi le taureau carnivore n’est peut-être qu’un rhinocéros à deux cornes dénaturé. M. de Weltheim prétend bien que les fourmis aurifères d'Hérodote sont des corsacs.
L'un des plus fameux, parmi ces animaux des anciens, c’est la Licorne. On s’est obstiné jusqu’à nos jours à la chercher , ou du moins à chercher des argumens pour en soutenir l'existence. Trois animaux sont fréquemment mentionnés chez les anciens comme n’ayant qu’une corne au milieu du front : l’oryx d’4frique, qui a en même temps le pied fourchu , le poil à contre-sens (2), une grande taille, comparable à celle du bœuf (3) ou même du rhinocéros (4), et que l’on s'accorde à rappro-
être plus sujet que d’autres à cet accident , à cause de la force prodigieuse des muscles de son cou et de l’usage fréquent qu'il en fait. Quand l’hyène a saisi quelque chose , il est plus aisé de l’attirer tout entière que de lui arracher ce qu'elle tient; et c’est ce qui en a fait pour les Arabes l'emblème de l’opiniâtreté mvincible.
(1) Ilne change pas de sexe; mais il à au périnée un orifice qui a pu le faire croire hermaphrodite.
(2) Arist., Anim., 11, 13 1, 13 Plin., xr, 46.
(3) Hérod., rv, 192.
(4) Oppien, Cyneg., 11, vers. 5à1.
cher des cerfs et des chèvres pour la forme (1) ; l'âne des Indes, qui est solipède, et le monoceros Den“ dit, dont les pieds sont tantôt comparés à ceux di lion (2), tantôt à ceux de Véléphant (3), qui est par conséquent censé fissipède. Le cheval (4) et le bœuf unicornes se rapportent l’un et l’autre, sans doute, à l'âne des Indes , car le bœuf même est donné comme solipède (5). Je le demande; si ces animaux existaient comme espèces distinctes, n’en aurions-nous pas au moins les cornes dans nos bincts? Et quelles cornes impaires y possédons-nous, si ce n’est celles du rhinocéros et du narval ?
Comment, après cela, s’en rapporter à des figures grossières tracées par des sauvages sur des rochers (6)? Ne sachant pas la perspective et voulant représenter une antilope à cornes droites de profil, ils n'auront pu lui donner qu'une corne, et voilà sur-le-champ un oryx.
(4) Plin., vur, 53.
(2) Philostorge, 11, 11.
(3) Plin., vur, 21.
(4) Onésicrite, ap. Strab., lib. xv; Ælian., Anim., xi, 42.
(5) Plin., vur, 31.
(6) Barrow : Voyage au Cap. trad. fr., 11, 178.
Les oryx des monumens égyptiens ne sont | probablement aussi que des produits du style | raide imposé aux artistes de ce pays par la religion. Beaucoup de leurs profils de quadru- | pèdes n’offrent qu’une jambe devant et une | derrière ; pourquoi auraient-ils montré deux | cornes ? Peut-être est-il arrivé de prendre à la | chasse des individus qu’un accident avait pri- | vés d’une corne, comme il arrive assez souvent | aux chamois et aux saïgas, et cela aura suffi L pour confirmer l'erreur produite par ces images. C'est probablement ainsi que l’on a trouvé nouvellement la licorne dans les montagnes du | Thibet. | Tous les anciens, au reste, n’ont pas ré- l duit non plus l’oryx à une seule corne; Oppien 4 lui en donne expressément plusieurs (1), et | Élien cite des oryx qui en avaient quatre (2); M enfin , si cet animal était ruminant et à pied M fourchu , il avait à coup sûr l'os du front di-. visé en deux, et n'aurait pu , suivant la remar-Wn que très-juste de Camper, porter une corne sur | la suture. | Mais, dira-t-on, quel animal à deux cornes]
| | (1) Oppien, Cyneg., lib. 11, v. 468 et 471. | (2) De An., lib. xv, cap. 14. |
a pu donner l’idée de l’oryx, et présente les traits que l’on rapporte de sa conformation , même en faisant abstraction de l’unité de cerre ? Je réponds, avec Pallas, que c’est l’antilope à cornes droites, mal à propos nommée pasan par Buffon ( Antilope oryx, Gmel. ).
Elle habite les déserts de l'Afrique , et doit venir jusqu'aux confins de l'Égypte; c’est celle que les hiéroglyphes paraissent représenter ; sa forme est assez celle du cerf; sa taille égale celle du bœuf; son poil du dos est dirigé vers la tête ; ses cornes forment des armes terribles, aiguës comme des dards, dures comme du fer ; son poil est blanchätre ; sa face porte des traits et des bandes noires : voilà tout ce qu’en ont dit les naturalistes ; et, pour les fables des prètres d'Égypte qui ont motivé l’adoption de son image parmi les signes hiéroglyphiques , il n’est pas nécessaire qu’elles soient fondées en nature. Qu'on ait donc vu un oryx privé d’une corne; qu’on lait pris pour un être régulier, type de toute l'espèce ; que cette erreur adoptée par Aristote ait été copiée par ses successeurs , tout cela est possible, naturel même, et ne prouvera cependant rien pour l'existence d'une espèce unicorne (1).