ARTICLE II
Observations spéciales sur la structure, l’accroissement et la succession des mâchelières de l’éléphant, et sur leurs différences d’après l’âge et la position.
Nous avons fait ces observations sur les trois éléphans des Indes que nous avons eu occasion de disséquer; mais nous devons dire que nous étions guidés par le beau travail de notre respectable confrère feu M. Tenon , sur les dents du cheval. Ce que nous avons vu de particulier sur celles de l'éléphant ne tient qu’à leur grandeur et à leur caractère propre de configuration, qui rend leurs variations de formes beaucoup plus marquées.
Nous devons aussi reconnaitre que d’excellentes observations avaient déjà été faites avant nous sur le sujet particulier des dents de l’éléphant, par M. Pallas (1), Pierre Camper et
(4) Acad. Petrop., Nov. Com. xnr, p. 472.
RE nnpnenttr en pepmtairte
son fils Adrien (1), M. Corse, sir Everard Home (>) et M. Blake (3) : ces trois derniers surtout ont presque épuisé la matière, chacun d’eux en ayant découvert de son côté quelque partie importante.
Quant à la manière dont les dents en général naissent et croissent, nos observations nous paraissent confirmer la théorie de Hunter plutôt que toutes les autres, dans ce qui concerne la partie de la dent qu’on nomme substance osseuse. Mais ce grand anatomiste ne nous parait pas avoir été aussi heureux à l’égard de l’émail ; et il a entièrement méconnu la nature de la troisième substance, propre à certains herbivores. Sous ces deux rapports, c’est M. Blake qui nous parait s'être approché davantage de la vérité ; tandis que nous ne pensons pas, comme lui, qu'il y ait des vaisseaux dans la substance osseuse.
En effet, chaque molaire d’éléphant, comme toute autre dent quelconque, est produite et pour ainsi dire conçue dans l’intérieur d’un
(1) Descrip. anat. d’un éléphant.
(2) Transact. phil. pour 1790.
(3) Essay of the Structure and Formation of the Teeth in Man, and various Animals, by Robert Blake, m. d. Dublin , 1801, &.
sac membraneux que nous appellerons , avec plusieurs anatomistes, sa capsule.
Ce sac, vu extérieurement, est dans l’éléphant d'une forme rhomboïdale, moins haute en arrière qu'en avant; il est fermé de toute part, si l’on excepte les petites ouvertures pour le passage des nerfs et des vaisseaux.
Il est logé dans une cavité osseuse de même forme que lui, creusée dans l’os maxillaire, et qui doit former un jour l’alvéole de la dent.
Il n’y a que la lame externe de la capsule qui ait la simplicité de forme que nous avons dite. Sa lame interne fait, au contraire, comme dans les herbivores en général, beaucoup de replis; mais, pour les faire concevoir, il faut décrire une autre partie.
J'entends parler du 2oyau pulpeux de la dent. Il a dans chaque animal une figure propre.
Pour se représenter celui de l’éléphant en particulier, qu'on se figure que du fond de la capsule, pris pour base, partent des espèces de petits murs tous parallèles, tous transverses, et se rendant vers la partie du sac prète à sor-
tir de l’alvéole.
Ces petits murs n’adhèrent qu’au fond de la capsule ; leur extrémité opposée , ou, si l’on veut, leur sommet, est libre de toute adhérence.
Ce sommet libre est beaucoup plus mince
que la base : on pourrait l’appeler leur tranchant ; il est de plus profondément fendu , sur sa largeur, en plusieurs pointes ou dentelures très-aigués.
La substance de ces petits murs est molle, transparente, très-vasculaire , et paraît tenir beaucoup de la nature de la-gélatine ; elle devient dure, blanche et opaque dans l’espritde-vin.
On peut maintenant aisément se figurer les replis de la membrane interne de la capsule ; qu'on s’imagine qu’elle forme des productions qui pénètrent dans tous les intervalles des petits murs gélatineux que je viens de décrire. Ces productions adhèrent à la face de la capsule qui répond à la bouche et aux deux faces latérales; mais elles n’adhèrent point à son fond, duquel naissent les petits murs ou productions gélatineuses. Par conséquent on peut concevoir un vide possible et continu , quoique infiniment replié sur lui-même, entre tous ces petits murs gélatineux ( descendans pour les dents d’en haut, ascendans pour celles d’en bas) et ces petites cloisons membraneuses (ascendantes dans les dents d’en haut, descendantes dans celles d’en bas ).
C'est dans ce vide concevable que se dpe= seront les matières qui doivent former la dent,
savoir : la substance vulgairement appelée osseuse, qui sera transsudée par les productions sélatineuses venant du fond de la capsule, et l'émail, qui sera déposé par les cloisons membraneuses , et en général par toute la surface interne de la capsule et de ses productions , la seule base exceptée (x). | Il faut cependant remarquer qu’entre la prétendue substance osseuse et l'émail, il y a encore une membrane très-fine que je crois avoir découverte. Lorsqu'il n’y a encore aucune parüe de la première substance de transsudée , cette membrane enveloppe immédiatement le petit mur gélatineux et le serre de très-près. À mesure que ce petit mur transsude cette substance , il se rapetisse, se retire en dedans et s'éloigne de la membrane, qui lui sert néanmoins toujours de tunique, mais de tunique commune à lui et à la matière qu'il a transsudée sous elle.
L’émail, de son côté, est déposé sur cette tunique par les productions de la lame interne de la capsule, et il la comprime tellement con-
(1) Voyez, pour la production de l’émail , le Discours préliminaire de l'ouvrage de M. F. Cuvrer , intitulé: Des dents des Mammifères considérées comme caractères zoologiques , etc.
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tre la substance interne ou osseuse qu’elle sépare de lui, que bientôt cette tunique devient imperceptible dans les portions durcies de la dent, ou du moins qu’elle n’y paraït que sur la coupe, comme une ligne grisâtre fort fine qui sépare l’émail de Ja substance interne.
Mais on voit toujours alors que c’est elle seule qui attache ces parties durcies au fond de la capsule; car sans elle il y aurait solution de continuité.
La substance appelée osseuse et l'émail sont donc produits par une sorte de juxta-position. La premnière se forme par couches, du dehors au dedans ; la couche intérieure est la dernière faite, et c’est aussi la plus étendue, | absolument comme dans les coquilles; et sa formation commençant par les points les plus | saillans du noyau gélatineux de la dent, c’est à ces points que cette substance est la plus lépaisse ; elle va en s’amincissant à mesure qu'elle s’en éloigne.
Que l’on se reporte maintenant par la pensée à l’époque où cette transsudation commence :
| on concevra qu'il se forme une petite calotte
| SAGE ! sur chacune des dentelures quidivisentles tran- ! chans des petits murs gélatineux dont j'ai parlé | tantôt. À mesure que de nouvelles couches s’a-
! Joutent par dedans aux premières, les calottes
se changent en cornets coniques ; si les couches nouvelles et intérieures descendent jusqu’au fond des échancrures des tranchans de ces peits murs, tous les cornets se réunissent en une seule lame transversale ; enfin, si elles descendent jusqu’à la base des petits murs eux- | mêmes, toutes les lames transversales se réuniront en une seule couronne de dent, qui présenterait les mêmes éminences et les mêmes découpures que l’on voyait dans son noyau gé- | latineux, si, pendant le temps que ces couches | transsudaient, d’autres substances ne s'étaient | pas déposées dessus et n’en avaient pas en partie rempli les intervalles.
D'abord l'émail est déposé, comme je l'ai h dit, sur la surface de la substance dite osseuse, |
par la membrane interne de la capsule, sous | forme de petites fibres ou plutôt de petits eristaux tous perpendiculaires à cette surface, et y formant, dans les premiers temps, une sorte de velours à brins fins. Quand on ouvre la cap- | sule d’un germe de dent, on trouve les petites | molécules du futur émail, encore très-légère- | ment adhérentes à la face interne de cette cap- | sule, et s’en détachant aisément. Une partie | nage même dans une liqueur interposée entre |
la capsule et le germe. Je n'ai pas vu les petites vésicules adhérentes à la capsule, d’où Héris-
pe Le ps SE ———————
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sant prétend que sort la matière qui doit en se desséchant devenir l'émail. L'opinion de Hunter, que l'émail n’est que le sédiment du liquide interposé entre la dent et sa capsule, est inexacte, en ce qu il fait trop abstraction de la membrane capsulaire, d’où sortent réellement les molécules de l’émail; mais il est trèsvrai que ces molécules sont d’abord entre cette membrane et la dent avant de se coller à celleci. Quant à l’autre opinion, qui fait sortir l’émail, comme par efflorescence, des pores de la substance osseuse, quoiqu'’elle soit reçue de beaucoup d’anatomistes , elle n’a pas le moindre fondement dans l'intuition.
Mais revenons à nos dents.
Une couche épaisse d’émail enduisant done la couronne de toute part, remplit une partie des intervalles que les lames transversales et leurs dentelures avaient d'abord laissés entre elles.
Le reste de ces intervalles est tout-à-fait comblé par une troisième substance que M. Tenon a nommée cortical osseux, parce qu’elle enveloppe toutes les autres, et qu’elle ressemble à un os ordinaire par sa nature chimique et sa dureté, plus encore que les deux autres parties de la dent. Aussi M. Home la nomme-t-il os, tandis qu'il appelle voire la substance vul-
gairement dite osseuse. M. Blake donne à ce cortical le nom de crusta petrosa.
Sa production a quelque chose de très-remarquable. M. Tenon a pensé qu’elle venait de l'ossification de la lame interne de la capsule, lorsque cette capsule avait produit l’émail. M. Blake croit que cette lame, après avoir donné l’émail par une de ses faces, donne le cortical par sa face opposée. M. Home ne s’est point clairement exprimé sur ce sujet.
Pour moi, je me suis assuré que le cortical est produit par la même lame et par la même face qui a produit l’émail : la preuve, c’est que cette lame reste en dehors du cortical, comme elle était auparavant en dehors de l'é- | mail, et qu’elle y reste molle et libre tant que | ce cortical lui laisse de la place. Seulement elle | change de tissu : tant qu’elle ne donnait que | de l'émail, elle était mince et transparente; | pour donner du cortical, elle devient épaisse, |
spongieuse, opaque et rougeûtre. Le cortical M naissant n’est point par filets serrés, mais | comme par petites gouttes qui auraïent été je- f tées au hasard. | Les productions membraneuses de la cap- M sule de la dent se retirent vers le haut et vers M les côtés, à mesure que le cortical qu’elles dé- M posent sur l'émail remplit tout le vide qui
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était resté entre les différentes lames de la dent. Les sommités de ces lames sont couvertes de cortical comme le reste, tant qu’elles ne sont pas usées. Une seule et même production de la capsule dépose souvent déjà son cortical sur le haut de la lame, qu’elle ne dépose encore que de l’émail sur le bas. Il arrive aussi que le haut de l'intervalle des lames est déjà comblé par le cortical lorsque le bas est encore séparé : alors le bas de la production capsulaire se trouve séparé du haut, et ne recoit plus sa nourriture que par ses adhérences latérales avec la capsule.
La déposition de l'émail commence presque avec la transsudation de la substance osseuse, et celle du cortical suit de près, de manière que le sommet de chaque lame est terminé dans ses trois substances bien avant sa base, et que les lames voisines sont soudées ensemble par leurs sommets, avant d’être encore | durcies à leurs bases.
Qu'on ajoute à présent à tout ce que nous venons de dire cette circonstance, que ces diverses opérations ne s ’exécutent point en | même temps dans toutes les parties de la dent, mais Lee ont lieu beaucoup plus tôt en | avant qu’en arrière : on concevra que les lames | antérieures seront déjà réunies entre elles par
leurs sommets et même par leurs bases, quand les lames intermédiaires seront encore séparées les unes des autres au moins par leurs bases, et quand les postérieures ne seront pas même formées, et ne présenteront que les cor nets pointus et distincts qui doivent devenir les sommets de leurs dentelures.
Il résulte aussi de tout ce que nous venons de dire, que les substances dont se composent les dents se forment toutes par excrétion et par couches; que la substance interne en particulier n’a de commun avec les os ordinaires que sa nature chimique, consistant également en gélatine et en phosphate calcaire, mais qu'elle ne leur ressemble ni par son tissu, ni par sa manière de se déposer, ni par celle de croître. Son tissu n'offre ni cellulosité, ni fibres, mais seulement des lames emboitées les unes dans les autres : ceux qui le comparent au diploé du crâne, et y supposent des cellules, en donnent une idée très-fausse. Elle ne se forme point dans un premier noyau cartilagineux qui serait successivement pénétré par des molécules terreuses; elle ne croît point par un développement général et simultané de toutes ses parties, et en conservant une même forme; enfin elle n’est pénétrée ni par
des vaisseaux ni par des neris. Ceux qui ont pensé que les vaisseaux du noyau pulpeux passent dans le corps de la dent ont été trompés ; et bien plus encore ceux qui établissent un passage des vaisseaux du périoste de l’alvéole dans la masse des racines. Il ne passe pas la moindre fibrille du noyau pulpeux à la substance dite osseuse; et celle-ci n’est liée au reste du corps que par son seul enclavement mécanique. Aussi aucune partie de la dent ne se régénère quand elle a été enlevée; et si des dents fendues se reconsolident, c’est seulement parce que de nouvelles couches se formant en dedans, se -collent aux extérieures et collent celles — ci entre elles.
Nous verrons encore de nouvelles preuves de tout cela en traitant de l’ivoire, et nous y réfuterons -les objections tirées des maladies des dents; mais, en attendant, nous pouvons dire que c’est très-improprement que la plupart des anatomistes ont donné à la substance interne des dents le nom de substance osseuse, ‘ét qu'ils ont désigné par celui d’osssfication, l’opération qui les développe et les durcit : c’est
confondre deux choses essentiellement diffé- | rentes, et donner, par des noms malappliqués, ) des idées fausses qui peuvent même influer sur
la pratique.
Mais revenons à nos dents màchelières d’éléphant.
Lorsque toutes les parties du corps de la dent sont faites et consolidées, et qu’elle vient à sortir de son alvéole, elle éprouve des changemens tout nouveaux. ES
Comme l'éléphant est herbivore, ses dents s’usent par la mastication , ainsi que celles de tous les animaux soumis au même régime. On sait même qu'il est nécessaire que leurs dents | s’usent, pour que leur surface soit en état de broyer les substances végétales. Ce fait général, | mis encore récemment dans le plus beau jour | par les travaux de M. Tenon, prouverait à lui seul, et indépendamment de tous ceux que nous venons de développer, que les dents ne sont pas organisées comme les os. Qui ne sait à quels accidens ces derniers sont exposés lorsqu'ils sont entamés ou seulement mis à nu?
Les sommets des petites dentelures des lames ! s’useront les premiers; une fois usés jusqu’à | la substance intérieure, chacun de ces som-| mets présentera un disque circulaire ou ovaleM de cette substance, entouré d’un cercle d’é-M mail et d’un cercle de cortical ; et il y aura une | | rangée de ces petits, cercles par chaque lame. M
Si la détrition pénètre jusqu’au fond des!
tous ces petits cercles se réuniront en un seul ruban de substance osseuse, entouré d’une double ligne d’émail, et la substance corticale fera tout le tour de la table de la dent, et occupera tous les intervalles des rubans. Chaque ruban sera la coupe de l’une des lames transversales qui composent la dent.
Et si la détrition pouvait aller jusqu’à l’endroit où les lames se réunissent toutes en une seule base , la dent tout entière n’offrirait plus qu’un très-crand disque de substance osseuse, entouré de toute part d’un petit bord d’émail et d’un autre de cortical.
Mais la détrition ne peut jamais aller complètement jusque là, parce que la détrition ne se fait pas en mème temps sur toute la couronne, ainsi que la consolidation ne s’y était pas faite ; et en voici la raison.
La dent, par sa forme rhomboïdale dans le sens vertical et par sa position très-oblique, présente beaucoup plus tôt sa partie antérieure à la mastication, que sa partie postérieure. Le plan ou la table produite par la mastication fait donc, avec la surface commune des som-
| mets de toutes les lames, un angle ouvert en arrière ; et il arrive de là que lorsque les lames de devant sont entamées profondément et | | | |
forment des rubans entiers, les lames inter-
médiaires n'offrent encore que des rangées transversales de cercles ou d’ovales, et que celles de derrière sont tout-à-fait intactes, et présentent les sommets de leurs dentelures en forme de mamelons arrondis.
Les lames antérieures sont même tout-à-fait détruites avant que les postérieures soient entamées fort avant; et il arrive de là un autre phénomène aussi particulier à l’éléphant :
c'est que ses dents diminuent de longueur en même temps qu'elles diminuent de hauteur.
Pendant que la partie extérieure de la dent s’use et diminue, la portion de racine qui lui correspond s’use d’une autre manière qui est plus difficile à concevoir. En examinant ce qui en reste, on voit qu'elle est comme rongée; elle présente à sa surface de petites fossettes irrégulières , comme si elle eût été dissoute par un acide qu’on y aurait jeté par gouttes. C’est une sorte de carie semblable à celle qu’éprouvent les dents de l’homme quand elles sont dépouillées de leur émail. Nous en rechercherons la cause plus bas. Toujours est-il que la dent se trouve par là successivement privée, dans les diverses portions de sa longueur, de segmens ou de tranches qui en occupaient toute la hauteur.
De là résulte encore un autre effet singulier : |
c'est que la partie antérieure de la mâchoire devant toujours être remplie, la dent se meut d’arrière en avant dans le sens horizontal, en même temps qu’elle se porte dans le sens vertical de haut en bas ou de bas en haut, selon qu'elle appartient à la mâchoire supérieure ou inférieure.
Voilà comment chaque dent, au moment où elle tombe, se trouve très-petite , quelque grande qu’elle ait pu être auparavant.
Ce mouvement de la dent active fait de la place pour celle qui se forme dans l’arrièremâchoire et qui doit lui succéder ; cette seconde dent aide, par son développement, à pousser la première en avant; et l’on pourrait dire que les dents de remplacement de l'éléphant viennent derrière ses dents de lait, au lieu de venir dessus ou dessous comme dans les autres animaux.
Patrice Blair (1), qui avait aperçu des lames transversales séparées dans les arrière - màchoires de l’éléphant, et qui les avait nommées avec beaucoup de justesse des rudimens de dents , ne voulut point croire que ces lames vinssent à former par la suite une dent qui remplacerait celle derrière laquelle il les trou-
(1) Trans, phil., tome xxvir, n° 326, page 116.
vait. Il fut donc réduit à leur chercher divers usages imaginaires.
On a disputé sur le nombre des dents des éléphans : la Société royale de Londres s’aperçut, en 1715, qu'il varie d’une à deux de chaque côté , et que la place de la division varie aussi; c’est-à-dire que la première dent est plus ou moins longue à proportion de la seconde , suivant les individus (1).
Pallas a enseigné le premier le mode de leur succession, qui explique toutes ces irrégularités, en montrant qu’ils ont d’abord une seule dent de chaque côté; qu’une seconde, en se développant , pousse la première, de façon que pendant un certain temps il y en a deux; ensuite la chute de la première fait qu'il n’y en a de nouveau plus qu’une (2).
J'ai annoncé que cette succession, et par conséquent ce changement alternatif de nombre se répétait plus d’une fois, parce que j’avais encore trouvé des germes séparés dans un éléphant qui avait déjà deux dents en place (3). Ce dernier point avait , au reste, déjà été constaté, mais pour la mâchoire supérieure seu-
(4) Trans. phil., tome xxx , n° 349 , page 370. (2) Nov. Com. Petrop., xu1, page 475.
(3) Mém. de l’Inst., Sciences math. et phys., tome 1,
lement , par Daubenton (1); enfin ce grand naturaliste avait aussi pressenti jusqu’à un certain point la nécessité de cette succession d'arrière en avant, que Pallas a plus clairement développée.
M. Corse (2) nous a appris que cette succession se répète jusqu’à huit fois dans l'éléphant des Indes; qu’il y a par conséquent trentedeux dents qui occupent successivement les différentes parties de ses mâchoires.
Les premières paraissent huit ou dix jours après la naissance , sont bien formées à six semaines , et complètement sorties à trois mois. Les secondes sont bien sorties à deux ans. Les troisièmes paraissent à cette époque, et font tomber les secondes à six ans; elles sont à leur tour poussées en dehors par les quatrièmes à neuf ans. On ne connaït pas si bien les époques suivantes.
Pour moi, dans les deux premiers éléphans que j'ai disséqués, et dans cinq têtes sèches que j'ai examinées, j'ai constamment trouvé trois dents à la fois, savoir : une petite molaire plus ou moins prête à tomber, une grande en place et en pleine activité, et un germe plus
(1) Hist. nat., tome xr, in-4°
(2) Trans. phil. pour 1799.
ou moins grand , plus ou moins consolidé , occupant tout le fond de l’arrière-mâchoire ; mais dans mon dernier éléphant, qui était âgé d’environ quarante ans, il n’y avait plus que deux dents, dont la seconde, qui commençait à peine à sortir de l’alvéole, remplissait toute l’arrière-mâchoire.
On juge aisément, à la profondeur de la détrition , si une dent que l’on trouve isolée était située en avant ou en arrière dans la mâchoire ; celles qui étaient situées en avant n’ont jamais aucune de leurs lames entières.
Le nombre des lames qui composent chaque dent va en augmentant, de manière que chacune d'elles en a plus que celle qui l’a immédiatement précédée.
M. Corse, qui a fait le premier cette remarque, donne ces nombres d’après ses observations (1) : les premières ont quatre lames seulement; les deuxièmes, huit ou neuf; les troisièmes , douze ou treize , et ainsi de suite jusqu'aux septièmes ou huitièmes, qui en ont vingt-deux ou vingt-trois. M. Corse n’a jamais vu de dents qui en eussent davantage.
Nous avons lieu de croire que ces nombres ne sont pas bien absolus, car nous avons une
(4) Trans. phil., loc. cit
mâchoire inférieure dont la première dent a quatorze lames, et la suivante quatorze germes de lames. M. Camper en a une absolument pareille (Descript. anat. d’un éléphant, p- 57, pl. 19, f. 2); mais à la mâchoire supérieure qui correspondait à la nôtre, il y a dans la dent active treize lames , et dans le germe de la suivante dix-huit.
Indépendamment du nombre, il y a des différences par rapport à l’épaisseur des lames ; elles sont plus minces dans les premières dents que dans les dernières : et comme les màchoires sont plus courtes lorsqu'elles portent les premières dents, il arrive que le nombre des lames en activité est à peu près le même en tout temps, c'est-à-dire de dix ou douze.
Lorsque l'éléphant est grandi, l’espace occupé par les lames en activité est, il est vrai, plus grand ; mais ces lames sont elles-mêmes | plusépaisses, et remplissent toujours l’espace, | quel qu'il soit.
| Comme il faut à peu près le même temps
| pour user le même nombre de lames , les der- . nières dents, qui en ont beaucoup plus, du- | rent bien plus long-temps que les premières. | Les remplacemens se font donc à des intervalles de plus en plus longs , à mesure que l'éléphant | avance en âge.
Les dents d’éléphans, comme celles de tous les autres animaux, ne poussent leurs racines que quand le corps est parfait; les racines se forment par couches, comme le reste de la dent : la chose ne pouvait être autrement.
Mais pourquoi cette division dans un autre sens, lorsque la réunion des calottes de toutes les éminences gélatineuses semblait ne plus devoir produire qu’un seul corps ?
Pour répondre à cette question, qui est d’un intérêt général pour toutes les dents, il faut ajouter une circonstance à la description que j'ai donnée du germe : j’ai réservé ce point pour ce moment-ci, afin de ne pas trop embrouiller les idées.
La base de ce corps gélatineux, dont les productions, que j'ai appelées murs, servent de noyaux aux lames de la dent, n’adhère pas
par tous ses points au fond de la capsule. Il y | a, d'espace en espace, des solutions de conti- | nuité, et par conséquent les parties adhérentes |
de cette base peuvent être considérées comme des pédicules très-courts. Lorsque la lame de
substance osseuse a recouvert toutes les pro- | ductions ou murs, et tout le corps du noyau |!
de la dent, elle se continue toujours sur et entre les Héaictless les parties de cette lame | qui se portent entre les pédicules, forment le
dessous du corps de la dent ; les parties qui enveloppent les pédicules, et qui sont par con- .séquent plus ou moins tubuleuses, forment les premiers commencemens des racines.
Ces racines et les pédicules qui leur servent de noyaux s’alongent ensuite par deux raisons : d’abord les progrès des lames de substance osseuse qui, s’alongeant toujours, forcent la dent à s’élever et à sortir de l’alvéole; ensuite l’épaississement du corps de la dent par la formation des couches successives qui, en remplissant le vide intérieur, n’y laissent presque plus de place pour le noyau gélatineux , et le refoulent vers l’intérieur des tubes des racines.
Il ne se produit point d’émail ni de corticalsur les racines, parce que la lame interne
de la capsule, -qui a seule le pouvoir de sécréter | ces deux substances , ne s’étend pas jusque là. | Je pense que c’est en partie à cette absence d’émail qu'est due la corrosion qui commence sur les racines sitôt que la portion de la couronne qui leurcorrespond estusée jusqu’à elles.
À cette époque, la racine a pris tout le développement qu’elle pouvait prendre; le noyau pulpeux est entièrement repoussé par les couches avec lesquelles il a rempli lui-même la cavité qu'il occupait. Cette force d’accroissement
de la racine cesse donc de contre-balancer l’accroissement des parois osseuses de l’alvéole, et celles-ci poussent continuellement la racine en dehors. Elle commence à se carier aussitôt que, se montrant hors de la gencive, elle est exposée à l’action septique de l'air, de la chaleur et de l'humidité de la bouche.
Ce qui donne à mes yeux quelque probabilité à cette idée, c'est que la corrosion commence plus tôt à la jonction de la racine et de | la couronne qu’à la pointe de la racine. J'en | ai plusieurs preuves dans mes échantillons. On ! peut en juger aussi par la petite dent que re- | présente M. Corse (Trans. phil., 1709, tab. vi, | fig. 3). Peut-être encore la compression méca- | nique que la racine éprouve de Ja part de lalvéole contribue-t-elle à sa destruction , comme | on attribue la destruction des racines des dents de lait à la gêne qu’elles éprouvent par le rétrécissement de leur alvéole, occasioné par le développement des dents qui doivent leur succéder.
Au reste, il faut toujours qu’une partie de!
ces molécules soit absorbée organiquement:; ! mais ce ne serait pas le seul phénomène dansk lequel un corps devenu étranger serait pompé | par les vaisseaux absorbans et disparaîtrait. | La chose est connue de reste pour les liquides. |
Pour les solides, je crois qu’on en a des exemples dans quelques séquestres. On peut voir à cet égard la Dissertation d'Alexandre Macdonald sur les Vécroses.
Les dents des deux mâchoires de l’éléphant se distinguent aisément par leur forme. Celles de la mâchoire supérieure ont leurs lames disposées de manière que leurs sommités sont toutes dans une surface convexe; la table produite par leur détrition est aussi convexe. C’est le contraire pour les deux choses dans celles de la mâchoire inférieure.
Un caractère encore plus frappant peut se prendre de la direction des lames par rapport à la couronne ou à la partie triturante.
Celles d'en bas sont inclinées en arrière, | c'est-à-dire que l'angle aigu qu’elles forment | avec le plan de trituration est dirigé en avant,
du moins dans leur partie radicale ; car le sommet des antérieures se recourbe un peu en arrière.
Celles d’en haut au contraire sont inclinées en avant, ou l’angle aigu qu'elles font avec le plan de trituration est dirigé en arrière.
Il est toujours aisé de distinguer l'arrière de la dent de l'avant : la trituration entamant
bien plus en avant qu’en arrière, c’est le bout fe 34
le plus profondément usé de la couronne qui est toujours l’antérieur.
Il faut remarquer cependant que l’inelinaison des lames sur la couronne diminue aux deux maàchoires à mesure que la détrition augmente. Les lames postérieures, qui s’usent plus tard, s’usent un peu plus vite, parce que leur développement vers la racine continuant quand celui des lames antérieures à cessé , elles sont poussées en dehors avee plus de force : d’où il arrive que la table de détrition devient de plus en plus perpendiculaire à la direction des lames.
On distingue encore les dents appartenant à claque côté, parce qu’elles sont convexes à leur face interne, et un peu concayes à l’externe.
J'ai cherché à représenter cette marche de la dentition dans les figures de mes planches 9 et 10.
PL 10, fig. 5, est un crâne d’éléphant des Indes scié verticalement.
a. L'entrée des narines.
b,b. L’énorme épaisseur des sinus qui séparent les deux parois du crâne.
c. La cavité du cerveau.
d. Le trou occipital et le condyle droit de ée nom.
e. L’alvéole de la défense.
J. La cavité de la défense ouverte, pour montrer l’espace qu'occupait son noyau pulpeux.
Dans l’espace depuis f jusqu’à g, on a enlevé une portion de l’os maxillaire et tout l’os palatin , pour montrer
les dents et leurs germes en situation dans toute leur étendue.
h. Est la dent antérieure réduite presque à rien par la détrition et par la compression tant de la dent suivante que de son propre alvéole.
i. La dent en pleine activité, dont les racines commencent à se former en X, et dont la partie triturante Z est déjà usée en table. Les lames postérieures m sont encore intactes.
n. Le germe de l’arrière-dent encore enclavé dans sa capsule membraneuse, et celle-ci logée dans une cavité de l’arrière - mâchoire.
o. Le nerf de la cinquième paire, qui donne des filets aux capsules des dents et à leurs noyaux pulpeux.
Ces deux mêmes dents sont représentées plus en grand, pl. 9, fig. 1 et 2.
Fig. 1 est la dent en activité; a, b, la portion de ses lames déjà usée en table ; b, c, la portion encore intacte ; d,e,.f, ses racines qui s’enfoncent entre les productions de l’alvéole g, h, 1.
On a enlevé toute la face intérieure des racines et de la base du fust de la dent, pour montrer le noyau pulpeux k, /, m.
Comme le corps de la dent est presque entièrement fermé et rempli, les petits murs transverses 7,0,p, 4, r,s, sont presque entièrement raccourcis et comprimés ;
mais en revanche les pédicules #, u, v, x, qui servent à la formation des racines, sont déjà fort alonges. Fig. 2 est le germe de l’arrière-dent, retiré avec sa capsule de la cavité de l’arrière-mâchoire.
a, b. Reste du périoste de l’alvéole.
, d. Partie antérieure de la membrane externe de la capsule. e, f. Portion de cette membrane externe , détachée et rejetée en bas, pour montrer la membrane interne g, h, £. k,k, k, k, etc. Productions transversales de cette membrane interne , lesquelles séparent les lames de la dent et les murs gélatineux sur lesquels ces lames se forment. On a enlevé les portions de la membrane qui réunissaient ces productions, afin de faire voir les lames de la dent qu’elles couvraient, 1, l, 1. Le corps du noyau pulpeux de la di:
m,m,m,m, etc. Ses productions ou les petits murs transverses qu'il envoie entre les productions de la capsule , et sur lesquels se forment les lames de la dent. n,n,n,n,etc. Lames dites osseuses, transsudées par ces petits murs, qui les enveloppent , et dont l’ensemble doit former la dent. Les postérieures sont beaucoup plus courtes et n’enveloppent pas aussi complètement leurs petits murs, parce que la transsudation commence plus tard en arrière.
0,0,0,0,etc. L’émail déposé sur ces lames par la face interne de la capsule. Il y en a beaucoup moins sur les lames postérieures, par la mème raison.
Dans la partie d, g, h, le cortical a déjà couvert l’émail et soudé les [lames ensemble.
VIVANS. 533 P,pP;p- Les solutions de continuité qui séparent les commencemens des pédicules des racines.
Fig. 3 est la partie moyenne de ce même germe, vue par sa face postérieure.
a, a. Sa base vue en raccourci.
b. L'un des derniers petits murs transverses.
c. Lame dite osseuse qui n’enveloppe encore que ses dentelures.
d. Une dentelure dont l’enveloppe n’est pas encore jointe aux autres.
e,e,e,e. L’émail qui commence à se déposer sur cette lame.
J. Reste de la capsule.
g, g. Extrémité des lames transverses de la capsule.
h,h. Bases des petits murs transverses du noyau pulpeux.
1,1,1. Lames de la dent qui les enveloppent.
k,k. Email qui commence à se déposer sur ces lames.
Fig. 4 représente les derniers petits murs du noyau pulpeux, détachés du reste et écartés les uns des autres.
a. Les lames en cornet qui avaient commencé à se former sur les dentelures du plus antérieur.
b. Celles qui ne faisaient que de naïitre sur les dentelures de l’avant-dernier.
c. Le dernier de tous, qui n’avait encore aucune en-
veloppe dure.
Fig. 5. Une lame de germe de dent d’éléphant des Indes, vue par sa face large.
a,a. Sa partie qui devait bientôt poindre hors de la
capsule et de la gencive, et où l’on voit déjà le cortical répandu comme par gouttes.
b, b. Sa partie moyenne, où il n’y a encore , sur la substance dite osseuse, que l’émail comme des filets de velours.
c,c. Sa partie de la base, où la substance dite osseuse est encore à nu, sans émail ni cortical.
Fig. 6. Une lame pareïlle de l’éléphant d'Afrique.
a. L’arête qui donne à la coupe des lames de tette es— pèce la figure d’une losange.