‹ Recherches sur les ossemens fossiles (volume 4)Chapitre 20 sur 98 · tome 11, page 21, de mon Règne Animal , deuxième édi= tion · texte numérisé non relu

tome 11, page 21, de mon Règne Animal , deuxième édi= tion

ont été soumises à l'influence de la domesticité que ces autres animaux n’ont ni subie, ni pu subir.

Au reste , lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent lesos de plusieursgenres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes ; je dis seulement qu'elles n’existaient pas dans les lieux où on les voit à présent, et qu'elles ont dû y venir d’ailleurs.

Supposons, par exemple, qu’une grande irruption de la mer couvre d’un amas de sables ou d’autres débris le continent de la Nouvelle- Hollande : elle y enfouira les cadavres des kanguroos, des phascolomes, des dasyures, des péramèles, des phalangers volans, des échidnés et des ornithorinques, et elle détruira entièrement les espèces detous cesgenres, puisque aucun d’eux n'existe maintenant en d’autres pays. |

Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle-Hollande du continent de l'Asie, elle ouvrira un chemin aux éléphans, aux rhinocéros, aux buffles, aux chevaux , aux chameaux, aux tigres, et à tous les autres quadrupèdes

asiatiques qui viendront peupler une terre où ils auront été auparavant inconnus.

Qu'’ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature vivante, s’avise de fouiller le sol sur lequel elle vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différens.

Ce que la Nouvelle-Hollande serait, dans la supposition que nous venons de faire, l'Europe, la Sibérie , une grande partie de Amérique, le sont effectivement; et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées etla Nouvelle-Hollande elle-même, qu’elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de pro- -ductions; car, poussons la supposition plus loin, après ce transport des animaux asiatiques daps la Nouvelle-Hollande, admettons une seconde révolution qui détruise l'Asie, leur patrie primitive : ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande, leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir d’où ils seraient venus, qu'on peut l'être maintenant pour trouver l’origine des nôtres.

J'applique cette manière de voir à l’espèce humaine.

jiryapont … Îlest certain qu'on n’a pas encore trouvé d'os a os

umains

fossiles,

humains parmi les fossiles; et c’est une preuve

de plus que les races fossiles n'étaient point des variétés, puisqu'elles n'avaient pu subir l'influence de l’homme.

Je dis que l’on n’a jamais trouvé d’os humains parmi les fossiles, bien entendu parmi les fossiles proprement dits, ou, en d’autres termes, dans les couches régulières de la surface du globe; car dans les tourbières, dans es alluvions , comme dans les cimetières , on pourrait aussi bien déterrer des o$ humains que des os de chevaux ou d’autres espèces vulgaires ; il pourrait s'en trouver également dans des fentes de rocher, dans des grottes où la stalactite se serait amoncelée sur eux; mais dans les lits qui recélent les anciennes races, parmi les palæothériums, et mème parmi les éléphans et les rhinocéros, on n’a jamais découvert le moindre ossement humain. Il n’est guère, autour de Paris, d'ouvriers qui ne croient que les os dont nos plâtrières fourmillent sonten grande partie des os d'hommes ; mais comme j'ai vu plusieurs milliers de ces os, il m'est bien permis d’affirmer qu'il n’y en à jamais eu un seul de notre espèce. J'ai examiné à Pavie les groupes d’ossemens rapportés par Spallanzani , de l'ile de Cérigo ; et, malgré l’assertion de cet observateur célèbre, j'affirme également qu'il n'y en a aucun dont on puisse soutenir qu'il est humain.

L'homo diluviitestis de Scheuchzer a été replacé,

dès ma première édition, à son véritable genre,

qui est celui des salamandres; et dans un examen que j'en ai fait depuis à Haarlem, par la complaisance de M. Van Marum , qui m'a permis de découvrir les parties cachées dans la pierre, j'ai obtenu la preuve complète de ce que j'avais annoncé. On voit, parmi les os trouvés à Canstadt, un fragment de mâchoire et quelques ouvrages humains; mais on sait que le terrain fut remué sans précaution, et que l’on ne tint point note des diverses hauteurs où chaque chose fut découverte. Partout ailleurs les morceaux donnés pour humains se sont trouvés, à l’examen, de quelque animal, soit qu'on les ait examinés en nature ou simplement en figures. Tout nouvellement encore on a prétendu en avoir découvert, à Marseille, dans une pierre long-temps négligée (x) : c’étaient des empreintes de tuyaux marins (2).

Les véritables os d'hommes étaient des cadavres tombés dans des fentes ou restés en d'anciennes

(1) Voyez le Journal de Marseille et des Bouches-du- Rhône , des 27 sept., 25 oct. et 1°" nov. 1820.

(2) Je m'en suis assuré par les dessins que m’en a envoyés M. Cottard, aujourd’hui recteur de l’Académie d’Aix.

galeries de mines, ou enduits d’incrustation ; et j’étends cette assertion jusqu'aux squelettes humains découverts à la Guadeloupe dans une roche formée de parcelles de madrépores rejetées par la mer et unies par un suc calcaire (7).

(1) Ces squelettes , plus ou moins mutilés, se trouvent près du port du Moule , à la côte nord-ouest de la Grande Terre de la Guadeloupe, dans une espèce de glaeis appuyé contre les bords escarpés de l’île, que Feau recouvre en grande partie à la haute mer, et qui n’est qu’un tuf formé et journellement accru par les débris très-menus de coquillages et de coraux que les vagues détachent des rochers, et dont l’amas prend une grande cohésion dans les endroits qui sont plus souvent à sec. On reconnait à la loupe que plusieurs de ces fragmens ont la mème teinte rouge qu’une partie des coraux contenus dans les récifs de l’île. Ces sortes de formations sont communes dans tout l’archipel des Antilles, où les nègres les connaissent sous le nom de Maconne-bon-dieu. Leur accroissement est d'autant plus rapide , que le mouvement des eaux est plus violent. Elles ont étendu la plaine des Cayes à Saint-Domingue, dont la situation a quelque analogie avec la plage du Moule, et l’on y trouve quelquefois des débris de vases et d’autres ouvrages humains à vingt pieds de profondeur. On a fait mille conjectures, et même imaginé des événemens pour expliquer ces squelettes de la Guadeloupe ; mais, d’après toutes ces circonstances, M. Moreau de Jonnès , correspondant de l’Académie des Sciences, qui a été sur les lieux, et à qui je dois tout le

Les os humains trouvés près de Kæstriz, et indiqués par M. de Schlotheim, avaient été annoncés comme tirés de bancs très-anciens ; mais ce savant respectable s’est empressé de faire connaitre combien cette assertion est encore

détail ci-dessus, pense que ce sont simplement des cadavres de personnes qui ont péri dans quelque naufrage. Ils furent découverts en 1805 par M. Manuel Cortès y Campomanès, alors officier d'état-major, de service dans la colonie. Le général Ernouf, gouverneur, en fit extraire un avec beaucoup de peine , auquel il manquait la tête et presque toutes les extrémités supérieures : on l’avait déposé à la Guadeloupe, et on attendait d’en avoir un plus complet pour les envoyer ensemble à Paris, lorsque l’ile fut prise par les Anglais. L’amiral Cochrane ayant trouvé ce squelette au quartier-général , l’'envoya à l’amirauté anglaise, qui l’offrit au Muséum britannique. Il est encore dans cette collection où M. Kænig , conservateur de la partie minéralogique, l’a décrit pour les Trans. phil. de 1814, et où je l’ai vu en 1818. M. Kænig fait observer que la pierre où il est engagé n’a point été taillée, mais qu’elle semble avoir été simplement insérée, comme un noyau distinct, dans la masse environnante. Le squelette y est tellement superficiel , qu'on a dû s’apercevoir de sa présence à la saillie de quelques-uns de ses os. Ils contiennent encore des parties animales et tout leur phosphate de chaux. La gangue, toute formée de parcelles de coraux et de pierre calcaire compacte, se dissout promptement dans l'acide

sujette au doute (1). Il en est de même des objets de fabrication humaine. Les morceaux de fer trouvés à Montmartre sont des broches que les ouvriers emploient pour mettre la poudre, “et qui cassent quelquefois dans la pierre (2).

nitrique. M. Kæœnig y a reconnu des fragmens de millepora miniacea, de quelques madrépores, et de coquilles qu’il compare à l’hélix acuta et au turbo pica. Plus nouvellement , le général Donzelot a fait extraire un autre de ces squelettes que l’on voit au cabinet du roi, et dont nous donnons la figure, planche 1. C'est un corps qui a les genoux reployés. Il y reste quelque peu de la mâchoire supérieure , la moitié gauche de l’inférieure, presque tout un côté du tronc et du bassin, et une grande partie de l’extrémité supérieure et de l’extrémité inférieure gauches. La gangue est sensiblement un travertin dans lequel sont enfouies des coquilles de la mer voisine, et des coquilles terrestres qui vivent encore aujourd’hui dans l'ile, nommément le bulimus guadalupensis de Férussac.

(1) Voyez le Traité des Pétrifications de M. de Schlotheim , Gotha , 1820, page 57 ; et sa lettre dans l’Isis de 1820, huitième cahier, supplément n° 6.

(2) Il n’est pas sans doute nécessaire que je parle de ces fragmens de grès dont on a cherché à faire quelque bruit il y a quelques années (en 1824), et où l’on prétendait voir un homme et un cheval pétrifiés. Cette seule circonstance , que c'était d’un homme et d’un cheval avec leur chair et leur peau qu’ils devaient offrir la représen-

On a fait grand bruit, il y a quelques mois, de certains fragmens humains , trouvés dans des cavernes à ossemens de nos provinces méridionales ; mais il suffit qu'ils aient été trouvés dans des cavernes pour ‘qu'ils rentrent dans la règle (1).

Cependant les os humains se conservent aussi bien que ceux des animaux, quand ils sont dans les mêmes circonstances. On ne remarque en Égypte nulle différence entre les momies humaines et celles de quadrupèdes.

J'ai recueilli, dans des fouilles faites , il y a quelques années, dans l’ancienne église de Sainte-Geneviève, des os humains enterrés sous la première race, qui pouvaient même appartenir à quelques princes de la famille de Clovis, et qui ont encore très-bien conservé leurs formes (2). On ne voit pas dans les champs de bataille que les squelettes des hom-

tation , aurait dû faire comprendre à tout le monde qu'il ne pouvait s'agir que d’un jeu de la nature et non d’une pétrification véritable.

(1) L'examen attentif du gisement de ces os , fait de— puis , a en effet donné la preuve qu’ils n'étaient pas fos— siles.

(2) Feu Fourcroy en a donné une analyse. (Annales

du Muséum , tome x, page 1.)

mes soient plus altérés que ceux des chevaux, si l’on défalque l'influence de la grandeur ; et nous trouvons, parmi les fossiles, des animaux aussi petits que le rat encore parfaitement conservés.

Tout porte donc à croire que l'espèce humaine n'existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles, à l’époque des révolutions qui ont enfoui ces os : car il n’y aurait eu aucune raison pour qu'elle échappat tout entière à des catastrophes aussi générales, et pour que ses restes ne se retrouvassent pas aujourd’hui comme ceux des autres animaux ; mais je n’en veux pas conclure que l’homme n'existait point du tout avant cette époque. Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues , d’où il a repeuplé la terre après ces événemens terribles ; peut-être aussi les lieux où il se tenait ont-ils été entièrement abimeés , et ses os ensevelis au fond des mers actuelles, à l'exception du petit nombre d'individus qui ont continué son espèce. Quoi qu'il en soit, l'établissement de l’homme dans les pays où nous avons dit que se trouvent les fossiles d’animaux terrestres, c'est-à-dire dans la plus grande partie de l'Europe, de l'Asie et de VAmérique , est nécessairement postérieur, nonseulement aux révolutions qui ont enfoui ces

Preuves physiques de la nouveauté de l'état actuel des continens.

os, mais encore à celles qui ont remis à découvert les couches qui les enveloppent, et qui sont les dernières que le globe ait subies : d’où il est clair que l’on ne peut tirer ni de ces os eux-mêmes, ni des amas plus ou moins considérables de pierres ou de terre qui les recouvrent , aucun argument en faveur de l’ancienneté de l’espèce humaine dans ces divers pays.

Au contraire , en examinant bien ce qui s’est passé à la surface du globe ; depuis qu’elle a été mise à sec pour la dernière fois , et que les continens ont pris leur forme actuelle au moins dans leurs parties un peu élevées, l’on voit claiïrement que cette dernière révolution , et par conséquent l'établissement de nos sociétés actuelles ne peuvent pas être très-anciens. C’est un des résultats à la fois les mieux prouvés et les moins attendus de la saine géologie; résultat d'autant plus précieux, qu'il lie d’une chaine non interrompue l’histoire naturelle et l'histoire civile.

En mesurant les effets produits dans un temps donné par les causes aujourd’hui agissantes, et

en les comparant avec ceux qu'elles ont pro-

duits depuis qu’elles ont commencé d'agir, lon parvient à déterminer à peu près l'instant où leur action a commencé, lequel est néces-

sairement le même que celui où nos continens ont pris leur forme actuelle, ou que celui de la dernière retraite subite des eaux.

C’est en effet à compter de cette retraite que nos escarpemens actuels ont commencé à s’ébouler, et à former à leur pied des collines de débris; que nos fleuves actuels ont commencé à couler et à déposer leurs alluvions ; que notre végétation actuelle a commencé à s'étendre et à produire du terreau ; que nos falaises actuelles ont commencé à être rongées par la mer; que nos dunes actuelles ont commencé à être rejetées par le vent; tout comme c’est de cette même époque que des colonies humaines ont commencé ou recommencé à se répandre, et à faire des établissemens dans les lieux dont la nature l’a permis. Je ne parle point de nos volcans, non-seulement à cause de l’irrégularité de leurs éruptions, mais parce que rien ne prouve qu'ils n’aient pu exister sous la mer, et qu’ainsi l’on ne peut les faire servir à la mesure du temps qui s’est écoulé depuis sa dernière retraite.

MM. Deluc et Dolomieu sont ceux qui ont le plus soigneusement examiné la marche des atterrissemens ; et, quoique fort opposés sur un grand nombre de points de la théorie de la

\tterrissemens.

terre, ils s'accordent sur celui-là : les atterrissemens augmentent très-vite; ils devaient augmenter bien plus vite encore dans les commencemens, lorsque les montagnes fournissaient davantage de matériaux aux fleuves, et cependant leur étendue est encore assez bornée.

Le Mémoire de Dolomieu, sur l'Égypte (1), tend à prouver que, du temps d'Homère, la langue de terre sur laquelle Alexandre fit bâtir sa ville n'existait pas encore; que l’on pouvait naviguer immédiatement de l'ile du Phare dans le golfe appelé depuis lac Maréotis, et que ce golfe avait alors la longueur indiquée par Ménélas, d'environ quinze à vingt lieues. [ n’aurait donc fallu que les neuf cents ans écoulés entre Homère et Strabon pour mettre les choses dans l’état où ce dernier les décrit, et pour réduire ce golfe à la forme d’un lac de six lieues de lonsueur. Ce qui est plus certain , c’est que, depuis lors, les choses ont encore bien changé. Les sables que la mer et le vent ont rejetés ont formé, entre l'ile du Phare et l’ancienne ville, une langue de terre de deux cents toises de largeur, sur laquelle la nouvelle ville a été bâtie. Ils ont

(1) Journal de Physique , tome xt, pag. 40 et suiv.

__ obstrué la bouche du Nil la plus voisine, et réduit à peu prés à rien le lac Maréotis. Pendant ce temps, les alluvions du Nil ont été déposées le long du reste du rivage, et l’ont immensément étendu.

Les anciens n'ignoraient pas ces changemens. Hérodote dit que les prêtres d'Égypte regardaient leur pays comme un présent du Nil. Ce n'est, pour ainsi dire, ajoute-t-il, que depuis peu de temps que le Delta a paru (1).

Aristote fait déjà observer qu'Homère parle de Thèbes comme si elle eût été seule en Égypte, et ne fait aucune mention de Memphis (2).

Les bouches canopique et pelusiaque étaient autrefois les principales, et la côte s’étendait en ligne droite de l’une à l’autre : elle paraît encore ainsi dans les cartes de Ptolomée; depuis lors l’eau s’est jetée dans les bouches bolbitine et phatnitique; c’est à leurs issues que se sont formés les plus grands atterrissemens qui ont donné à la côte un contour demicirculaire. Les villes de Rosette et de Damiette , bâties au bord de la mer sur ces bouches, il y a moins de mille ans, en sont aujourd'hui à deux lieues. Selon Demaillet , il n'aurait fallu

(1) Hérod. , Euterpe , v et xv.

(2) Arist., Meteor., lib. 1, cap. 14.

que vingt-six ans pour prolonger d’une demilieue un cap en avant de Rosette (x).

L'élévation du sol de l'Égypte s'opère en même temps que cette extension de sa surface, et le fond du lit du fleuve s'élève dans la même proportion que les plaines adjacentes, ce qui fait que chaque siècle l’inondation dépasse de beaucoup les marques qu’elle a laissées dans les siècles précédens. Selon Hérodote, un espace de neuf cents ans avait suffi pour établir une différence de niveau de sept à huit coudées (2). À Éléphantine, l'inondation surmonte aujourd'hui de sept pieds les plus grandes hauteurs qu'elle atteignait sous Septime - Sévère, au commencement du troisième siècle. Au Caire, pour qu'elle soit jugée suffisante aux arrosemens, elle doit dépasser de trois pieds et demi la hauteur qui était nécessaire au neuvième siècle. Les monumens antiques de cette terre célèbre sont tous plus ou moins enfouis par leur base. Le limon amené par le fleuve couvre même de plusieurs pieds les monticules factices sur lesquels reposent les anciennes villes (3).

(1) Demaillet. Description de l'Égypte, p- 102 et 103.

(2) Hérod., Euterpe, xnr.

(3) Voyez les Observations sur la vallée d'Égypte et sur l’exhaussement séculaire du sol qui la recouvre, par

Le delta du Rhône n’est pas moins remarquable par ses accroissemens. Astruc en donne le détail dans son Histoire naturelle du Languedoc ; et, par une comparaison soignée des descriptions de Méla, de Strabon et de Pline, avec l’état des lieux au commencement du dixhuitième siècle , il prouve, en s'appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge, que les bras du Rhône se sont alongés de trois lieues depuis dix-huit cents ans ; que des atterrissemens semblables se sont faits à l’ouest du Rhône, et que nombre d’endroits , situés encore, il y a six et huit cents ans, au bord de la mer ou des étangs, sont aujourd'hui à plusieurs milles dans la terre ferme.

Chacun peut apprendre, en Hollande et en Italie, avec quelle rapidité le Rhin, le Pô, Arno , aujourd'hui qu'ils sont ceints par des digues , élèvent leur fond ; combien leur embouchure avance dans la mer en formant de

M. Girard (grand ouvr. sur l'Égypte , ét. mod. Mém., tome 11, page 343). Sur quoi nous ferons encore remarquer que Dolomieu , Shaw , et d’autres auteurs respectables, estimaient ces élévations séculaires beaucoup plus haut que M. Girard. Il est fâcheux que nulle part on n'ait essayé d'examiner quelle épaisseur ont aujourd’hui ces terrains au-dessus du sol primitif, du roc naturel.

longs promontoires à ses côtés; et juger par ces faits du peu de siècles que ces fleuves ont employés pour déposer les plaines basses qu’ils traversent maintenant.

Beaucoup de villes qui , à des époques bien connues de l’histoire , étaient des ports de mer florissans , sont aujourd’hui à quelques lieues dans les terres; plusieurs même ont été ruinées par suite de ce changement de position.

Venise a peine à maintenir les lagunes qui la séparent du continent, et, malgré tous ses efforts, elle sera inévitablement un jour liée à la terre ferme (1).

On sait, par le témoignage de Strabon , que, du temps d’Auguste, Ravenne était dans les lagunes comme y est aujourd'hui Venise ; et à présent Ravenne est à une lieue du rivage.

Spina avait été fondée au bord de la mer par les Grecs, et, dès le temps de Strabon , elle en était à quatre-vingt-dix stades : aujourd’hui elle est détruite. Adria en Lombardie, qui avait donné son nom à la mer dont elle était, il y a vingt et quelques siècles , le port principal, en est maintenant à six lieues. Fortis a

(1) Voyez le Mémoire de M. Forfait, sur les lagunes de Venise. (Mém. de la Classe physique de l’Institut, tome v, page 213.)

mème rendu vraisemblable qu'à une époque plus ancienne, les monts Euganéens pourraient avoir été des iles.

Mon savant confrère à l’Institut, M. de Prony, inspecteur général des ponts et chaussées, m'a communique des renseignemens bien précieux pour l'explication de ces changemens du littoral de l’Adriatique(r). Ayant été char-

(1) Extrait des Recherches de M. ne Pronx sur le Système hydraulique de l'Italie.

Déplacement de la partie du rivage de l’Adriatique occupée par les bouches du P6.

La partie du rivage de l’Adriatique comprise entre les extrémités méridionales du lac ou des lagunes de Comacchio et des lagunes de Venise, a subi, depuis les temps antiques, des changemens considérables, attestés par les témoignages des auteurs les plus dignes de foi, et que l'état actuel du sol, dans les pays situés près de ce ri-

. vage, ne permet pas de révoquer en doute; mais il est

impossible de donner, sur les progrès successifs de ces changemens, des détails exacts, et surtout des mesures précises pour des époques antérieures au douzième siècle de notre ère.

On est cependant assuré que la ville de Hatria, actuellement Adria, était autrefois sur les bords de la mer ; et voilà un point fixe et connu du rivage primitif, dont la plus courte distance au rivage actuel, pris à l’embou-

sé par le gouvernement d'examiner les remédes que l’on pourrait appliquer aux dévasta-

chure de lAdige, est de vingt-cinq mille mètres (*). Les habitans de cette ville ont, sur son antiquité, des prétentions exagérées en bien des points; mais on ne peut nier qu’elle ne soit une des plus anciennes de l'Italie : elle a donné son nom à la mer qui baigna ses murs. On à reconnu, par quelques fouilles faites dans son intérieur et dans ses environs, l'existence d’une couche de terre parsemée de débris de poteries étrusques, sans mélange d’aucun ouvrage de fabrique romaine : l’étrusque et le romain se trouvent mélés dans une couche supérieure , sur laquelle on a découvert les vestiges d’un théâtre ; l’une et l’autre couche sont fort abaissées au-dessous du sol actuel; et j'ai vu à Adria des collections curieuses, où les monumens qu’elles renferment sont classés et séparés. Le prince vice-roi, à qui je fis observer, il y a quelques années , combien il serait intéressant pour l’histoire et la géologie de s’occuper en grand du travail des fouilles d’Adria , et de déterminer les hauteurs par rapport à la mer, tant du sol primitif que des couches successives d’alluvions, goüta fort mes idées à cet égard : j'ignore si mes propositions ont eu quelque suite.

En suivant le rivage, à partir d’Hatria, qui était située dans le fond d’un petit golfe, on trouvait au sud un rameau de l’Ærhesis (VAdige), et les Fosses Philis-

(‘) On verra bientôt que la pointe du promontoire d’alluyions, lormée par le P6 , est plus avancée dans la mer de dix mille mètres

environ que l'embouchure de l’Adige.

tions qu'occasionent les crues du Pô, il à constaté que cette rivière, depuis l’époque où

tines , dont la trace répond à celle que pourraient avoir le Mincio et le Tartaro réunis, si le Pô coulait encore au sud de Ferrare ; puis venait le Delta Fenetum, qui paraît avoir occupé la place où se trouve le lac ou la lagune de Comacchio. Ce Delta était traversé par sept bouches de Eridanus , autrement ’adis, Padus ou Podincus , qui avait sur sa rive gauche, au point de diramation de ces bouches, la ville de Trigopolis, dont la position doit être peu éloignée de celle de Ferrare. Sept lacs renfermés dans le Delta prenaient le nom de Septem Maria , et Hatria est quelquefois appelée Urbs Septem Narium.

En remontant le rivage du côté du nord, à parür d’'Hatria, on trouvait l'embouchure principale de l Ærhesis, appelée aussi Fossa Philistina, puis V Æstuarium Altini, mer intérieure, séparée de la grande par une ligne d’ilots, au milieu de laquelle se trouvait un petit archipel d’autres îlots, appelé Rialtum ; c’est sur ce petit archipel qu'est maintenant située Venisé : lÆstuarium Altini est la lagune de Venise qui ne communique plus avec la mer que par cinq passes, les îlots ayant été réunis pour former une digue continue.

A l’est des lagunes et au nord de la ville d’£ste, se trouvent les monts Euganéens, formant, au milieu d’une vaste plaine d’alluvions , un groupe isolé et remarquable de pitons , dans les environs duquel on place le lieu de la fameuse chute de Phacton. Quelques auteurs prétendent

on l'a enfermée de digues, a tellement élevé son fond , que la surface de ses eaux est main-

que des masses énormes de matières enflammées , lan cées par des explosions volcaniques dans les bouches de l’Éridan , ont donné lieu à cette fable. IL est bien vrai qu’on trouve aux environs de Padoue et de Vérone beaucoup de produits que plusieurs croient volcaniques.

Les renseignemens que j'ai recueillis sur le gisement de la côte de l’Adriatique aux bouches du Pô , commencent au douzième siècle à avoir quelque précision : à cette époque toutes les eaux du P6 coulaient au sud de Ferrare dans le P6 di Volano et le P6 di Primaro , diramations qui embrassaient l’espace occupé par la Zagune de Comacchio. Les deux bouches dans lesquelles le Pô a ensuite fait une irruption au nord de Ferrare , se nommaient, l’une , fiume d£ Corbola ou di, Longola, ou del Mazorno ; l’autre, fiume Tor. La première , qui était la plus septentrionale, recevait près de la mer le Tartaro ou canal Bianco : la seconde était grossie à Ariano par une dérivation du P6 , appelée fiume Goro.

Le rivage de la mer était dirigé sensiblement du sud au nord, à une distance de dix ou onze mille mètres du méridien d’Adria ; il passait au point où se trouve maintenant l’angle occidental de l’enceinte de la Mesola; et Loreo , au nord de la Mesola, n’en était distant que d’environ deux cents inètres.

Vers le milieu du douzième siècle , les grandes eaux du PÔ passèrent au travers des digues qui les soutenaient du

oi

tenant plus haute que les toits des maisons de Ferrare ; en même temps ses atterrissemens

côté de leur rive gauche , près de la petite ville de Ficarolo , située à dix-neuf mille mètres au nord-ouest de Ferrare, se répandirent dans la partie septentrionale du territoire de Ferrare et ans la Polésine de Rovigo, et coulèrent dans les deux canaux ci-dessus mentionnés de Mazorno et de Toi. Il parait bien constaté que le travail des hommes a beaucoup contribué à cette diversion des eaux du P6 : les historiens qui ont parlé de ce fait remarquable , ne diffèrent entre eux que par quelques détails. La tendance du fleuve à suivre les nouvelles routes qu’on lui avait tracées, devenant de jour en jour plus énergique , ses deux branches du Y’olano et du Primaro s’appauvrirent rapidement, et furent, en moins d’un siècle, réduites à peu près à l’état où elles sont aujourd’hui. Le résime du fleuve s’établissait entre l’embouchure de l’Adige et le point appelé aujourd’hui Porto di Goro : les deux canaux dont il s'était d’abord emparé étant devenus insuffisans , il s’en creusa de nouveaux ; et, au commencement du dix-septième siècle , sa bouche principale, appelée Sbocco di Tramontana, se trouvant très-rapprochée de l'embouchure de l’Adige , ce voismage alarma les Vénitiens, qui creusèrent, en 1604, le nouveau lit appelé Taglio di Porto Viro ou Po dglle Fornaci, au moyen duquel la Bocca Maestra se trouva écartée de l’Adige du côté du midi.

Pendant les quatre siècles écoulés depuis la fin du douzième siècle jusqu’à la fin du seizième , les alluvions du Pô

ontavancé dans la mer avec tant de rapidité, qu’en comparant d'anciennes cartes avec l’état actuel, on voit que le rivage a gagné plus

ont gagné sur la mer une étendue considérable. La bouche du nord, celle qui s'était emparée du canal de Mazorno , et formait le Ramo di Tramontana, était, en 1600, éloignée de vingt mille mètres du méridien d’Adria ; et la bouche du sud , celle qui avait envahi le canal Toi, était, à la même époque, à dix-sept mille mètres de ce méridien : ainsi le rivage se trouvait reculé de neuf ou dix mille mètres au nord, et de six ou sept mille mètres au midi. Entre les deux bouches dont je viens de parler, se trouvait une anse ou partie du rivage moins avancée, qu'on appelait Sacca di Goro.

Les grands travaux de diguement du fleuve , et une partie considérable de défrichemens des revers méridio— naux des Alpes, ont eu lieu dans cet intervalle du treizième au dix-septième siècle.

Le Taglio di Porto Viro détermina la marche des alluvions dans l’axe du vaste promontoire que forment actuellement les bouches du Pô. A mesure que les issues à la mer s’éloignaient, la quantité annuelle de dépôts s’accroissait dans une proportion effrayante , tant par la diminution de la pente des eaux (suite nécessaire de l’allongement du lit), que par l’emprisonnement de ces eaux entre de digues , et par la facilité que les défrichemens donnaient aux torren$ affluens pour entraîner dans la plaine le sol des montagnes. Bientôt l’anse de Sacca di Goro fut comblée, et les deux promontoires formés par

de six mille toises depuis 1604; ce qui fait cent cinquante ou cent quatre-vingts pieds, et en quelques endroits deux cents pieds par an.

les deux premières bouches se réunirent en un seul, dont la pointe actuelle se trouve à trente-deux ou trente-trois mille mètres du méridien d’Adria; en sorte que, pendant deux siècles, les bouches du Pô ont gagné environ quatorze mille mètres sur la mer.

Il résulte des faits dont je viens de donner un exposé rapide, 1° qu’à des époques antiques , dont la date précise ne peut pas être assignée , la mer Adriatique baignait les murs d’Adria.

2° Qu'au douzième siècle, avant qu'on eût ouvert à Ficarolo une route aux eaux du Pô sur leur rive gauche,

le rivage de la mer s'était éloigné d’Adria de neuf à dix

mille mètres.

3° Que les pointes des promontoires formés par les deux principales bouches du P6 se trouvaient, en l’an 1600, avant le Taglio di Porto Viro, à une distance moyenne de dix-huit mille cinq cents mètres d’Adria , ce qui , depuis l'an 1200, donne une marche d’alluvions de vingt-cinq mètres par an.

4° Que la pointe du promontoire unique formé par les bouches actuelles, est éloignée d’environ trente-deux ou trente-trois mille mètres du méridien d’Adria ; d’où on conclut une marche moyenne des alluvions d'environ soixante-dix mètres par an pendant ces deux derniers siècles , marche qui, rapportée à des époques plus éloignées , se trouverait être beaucoup plus rapide.

DE Pronï.

L’Adige et le PÔ sont aujourd'hui plus élevés que tout le terrain qui leur est intermédiaire; et ce n’est qu'en leur ouvrant de nouveaux lits dans les parties basses qu'ils ont déposées autrefois, que l’on pourra prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.

Les mêmes causes ont produit les mêmes effets le long des branches du Rhin et de la Meuse, et c'est ainsi que les cantons les plus riches de la Hollande ont continuellement le spectacle effrayant de fleuves suspendus à vingt et trente pieds au-dessus de leur sol.

M. Wiebeking, directeur des ponts et chaussées du royaume de Bavière, a écrit un Mémoire sur cette marche des choses, si importante à bien connaître pour les peuples et pour les souvernemens, où il montre que cette propriété d'élever leur fond appartient plus ou moins à tous les fleuves.

Les atterrissemens le long des côtes de la mer du Nord n’ont pas une marche moins rapide qu’en Italie. On peut les suivre aisément en Frise et dans le pays de Groningue, où l’on connaît l’époque des premières digues construites par le gouverneur espagnol Gaspar Roblès, en 1570. Cent ans après l’on avait déjà gagné, en quelques endroits , trois quarts de lieue de terrain en dehors de ces digues ;

et la ville même de Groningue, bâtie en partie sur l’ancien sol , sur un calcaire qui n’appartient point à la mer actuelle, et où l’on trouve les mêmes coquilles que dans notre calcaire grossier des environs de Paris, la ville de Groningue n’est qu’à six lieues de la mer. Ayant été sur les lieux, je puis confirmer, par mon propre témoignage, des faits d’ailleurs très-connus, et dont M. Deluc a déjà fort bien exposé la plus grande partie (+). On pourrait observer le même phénomène, et avec la même précision, tout le long des côtes de l'Ost-Frise, du pays de Brême et du Holstein, parce que l’on connaït les époques où les nouveaux terrains furent enceints pour la première fois, et que l’on peut y mesurer ce que l’on a gagné depuis.

Cette lisière, d’une admirable fertilité, formée par les fleuves et par la mer, est pour ces pays un don d’autant plus précieux, que l’ancien sol, couvert de bruyères et de tourbieres, se refuse presque partout à la culture; les alluvions seules fournissent à la subsistance des villes peuplées, construites tout le long de

(1) Dans différens endroits des deux derniers volumes de ses Lettres 4 la reine d'Angleterre.

cette côte depuis le moyen âge, et qui ne seraient peut-être pas arrivées à ce degré de splendeur sans les riches terrains que les fleuves leur avaient préparés, et qu’ils augmentent continuellement.

Si la grandeur qu'Hérodote attribue à la mer d’Azof, qu'il fait presque égale à l'Euxin (1), était exprimée en termes moins vagues, et si l’on savait bien ce qu'il a entendu par le Gerrhus (2), nous y trouverions encore de fortes preuves des changemens produits par les fleuves, et de leur rapidité; car les alluvions des rivières auraient pu seules (3), depuis cette époque, c'est-à-dire depuis deux mille deux ou trois cents ans, réduire la mer d’Azof

(1) Melpom., Lxxxvr.

(2) Ibid., Lvr.

(3) On a aussi voulu attribuer cette diminution supposée de la mer Noire et de la mer d’Azof à la rupture du Bosphore qui serait arrivée à l’époque prétendue du déluge de Deucalion ; et cependant, pour établir le fait lui-même, on s'appuie des diminutions successives de l'étendue attribuée à ces mers dans Hérodote , dans Strabon , ete. Mais il est trop évident que si cette diminution était venue de la rupture du Bosphore , elle aurait dû être complète long-temps avant Hérodote, et dès l’époque

méme où l’on place Deucalion.

comme elle l’est, fermer le cours de ce Gerrhus, ou de cette branche du Dniéper qui se serait jetée dans l’'Hypacyris, et avec lui dans le golfe Carcinites ou d'Olu-Degnitz, et réduire à peu près à rien l'Hypacyris lui-même (1). On en aurait de non moins fortes s’il était bien certain que l’Oxus ou Sihoun, qui se Jette maintenant dans le lac d’Aral, tombait autrefois dans la mer Caspienne; mais nous avons près de nous des faits assez démonstratifs pour n’en point alléguer d’équivoques, et ne pas nous exposer à faire de l'ignorance des anciens en géographie la base de nos propositions physiques (2).

(1) Voyez la Géographie d'Hérodote de M. Rennel, p. 96 et suivantes, et une partie de l’ouvrage de M. Dureau de Lamalle , intitulé Géographie physique de la mer Noire , etc. Iln’y a aujourd’hui que la très-petite rivière de Kamennoïpost qui puisse représenter le‘Gerrhus et V’'Hypacyris tels qu’ils sont décrits par Hérodote.

N. B. M. Dureau, pag. 170 , attribue à Hérodote d’avoir fait déboucher le Borysthène et l'Hypanis dans le Palus-Méotide; mais Hérodote dit seulement (Melpom., Li) que ces deux fleuves se jettent ensemble dans le même lac, c’est-à-dire dans le Liman , comme aujourd’hui. Hérodote n'y fait pas aller davantage le Gerrhus et l'Hypacyris.

(2) Par exemple, M. Dureau de Lamalle, dans sa Géo-

agerhe des Nous avons parlé ci-dessus des dunes, ou de ces monticules de sable que la mer rejette sur les côtes basses quand son fond est sablonneux. Partout où l’industrie de l’homme n’a pas su les fixer, ces dunes avancent dans les terres aussi irrésistiblement que les alluvions des fleuves avancent dans la mer; elles poussent devant elles des étangs formés par les eaux pluviales du terrain qu’elles bordent, et dont elles empêchent la communication avec la mer, et leur marche a dans beaucoup d’en-

graphie physique de la mer Noire, cite Aristote (Meteor., lL. 1, c. 13) comme « nous apprenant que de son temps « il existait encore plusieurs périodes et périples anciens « attestant qu'il y avait un canal conduisant de la mer « Caspienne dans le Palus-Méotide. » Or, voici à quoi se réduisent les paroles d’Aristote à l'endroit cité (édition de Duval, 1, 545, B.) : « Du Paropamisus descen- « dent, entre autres rivières , le Bactrus, le Choaspes et « l’Araxe , d’où le Tanaïs , qui en est une branche, dé- « rive dans le Palus-Méotide. » Qui ne voit que ce galimatias, qui ne se fonde ni sur périples ni sur périodes, n'est que l’idée étrange des soldats d'Alexandre , qui prirent le Jaxarte ou Tanaïs de la Transoxiane pour le Don ou Tanaïs de ja Scythie. Arrien et Pline en font la distinction ; mais il paraît qu’elle n’était pas faite du temps d’Aristote. Et comment vouloir tirer des documens gé60logiques de pareils géographes?

droits une rapidité effrayante. Forêts, bàtimens, champs cultivés, elles envahisssent tout.

Celles du golfe de Gascogne (1) ont déjà couvert un grand nombre de villages mentionnés dans des titres du moyen àge; et en ce moment, dansle seul département des Landes, elles en menacent dix d’une destruction inévitable. L'un de ces villages, celui de Mimisan, lutte depuis vingt ans contre elles, et une dune de plus de soixante pieds d’élévation s’en approche, pour ainsi dire, à vue d'œil. En 1802, les étangs ont envahi cinq belles métairies dans celui de Saint-Julien (2); ils ont couvert depuis long-temps une ancienne chaussée romaine qui conduisait de Bordeaux à Bayonne, et que l’on voyait encore il y a quarante ans quand les eaux étaient basses (3). L'Adour, qui, à des époques connues, passait au vieux Boucaut, et se jetait dans la mer au cap Breton, est maintenant détourné de plus de mille toises.

(1) Voyez le Rapport sur les Dunes du golfe de Gascogne , par M. Tassin. Mont-de-Marsan , an x.

(2) Mémoire de M. Bremontier, sur la fixation des dunes.

(3) Tassin , loc. cit.

Feu M. Bremontier, inspecteur des ponts et chaussées, qui à fait de grands travaux sur les dunes , estimait leur marche à soixante pieds par an, et dans certains points à soixantedouze. Il ne leur faudrait, selon ses caleuls, que deux mille ans pour arriver à Bordeaux ; et, d’après leur étendue actuelle, il doit y en avoir un peu plus de quatre mille qu’elles ont commencé à se former (1).

Le recouvrement des terrains cultivables de l'Égypte par les sables stériles de la Libye qu’y jette le vent d'ouest, est un phénomène du même genre que les dunes. Ces sables ont envahi ün nombre de villes et de villages dont les ruines paraissent encore, et cela depuis la conquête du pays par les Mahométans, puisqu'on voit percer au travers du sable les sommités des minarets de quelques mosquées (2) : aveé üne marche si rapide, ils auraient sans doute rempli les parties étroites de la vallée; s'il y avait tant de siècles qu'ils eussent commencé à y être jetés (3), il ne reste-

(1) Voyez le Mémoire de M. Bremontier.

(2) Denon. Voyage en Egypte.

(3) Nous pouvons citer ici tous les voyageurs qui ont parcouru la lisière occidentale de Egypte.

Ce

-rait plus rien entre la chaine libyque et le

Nil. C’est encore là un chronomètre dont il serait aussi facile qu'intéressant d'obtenir la mesure.

Les tourbières, produites si généralement dans le nord de l'Europe par l'accumulation des débris de sphagnum et d’autres mousses aquatiques , donnent aussi une mesure du temps; elles s'élèvent dans des proportions déterminées pour chaque lieu; elles enveloppent ainsi les petites buttes des terrains sur lesquels elles se forment; plusieurs de ces buttes ont été enterrées de mémoire d'hommes. En d’autres endroits la tourbière descend le long des vallons ; elle avance comme les glaciers ; mais les glaciers se fondent pâr leur bord inférieur, et la tourbière n’est arrêtée par rien : en la sondant jusqu’au terrain solide, on juge de son ancienneté , et l’on trouve, pour les tourbières comme pour les dunes, qu'elles ne peuvent remonter à une époque indéfiniment reculée. I en est de même pour les éboulemens, qui se font avec une rapidité prodigieuse au pied de tous les escarpemens, et qui sont encore bien loin de les avoir couverts; mais, comme on n'a pas encore appliqué de mesures précises à ces deux sortes

Tourbières et éboulemens.

240 DISCOURS SUR LES RÉVOLUTIONS de causes, nous n'y insisterons pas davantage (1).

Toujours voyons-nous que partout la nature nous tient le même langage ; partout elle nous dit que l’ordre actuel des choses ne remonte pas très-haut; et, ce qui est bien remarquable, partout l’homme nous parle comme la nature, soit que nous consultions les vraies tradi-

(1) Ces phénomènes sont très-bien exposés dans les Lettres de M. Deluc à la reine d'Angleterre , aux endroits où il décrit les tourbières de la Westphalie ; et dans ses Lettres à Lametherie , insérées dans le Journal de Physique de 1791, etc.; ainsi que dans celles qu’il a adressées à M. Blumenbach, et que l’on a imprimées en français, en un volume. Paris, 1798. On peut y ajouter les détails pleins d'intérêt qu’il donne dans ses Voyages géologiques, tom. I, sur les îles de la côte ouest du duché de Sleswik , et la manière dont elles ont été réunies, soit entre elles, soit avec le continent, par des alluvions et des tourbières, ainsi que sur les irruptions qui de temps en temps en ont détruit ou séparé quelques parties.

Quant aux éboulemens, M. Jameson , dans une note de la traduction anglaise de ce discours , en cite un exemple remarquable pris des roches escarpées dites S'alisbury-Craig , près d’Édimbourg. Bien que d’une hauteur médiocre , leur face abrupte et verticale n’est point encore cachée par la masse de débris qui s’accumule à leur pied, et qui cependant augmente chaque année.

mme

tions des peuples , soit que nous examinions leur état moral et politique, et le développement intellectuel qu'ils avaient atteint au moment où commencent leurs monumens au-

thentiques.

En effet, bien qu'au premier coup d'œil les L'histoire des . . peuples confirtraditions de quelques anciens peuples, quime la nou-

veauté des

reculaient leur origine de tant de milliers de continens. siècles, semblent contredire fortement cette nouveauté du mondeactuel, lorsqu'on examine de plus près ces traditions, on n’est pas longtemps à s'apercevoir qu'elles n’ont rien d’historique : on est bientôt convaincu, au contraire, que la véritable histoire, et tout ce qu'elle nous a conservé de documens positifs sur les premiers établissemens des nations, confirme ce que les monumens naturels avaient annoncé.

La chronologie d'aucun de nos peuples d’Occident ne remonte, par un fil continu, à plus de trois mille ans. Aucun d’eux ne peut nous offrir avant cette époque, ni même deux ou trois siècles depuis, une suite de faits liés ensemble avec quelque vraisemblance. Le nord de l'Europe n’a d'histoire que depuis sa conversion au christianisme. L'histoire de l'Espagne, de la Gaule, de l'Angleterre, ne date que des conquêtes des Romains; celle de l'I-

talie septentrionale, avant la fondation de Rome, est aujourd’hui à peu près inconnue. Les Grecs avouent ne posséder l’art d'écrire que depuis que les Phéniciens le leur ont enseigné il y a trente- trois ou trente- quatre siècles; long-temps encore depuis, leur histoire est pleine de fables, et ils ne font pas remonter à trois cents ans plus haut les premiers vestiges de leur réunion en corps de peuples. Nous n’avons de l’histoire de l'Asie occidentale que quelques extraits contradictoires qui ne vont, avec un peu de suite, qu’à vingtcinq siècles (1), et en admettant ce qu’on en rapporte de plus ancien avec quelques détails historiques, on s’éléverait à peine à quarante (2).

Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages, Hérodote, n’a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté (3). Les his-

(1) À Cyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus-Christ.

(2) A Ninus, environ deux mille trois cent quarantehuit ans avant Jésus-Christ, selon Ctésias et ceux qui Pont suivi; mais seulement mille deux cent cinquante selon Volney , d’après Hérodote.

(3) Hérodote vivait quatre cent quarante ans avant

Jésus-Christ.

toriens antérieurs qu'il a pu consulter ne datent pas d’un siècle avant lui (1). On peut même juger de ce qu'ils étaient par les extravagances qui nous restent, extraites d’'Aristée de Proconnèse et de quelques autres.

Avant eux on n'avait que des poëtes, et Homère, le plus ancien que l’on possède, Homère, le maitre et le modele éternel de tout l'Occident, n’a précédé notre àge que de deux mille sept cents ou deux mille huit cents ans.

. Quand ces premiers historiens parlent des anciens événemens, soit de leur nation, soit des nations voisines, ils ne citent que des traditions orales et non des ouvrages publics. Ce n'est que long-temps après eux que l’on a donné de prétendus extraits des annales égyptiennes, phéniciennes et babyloniennes. Bérose n’écrivit que sous le règne de Séleucus Nicator, Hiéronyme que sous celui d’Antiochus Soter, et Manéthon que sous le règne de Ptolémée Philadelphe. Ils sont tous les trois seu-

(1) Cadmus, Phérécyde, Aristée de Proconnèse , Acusilaüs , Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. Vayez Vossius, De Histor. græc., lib. 1, et surtout son quatrième livre.

lement du troisième siècle avant Jésus-Christ .

Que Sanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé, on ne le connaissait point avant que Philon de Byblosen eût publié une traduction sous Adrien, dans le second siècle après Jésus-Christ; et quand on l'aurait connu, l’on n'y aurait trouvé pour les premiers temps, comme dans tous les auteurs de cette espèce, qu'une théogonie puérile , ou une métaphysique tellement déguisée sous des allégories, qu’elle en est méconnaissable.

Un seul peuple nous a conservé des annales écrites en prose avant l’époque de Cyrus : c’est le peuple juif.

La partie de l'Ancien-Testament que lon nomme le lentateuque, existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéroboam, puisque les Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c’est-à-dire qu’elle a maintenant, à coup sûr, plus de deux mille huit cents ans.

Il n’y a nulle raison pour ne pas attribuer la rédaction de la Genèse à Moïse lui-même, ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus haut, à trente-trois siècles; et il suffit de la lire pour s’apercevoir qu'elle a été composée en partie avec des morceaux d'ouvrages antérieurs : on ne peut donc aucunement douter

que ce ne soit l'écrit le plus ancien dont notre Occident soit en possession.

Or cet ouvrage, et tous ceux qui ont été faits depuis, quelque étrangers que leurs auteurs fussent et à Moïse et à son peuple, nous présentent les nations des bords de la Méditerranée comme nouvelles ; ils nous les montrent encore demi-sauvages quelques siècles auparavant ; bien plus, ils nous parlent tous d’une catastrophe générale, d’une irruption des eaux, qui occasiona une régénération presque totale du genre humain, et ils n’en font pas remonter l’époque à un intervalle bien éloigné.

Les textes du Pentateuque qui alongent le plus cet intervalle ne le placent pas à plus de vingt siècles avant Moïse, ni par conséquent à plus de cinq mille quatre cents ans avant nous (1).

Les traditions poétiques des Grecs, sources de toute notre histoire profane pour ces époques reculées , n’ont rien qui contredise les annales des Juifs ; au contraire, elles s'accordent

(1) Les Septante, à cinq mulle trois cent quarante-cinq ; le texte samaritain, à quatre mille huit cent soixanteneuf; le texte hébreu à quatre mille cent soixante-qua-

torze.

admirablement avecelles , par l’'époquequ’elles assignent aux colons égyptiens et phéniciens qui donnèrent à la Grèce les premiers germes de civilisation; on y voit que vers le même siècle où la peuplade israélite sortit d'Égypte pour porter en Palestine le dogme sublime de l’unité de Dieu, d’autres colons sortirent du même pays pour porter en Grèce une religion plus grossière, au moins à l'extérieur, quelles que fussent d’ailleurs les doctrines secrètes qu’elle réservait à ses initiés ; tandis que d’autres encore venaient de Phénicie et ensergnaient aux Grecs l’art d'écrire, et tout ce qui à rapport à la navigation et au commerce (1). R

(1) On sait que les chronologistes varient de plusieurs années sur chacun de ces événemens ; mais ces migrations n’en forment pas moins , toutes ensemble, le carac- tère spécial et bien remarquable du quinzième et du seiñème siècle avant Jésus-Christ.

Ainsi, en suivant seulement les calculs d’Usserius ,

Cécrops serait venu d'Égypte à Athènes vers 1556 avant Jésus-Christ; Deucalion se serait établi sur le Parnasse vers 1548; Cadmus serait arrivé de Phénicie à Thèbes vers 1493 ; Danaus serait venu à Argos vers 1485 ; Dardanus se serait établi sur l'Hellespont vers 1449.

Tous ces chefs de nation auraient été à peu près con-

Il s’en faut sans doute beaucoup que lon ait eu depuis lors une histoire suivie, puisque l’on place encore long-temps après ces fondateurs de colonies une foule d’événemens mythologiques et d'aventures où des dieux et des héros interviennent , et qu'on ne lie ces chefs à l’histoire véritable que par des généalogies évidemment factices (1); mais ce qui est bien plus certain encore, c’est que tout ce qui avait précédé leur arrivée ne pouvait s'être conservé que dans des souvenirs très-confus, et n'aurait pu être suppléé que par de pures inventions , pareilles à celles de nos moines du

temporains de Moïse, dont l’émigration est de 1491. Voyez d’ailleurs sur le synchronisme de Moïse , de Danaüs et de Cadmus, Diodore, lib. x1; dans Photius, page 1152.

(1) Tout le monde connaît les généalogies d’Apollodore, et le parti que feu Clavier a cherché à en tirer pour rétablir une sorte d'histoire primitive de la Grèce ; mais lorsqu'on a lu les généalogies des Arabes , celles des Tartares , et toutes celles que nos vieux moines chroniqueurs avaient imaginces pour les différens souverains de l’Europe et même pour des particuliers, on comprend très-bien que des écrivains grecs ont dû faire pour les premiers temps de leur nation ce qu’on a fait pour toutes les autres à des époques où la critique n’éclairait pas histoire.

moyen àge sur les origines des peuples de l'Europe.

Ainsi, non-seulement on ne doit pas s’étonner qu'il yaiteu, dans l'antiquité même, beaucoup de doutes et de contradictions sur les époques de Cécrops, de Deucalion, de Cadmus et de Danaüs; non-seulement il serait puéril d'attacher la moindre importance à une opinion quelconque sur les dates précises d’Inachus (1) où d'Ogygès (2) ; mais si quelque chose peut surprendre, c’est que ees personnages n'aient pas été placés infiniment plus haut. Il est impossible qu'il n’y ait pas eu là quelque effet de l’ascendant des traditions reçues auquel les inventeurs de fables n’ont pu se soustraire. Une des dates assignées an déluge d’Ogygès s'accorde même tellement avec l’une de celles qui ont été attribuées au déluge de Noé, qu'il est presque impossible qu'elle nait pas

(4) Mille huit cent cmquante-six ou mille huit cent vingt-trois avant Jésus-Christ, ou d’autres dates encore ; mais toujours environ trois cent cinquante ans avant les principaux colons phéniciens ou égyptiens.

(2) La date vulgaire d'Ogygès, d’après Acusilaüs, suivi par Eusèbe , est de mille sept cent quatre-vingt-seize ans avant Jésus-Christ, par conséquent plusieurs années après Inachus.

EE

été prise dans quelque source où c'était de ce dernier déluge qu’on entendait parler (1).

Quant à Deucalion , soit que l’on regarde ce prince comme un personnage réel ou fictif, pour peu que l’on suive la manière dont son déluge a été introduit dans les poèmes des Grecs, et les divers détails dont il s’est trouve

(1) Varron plaçait le déluge d'Ogygès , qu’il appelle le premier déluge, à quatre centsans avant Inachus (à priore cataclismo quem Ogygium dicunt , ad Inachi regnum), et par conséquent à mille six cents ans avant la première olympiade, ce qui le porterait à deux mille trois cent soixante-seize ans avant Jésus-Christ, et le déluge de Noé, selon le texte hébreu, est de deux mille trois cent quarante-neuf : ce n’est que vingt-sept ans de différence. Ce témoignage de Varron est rapporté par Censorin , de Die natal, cap. xx. À la vérité, Censorin n’écrivait qu’en deux cent trente-huit de Jésus-Christ, et il paraît, d’après Jules Africain, ap. Euseb., Præp. cv, qu'Acusilaus , le premier auteur qui plaçait un déluge sous le règne d’Ogygès, faisait ce prince contemporain de Phoronée, ce qui l’aurait beaucoup rapproché de la première olympiade. Jules Africain ne met que mille vingt ans d'intervalle entre les deux époques , et il y a même dans Censorin un passage conforme à cette opinion : aussi quelques-uns veulent-ils lire dans celui de Varron, que nous venons de citer d’après Censorin , erogitium , au lieu d'Ogygium. Mais qu'est-ce qu'un cataclisme érogitien

dont personne n’a jamais parlé?

successivement enrichi, il devient sensible que ce n’était qu'une tradition du grand cataclisme , altérée et placée par les Hellènes à l’époque où ils plaçaient aussi Deucalion, parce que Deucalion était regardé comme l’auteur de la nation des Hellènes, et que l’on confondait son histoire avec celle de tous les chefs des nations renouvelées (1).

(1) Homère ni Hésiode n’ont rien su du déluge de Deucalion , non plus que de celui d'Ogygès.

Le plus ancien auteur subsistant où l’on trouve la mention du premier, est Pindare (Od. Olymp. 1x). Il fait aborder Deucalion sur le Parnasse , s'établir dans la ville de Protogénie ( première naissante), et y recréer son peuple avec des pierres; en un mot, il rapporte déjà, mais en l’appliquant à une nation seulement, la fable généralisée depuis par Ovide à tout le genre humain.

Les premiers historiens postérieurs à Pindare ( Hérodote, Thucydide et Xénophon) ne font mention d’aucun déluge, ni du temps d'Ogygès , ni du temps de Deu- | calion , bien qu'ils parlent de celui-ci comme de Fun des premiers rois des Hellènes.

Platon , dans le Timée, ne dit que quelques mots du déluge , ainsi que de Deucalion et de Pyrrha , pour commencer le récit de la grande catastrophe qui, selon les | prêtres de Saïs, détruisit l’Atlantide; mais dans ce peu de mots il parle du déluge au singulier, comme si c'était 4 le seul : il dit même expressément plus loin que les Grecs n’en connaissaient qu’un. Il place le nom de Deucalion

C’est que chaque peuplade de Grèce qui avait conservé des traditions isolées, les commençait par son déluge particulier, parce que chacune d’elles avait conservé quelque souvenir du déluge universel qui était commun à tous les peuples; et lorsque dans la suite on voulut assujettir ces diverses traditions à une chronologie commune, on crut voir des événemens

immédiatement après celui de Phoronée , le premier des hommes , sans faire mention d’Ogygès : ainsi, pour lui, c’est encore un événement général , un vrai déluge universel, et le seul qui soit arrivé. Il le regardait donc comme identique avec celui d'Ogygès.

Aristote (Meteor., 1, 14) semble le premier n’avoir considéré ce déluge que comme une inondation locale qu'il place près de Dodone et du fleuve Achéloüs , mais près de l’Achélous et de la Dodone de Thessalie.

Dans Apollodore (Bibl. 1, $ 7), le déluge de Deucalion reprend toute sa grandeur et son caractère mythologique : il arrive à l’époque du passage de l’âge d’airain à l’âge de fer. Deucalion est le fils du Titan Prométhée, du fabricateur de l’homme ; il crée de nouveau le genre humain avec des pierres ; et cependant Atlas, son oncle, Phoronée, qui vivait avant lui, et plusieurs autres personnages antérieurs conservent de longues postérités.

À mesure que l’on avance vers des auteurs plus récens, il s’y ajoute des circonstances de détails qui ressemblent davantage à celles que rapporte Moïse.

Ainsi Apollodore donne à Deucalion un coffre pour

différens, parce que des dates toutes incertaines, peut-être toutes fausses, mais regar-

moyen de salut ; Plutarque parle des colombes par lesquelles il cherchait à savoir si les eaux s’étaient retirées, et Lucien, des animaux de toute espèce qu'il avait embarqués avec lui , etc.

Quant à la combinaison de traditions et d’hypothèses de laquelle on a récemment cherché à conclure que la rupture du Bosphore de Thrace a été la cause du déluge de Deucalion, et même de l’ouverture des colonnes d’Hercule, en faisant décharger dans l’Archipel les eaux du Pont-Euxin , auparavant beaucoup plus élevées et plus étendues qu’elles ne l’ont été depuis cet événement, il n'est plus nécessaire de s’en occuper en détail , depuis qu'il a été constaté, par les observations de M. Olivier, que sila mer Noire eût été aussi haute qu’on le suppose, elle aurait trouvé plusieurs écoulemens par des cols et des plaines moins élevés que les bords actuels du Bosphore ; et par celles de M. le comte Andréossy , que füt-elle tombée un jour subitement en cascade par ce nouveau passage , la petite quantité d’eau qui aurait pu s’écouler à la fois par une ouverture si étroite, non-seulement se serait répandue sur l'immense étendue de la Méditerranée sans y occasioner une marée de quelques toises , mais que la simple inclinaison naturelle nécessaire à l'écoulement des eaux aurait réduit à rien leur excédant de hauteur sur les bords de l’Attique.

Voyez au reste sur ce sujet la note que j'ai publiée en tête du troisième volume de l’Ovide de la collection de M. Lemaire.

dées chacune dans son pays comme authentiques, ne se rapportaient pas entre elles. Ainsi de la même manière que les Hellènes avaient un déluge de Deucalion, parce qu'ils regardaient Deucalion comme leur premier auteur, les Autochtones de l’Attique en avaient un d'Ogygès, parce que c'était par Ogygès qu'ils commençaient leur histoire. Les Pélasges d'Arcadie avaient celui qui, selon des auteurs postérieurs, contraignit Dardanus à se rendre vers l'Hellespont (1). L'ile de Samothrace, l'une de celles où il s'était le plus anciennement formé une succession de prêtres, un culte régulier et des traditions suivies, avait aussi un déluge qui passait pour le plus ancien de tous (2), et que l’on y attribuait à la rupture du Bosphore et de l’Hellespont. On gardait quelque idée d’un événement semblable en Asie mineure (3) et en Syrie (4), et par la suite les Grecs y attachèrent le nom de Deucalion (5).

(1) Denys d’'Halicarnasse. Antiq. rom. , lib. r, cap. 61. (2) Diodore de Sicile, lib. v, cap. 47.

| (3) Étienne de Byzance , voce Iconium : Zénodote, | Prov., cent. vr, n° 10; et Suidas, voce Nannacus. | (4) Lucian., de Deä Syrä.

| (5) Arnobe, Contra Gent., lib. v, p. m. 158 , parle

L'antiquité excessive attibuée à certains peuples n'a rien d'historique,

Mais aucune de ces traditions ne plaçait trèshaut ce cataclisme; aucune d'elles ne refuse à s'expliquer, quant à sa date et à ses autres circonstances, par les variations que subissent toujours les récits qui ne sont point fixés par l'Ecriture.

Les hommes qui veulent attribuer aux continens et à l'établissement des nations une antiquité très-reculée sont donc obligés de s’adresser aux Indiens, aux Chaldéens et aux Égyptiens, trois peuples en effet qui paraissent le plus anciennement civilisés de la race caucasique ; mais trois peuples extraordinairement semblables entre eux , non-seulement par le tempérament, par le climat et par la nature du sol qu’ils habitaient, mais encore par la constitution politique et religieuse qu'ils s'étaient donnée, et dont cette constitution même doit rendre le témoignage également suspect (1).

même d’un rocher de Phrygie , d’où l’on prétendait que | Deucalion et Pyrrha avaient pris leurs pierres. | (1) Cette ressemblance des institutions va au point À qu’il est très-naturel de leur supposer une origine com= # mune. On ne doit pas oublier que beaucoup d'anciens # auteurs ont pensé que les institutions égyptiennes venaient

Chez tous les trois, une caste héréditaire était exclusivement chargée du dépôt de la religion, des lois et des sciences; chez tous les trois, cette caste avait son langage allésorique et sa doctrine secrète ; chez tous les trois , elle se réservait le privilége de lire et d'expliquer les livres sacrés dans lesquels toutes les connaissances avaient été révélées par les dieux eux-mêmes.

On comprend ce que l'histoire pouvait devenir en de pareilles mains; mais sans se livrer à de grands efforts de raisonnement , on peut le savoir par le fait, en examinanit ce qu’elle est devenue parmi celle de ces trois nations qui subsiste encore : parmi les Indiens.

La vérité est qu’elle n’y existe point du tout. Au milieu de cette infinité de livres de théologie mystique ou de métaphysique abstruse que les brames possèdent, et que l'ingénieuse persévérance des Anglais est parvenue à connaitre, il n'existe rien qui puisse nous instruire avec ordre sur l’origine de leur nation et sur les vicissitudes de leur société : ils prétendent même que leur religion leur défend de conser-

de l’Éthiopie , et que le Syncelle, page 151, nous dit

| positivement que les Ethiopiens étaient venus des bords de J’Indus au temps du roi Amenophtis.

ver la mémoire de ce qui se passe dans l’âge actuel, dans l’âge du malheur (1).

Après les Vedas, premiers ouvrages révélés et fondemens de toute la croyance des Indous, la littérature de ce peuple, comme celle des Grecs, commence par deux grandes épopées, le Ramaïan et le Mahäbarat, mille fois plus monstrueuses dans leur merveilleux que FIliade et l'Odyssée, bien que l’on y reconnaisse aussi des traces d’une doctrine métaphysique du genre de celles que l’on est convenu d’appeler sublimes. Les autres poèmes, qui font avec les deux premiers le grand corps des Pouranas, ne sont que des légendes ou des romans versifiés, écrits dans des temps et par des auteurs différens , et non moins extravagans dans leurs fictions que les grands poèmes. On a cru

reconnaître dans quelques-uns de ces écrits des …

faits ou des noms d'hommes un peu semblables à ceux dont les Grecs et les Latins ont parlé; et c’est principalement d’après ces ressemblances de noms que M. Wilfort a essayé d'extraire de ces Pouranas une espèce de concordance avec notre ancienne chronologie d'Occident ,

(1) Voyez Polier, Mythologie des Indous , tome 1, pa= ges 89 et 91.

DE LA SURFACE DU GLOBE. 2b7

concordance qui décèle à chaque ligne la nature hypothétique de ces bases, et qui, de plus, ne peut être admise qu’en comptant absolument pour rien les dates données par les Pouranas eux-mêmes (1).

Les listes de rois que des pandits ou docteurs indiens ont prétendu avoir compilées d’après ces Pouranas, ne sont que de simples catalogues sans détails, ou ornés de détails absurdes, comme en avaient les Chaldéens et les Égyptiens; comme Trithème et Saxon le srammairien en ont donné pour les peuples du Nord (2). Ces listes sont fort loin de s’accorder ; aucune d'elles ne suppose ni une histoire, ni des registres, ni des titres : le fond même a pu en être imaginé par les poètes, dont les ou-

(1) Voyez le grand travail de M. Wilfort sur la chro-

‘ mologie des rois de Magadha, empereurs de l'Inde, et

sur les époques de Vicramaditj ya (ou Bickermadijit) et de Saliwahanna. Mém. de (Calcutta, tome 1x, in—8°, page 82.

(2) Voyez Johnes, sur la chronologie des Indous, Mém. de Calcutta, édition in—8°, tome 11, page 111; traduction française , page 164. Voyez aussi Wilfort sur ce même sujet, zbid., tome v, page 241, et les listes qu’il donne dans son travail cité plus haut, tome 1x,

page 116.

vrages en ont été la source. L'un des pandits qui en ont fourni à M. Wilfort, est convenu qu'il remplissait arbitrairement avec des noms imaginaires les espaces entre les rois célébres (1), et il avouait que ses prédécesseurs en avaient fait autant. Si cela est vrai des listes qu’obtiennent aujourd’hui les Anglais, comment ne le serait-il pas de celles qu’Abou-Fazel a données comme extraites des Annales de Cachemire (2), et qui, d’ailleurs, toutes pleines de fables qu’elles sont, ne remontent qu'à quatre mille trois cents ans, sur lesquels plus de mille deux cents sont remplis de noms de princes dont les règnes demeurent indéterminés quant à leur durée.

L'ère mème d’après laquelle les Indiens comptent aujourd’hui leurs années , qui commence cinquante-sept ans avant Jésus-Christ, et qui porte le nom d’un prince appelé ficramaditjya ou Bickermadyit, ne le porte que par une sorte de convention: car on trouve, d’après les synchronismes attribués à Vicramaditjya, qu'il y

(4) Wilfort, Mém. de Calcutta , in-8°, tome 1x , page

(2) Dans l’Ayeen-Achery, tome 11, page 138 de la traduction anglaise. Voyez aussi Heeren , Commerce des Anciens, premier volume, deuxième partie, page 329.

aurait eu au moins trois, et peut-être jusqu’à huit ou neuf princes de ce nom, qui tous ont des légendes semblables, qui tous ont eu des guerres avec un prince nommé Salvahanna ; et, qui plus est, on ne sait pas bien si cette année, cinquante-sept ans avant Jésus-Christ, est celle de la naissance, du règne ou de la mort du Vicramaditjya dont elle porte le nom (x).

Enfin, les livres les plus authentiques des Indiens démentent, par des caractères intrinsèques et très-reconnaissables, l'antiquité que ces peuples leur attribuent. Leurs Vedas, ou livres sacrés , révélés selon eux par Brama luimême dés l’origine du monde, et rédigés par Viasa (nom qui ne signifie autre chose que collecteur ) au commencement de l’âge actuel, si l’on en juge par le calendrier qui s’y trouve annexé et auquel ils se rapportent , ainsi que par la position des colures que ce calendrier indique, peuvent remonter à trois mille deux cents ans: ce qui serait à peu prés l’époque de Moïse (2). Peut-être même ceux qui ajouteront

(1) Voyez Bentley, sur les systèmes astronomiques des Indous , et leur liaison avec l’histoire, Mém. de Calcutta, tome vin, page 243 de l’édition in-8°.

(2) Voyez le Mémoire de M. Colebrocke sur les Vedas,

foi à l’assertion de Mégasthènes (1), que de son temps les Indiens ne savaient pas écrire ; ceux qui réfiéchiront qu'aucun des anciens n’a fait mention de ces temples superbes, de ces immenses pagodes, monumens si remarquables de la religion des Brames ; ceux qui sauront que les époques de leurs tables astronomiques ont été calculées après coup, et mal calculées, et que leurs traités d'astronomie sont modernes et antidatés, seront-ils portés à diminuer encore beaucoup cette antiquité prétendue des Vedas.

Cependant, au milieu de toutes les fables braminiques, il échappe des traits dont la concordance avec ce qui résulte des monumens historiques plus occidentaux est faite pour étonner.

Ainsi leur mythologie consacre les destructions successives que la surface du globe a essuyées , et doit essuyer à l'avenir; et ce n’est qu'à un peu moins de cinq mille ans qu'is font remonter la dernière (2). L'une de ces

Mém. de Calcutta, tome vin de l’édition in-8°, page

(1) Megasthenes apud Strabon., lib. xv, pag. 709. Almel.

(2) Celle qui a donné naissance à l’âge présent ou ca/:

révolutions, que l’on place à la vérité infiniment plus loin de nous, est décrite dans des termes presque correspondans à ceux de Moïse (1).

M. Wilfort assure même que, dans un autre événement de cette mythologie, figure un personnage qui ressemble à Deucalion, par l'origine, par le nom, par les aventures, et Jusque par le nom et les aventures de son père (2).

yug (Vâge de terre ) : elle remonte à quatre mille neuf cent vingt-sept ans (trois mille cent deux ans avant Jésus-Christ). Voyez Legentil, Voyages aux Indes, tome, page 235; Bentley, Mém. de Calcutta, tome var de l'édition in-8°, page 212. Ce n’est que cinquante-neuf ans plus haut que le déluge de Noë , selon le texte samaritain.

(1) Le personnage de Satyavrata y joue le inème rôle que Noé : il s’y sauve avec sept couples de saints. Voyez Will. Johnes , Mém. de Calcutta , tome 1, in-8°, p. 230, et la traduction française in-4°, page 170; et dans le Bagavadam ( ou Bagvata), traduction de Fouché d’Obsonville , page 212.

(2) Cala-Javana, ou dans le langage familier Cal- Yun , à qui ses partisans peuvent avoir donné l’épithète de deva, deo (dieu), ayant attaqué Chrishna (Apollon des Indiens) à la tête des peuples septentrionaux (des

Scythes, tels qu'était Deucalion selon Lucien), fut repous-

Une chose également assez digne de remarque, c’est que dans ces listes de rois, toutes sèches, toutes peu historiques qu’elles sont, les Indiens placent le commencement de leurs souverains humains (ceux de la race du soleil et de la lune) à une époque qui est à peu pres la même que celle où Ctésias, dans une liste entièrement de la même nature, fait commen-

sé par le feu et par l’eau. Son père Garga avait pour l’un de ses surnoms Pramathesa ( Prométhée) ; et selon une autre légende, il est dévoré par l'aigle Garuda. Ces dé— tails ont été extraits par M. Wilfort( dans son Mémoire sur le mont Caucase , parmi eeux de Calcutta , tome vr de l'édition in-8° , page 507) du drame sanscrit intitulé Hari-Vansa. M. Charles Ritter, dans son Vestibule de l’histoire européenne avant Hérodote , en conclut que toute la fable de Deucalion était d’origine étrangère , et avait été apportée en Grèce avec les autres légendes de cette partie du culte grec qui était venue par le Nord, et qui avait précédé les colons égyptiens et phéniciens. Mais s’il est vrai que les constellations de la sphère indienne ont aussi des noms de personnages grecs ; qu’on y voit Andromède sousle nom d’Antarmadia , Céphée sous ce— lui de Capiia, etc., on sera peut-être tenté d’en tirer , avec M. Wilfort, une conclusion entièrement inverse. Malheureusement on commence à douter beaucoup, parmi les savans, de l’authenticité des documens allégués par cet écrivain.

cer ses rois d’Assyrie (environ quatre mille ans avant le temps présent } (1).

Cet état déplorable des connaissances historiques devait être celui d’un peuple où les prêtres héréditaires d’un culte monstrueux dans ses formes extérieures, et cruel dans beaucoup de ses préceptes, avaient seuls le privilége d'écrire , de conserver et d'expliquer les livres. Quelque légende faite pour mettre en vogue un lieu de pélerinage, des inventions propres à graver plus profondément le respect pour leur caste, devaient les intéres-

plus que toutes les vérités historiques.

Parmi les sciences, ils pouvaient cultiver l’astronomie, qui leur donnait du crédit comme astrologues; la mécanique, qui les aidait à élever les monumens, signes de leur puissance et objets de la vénération superstitieuse des peuples ; la géométrie, base de l'astronomie, comme de la mécanique, et auxiliaire important de l’agriculture dans ces vastes plaines d’alluvion qui ne pouvaient être assainies et rendues fertiles qu'à l’aide de nombreux canaux; ils pouvaient encourager les arts mé-

1) Bentley, Mém. de Calcutta , tome vin, page 226 de l'édition in-8°, note.

caniques ou chimiques qui alimentaient leur commerce et contribuaient à leur luxe et à celui de leurs temples; mais ils devaient redouter l’histoire, qui éclaire les hommes et les arrache tôt ou tard à la superstition.

Ce que nous voyons aux Indes, nous devons done nous attendre à le retrouver partout où des races sacerdotales, constituées comme celle des Bramines, établies dans des pays semblables, s’arrogeaient le même empire sur la masse du peupie. Les mêmes causes amènent les mêmes résultats; et en effet, pour peu que l’on réfléchisse sur les fragmens qui nous restent des traditions égyptiennes et chaldéennes, on s'aperçoit qu’elles n'étaient pas plus historiques que celles des Indiens.

Pour juger de la nature des chroniques que les prêtres égyptiens prétendaient posséder, il suffit de rappeler les extraits qu'ils en ont donnés eux-mêmes en difflérens temps et à des personnes différentes.

Ceux de Sais, par exemple, disaient à Solon, environ cinq cent cinquante ans avant Jésus- Christ, que, l'Égypte n’étant point sujette aux déluges, ils avaient conservé non-seulement leurs propres annales, mais celles des autres peuples; que la ville d'Athènes et celle de Saïs avaient été construites par Minerve, la pre-

mière depuis neuf mille ans , la seconde seulement depuis huit mille; et à ces dates ils ajoutaient les fables si connues sur les Atlantes, sur la résistance que les anciens Athéniens opposèrent à leurs conquêtes, ainsi que toute la description romanesque de l’Atlantide (1) : description où se trouvent des faits et des généalogies semblables à celle de tous les romans mythologiques.

Un siècle plus tard, vers quatre cent cinquante, les prêtres de Memphis firent à Hérodote des récits tout différens (2). Menés, premier roi d'Égypte, avait construit, selon eux, Memphis, et renfermé le Nil dans des digues, comme si de pareilles opérations étaient possibles au premier roi d’un pays. Depuis lors ils avaient eu trois cent trente autres rois jusqu'à Mæris, qui régnait, selon eux, neuf cents ans avant l'époque où ils parlaient (mille trois cent cinquante ans avant Jésus-Christ).

Après ces rois vint Sésostris, qui poussa ses conquêtes jusqu'à la Colchide (3); et au total

(1) Voyez le Timée et le Critias de Platon.

- (2) Euterpe , chapitre xcix et suivans.

(3) Hérodote croyait avoir reconnu des rapports de figure et de couleur entre les Colchidiens et les Egyptiens ; mais 1l est infiniment plus probable que ces Col-

il y eut, jusqu à Séthos, trois cent quaranteun rois et trois cent quarante-un grands-prétres, en trois cent quarante-une générations, pendant onze mille trois cent quarante ans; et dans cet intervalle, comme pour servir de garant à leur chronologie, ces prêtres assuraient que le soleil s'était levé deux fois où il se couche, sans que rien eût changé dans le climat ou dans les productions du pays , et sans qu'alors ni auparavant aucun dieu se fût montré et eût régné en Égypte.

À ce trait qui, malgré toutes les explications que l’on a prétendu en donner, prouvait une si grossière ignorance en astronomie , ils ajoutaient sur Sésostris , sur Phéron , sur Hélene, sur Rhampsinite, sur îes rois qui ont fait construire les pyramides, sur un conquérant éthiopien, nominé Sabacos, des contes tout-à-fait dignes du cadre où ils étaient enchässés.

Les prêtres de Thèbes firent mieux ; ils muntrèrent à Hérodote, et auparavant ils avaient montré à Hécatée trois cent quarante-

chidiens noirs dont il parle étaient une colonie indienne atürée par le commerce anciennement établi entre l’Inde et l'Europe, par lOxus, la mer Caspienue et le Phase. Voyez Ritter, Vestibule de l’histoire ancienne avant Hé-

rodote , chapitre 1.

cinq colosses de bois représentant trois cent quarante-cinq grands -prêtres qui s'étaient succédé de père en fils, tous hommes, tous nés l’un de l’autre, mais qui avaient été précédés par des dieux (1).

D'autres Égyptiens lui dirent avoir des registres exacts non - seulement du règne des hommes, mais de celui des dieux. Ils comptaient dix-sept mille ans depuis Hercule jusqu'à Amasis, et quinze mille depuis Bacchus.

Pan avait encore précédé Hercule (2).

Évidemment ces gens-là prenaient pour historique quelque allégorie relative à la métaphysique panthéistique qui faisait, à leur insu, la base de leur mythologie.

Ce n’est qu'à Séthos que commence, dans Hérodote, une histoire un peu raisonnable ; et, ce quil est important de remarquer, cette histoire commence par un fait concordant avec les annales hébraïques , par la destrüction de l'armée du roi d’Assyrie, Sennachérib (5), et

| accord continue sous Nécho (4) et sous | Hophra ou Apriés.

| (1) Euterpe, chapitre cxzur.

I (9) Jbid., cxuxv.

(3) Tbid., exix.

| | (4) Jbid., cux, et dans le quatrième livre des Rois,

Deux siècles après Hérodote (vers deux cent soixante ans avant Jésus-Christ), Ptolomée Philadelphe, prince d’une race étrangère ,voulut connaitre Fhistoire du pays que les événemens l’avaient appelé à gouverner. Un prêtre encore, Manéthon, se chars de l'écrire pour lui. Ce ne fut plus dans dés registres, dans des archives qu'il prétendit l'avoir puisée, mais dans les livres sacrés d’Agathodæmon , fils du second Hermès et père de Tàt, lequel l'avait copié sur des colonnes érigées avant le déluge, par Tôt ou le premier Hermès, dans la terre sériadique (1), et ce second Hermès, cet Agathodæmon, ce Tât, sont des personnages dont qui que ce soit n'avait parlé auparavant, non plus que de cette terre sériadique ni de ses” colonnes. Ce déluge est lui-même un fait entierement inconnu aux Égyptiens des temps anté- | rieurs , et dont Manéthon ne marque rien dans | ce qui nous reste de ses dynasties.

Le produit ressemble à la source : non-seule- | ment tout est plein d’absurdités, mais ce sont | des absurdités propres, et impossibles à eon- | cilier avec celles que des prêtres plus an- |

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