‹ Recherches sur les ossemens fossiles (volume 4)Chapitre 46 sur 98 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

Des différentes espèces d’éléphans actuellement existantes ; de leurs caractères distinctifs , et des variétés qui ont lieu dans chacune d’elles.

1° Différence des mâchelières.

On a long-temps possédé et décrit indistinctement des dents molaires de l'éléphant des Indes et de l'éléphant d’A frique , sans les comparer et sans s’apercevoir qu'elles ne se ressemblent pas en tout. Ainsi la Société royale de Londres fit représenter, en 1715, des molaires d'Afrique, pour servir d'objet de comparaison à des molaires fossiles, qui, comme on sait, ressemblent beaucoup à celles des In- \des, et personne n’insista sur une différence qui sautait aux yeux.

L’exact et judicieux Daubenton ne la remarqua pas davantage, et Buffon ni Linnæus ne soupçonnèrent jamais qu'il pût y avoir plus

| | d’une espèce d’éléphant. On n’aperçoit pas |

même encore de traces de cette possibilité dans l'édition du Systema Naturæ , par Gmelin, et en effet tout ce que l’on trouvait làdessus dans les anciens et dans les voyageurs était vague, et pouvait ne se rapporter qu'à de simples variétés.

Tel est, par exemple, ce que les anciens ont dit sur les différences de ces éléphans et sur leurs divers degrés d'aptitude à la guerre.

Polybe, liv. ir, c. 17, en racontant la ba- | taille perdue auprès de Raphie, par Antiochus | le Grand contre Ptolomée 1v Philopator, l'an |! de Rome 555, 171 ans avant J.-C., parle de la | supériorité des éléphans des Indes sur ceux | de Libye qui avait d’abord paru faire pencher ! la victoire du côté d’Antiochus , et dit à cette | occasion que « les éléphans de te redou- « tent ceux des Indes et ne peuvent mi les | « sentir ni en ouir le eri, ou plutôt, que | | « c’est la grandeur et la AL de ceux-ci qui | « leur fait prendre la fuite. » |

Tite-Live, liv. xxxvir, chap. 39, rapporte | | quelque Lu. de semblable à l’occasion de la | bataille de Magnésie, perdue 27 ans après, M l'an de Rome 562, par le même Antiochus M contre les Romains commandés par Scipion È l’Asiatique, et sous lui par Cn. Domitius, son M lieutenant. Il dit que « le général romain, qui”

« n'avait que seize éléphans, les plaça à l’ar- « rière-garde, non-seulement parce qu'ils « n'auraient pu résister à cause de leur petit « nombre à ceux du roi, qui en avait cin- « quante-quatre, mais encore parce qu'étant « d'Afrique, ils n'auraient pu, à nombre égal, « soutenir le combat contre ceux des Indes, « cette dernière race ayant à la fois plus de « courage et une taille beaucoup supérieure. » Appien donne la même raison de cette manœuvre (de Bellis Syriac., édition d’Amsterd. 1760, 8.1, p. 172 ). Selon lui : « Domitius « jugeant que les éléphans qu’il avait d’Afri- « que ne lui seraient d'aucune utilité, parce « qu'ils étaient en moindre nombre, et plus « petits en leur qualité d’ Africains (ox Au), « et que les petits redoutent les grands, il les « plaça à l'arrière-garde (Écrncey OTiT GTUYTAG )i » L'inscription d’Adulis, rapportée par Cosmas, nous apprend que les rois d'Égypte tiraient les éléphans qu'ils dressaient pour la guerre , de l’Éthiopie et du pays des Troglodytes, c'est-à-dire des contrées situées vers la mer des Indes (1). Ptolomée 111, Évergète, au- | A de cette inscription, semble déjà s’y glo-

(1) Cosmas, Indico — pleustes ap. Thevenot, divers

544 ÉLÉPHANS rifier de ce qu'avec ces éléphans, il s'était rendu maître des éléphans des Indes que possédait apparemment le roi de Syrie Antiochus Theus, contre qui l’on sait qu'il fit une guerre heureuse. Le même Cosmas dit que les Éthiopiens ne savaient pas dresser ces éléphans (x). Ainsi, bien que dans toutes ces occasions les armées qui ne possédaient que des éléphans d'Afrique aient été victorieuses, la supériorité des éléphans des Indes, en taille et en courage, n'en était pas moins une chose communément admise chez les anciens. Diodore (2), Pline (3), Philostrate (4) et Solin (5) en parlent d’une manière générale; mais aucun de ces auteurs, non plus que les historiens d’où ils ont probablement tiré leurs propositions, ne font connaitre des caractères sensibles d’où l’on aurait pu conclure que cette supériorité tenait à une différence d'espèce.

voyages , tome 1, page 8, de Cosmas, et ap. Montfaucon Coll. nov. patr., 1, 141.

(1) Jbid., 339.

(2) Diod. Sic., lib. 11, page 121 de l'édition de We= M

chel , 85 de celle d'Henri Étienne. (3) Plin., Lib. vor, cap. 11, in fin.

(4) Philostr., Vit. Apollon., lib. 11, €. G.

(5) Solin., c. 25.

Diodore même attribue expressément à ce que l'Inde leur fournissait de meilleurs pâturages (1). Quant à la distinction établie par Philostrate (2) entre les éléphans de montagnes, de plaines et de marais, et aux différences de leur naturel et de leur ivoire, on devait croire que si elles sont réelles, elles ne constituent que de simples variétés.

: Amintianus, dans son Traité des Éléphans, selon un scholiaste de Pindare, cité par Gesner, page 378, avait cependant indiqué un caractère positif et vrai : « C’est qu’il n’y a de « défenses qu'aux mâles dans l’espèce des « Indes, et que les deux sexes en portent « dans celle de Libye et d'Éthiopie. »

Cosmas avait aussi annoncé quelque chose de semblable :

« Les éléphans des Indes, dit-il, n’ont point « de longues défenses, et quand ils en au- « raient, les Indiens les leur couperaient, de «peur que le poids de ces armes ne les gênât « dans les combats.

« Mais l’Éthiopie a beaucoup d’éléphans « pourvus de longues défenses, et l’on en ex-

(4) Diod., loc. ait.

(2) Vita Apoll., Lib. 11, cap. 13.

« porte de là sur des vaisseaux, aux Indes, en | « Perse, dans le pays des Homérites et dans | « tout l'empire Romain (1). » |

Mais toutes ces indications étaient trop vagues pour des naturalistes, et n’excitèrent nullement l'attention des modernes. |

Ainsi la première distinction vraiment spé- |

cifique des éléphans, celle qui est fondée sur la structure intime de leurs dents molaires,

est entièrement due à P. Camper. Quoiqu'il n’en ait rien écrit, les planches où il les avait représentées, et les témoignages de son fils et de M. Faujas la lui assurent (2).

M. Blumenbach en avait aussi fait de son côté l’observation ; 1l avait caractérisé les deux espèces d’après cette seule différence, dans son Manuel, sixième édition, p. 121, et avait fait représenter les deux sortes de dents dans ses abbildungen, pl. 19.

Cette différence consiste dans la forme des plaques et dans leur nombre; on l’observe dès le germe.

(1) Cosmas, Indico- pleustes ap. Montfaucon Coll. nov. patr.,11, 339. ;

(2) Description anatomique d’un éléphant, page 16; et Faujas, Essai de Géologie, 1, 246.

æ” VIVANS. 547

Les germes de l’“léphant des Indes sont des lames dont chacune est formée de deux surfaces à peu près parallèles , et simplement sil- Jonnées sur leur longueur (Voyez pl: 9, fig. 5). Dans l'éléphant d'Afrique , Vune des surfaces (et souvent toutes les deux ) produit dans son milieu et sur à peu près toute sa hauteur une saillie anguleuse ; ses sillons sont aussi beaucoup moins nombreux ( Voyez pl. 9, fig.6).

Il résulte de cette structure des germes, que la coupe des lames, quand la dent a été usée, présente dans l’éléphant des Indes des rubans transverses étroits, d’une égale largeur, et dont les bords, formés par l'émail, sont trèsfestonnés ; et dans l'éléphant d’ Afrique des losanges, ou des rubans plus larges au milieu qu'aux deux bouts, et dont les bords sont rarement découpés en festons bien sensibles.

A cette différence de forme s’en Joint une dans le nombre : les lames de l'éléphant d’4-

frique étant plus larges, il en faut moins pour former une même longueur de dent : neuf ou dix de ces lames font une dent aussi grande que treize ou quatorze de l'espèce des Indes.

Il parait que ces deux espèces observent la même proportion dans les dents de même âge que dans celle de même longueur.’ Ainsi, en comparant nos cranes d'Asie avec ceux d’A-

frique à peu près de même âge, nous trouvons aux dents postérieures des premiers quatorze ou quinze lames, et à celles des autres neuf ou dix seulement.

Aussi n’avons-nous jamais vu de dent d’Afrique qui eût plus de dix lames, tandis que celles des Indes en ont, selon M. Corse, jusqu'à vingt-trois, et que nous en voyons de fossiles à vingt-quatre et vingt-cinq.

2° Différences relatives aux défenses.

Le tissu des défenses n'offre point de differences importantes. Il présente toujours sur sa coupe transverse ces stries qui vont en arc de cercle du centre à la circonférence , et forment en se croisant des losanges curvilignes qui en occupent tout le disque, et qui sont plus ou moins larges, et plus ou moins sensibles à l’œil. Ce caractère, commun à tous les ivoires d’éléphans et dépendant immédiatement des pores de leur noyau pulpeux, ne se trouve dans les défenses d'aucun autre animal. On l’observe dans toutes les défenses fossiles, et il réfute l'opinion de Leibnitz (1), adoptée par quelques autres écrivains et

(1) Protogæa , 6 xxxrv, page 26.

même par Linnæus (1), que les cornes du mammouth pourraient provenir du morse (érichechus rosmarus). Les défenses du morse paraissent toutes composées ‘de petits grains ronds accumulés. 9 1

La grandeur des défenses varie selon les espèces, selon les sexes et selon les variétés; et comme elles croissent pendant toute la vie, l’âge influe plus que tout le reste sur leurs dimensions.

L’éléphant d'Afrique a , du moins dans certains pays, de grandes défenses dans les deux sexes. La femelle africaine, de dix-sept ans, qui a vécu à la ménagerie de Louis XIV, et dont nous possédons le squelette, fait par Duverney, en porte de plus grandes que tous les éléphans des Indes mâles et femelles de même taille dont nous avons eu connaissance.

C’est en Afrique qu'on trouve le plus d'ivoire, les défenses les plus volumineuses, et celles dont l’ivoire est le plus dur et conserve le mieux sa blancheur. Cosmas avait déjà fait cette remarque, comme nous l'avons vu.

Il se trouve, à la vérité, dans Sparmann (2),

(1) Syst. Nat., ed. x, page 49.

(2) Voyage au Cap, etc., trad. fr, in=8°, tome 11, page 92.

un passage où iliest dit qu'au Cap l’on reconnaît les femelles d’éléphans à la petitesse de leurs défenses; mais cette expression est un peu vague ; et n’emporte pas précisément une petitesse telle qu’elles ne paraïtraient pas ou presque pas, comme dans les femelles de lespèce des Indes.

Dans l'espèce des Indes, il y a beaucoup de variétés que M. Corse a développées avec plus de soin qu'aucun autre (1).

D'abord aucune femelle n’y porte de longues défenses ; elles les ont toutes petites et dirigées en ligne droite vers le bas (ce qu'a très-bien exprimé Aristote (2) dans un passage mal à propos contredit depuis), et une partie de ces femelles les ont tellement courtes, qu'on ne peut les apercevoir qu’en soulevant les lèvres.

De plus, il s’en faut bien que tous les mâles en aient de grandes. Tavernier dit qu'il n'y a, dans l’ile de Geylan , que le premier né de chaque femelle qui en porte (3). On distingue, sur le continent de l'Inde, les dauntelah, où éléphans à longues défenses, des mookna, qui les

(1) Trans. phil., 1799 , page 205 et suiv.

(2) Hist. anim., lib. 1, cap. v.

(3) Tavernier, tome 11, page 175.

ont très-courtes ; ceux-ci les ont toujours droites. Wolfs, qui a voyagé long-temps à Ceylan, dit aussi qu’il y a dans cette île beaucoup de mâles sans défenses, et qu’on les Y nomme 724janis (1).

Parmi les dauntelah, on distingue encore, suivant Corse, les pullung dauntelah, dont les défenses se dirigent presque horizontalement, et ies puttel dauntelah, où elles se portent droit vers le bas. Entre ces deux extrêmes il y a plusieurs intermédiaires, et l’on a aussi donné des noms aux individus dont une défense diffère de l’autre ou qui n’en ont qu’une en tout. Mais toutes ces variétés n’ont rien de constant et se mêlent indistinctement les unes avec les autres; on les trouve ensemble dans les mêmes hardes.

Les différences de direction tiennent même souvent à des circonstances accidentelles : à la manière dont l'individu a coutume de se ser-. vir de ses défenses , ou de s'appuyer sur l’une plutôt que sur l’autre; nous en avons eu la preuve dans les éléphans de notre ménagerie.

Au Bengale, selon M. Corse, les défenses ne

(1) Voyage à Ceylan, en allem., page 106, cite pa Camper, An. d'un éléph., page 17.

passent guère plus de 72 livres en poids, et elles ne passent pas 50 dans la province de Tiperah , qui produit les meilleurs éléphans. Cependant on a à Londres des défenses, probablement originaires du Pégu, qui pèsent 150 livres. C’est en effet du Pégu et de la Cochinchine que viennent les plus grands éléphans et les plus grandes défenses de l’espèce des Indes. La côte de Malabar n’en donne pas, selon Pennant, qui aient plus de quatre pieds de long.

Voici une table que j'ai dressée des longueurs, des diamètres et des poids des plus grandes défenses dont les auteurs ont donné les dimensions ou que j’ai pu observer moimême.

Les défenses d’Afrique n’ont pu y être distinguées de celles des Indes, et il n’y a pas toute la certitude qu’on pourrait désirer sur les espèces de mesures employées.

JAUTEURS

j ont cité

les faits.

Hartenfels, [Défense apportée des Indes à

LEURS GARANS et les détails sur l'origine

des défenses.

LONGUEUR en suivant

la courbure.

Défense de Sumatra, selon Louis Vartoman , cité par Jonston.

Défense mentionnée par J.-C.

Scaliger, de Reb. ind.

Défense du cabinet de Septal, citée par Herzog. . . . . . .| Défense mentionnée par Vielhauer, dans son Traité des drogues étrangères. . . . - — Par Louis Barth, Aer. indic.

lephanto- | Bâle, citée par Münster, dans raphia | sa Cosmographie. AV CLR à jp. 7et 48. GER GERS (ET |

bg., P. 24 a,

Faujas, Géo- { La plus grande défense du Mu-

Autre défense mentionnée par!

JC Saleen EL ET |

Id. par Al. Cadamosto.. . . .

Les plus grandes défenses selon Gyllius. . :

Une défense que possédait dé marchard de Venise. . . . .

Les défenses prises sur Firmus par Aurélien, selon Flaviu$ NODISCUS EE de

Les défenses crdinaires de Guinée. 0. HI. 107% Une défense appartenant a M.

Wolfers, négociant d’Amster-

Défense appartenant à M. Ryf-|7 snyder, négociant à Rotterdam , selon Klokner. . . ..

Défense vendue à Amsterdam, slonle meme rt

Défense du cabinet de Camper.

| séum d’hist. nat. de Paris.

8’ du Rhin, 7” 4!/ de Fr.

DIAMÈTRE au

gros bout.

100environ.

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