SEE AE TE
(1) M. Lichtenstein , considérant que l’antilope oryx
Quant à l’âne des Indes, qu’on lise les propriétés anti-vénéneuses attribuées à sa corne par les anciens, et l'on verra qu’elles sont absolument les mêmes que les Orientaux attri. buent aujourd’hui à la corne du rhinocéros.
Dans les premiers temps où cette corne aura été apportée chez les Grecs, ils n'auront pas encore connu l'animal qui la portait, En effet, Aristote ne fait point mention du rhinocéros, et Agatharchides est le premier qui l'ait décrits C’est ainsi que les anciens ont eu de l’ivoire | long - temps avant de connaître l'éléphant. | Peut-être même quelques-uns de leurs voya= | geurs auront-ils nommé le rhinocéros âne des | Indes avec autant de justesse que les Romains avaient nommé l'éléphant bœuf de Lucanie.
Tout ce qu'on dit de la force , de la grandeur et de la férocité de cet âne sauvage, convient d’ailleurs très-bien au rhinocéros. Par la suite; ceux qui connaissaient mieux le rhinocéros, | trouvant dans des auteurs antérieurs cette dé: nomination d'âne des Indes, Vauront pris)
de Pallas n’habite que le midi de l'Afrique, pense que
l’oryx des anciens est plutôt l’antilope gazella , Linn.,M qui diffère de l’autre espèce par des cornes arquées. nl. paraît en effet que c’est elle qui est représentée le plus
, . | souvent sur les monumens egypuens. | |
faute de eritique, pour celle d’un animal particulier ; enfin, de ce nom l’on aura conclu que l’animal devait être solipède. Il y a bien une description plus détaillée de l'âne des Indes par Ctésias (1), mais nous avons vu plus haut qu'elle a été faite d’après les bas-reliefs de Persépolis; elle ne doit donc entrer pour rien dans l’histoire positive de l'animal.
Quand enfin il sera venu des descriptions un peu plus exactes qui parlaient d’un animal à une seule corne, mais à plusieurs doigts,
lon en aura fait encore une troisième espèce, sous le nom de ronocéros. Ces sortes de doubles emplois sont d'autant plus fréquens dans les naturalistes anciens, que presque tous ceux dont les ouvrages nous restent étaient de simples compilateurs ; qu’Aristote lui-même a fréquemment mêlé des faits empruntés ailleurs avec ceux qu'il a observés lui-même; qu'enfin l'art de la critique était aussi peu connu alors des naturalistes que des historiens, ce qui est beaucoup dire.
De tous ces raisonnemens, de toutes ces digressions , il résulte que les grands animaux | que nous connaissons dans l’ancien continent
(4) Ælian., Anim., 1v, 52; Photius, Bibl., p. 154.
étaient connus des anciens ; et que les animaux décrits par les anciens, et inconnus de nos jours , étaient fabuleux ; ilen résulte donc aussi qu'il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que les grands animaux des trois premières parties du monde fussent connus des peuples qui en fréquentaient les côtes.
On peut en conclure que nous n'avons de même aucune grande espèce à découvrir en Amérique. S'il y en existait, il n’y aurait aucune raison pour que nous ne les connussions pas; et en effet, depuis cent cinquante ans, on n’y en a découvert aucune. Le tapir, le jaguar, le puma , le cabiaï, le lama , la vigogne, le loup rouge, le buffalo ou bison d'Amérique, les fourmilliers, les paresseux, les tatous, sont déjà dans Margrave et dans Hernandès comme dans Buffon ; on peut même dire qu’ils y sont mieux, car Buffon a embrouillé l’histoire des fourmilliers, méconnu le jaguar et le loup rouge, et confondu le bison d'Amérique avec l’'aurochs de Pologne. À la vérité, Pennant est le premier naturaliste qui ait bien distingué le petit bœuf musqué ; mais il était depuis longtemps indiqué par les voyageurs. Le cheval à pieds fourchus, de Molina, n’est point décrit par les premiers voyageurs espagnols; mais il est plus que douteux qu'il existe ; et Pautorité
de Molina est trop suspecte pour le faire adopter. Il serait possible de mieux caractériser qu'ils ne le sont, les cerfs de l'Amérique et des Indes ; mais il en est à leur égard, comme chez les anciens à l’égard des divers antilopes : c’est faute d’une bonne méthode pour les distinguer, et non pas d'occasion pour les voir, qu'on ne les a pas mieux fait connaitre. Nous pouvons donc dire que le mouflon des montagnes Bleues est jusqu’à présent le seul quadrupède d'Amérique un peu considérable dont la découverte soit tout-à-fait moderne ; et peut-être n'est-ce qu’un argali venu de la Sibérie sur la glace.
Comment croire , après cela, que les immenses mastodontes, les gigantesques mégathériums, dont on a trouvé les os sous la terre dans les deux Amériques, vivent encore sur ce continent ? Comment auraient-ils échappé à ces peuplades errantes qui parcourent sans cesse le pays dans tous les sens, et qui reconnaissent elles-mêmes qu'ils n’y existent plus, puisqu'elles ont imaginé une fable sur leur destruction, disant qu'ils furent tués par le Grand Esprit, pour les empêcher d’anéantir la race humaine. Mais on voit que cette fable a été occasionée par la découverte des os, comme celle des habitans de la Sibérie sur leur mammouth,
qu'ils prétendent vivre sous terre à la manière des taupes ; et comme toutes celles des anciens sur les tombeaux de géans qu’ils plaçaient partout où l’on trouvait des os d’éléphans.
Ainsi l’on peut bien croire que si, comme nous le dirons tout à l'heure , aucune des grandes espèces de quadrupèdes aujourd'hui enfouies dans des couches pierreuses régulières, nes’est trouvée semblable aux espèces vivantes que l’on connait, ce n’est pas l'effet d’un simple hasard , ni parce que précisément ces espèces , dont on n’a que les os fossiles, sont cachées dans les déserts, et ont échappé jusqu'ici à tous les voyageurs : l’on doit au contraire regarder ce phénomène comme tenant à des causes générales, et son étude comme l’une des plus propres à nous faire remonter à la nature de ces causes.
Les osfo- Mais si cette étude est plus satisfaisante par FR ue ses résultats que celle des autres restes d’anidifidles à dé aux fossiles , elle est aussi hérissée de diffi-
cultés beaucoup plus nombreuses. Les coquilles fossiles se présentent pour l'ordinaire dans leur entier, et avec tous les caractères qui
peuvent les faire rapprocher de leurs analo- |! oues dans les collections ou dans les ouvrages | des naturalistes ; les poissons même offrent leur squelette plus ou moins entier : on y dis- |"
tingue presque toujours la forme générale de leur corps, et le plus souvent leurs caractères génériques et spécifiques qui se ürent de leurs parties solides. Dans les quadrupèdes, au contraire , quand on rencontrerait le squelette entier, on aurait de la peine à y appliquer des caractères tirés, pour la plupart, des poils, des couleurset d’autres marques quis’évanouissent avant l’incrustation ; et même il estinfiniment rare de trouver un squelette fossile un peu complet : des os isolés, et jetés pêle-mêle , presque toujours brisés et réduits à des fragmens, voilà tout ce que nos couches nous fournissent dans cette classe , et la seule ressource du naturaliste. Aussi peut-on dire que la plupart des observateurs , effrayés de ces difficultés, ont passé légèrement sur les os fossiles de quadrupèdes, les ont classés d’une manière vague, d'après des ressemblances superficielles, ou n'ont pas même hasardé de leur donner un nom ; en sorte que cette partie de l’histoire des fossiles, la plus importante et la plus instructive de toutes , est aussi de toutes la moins cultivée (1).
(1) Je ne prétends point par cette remarque, ainsi que je l’ai déjà dit plus haut, diminuer le mérite des obser- 1. 12
Principe de celle détermiation,
Heureusement lanatomiecomparée possédait un principe qui , bien développé , était capable de faire évanouir tous les embarras : c'était celui de la corrélation des formes dans les êtres organisés , au moyen duquel ehaquesorte d’être pourrait , à la rigueur, être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties.
Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos , dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut chanser sans que les autres changent aussi; et par conséquent chacune d'elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres.
Ainsi, comme je l'ai dit ailleurs, si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie; ses griffes, pour la saisir et la déchirer; ses dents, pour
vations de MM. Camper, Pallas, Blumenbach , Sæmmerring, Merk, Faujas, Rosenmuüller, Home, etc.; mais leurs travaux estimables, qui nr'ont été fort utiles, et que je cite partout, ne sont que partiels, et plusieurs de ces travaux n’ont été publiés que depuis les premières
éditions de ce discours.
la couper et la diviser ; le système entier de ses organes du mouvement, pour la poursuivre et pour l’atteindre ; ses organes des sens, pour l'apercevoir de loin ; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des piéges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime carnivore ; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement , car sa race n'aurait pu subsister sans elles; mais sous ces conditions générales il en existe de particulières, relatives à la grandeur, à l'espèce, au séjour de la proie, pour laquelle l’animal est disposé ; et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes qui dérivent des conditions générales : ainsi, nonseulement la classe, mais l’ordre, mais le genre, et Jusqu'à l'espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque partie.
En effet j pour que la mâchoire puisse saisir, il lui faut une certaine forme de condyle, un certain rapport entre la position de la résistance et celle de la puissance avec le point d'appui, un certain volume dans le musele crotaphite qui exige une certaine étendue dans, la fosse qui le reçoit, et une certaine convexité de l’arcade zygomatique sous laquelle il passe ;
cette arcade zygomatique doit aussi avoir une certaine force pour donner appui au muscle masseter.
Pour que l'animal puisse emporter sa proie, il lui faut une certaine vigueur dans les muscles qui soulèvent sa tête, d'où résulte une forme déterminée dans les vertèbres où ces muscles ont leurs attaches, et dans l’occiput où ils s’insérent.
Pour que les dents puissent couper la chair, il faut qu’elles soient tranchantes, er qu’elles le soient plus ou moins, selon qu’elles auront plus ou moins exclusivement de la chair à couper. Leur base devra être d’autant plus solide, qu’elles auront plus d’os, et de plus gros os à briser. Toutes ces circonstances influeront aussi sur le développement de toutes les parties qui servent à mouvoir la machoire.
Pour que les griffes puissent saisir cette proie , il faudra une certaine mobilité dans les doigts, une certaine force dans les ongles, d’où résulteront des formes déterminées dans toutes les phalanges, et des distributions nécessaires de muscles et de tendons ; il faudra que l’avantbras ait une certaine facilité à se tourner, d’où résulterontencore des formes déterminées dans
les os qui le composent ; mais les os de l’avant-
bras, s’articulant sur l’humérus, ne peuvent
changer de formes sans entraîner des changemens dans celui-ci. Les os de l’épaule devront avoir un certain degré de fermeté dans les animaux qui emploient leurs bras pour saisir, et il en résultera encore pour eux des formes particulières. Le jeu de toutes ces parties exigera dans tous leurs muscles de certaines proportions, et les impressions de ces muscles ainsi proportionnés détermineront encore plus particulièrement les formes des os.
Il est aisé de voir que l’on peut tirer des conclusions semblables pour les extrémités postérieures qui contribuent à la rapidité des mouvemens généraux; pour la composition du
tronc et les formes des vertèbres, qui influent sur la facilité, la flexibilité de ces mouvemens ; pour les formes des os du nez, de l'orbite , de l'oreille, dont les rapports avec la perfection des sens de l’odorat, de la vue, de l’ouie, sont évidens. En un mot, la forme de la dent entraine la forme du condyle, celle de Fomoplate , celle des ongles , tout comme l'équation d’une courbe entraine toutes ses propriétés ; et de même qu’en prenant chaque propriété séparément pour base d’une équation particulière, on retrouverait, et l'équation ordinaire, et toutes les autres propriétés quelconques, de inême l’ongle , l’omoplate, le condyle, le f£-
mur, et tous les autres os pris chacun séparément , donnent la dent ou se donnent réciproquement; et en commençant par chacun d’eux, celui qui possèderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout l'animal.
Ce principe est assez évident en lui-mème, dans cette acception générale, pour n'avoir pas besoin d’une plus ample démonstration ; mais quand il s’agit de l'appliquer, 1l est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports des formes ne suflirait point, si elle n’était appuyée sur l’observation.
Nous voyons bien, par exemple , que les animaux à sabots doivent tous être herbivores, puisqu'ils n’ont aucun moyen de saisir une proie; nous voyons bien encore que, n'ayant d'autre usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur corps, ils n’ont pas besoin d’une épaule aussi vigoureusement organisée , d'où résulte l'absence de clavicule et d’acromion , l'étroitesse de l’omoplate ; n’ayant pas non plus besoin de tourner leur avant-bras, leur radius sera soudé au cubitus, ou du moins articulé par ginglyme, et non par arthrodie avec l'humérus. Leur résime herbivoreexigera des dents à couronne plate pour broyer les se-
mences et les herbages; il faudra que cette couronne soit inégale, et, pour cet effet, que les parties d’émail y alternent avec les parties osseuses ; cette sorte de couronne nécessitant des mouvemens horizontaux pour la trituration , le condyle de la mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que dans les carnassiers : il devra être aplati, et répondre aussi à une facette de l'os des tempes plus ou moins aplatie; la fosse temporale, qui n’aura qu’un petit muscle à loger, sera peu large et peu profonde, etc. Toutes ces choses se déduisent l’une de l’autre, selon leur plus ou moins de généralité, et de manière que les unes sont essentielles et exclusivement propres aux animaux à sabots , et que les autres , quoique également nécessaires dans ces animaux, ne leur seront pas exclusives, mais pourront se retrouver dans d’autres animaux , où le reste des conditions permettra encore celles-là.
Si l’on descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la elasse des animaux à sabots, et que l’on examine quelles modifications subissent les conditions générales, ou plutôt quelles conditions particulières il s’y joint, d'apres Île caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons de ces conditions subordonnées commencent à paraitre moins claires. On conçoit
bien encore en gros la nécessité d’un système digestif plus compliqué dans les espèces où le système dentaire est plus imparfait : ainsi, l'on peut se dire que ceux-là devaient être plutôt des animaux: ruminans , où il manque tel ou tel ordre de dents; on peut en déduire une certaine forme d’œsophage et des formes correspondantes des vertèbres du cou, ete. Mais je doute qu’on eut deviné, si l'observation ne l'avait appris, que Îes ruminans auraient tous le pied fourchu , et qu’ils seraient les seuls qui l’auraient : je doute qu’on eût deviné qu'il n’y aurait de cornes au front que dans cette seule classe; que ceux d’entre eux qui auraient des canines aiguës, manqueraient, pour la plupart, de cornes, etc.
Cependant , puisque ces rapports sont constans, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante ; mais comme nous ne la connaissons pas , nous devons suppléer au défaut de la théorie par le moyen de l’observation ; elle nous sert à établir des lois empiriques qui deviennent presque aussi certaines que les lois rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez répétées : en sorte qu'aujourd'hui quelqu'un qui voit seulement la piste d’un pied fourchu , peut en conclure que l'animal qui a laissé cette empreinte ruminait; et
cette conclusion est tout aussi certaine qu’aucune autre en physique ou en morale. Cette
seule piste donne donc à celui qui l’observe,
et la forme des dents, et la forme des màchoires , et la forme des vertèbres, et la forme de tous les os des jambes, des cuisses, des épaules et du bassin de l’animal qui vient de
| passer : c’est une marque plus sûre que toutes
celles de Zadig.
Qu'il y ait cependant des raisons secrètes de tous ces rapports, c'est ce que l’observation même fait entrevoir indépéndamment de la philosophie générale. |
En effet, quand on forme un tableau de ces rapports, On y remarque non-seulement une constance spécifique, si l’on peut s’exprimer ainsi , entre telle forme de tel organe et telle autre forme d’un organe différent ; mais l’on aperçoit aussi une constance de classe et une gradation correspondante dans le développement de ces deux organes, qui montrent, presque aussi bien qu’un raisonnement effectif, leur influence mutuelle.
Par exemple, le système dentaire. des animaux à sabots, non ruminans, est en général plus parfait que celui des animaux à pieds fourchus ou ruminans, parce que les premiers ont des incisives ou des canines, et presque
toujours des unes et des autres aux deux màchoires ; et la structure de leur pied est en général plus compliquée, parce qu'ils ont plus de doigts, ou des ongles qui enveloppent moins les phalanges , ou plus d’os distincts au métacarpe et au métatarse , ou des os du tarse plus nombreux , où un péroné plus distinct du tibia, ou bien enïin parce qu'ils réunissent souvent toutes ces circonstances. Il est impossible de donner des raisons de ces rapports; mais ce qui prouve qu'ils ne sont point l'effet du hasard , c'est que toutes les fois qu'un animal à pied fourchu montre dans l’arrangement de ses dents quelque tendance à se rapprocher des animaux dont nous parlons , il montre aussi une tendance semblable dans l’arrangement de ses pieds. Ainsi les chameaux, aui ont des canines, et même deux ou quatre incisives à la mâchoire supérieure, ont un os de plus au tarse, parce que leur scaphoïde n’est pas soudé au cuboïde, et des ongles très-petits avec des phalanges onguéales correspondantes. Les chevrotains, dont les canines sont très-développées, ont un péroné distinct tout le long de leur tibia, tandis que les autres pieds fourchus n'ont pour tout péroné qu'un petit os articulé au bas du tibia. I y a donc une harmonie constante entre deux organes en ap-
parence fort étrangers l’un à l’autre; et les gradations de leurs formes se correspondent sans interruption, même dans les cas où nous ne pouvons rendre raison de leurs rapports.
Or, en adoptant ainsi la méthode de l'observation comme un moyen supplémentaire quand la théorie nous abandonne, on arrive à des détails faits pour étonner. La moindre facette d'os , la moindre apophyse, ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l’ordre, au genre et à l'espèce auxquels elles appartiennent , au point que toutes les fois que l’on a seulement une extrémité d'os bien conservée , on peut , avec de l’application, et en s’aidant avec un peu d'adresse de l’analogie et de la comparaison effective , déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l'on possédait l'animal entier. J'ai fait bien des fois lexpérience de cette méthode sur des portions d’animaux connus, avant d'y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles; mais elle à toujours eu des succès si infaillibles, que Je n'ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu'elle m'a donnés.
Il est vrai que j'ai joui de tous les secours qui pouvaient m'être nécessaires, et que ma position heureuse et une recherche assidue
pendant près de trente ans m'ont procuré des squelettes de tous les genres et sous-genres de quadrupèdes, et même de beaucoup d’espèces dans certains genres , et de plusieurs individus dans quelques espèces. Avec de tels moyens il m'a été aisé de multiplier mes comparaisons, et de vérifier dans tous leurs détails les applications que je faisais de mes lois.
Nous ne pouvons traiter plus au long de cette méthode, et nous sommes obligé de renvoyer à la grande anatomie comparée que nous ferons bientôt paraitre, et où l’on en trouvera toutes les règles. Cependant un lecteur intelligent pourra déjà en abstraire un grand nombre de l'ouvrage sur les os fossiles, sil prend la peine de suivre toutes les applications que nous y en avons faites. Il verra que c’est par cette méthode seule que nous nous sommes dirigé et qu'elle nous a presque toujours suffi pour rapporter chaque os à son espèce, quand il était d’une espèce vivante ; à son genre, quand il était d’une espèce inconnue ; à son ordre, quand il était d'un genre nouveau; à sa classe enfin , quand il ay partenait à un ordre non encore établi; et pour lui assigner, dans ces trois derniers cas, les caractères propres à le distinguer des ordres, des genres ou des espèces les plus semblables. Les naturalistes
n’en faisaient pas davantage, avant nous , pour des animaux entiers. C’est ainsi que nous avons déterminé et classé les restes de plus de cent cinquante mammifères ou quadrupèdes ovipares.
Considérés par rapport aux espèces, plus de quatre-vingt-dix de ces animaux sont bien certainement inconnus jusqu'à ce jour des naturalistes ; onze ou douze ont une ressemblance si absolue avec des espèces connues, que l’on ne peut guère conserver de doute sur leur identité ; les autres présentent , avec des espèces connues , beaucoup de traits de ressemblance ; mais la comparaison n'a pu encore en être faite d’une manière assez scrupuleuse pour lever tous les doutes.
Considérés par rapport aux genres, sur les quatre-vingt-dix espèces inconnues, il y en a près de soixante qui appartiennent à des genres nouveaux ; les autres espèces se rapportent à des genres ou sous-genres connus.
Il n’est pas inutile de considérer aussi ces animaux par rapport aux classes et aux ordres auxquels ils appartiennent.
Sur les cent cinquante espèces , un quart en-
viron sont des quadrupèdes ovipares , et toutes . les autres des mammifères. Parmi celles-ci,
Tableaux des résultats généraux «le ces recherches.
à sabot non ruminans.
Toutefois il serait encore prématuré d’établir sur ces nombres aucune conclusion relative à la théorie de la terre, parce qu'ils ne sont point en rapport nécessaire avec les nombres des genres ou des espèces qui peuvent être enfouis dans nos couches. Ainsi l’on a beaucoup plus recueilli d’os de grandes espèces, qui frappent davantage les ouvriers, tandis ! que ceux des petites sont ordinairement né- |! gligés, à moins que le hasard ne les fasse tomber dans les mains d’un naturaliste, ou que quelque circonstance particulière , comme leur abondance extrême en certains lieux, n’attire l'attention du vulgaire.
plus de la moitié appartiennent aux animaux :
Rapportsdes Ce qui est plus important, ce qui fait même | les conces.… l'objet le plus essentiel de tout mon travail, et | établit sa véritable relation avec la théorie de la terre , c’est de savoir dans quelles couches on trouve chaque espèce, et s’il y a quelques lois générales relatives, soit aux subdivisions zoologiques , soit au plus ou moins de ressem-
blance des espèces avec celles d'aujourd'hui. Les lois reconnues à cet égard sont très- | belles et très-claires.
Premièrement, il est certain que les qua-
drupèdes ovipares paraissent beaucoup plus tôt que les vivipares ; qu’ils sont même plus abondans, plus forts, plus variés, dans les anciennes couches qu'à la surface actuelle du globe.
Les ichtyosaurus , les plesiosaurus, plusieurs tortues, plusieurs crocodiles, sontau-dessous de la craie dans les terrains dits communément du Jura./Les monitors de Thuringe seraient plus anciens encore si, comme le pense l’École de Werner, les schistes cuivreux qui les recèlent au milieu de tant de sortes de poissons que l’on croit d'eau douce, sont au nombre des plus anciens lits du terrain secondaire. Les immenses sauriens et les grandes tortues de Maëstricht sont dans la formation crayeuse même; mais ce sont des animaux marins.
Cette première apparition d’ossemens fossiles semble donc déjà annoncer qu'il existait des terres sèches et des eaux douces avant la formation de la craie ; mais, ni à cette époque, ni pendant que la eraie s’est formée , ni même long-temps depuis, il ne s’est point incrusté d’ossemens de mammifères terrestres, ou du moins le petit nombre de ceux que l’on allègue ne forme qu’une exception presque sans conséquence (1).
(1) Les mâchoires d’un animal de la famille des didel-
Nous commencons à trouver des os de mammifères marins, c’est-à-dire de lamantins et de phoques , dans le calcaire coquillier grossier qui recouvre la craie dans nos environs ; mais iln’ya encore aucun osde mammifère terréstre.
Malgré les recherches les plus suivies, il m'a été impossible de découvrir aucune trace distincte de cette classe avant les terrains déposés sur le calcaire grossier : des lignites et des molasses en recèlent à la vérité; mais je doute beaucoup que ces terrains soient tous, comme on le croit, antérieurs à ce calcaire ; les lieux où ils ont fourni des os sont trop lbimités, trop peu nombreux, pour que l’on ne soit pas obligé de supposer quelque irrégularité ou quelque retour dans leur formation (x). Au contraire , aussitôt qu’on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier, les
phes , paraissent avoir été trouvées dans l’oolithe des environs d'Oxford. Si ce gisement se vérifie, ce sera la plus ancienne espèce de mammifères qui ait laissé des vestiges. Voyez à ce sujet les Mémoires de MM. Buckland, Constant Prévost, etc.
(1) M. Robert, jeune naturaliste de Paris, vient de trouver à Nanterre des os de lophiodon et d’anoplotherium leporinum dans des couches qui paraissent appartenir au calcaire grossier lui-même.
os d'animaux terrestres se montrent en grand nombre. 5
Ainsi, comme il est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n’existaient pas à l’époque de la formation des terrains primordiaux, l’on doit croire aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé avec les poissons, et dès les premiers temps qui ont produit des terrains secondaires ; mais que les quadrupèdes terrestres ne sont venus, du moins en nombre considérable, que long-temps après, et lorsque les calcaires grossiers qui contiennent déjà la plupart de nos genres de coquilles, quoique en espèces différentes des nôtres, eurent été déposés.
Il est à remarquer que ces calcaires grossiers, ceux dont on se sert à Paris pour bâtir, sont les derniers bancs qui annoncent un séjour long et tranquille de la mer sur nos continens. Après eux l’on trouve bien encore des terrains remplis de coquilles et d’autres -produits de la mer ; mais ce sont des terrains meubles, des sables, des marnes, des grès, des argiles, qui indiquent plutôt des transports plus ou moins tumultueux qu'une précipitation tranquille ; et , s’il y a quelques bancs pierreux et réguliers un peu considérables au-dessous ou au-dessus de ces terrains de transport , ils
donnent généralement des marques d’avoir été déposés dans l’eau douce.
Presque tous les os connus de quadrupèdes vivipares sont done, ou dans ces terrains d’eau douce, ou dans ces terrains de transport, et par conséquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupèdes n’ont commencé à exister , ou du moins à laisser de leurs dépouilles dans les couches que nous pouvons sonder, que depuis l’'avant-dernière retraite de la mer, et pendant l’état de choses qui a précédé sa dernière irruption.
Mais il y a aussi un ordre dans la disposition de ces os entre eux, et cet ordre annonce encore une succession très-remarquable entre leurs espèces.
D'abordtouslesgenres inconnusaujourd’hui, les palæothériums, les anoplothériums, ete., sur le gisement desquels on a des notions certaines , appartiennent aux plus anciens des terrains dont il est question ici, à ceux qui reposent immédiatement sur le calcaire grossier (x ). Ce sont eux principalement qui remplissent les
(1) Quelquefois au calcaire grossier lui-même, comme je viens de le dire pour le lophiodon et l’anoplotherium leporinum.
bancs réguliers déposés par les eaux douces ou certains lits de transport, très-anciennement formés , composés en général de sables et de cail. loux roulés, et qui étaient peut-être les premiéresalluvions decetancien monde. On trouve aussi avec eux quelques espèces perdues de genres connus, mais en petit nombre , et quelques quadrupèdes ovipares et poissons qui paraissent tous d’eau douce. Les lits qui les re-
. cèlent sont toujours plus ou moins recouverts
par des lits de transport remplis de coquilles et d’autres produits de la mer.
Les plus célèbres des espèces inconnues, qui appartiennent à des genres connus ou à des genres très-voisins de ceux que l’on connaît, comme les éléphans , les rhinocéros, les hippopotames , les mastodontes fossiles, ne se trouvent point avec ces genres plus anciens.
C’est dans les seuls terrains de transport qu'on les découvre , tantôt avec des coquilles de mer, tantôt avec des coquilles d’eau douce, mais jamais dans des bancs pierreux réguliers. Tout ce qui se trouve avec ces espèces est ou inconnu comme elles, ou au moins douteux.
Enfin , les os d'espèces qui paraissent les mêmes que les nôtres ne se déterrent que dans les derniers dépôts d’alluvions formés sur les bords des rivières, ou sur les fonds d'anciens
étangs ou marais desséchés, ou dans l’épaisseur des couches de tourbes, ou dans les fentes et cavernes de quelques rochers, ouenfin à peu de distance de la superficie dans des endroits où ils peuvent avoir été enfouis par des éboulemens ou par la main des hommes; et leur position superficielle fait que ces os, les plus récens de tous, sont aussi, presque toujours, les moins bien conservés.
Il ne faut pas croire cependant que cette classification des divers gisemens soit aussi nette que celle des espèces, ni qu’elle porte un earactére de démonstration comparable : il y a des raisons nombreuses pour qu'il n’en soit pas ainsi. ï
D'abord toutes mes déterminations d'espèces ontété faites sur les os eux-mêmes, ou sur de bonnes figures; il s’en faut, au contraire, beaucoup que j'aie observé par moi-même tous les lieux où ces os ont été découverts. Trèssouvent j'ai été obligé de m'en rapporter à des relations vagues, ambiguës, faites par des personnes qui ne savaient pas bien elles-mêmes ce qu'il fallait observer : plus souvent encore je nai point trouvé de renseignemens du tout.
Secondement, il peut y avoir à cet égard infiniment plus d’équivoque qu'à l'égard des os eux-mêmes. Le même terrain peut paraitre
récent dans les endroits où il est superficiel , et ancien dans ceux où il est recouvert par les bancs qui lui ont succédé. Des terrains anciens peuvent avoir été transportés par des inondations partielles, et avoir couvert des os récens ; ils peuvent s'être éboulés sur eux et les avoir enveloppés et mêlés avec les productions de l’ancienne mer qu'ils recélaient auparavant ; des os anciens peuvent avoir été lavés par les eaux, et ensuite repris par des alluvions récentes; enfin des os récens peuvent être tombes dans les fentes ou les cavernes d'anciens rochers , et y avoir été enveloppés par des stalactites ou d’autres incrustations. Il faudrait dans chaque cas analyser et apprécier toutes ces circonstances, qui peuvent masquer aux yeux la véritable origine des fossiles ; et rarement les personnes qui ont recueilli des os se sont-elles doutées de cette nécessité, d'où il résulte que les véritables caractères de leur gisement ont presque toujours été négligés ou méconnus.
En troisième lieu, il y a quelques espèces douteuses qui altéreront plus ou moins la certitude des résultats aussi long-temps qu'on ne sera pas arrivé à des distinctions nettes à leur égard : ainsi, les chevaux, les buffles, qu'on trouve avec les éléphans, n’ont point encore
de caractères spécifiques particuliers ; et les géologistes qui ne voudront pas adopter mes différentes époques pour les os fossiles, pourront en tirer encore, pendant bien des années, un argument d'autant plus commode, que c’est dans mon livre qu'ils le prendront.
Mais tout en convenant que ces époques sont susceptibles de quelques objections pour les personnes qui considéreront avec légèreté quelque cas particulier, je n’en suis pas moins persuadé que celles qui embrasseront l’ensemble des phénomènes ne seront point arrétées par ces petites diflicultés partielles, et reconnaitront avec moi qu'il y à eu au moins une, et très-probablement deux successions dans la classe des quadrupèdes, avant celle qui peuple aujourd’hui la surface de nos contrées.
lei je m'attends encore à une autre objection, et même on me l’a déjà faite.
joue Pourquoi les races actuelles, me dira-t-on,
sont pas des ne seraient-elles pas des modifications de ces
pèces vian- races anciennes que l’on trouve parmi les fossiles, modifications qui auraient été produites par les circonstances locales et le changement de climat , et portées à cette extrême différence par la longue succession des années ?
Cette objection doit surtout paraitre forte à ceux qui croient à la possibilité indéfinie de l'altération des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres, ou résulter d’une seule d’entre elles.
Cependant on peut leur répondre, dans leur propre système , que si les espèces ont changé par degrés , on devrait trouver des traces de ces modifications graduelles ; qu'entre le palæothérium et les espèces d'aujourd'hui l’on devrait découvrir quelques formes intermédiaires , et que jusqu'à présent cela n’est point arrivé.
Pourquoi les entrailles de la terre n’ont-elles point conservé les monumens d’une généalogie si curieuse , si ce n’est parce que les espèces d'autrefois étaient aussi constantes que les nôtres, ou du moins parce que la catastrophe qui les a détruites ne leur a paslaissé le temps de se livrer à leurs variations ?
Quant aux naturalistes qui reconnaissent que les variétés sont restreintes dans certaines limites fixées par la nature, il faut, pour leur répondre , examiner jusqu'où s'étendent ces limites, recherche curieuse, fort intéressante en elle-même sous une infinité de rapports, et
dont on s’est cependant bien peu occupé jusqu'ici. |
Cette recherche suppose la définition de l’espèce qui sert de base à l’usage que l’on fait de ce mot, savoir que l'espèce comprend les individus qui descendent les uns des autres ou de parens communs, et ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. Ainsi, nous n’appelons variétés d’une espèce que les races plus ou moins différentes qui peuvent en être sorties par la génération. Nos observations sur les différences entre les ancêtres et les descendans sont donc pour nous la seule règle raisonnable ; car toute autre rentrerait dans des hypothèses sans preuves.
Or, en prenant ainsi la variété, nous observons que les différences qui la constituent dépendent de circonstances déterminées, et que leur étendue augmente avec l'intensité de ces circonstances.
Ainsi, les earactères les plus superficiels sont les plus variables : la couleur tient beaucoup à
la lumière, l'épaisseur du poil à la chaleur, la
grandeur à l'abondance de la nourriture ; mais, dans un anjmal sauvage, ees variétés mêmes sont fort limitées par le naturel de cet animal, qui ne s’écarte pas volontiers des lieux où il trouve , au degré convenable, tout ce qui est
nécessaire au maintien de son espèce, et qui ne s'étend au loin qu’autant qu'il y trouve aussi la réunion de ces conditions. Ainsi, quoique le loup et le renard habitent depuis la zone torride jusqu’à la zone glaciale, à peine éprouvent-ils, dans cet immense intervalle, d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure. J'ai comparé des crânes de renards du Nord et de renards d'Égvypte avec ceux des renards de France, et Je n'y ai trouvé que des différences individuelles.
Ceux des animaux sauvages qui sont retenus dans des espaces plus limités varient bien moins encore , surtout les carnassiers. Une crinière plus fournie fait la seule différence entre lhyène de Perse et celle de Maroc.
Les animaux sauvages herbivores éprouvent un peu plus profondément l'influence du climat, parce qu'il s’y joint celle de la nourriture, qui vient à différer quant à l'abondance et quant à la qualité. Ainsi les éléphans seront plusgrandsdans telle forêt que dans telle autre ; ils auront des défenses un peu plus longues dans les lieux où la nourriture sera plus favorable à la formation de la matière de livoire ; il en sera de même des rennes, des cerfs, par rapport à leur bois : mais que l’on prenne les deux éléphans les plus dissemblables , et que
lon voie s’il y a la moindre différence dans le nombre ou les articulations des os, dans la structure de leurs dents, ete.
D'ailleurs les espèces herbivores à l’état sauvage paraissent plus restreintes que les carnassières dans leur dispersion, parce que le changement des espèces végétales se joint à la température pour les arrêter.
La nature a soin aussi d'empêcher l’altération des espèces , qui pourrait résulter de leur mélange , par l’aversion mutuelle qu’elle leur a donnée. Il faut toutes les ruses , toute la puissance de l’homme, pour faire contracter ces unions, même à celles qui se ressemblent le plus ; et quand les produits sont féconds, ce qui est très-rare, leur fécondité ne va point audela de quelques générations, et n'aurait probablement pas lieu sans la continuation des soins qui l’ont excitée. Aussi ne voyons-nous pas dans nos bois d'individus intermédiaires entre le lièvre et le lapin, entre le cerf et le daim, entre la marte et la fouine.
Mais l'empire de l'homme altère cet ordre ; il développe toutes les variations dont le type de chaque espèce est susceptible, et en tire des produits que ces espèces , livrées à elles-mêmes, n'auraient jamais donnés.
Ici le degré des variations est encore pro-
portionné à l'intensité de leur cause, qui est l'esclavage.
Il n’est pas très-élevé dans les espèces demidomestiques , comme le chat. Des poils plus doux, des couleurs plus vives, une taille plus ou moins forte, voilà tout ce qu'il éprouve; mais le squelette d’un chat d’Angora ne diffère en rien de constant de celui d’un chat sauvage.
Dans les herbivores domestiques , que nous transportons en toutes sortes de climats, que nous assujettissons à toutes sortes de régimes, auxquels nous mesurons diversement le travail et la nourriture , nous obtenons des variations plus grandes, mais encore toutes superficielles : plus ou moins de taille, des cornes plus ou moins longues qui manquent quelquefois entierement, une loupe de graisse plus ou moins forte sur les épaules, forment les différences des bœufs ; et ces différences se conservent longtemps, même dans les races transportées hors du pays où elles se sont formées, quand on a soin d’en empêcher le croisement.
De cette nature sont aussi les innombrables variétés des moutons qui portent principalement sur la laine, parce que c’est l’objet auquel l’homme a donné le plus d'attention : elles sont un peu moindres, quoique encore très-sensibles , dans les chevaux.
En général , les formes des os varient peu ; leurs connexions, leurs articulations, la forme des grandes dents molaires, ne varient jamais.
Le peu de développement des défenses dans le cochon domestique, la soudure de ses ongles dans quelques-unes de ses races, sont l’extrème des différences que nous avons produites dans les herbivores domestiques.
Les effets les plus marqués de l’infiuence de l'homme se montrent sur l’animal dont il a fait le plus complètement la conquête, sur le chien, cette espèce tellement dévouée à la nôtre, que les individus mêmes semblent nous avoir sacrifié leur moi, leur intérêt, leur sentiment propre. Transportés par les hommes dans tout l'univers, soumis à toutes les causes capables d’influer sur leur développement, assortis dans leurs unions au gré de leurs maîtres, les chiens varient pour la couleur, pour l'abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement ; pour sa nature ; pour la taille, qui peut différer comme un à einq dans les dimensions linéaires, ce qui fait plus du centuple de la masse ; pour la forme des oreilles, du nez, de la queue; pour la hauteur relative des jambes ; pour le développement progressif du cerveau dans les variétés domestiques , d’où il résulte la
forme même de leur tête , tantôt grêle, à museau eflilé, à front plat , tantôt à museau court, à front bombé ; au point que les différences apparentes d’un mâtin et d’un barbet, d’un lévrier et d’undoguin , sont plus fortes que celles d’aucunes espèces sauvages d’un même genre naturel; enfin, et ceci est le maximum de variation connu jusqu'à ce Jour dans le règne animal , il y a des races de chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière avec les os du tarse correspondans, comme il y a, dans lespèce humaine, quelques familles sexdigitaires.
Mais dans toutes ces variations, les relations des os restent les mêmes, et jamais la forme des dents ne change d’une manière appréciable; tout au plus y a-t-il quelques individus où il se développe une fausse molaire de plus, soit d’un côté, soit de l’autre (1).
Il y a donc, dans les animaux, des caractères qui résistent à toutes les influences , soit naturelles, soit humaines, et rien n’annonce
(1) Voyez le Mémoire de mon frère sur les variétés des chiens , qui est inséré dans les Annales du Muséum d’histoire naturelle. Ce travail a été exécuté à ma prière avec les squelettes que j'ai fait préparer exprès de toutes les variétés de chien.
que le temps ait, à leur égard , plus d'effet que le elimat et la domesticité.
Je sais que quelques naturalistes comptent beaucoup sur les milliers de siècles qu’ils accumulent d’un trait de plume ; mais dans de semblables matières nous ne pouvons guère juger de ce qu'un long temps produirait , qu’en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre. J'ai donc cherché à recueillir les plus anciens documens sur les formes des animaux , et il n’en existe point qui égalent, pour l'antiquité et pour l'abondance, ceux que nous fournit l'Égypte. Elle nous offre, non-seulement des images, mais les corps des animaux eux-mêmes embaumés dans ses catacombes.
J'ai examiné avec le plus grand soin les figures d'animaux et d'oiseaux gravés sur les nombreux obélisques venus d'Égypte dans l’ancienne Rome. Toutes ces figures sont, pour l'ensemble , qui seul a pu être l’objet de l'attention des artistes, d’une ressemblance parfaite avec les espèces telles que nous les voyons aujourd'hui.
Chacun peut examiner les copies qu’en donnent Kirker et Zoega : sans conserver la pureté de trait des originaux, elles offrent encore des figures très-reconnaissables. On y distingue aisément l'ibis , le vautour, la chouette, le fau-
con, l'oie d'Égypte, le vanneau, le râle de terre, la vipère haje ou l’aspic, le céraste, le lièvre d'Égypte avec ses longues oreilles , l’hippopotame même ; et dans ces nombreux monumens gravés dans le grand ouvrage sur l'Égypte, on voit quelquefois les animaux les plus rares, l’alsazel, par exemple , qui n'a été vu en Europe que depuis quelques années (1).
Mon savant collègue, M. Geoffroy Saint-Hilaire, pénétré de l'importance de cette recherche , a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples de la Haute et de la Basse- Égypte le plus qu'il a pu de momies d’animaux. Il a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie , des chiens , des singes , des crocodiles, une tête de bœuf, embaumés; et l’on n’aperçoit certainement pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous voyons, qu'entre les momies humaines et les squelettes d'hommes d'aujourd'hui (2). On pouvait en trouver entre les momies d'ibis et l'ibis, tel que le décrivaient jusqu'à ce jour les naturalistes; mais j'ai levé
(1) La première image que l’on en ait d’après nature est dans la Description de la Ménagerie, par mon frère : on le voit parfaitement représenté , Descript. de l'Égypte. Antiq., tome 1v, planche xzix.
(2) Voyez sur les variétés des crocodiles la note du
tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau, que l’on trouvera à la suite de ce discours, et où j'ai montré qu'il est encore maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais bien que Je ne cite là que des individus de deux ou trois mille ans ; mais c’est toujours remonter aussi haut que possible.
[n’y a donc, dans les faits connus, rien qui puisse appuyer le moins du monde lopinion que les genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles , non plus que ceux qui l'ont été par d’autres naturalistes, les palæo- thériums , les anoplothériums, les mégalonyx, les mastodontes, les ptérodactyles, les ichtyosaurus , etc., aient pu être les souches de quelques-uns des animaux d'aujourd'hui, lesquels n'en différeraient que par l'influence du temps ou du climat ; et quand il serait vrai (ce que je suis loin encore de croire) que les éléphans , les rhinocéros , les cerfs gigantesques, les ours fossiles, ne diffèrent pas plus de ceux d’à présent que les races des chiens ne différent entre elles, on ne pourrait pas conclure de là l’iden-
tité d'espèces, parcé que les races des chiens |