‹ Recherches sur les ossemens fossiles (volume 4)Chapitre 56 sur 98 · ET · texte numérisé non relu

ET

FOSSILES. : . fey

‘du Volga , du Don et du Jaïk, qui viennent du nord , et le long de la Léna, de l’Indighirska , de la Kolyma, et même de l’Anadir (1), qui descendent dés montagnes très-froides de la Tartarie chinoise, où certes il n’habite pas d’éléphans, que le long de lOb:1, du Jenissei et des rivières qui s’y jettent, dont l’Irtisch est peut-être la seule qui s'approche assez des montagnes du Thibet pour qu'on puisse lui appliquer cette hypothèse sans trop d’invraisemblance. C'est des bords de l’Indighirska que vient le beau crane rapporté par Messerschmidt, et dont nous donnerons une copie.

Il y en a jusque dans la presqu’ile du Kamtchatka , où ils ne pourraient en aucun cas être venus de l’Inde qu’en faisant un grand détour (2). .

Il n'est, dit M. Pallas (3), dans toute la Russie asiatique, depuis le Don ou Tanaïs jusqu’à l'extrémité du promontoire des Tchutchis, aucun fleuve, aucune rivière, surtout de ceux qui coulent dans les plaines, sur les

(1) Pall., Nov. com. Petrop., xx, pag. 471.

(2) Tilesius , Mém. de V’Ac. de Pétersb., t. v, p. 423,

(3) Nov. com. Petrop., t. xvir, pour 1772, p. 576 et suiy.

rives ou dans le lit duquel on n’ait trouvé quelques os d’éléphans, et d’autres animaux étrangers au climat.

Mais les contrées élevées , les chaînes primitives et schisteuses en manquent, ainsi que de pétrifications marines, tandis que les pentes inférieures et les grandes plaines limoneuses et sablonneuses en fournissent partout aux endroits où elles sont rongées par les rivières et les ruisseaux : ce qui prouve qu’on n’en trouverait pas moins dans le reste de leur étendue, si l’on avait les mêmes moyens d'y creuser.

Il y en a même fort peu dans les lieux bas et marécageux ; ainsi l’Obi, qui parcourt tantôt des forêts basses et humides, tantôt des rives escarpées, n'en a que dans ces derniers endroits : « Ubr adjacentes colles arenosi præruptam ripam effictunt. » Strahlenberg avait dit la même chose plusieurs années auparavant, sur la manière dont ces os sont mis à nu dans les inondations (1).

On en trouve à toutes les latitudes, et c’est du nord que vient le meilleur ivoire, parce qu'il a été moins exposé à l’action des élémens.

(1) Strahlenb., loc. cit,

Ce qui, indépendamment de cette prodigieuse abondance, exclurait toute idée d’expéditions conduites par les hommes, c'est qu'en quelques endroits , aussi-bien qu'en France, en Allemagne, en Italie, en un mot comme partout, ces 0S Sont réunis à une quantité innombrable d'os d’autres animaux sauvages grands et petits.

Les os sont généralement dispersés, et ce n’est que dans un petit nombre de lieux qu'on a trouvé des squelettes complets comme dans une sorte de sépulcre de sable.

Ce qui est bien remarquable encore, c’est qu’on les trouve souvent dans ou sous des couches remplies de corps marins, comme coquilles, glossopètres et autres. Tel est l’extrait du récit de M. Pallas.

Une particularité qui n’est pas moins frap-.

pante que toutes celles que nous rapporte c2 grand naturaliste, c’est qu'en quelques er droits l’on a découvert des os d’éléphans q ui conservaient encore des lambeaux de ch air ou d’autres parties molles ; l’opinion géné rale du peuple en Sibérie est que l'on a déterrt : des mammonts encore revêtus de leurs chairs fraiches et sanglantes : c'est une exagération; mais elle est fondée sur ce qu'on trouve que Iquefois ces chairs conservées par la gelée,

Isbrand-Ides parle d’une tête dont la chair était corrompue, et d'un pied gelé et gros comme un homme de moyenne taille; et Jean Bernhard Müller, d'une défense dont la cavité était encore remplie d’une matière semblable à du sang caillé.

On douterait peut-être de ces faits, disionsnous dans la première édition de cet ouvrage, s'ils n'étaient confirmés par un du même genre, à l'authenticité duquel rien ne manque, celui du rhinocéros entier déterré avec ses chairs, sa peau, son poil, auprès du Vilhoui, en 1771, dont nous devons à M. Pallas une relation circonstanciée , et dont la tête et les pieds sont encore conservés à Pétersbourg.

On a eu depuis deux confirmations encore plus directes.

La première est celle de l'éléphant des bords de V'Alaseia, rivière qui se jette dans la mer

( Flaciale , au-delà de l’'Indighirska, dont il est p arlé dans le voyage de Sarytschew. Il avait ét. é dégagé par le fleuve, se trouvait dans une po: 5ition droite, était presque entier, et couver t de sa peau , à laquelle tenaient encore de lon, xs poils en certaines places (x).

{) Gabriel Sarytschew, Voyage dans le nord-est de la Si bérie, etc,

La deuxième est celle de l'éléphant rapporté à Pétersbourg par M. Adams, et dont la conservation allait presque jusqu’au: merveiileux.

Le fait fut annoncé d’abord en octobre 1807, dans le Journal du Nord, recueil imprimé à Pétersbourg, n° xxx, et ce morceau , qui a reparu depuis en divers journaux allemands, a été réimprimé en 1815, dans le tome V° des Mémoires de l’Académie de Pétersbourg. Nous en tirons les détails qui suivent.

En 1799, un pêcheur Tongouse remarqua sur les bords de la mer Glaciale, près de l'embouchure de la Léna, au milieu des glaçons, un bloc informe qu'il ne put reconnaitre.

L'année d’après il s’apercut que cette masse était un peu plus dégagée, mais ne devinait point encore ce que ce pouvait être. Vers la fin de l’été suivant, le flanc tout entier de l’animal et une des défenses étaient distinctement sortis des glaçons. Ce ne fut que la cinquième année que les glaces ayant fondu plus vite que de coutume, cette masse énorme vint échouer à la côte sur un banc de sable. Au mois de mars 1804, le pêcheur enleva les défenses, dont il se défit pour une valeur de cinquante roubles. On exécuta, à cette occasion, un des-

sin grossier de l'animal, dont j'ai une copie que je dois à l'amitié de M. Blumenbach. Ce ne fut que deux ans après et la septième année de la découverte, que M. Adams, adjoint de l’Académie de Pétersbourg , et aujourd’hui professeur à Moscou, qui voyageait avec le comte Golovkin, envoyé par la Russie en ambassade à la Chine, ayant été informé à lakoutsk de cette découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les lakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs chiens. Des bêtes féroces en avaient aussi mangé; cependant le squelette se trouvait encore entier, à lexception d’un pied de devant. L’épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis par les ligamens , et par une portion de la peau. L’omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête était couverte d’une peau sèche. Une des oreilles, bien conservée , était garnie d'une touffe de crins ; on distinguait encore la prunelle de Pœii. Le cerveau se trouvait dans le. crâne ; mais desséché; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâcheliéres. Le cou était garni d'une longue crinière. La peau était couverte de erins noirs et d'un poil

ou laine rougeàtre ; ce qui en restait était si lourd, que dix personnes eurent beaucoup de peine à la transporter. On retira, selon M. Adams, plus de trente livres pesant de poils et de crins que les ours blancs avaient enfoncé dans le sol humide en dévorant les chairs (1). L'animal était mâle; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa tête, sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres.

M. Adams mit le plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d’une ancienne création ; 1l racheta ensuite les défenses à lakoutsk. L'empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument, moyennant la somme de huit mille roubles, l’a fait déposer à l’Académie de Pétersbourg. Nous en donnerons plus loin une description d’après M. Tilesius.

On aencore connaissance d'individus pareils.

M. Tilesius lui-même avait recu en 1805, et envoyé à M. Blumenbach, un faisceau de poils arrachés par un nommé Patapof, d’un

(1) M. Tilesius, qui a décrit les restes de ce mammouth, tels qu'ils sont conservés à Pétersbourg , fait remarquer qu'il n’y a plus de poils adhéreus à la peau.

cadavre de mammouth, près des bords de la “mer Glaciale (x).

Nous ävons au Cabinet du roi quelques mèches de poils et un morceau de peau de cet individu, donnés à l'établissement par feu M. Targe, censeur du collése royal de Charlemiagne , qui les avait reçus de son neveu, établi à Moscou.

Des faits aussi bien détaillés et aussi bien constatés ne permettent plus de douter des témoignages antérieurs, sur des restes de partiës molles de mammouths, conservés par la relée, én ième temps qu’ils démontrent que eës animaux ont été saisis par la glace au momet mèrié OÙ HS moururent.

‘A ces remärques pénérales nous allons joindre un apercu rapide des principaux cantons de la Russie asiatique où l’on à décotivert des os d’éléphans.

Nous éh avons déià eité du bassin dû Volga ; ajoutons-v ceux d’entre le Volra et le Swiaga, et ceux du lông de la Kama, où ils sont mêlés de coquillages marins (2); ceux de la rivière

‘15 Tilesius, Mém. de P'Ac. dé Pétersbourg, tomé v, page 423.

(2) Pallas, Nov. com. Petrop., xvii, 581.

d’Irguin (x) et ceux que M.Macquart a donnés au Conseil des mines, et qui étaient mêlés d'os de rhinocéros.

C’est aussi du Volga que venait sans doute le fémur rapporté de Casan par l’astronome Delille, et décrit par Daubenton (2).

M. Pallas donne une longue liste d'os, de défenses et de molaires d’éléphans et de rhinocéros, envoyés de ce gouvernement à Pétersbourg, en 1776et 1779 (3), et qui venaient aussi des bords du Swiaga.

Nos journaux ont parlé d’un squelette complet, trouvé dans la terre près de Struchow, gouvernement de Casan (4).

J. Chr. Richter avait une molaire des environs d’Astracan (5).

Le Jaïk en détache sans cesse de ses rives, composées d’un limon jaunûtre, pétri de coquilles, et le peuple les conserve par supersti- - tion (6). s

(1) Pallas, Voyage en diverses provinces de Russie, trad. fr., 8°, 1, page 283.

(2) Hist. nat., x1, n° mxxxiv ; et Mém. de FAc. des Sc. pour 1762.

(3) Neue nordische Beytræge, 1, pag. 175, etc.

(4) Magasin encyclopédique; mai, 1806 , page 169.

(5) Mus. Richter, pag. 258.

(6) Pallas, Nov. com. Petrop., xvis , pag. 581.

M. Pallas en a vu à Kalmikova sur le Jaïk, dans lequel il dit qu’on en pêche de temps en temps (1).

Delille en avait aussi rapporté des bords de ce fleuve plusieurs fragmens au Muséum (2).

Le bassin de l’Obi en est plein. Les Samoïèdes en viennent sans cesse vendre les défenses à Bérésova ; ils les recueillent dans les immenses plaines nues qui vont jusqu’à la mer Glaciale, ét qui sont remplies de coquilles (3).

Il y en a un énorme amas à Kutschewarkoï sur l’Obi (4).

Pallas en a eu une molaire et un grand nombre d’os, en face d’Obdorsk, près de l’embouchure du fleuve (5).

Strahlenberg en cite un squelette énorme trouvé près du lac Tzana, entre lIrtisch et l’'Obi (6).

L’Irtisch, l’une des principales branches de V'Obi , est peut-être la rivière qui en a le plus donné (7), ainsi que ses tributaires, le Tobol,

(1) Voy., 1, page 271.

(2) Hist. nat., x1, n° mxxxvIr.

(3) Nov. com., xvur, pag. 284.

(4) Jbid., page 578.

(b} Voy., v, page 116.

(6) Strahlenb., trad. angl., page 404, (7) Voy,, 1v, pag. 97 et 124:

la Toura, l’Iset (1). Ces deux dernières, qui descendent de la pente orientale des monts Ourels, montrent souvent ces os mêlés de produits marins (2). M. Pallas les a vus près de l’Iset, avec des glossopètres, des pyrites (3), et sous différentes couches d'argile, de sable, d’ocre, etc.; et à Verkhotourié, près de la source de la Toura (4), où Steller en avait déjà trouvé (5), encore avec des glossopètres et des bélemnites. Il en a aussi détaché le long de l’'Irtisch , dans un sable pur mêlé de coquilles (6).

Strahlenbers parle d’une tête entière de quatre pieds et demi de long, de Toumen sur la Toura (7). Le Tom, autre tributaire de

l’'Obi , en a beaucoup donné (8), ainsi que la Keta (9).

(1) Messerschmidt, ap. Breynius , Trans. philosoph., vol. x, page 148.

(2) Nov. com., xvir, pag. 581.

(3) Ibid. et Voy., 1, page 353.

(4) Voy., 11, page 324.

(5) Nov. com., xx, 476.

(6) Idem., ibid.

(7) Strahlenb., trad. angl., p. 404.

(8) Pallas et Messerschmidt, locis cit.

(9) Isbrand-Ides , ap. Sloane, loc. cit. , page 437,

Un squelette entier a été vu sur les bords du premier, entre Tomsk et Kafnetsko par Messerschmidt (1).

Enfin on en trouve jusquesur l’Alei, et même au pied de ces montagnes si riches en mines, desquelles plusieurs des branches de PObi prennent leur source. M. Pallas assure avoir une molaire tirée d’une mine même de la fameuse montagne des Serpens, et trouvée avec des entroques, l’une des anciennes productions de la mer (2).

Le bassin du Jenisei en a fourni de tout temps (3), auprès de Krasnojarsk, où M. Pallas en eut une molaire (4), et jusque par les 70° de lat. nord , au-dessous de Selakino, c’est-à-dire très-près de la mer Glaciale. Ce naturaliste nomme aussi l’Angara, autrement dit Grande Tongouska, parmi les rivières qui en ont déterré (5).

Messerschmidt et Pallas citent encore le Cha-

(1) Strahlenb., trad. angl., page 404.

(@) Nov. com., loc. cit.

(3) Isbrand - Ides, loc. cit. ; Pallas, Nov: com., x, pag. 471 ; Laur. Lange et Muller, ap. Sloane, loc. cit.

(4) Voy., vi, page 170; et Nov. com., xvm; p. 584,

(3) Noy. com., x, pag. 471, |

ne me

tanga, fleuve qui se jette dans la mer Glaciale, entre le Jeniseï et la Léna (x).

Isbrand-Ides et Jean Bernhard Müller (2) citent Irkoutsk sur la Léna, et l’Académie de Pétersbourg possède un crâne, trouvé non loin de l'embouchure de ce fleuve (3) avec presque tout le squelette.

Le Vilioui, qui se jette dans la Léna, et sur les bords duquel on a trouvé ce rhinocéros entier, n’est sûrement pas dépourvu d’ossemens d’éléphans.

Nous avons déjà parlé du crâne des bords de l’Indighirska ; il fut tiré du flanc sablonneux d’une colline, non loin du ruisseau dit Volockowoï-Ruezeï (4), vis-à-vis de Stanoï-Jarks (5).

En ajoutant à tous ces lieux les rives de la Kolyma et de l'Anadir dont parle Pallas(6), on trouve qu'il n’y a aucun canton en Sibérie qui n'ait des os d’éléphans. Mais ce qui paraîtra sans doute plus extraordinaire encore, c’est que, de tous les lieux du monde, ceux où il

(1) Locis cit.

(2) Ap. Sloane, loc. cit.

(3) Pallas, Nov. com., xur, pag. 472.

(4) Messerschmidt, loc. cit.

(5) Pallas, Nov. com., x, pag. 471, (6) Id.

140 ÉLÉPHANS y a le plus d’os fossiles d’éléphans , sont certaines îles de la mer Glaciale, au nord de la Sibérie, vis-à-vis du rivage qui sépare l’embouchure de la Léna de celle de l'Indighirska.

La plus voisine du continent a trente-six lieues de long.

« Toute l'ile ( dit le rédacteur du voyage de « Billings), à l’exception de deux ou trois ou « quatre petites montagnes de rochers, est un « mélange de sable et de glace ; aussi, lorsque « le dégel fait ébouler une partie du rivage , on « y trouve en abondance des os de mammont.

« Toute l'ile, ajoute-t-il, suivant l’expres- « sion de l'ingénieur, est formée des os de cet

« animal extraordinaire, de cornes et de crânes

« de buffles, ou d’un animal qui lui ressemble, « et de quelques cornes de rhinocéros.» Description très-exagérée sans doute, mais qui prouve à quel point ces os y sont abondans.

Une seconde île , située cinq lieues plus loin que la première et longue de douze, offre aussi de ces os et de ces dents ; mais une troisième , à vingt-cinq lieues au nord, n’en a plus montré (1).

(1) Voyage de Billings, traduit par Gastera, tome 7, page 181 et suiv.

Il s’en faut bien que le midi de l'Asie ait autant fourni de ces ossemens que le nord.

Les lieux les plus méridionaux de l'Asie, où l’on ait dit jusqu’à présent avoir trouvé des os fossiles d’éléphans, sont la mer d’Aral et les bords du Jaxartes, aujourd'hui Sihon.

Daubenton mentionne un fragment pétrifié de molaire des bords de ce lac (1), et Pallas assure que les Boukhares apportent quelquefois de l’ivoire des environs de ce fleuve (2).

Peut-être en découvrirait-on en Asie mineure et en Syrie : car les anciens prétendent y avoirvu des cadavres de géans.

Ïl est d'autant plus vraisemblable que le prétendu corps de Geryon , où d'Hyllus dont parle Pausanias (5), et qui fut trouvé dans la haute Lydie, appartenait à un éléphant que, selon cet auteur, les habitans en labourant la terre mettaient souvent à découvert des grandes cornes, c’est-à-dire sans doute des défenses.

On sera aisément disposé à attribuer la même origine au corps de onze coudées de

(D) Est. nat., x1, n° MXax, (2) Nov, com., xvir, pag. 579, (3) Attic., cap. xxxv.

long trouvé dans le lit de l’Oronte , près d’Antioche , toujours selon Pausanias (x).

Toutefois il est en général singulier qu'on ne déterre point de ces os dans les climats où les éléphans, que nous connaissons, vivent habituellement, tandis qu’ils sont si communs à des latitudes qu'aucun de ces animaux ne pourrait supporter.

N'y en a-t-il point eu d’enfouis? ou la chaleur les a-t-elle décomposés? ou, lorsqu'on en a découvert, a-t-on négligé de les remarquer, parce qu'on les attribuait à des animaux du pays et qu'on n’y voyait rien d’extraordinaire ? Ne serait-ce pas aussi que les mammouths étant des animaux destinés à vivre dans le Nord , à cause de la laine épaisse et des longs crins qui les recouvraient, il n’y en avait point à une certaine proximité des tropiques ? Les géologistes qui visiteront la zone torride ont là un sujet bien important de recherches.

Il paraïîtrait cependant qu'on en aurait vu en Barbarie, pays où il n'existe aujourd’hui d’éléphans d'aucune espèce, bien qu'il soit assez chaud pour leur tempérament, et qu'il

(1) Arcad., chap. xxix.

y en at eu autrefois beaucoup, au moins dans la Mauritanie, au rapport de tous les anciens (1).

Sans vouloir parler de la dent de géant vue parsaint Augustin et par plusieurs autres sur le rivage d'Utique, et qui, selon ce père de l'Eglise, aurait pu faire cent de nos dents ordinaires, ni des deux squelettes, l’un de vingttrois, l’autre de vingt-quatre coudées, que Phléson de Tralles dit avoir été découverts, au rapport d'Eumachus, par les Carthaginois (2); ni du prétendu corps d’Antée, découvert près de Lynx ou de Tingis en Mauritanie, long de soixante coudées, et auquel Sertorius fit offrir un sacrifice (3); le squelette de géant déterré par quelques esclaves espagnols auprès de Tunis, en 1559 (4), parait d'autant plus appartenir à l’éléphant, qu’un second squelette , déterré au même lieu en 1630, y appartenait certainement, ainsi que le célèbre Pey-

(1) Strab., lib. xvnr ; Pline, lib. vs, cap. x1; Ælian., lib. x, cap. 1, et lib. x1v, cap. v.

(2) Phleson, de Mir., cap. xvur.

(3) Plutarque, Sertorius, cap. 11; et Strab., lib. xvrr, pag. 829.

(4) Jerome Magius, Miscellan., üib. r, cap. 1, p. 19, Bs

resc s'en assura (1), par la comparaison d’une dent qu'on lui avait envoyée, avec celle d’un éléphant vivant qu’il eut occasion de voir en 1631.

Il ne manquait, pour compléter les singularités, que de trouver l’éléphant fossile en Amérique, continent où il n’y en à jamais eu de vivans depuis que les Européens le connaissent, et où ces animaux n'ont certainement pas pu être détruits par les peuplades faibles et peu nombreuses qui l’habitaient avant sa découverte.

Buffon avait déjà avancé l'existence de ces ossemens dans l'Amérique septentrionale , et, à ce qu'il prétendait, dans celle-là seulement. On sait même qu’il imagina, comme cause de leur destruction dans ce continent, l’impossibilité où ils durent être de passer l’isthme de Panama, lorsque le refroidissement graduel de la terre les poussa vers le midi, comme si toutes les parties basses du Mexique n'étaient pas encore assez chaudes pour eux, et comme si les côtes de l’isthme de Panama n'avaient pas été assez larges pour leur ouvrir un passage.

(1) Gassendi, Vie de Peyresc, liv. 1v, in ejus oper., ed. Lugdun. 1658 , tom, v, pag. 306 et 308,

de nommer =.

Au reste, les faits sur lesquels Buffon appuyait son hypothèse n'étaient pas même entiérement exacts. Les os qu’on avait découverts de son temps n'étaient point de l'éléphant ; ils appartenaient à un autre animal, celui que nous désignerons par le nom de mastodonte, et que Jon connait aussi sous celui d'animal de l'Ohio.

Mais on a aujourd'hui certainement des os d’éléphans proprement dits ; plusieurs auteurs récens en font foi.

On reconnait une vraie mâchelière d’éléphant très-bien représentée dans une planche de l'ouvrage de J. Drayton sur la Caroline du Sud (1): elle avait été trouvée avec d’autres, en 1794, par le colonel Senf, dans le marais de Biggin , près de l’origine de la branche occidentale de la rivière de Cuivre, à huit ou neuf pieds sous terre.

M. Georges Turner a lu en 1797, à la Société américaine de Philadelphie, un Mémoire destiné à prouver qu'outre l’animal de l'Ohio ordinaire , à dents mammelonnées, il se trouve dans les anciens dépôts un autre animal à

(1) View of South Carolina as respects her natural and civil concerns. M. Mitchill cite aussi cet ouvrage dans ses notes sur la trad. angl. de mon Discours préliminaire, édition de New-York, 1818 , page 402.

dents rayées transversalement, c’est-à-dire un véritable éléphant.

Catesby parle déjà de véritables dents d’éléphans fossiles en ce pays-là. « En un lieu de « Caroline (dit-il), nommé Stono, furent dé- « terrées trois ou quatre dents d’un grand « animal que tous les nègres natifs d'Afrique « reconnurent pour des molaires d’éléphant, « et je crois aussi qu’elles en étaient, en ayant « vu quelques-unes de pareilles rapportées « d'Afrique (1).»

M. Barton, qui m'a indiqué ce passage , remarque avec raison qu'il ne faut pas en inférer que ce fussent précisément des dents semblables à celles d'Afrique, mais seulement des dents d’éléphans en général (je veux dire des dents composées de lames). En effet, on ne peut supposer que Catesby et ses nègres fussent en état de distinguer les espèces de ce genre, à une époque où aucun naturaliste ne les distinguait encore.

M. Barton lui-même a vu une molaire de véritable éléphant, tirée d’une branche de la rivière de Susquehannah, avec une portion de. défense longue de six pieds, et de trente-un

(1) Catesb., Carol. 11, ap., page var.

pouces de tour, qui aurait eu au moins dix pieds de long si elle eût été entière; et ce qui est remarquable, c’est que les sauvages Delawares nomment cette branche Chemung ou rivière de la Corne (1).

C’est d’après ces faits que M. Barton écrivait à M. de Eacépède : « On a trouvé, en différens « endroits de l'Amérique septentrionale, des « squelettes ou des os d’un grand animal plus « ou moins voisin de l'éléphant; j'en ai re- « eonnu des molaires d’une espèce qui, si elle « n'était pas absolument la même que lélé- « phant d'Asie, lui ressemblait du moins beau- « coup plus par la forme de ses molaires, que « me fait le Mammoth (2). » (Il entend le Mastodonte. )

C'est surtout l’état de Kentucky, le long des bords de l'Ohio , qui recèle beaucoup d’ossemens fossiles dans les endroits nommés Licks , parce que les animaux sauvages aiment à s’y rendre pour s’y régaler des eaux saumâtres qui y jaillissent.

(1) Extrait d’une lettre de M. Schmidt Barton à M. Cuvier. ,

(2) Lettre de M. Barton à M. de Lacépède ; imprimée dans le Philosophical Magazine de Tilloch, n° Lxxxvr, juillet 1805, page 98.

Le plus célèbre de ces endroits, pour l'immense amas d’os qui s’y trouve, et dont nous reparlerons au chapitre des mastodontes, est connu des géographes sous le nom de Br%kbone-lick. W fut examiné à fond, en 1807, par le gouverneur Clarke, à son retour de la grande expédition qu'il avait faite, en 1806, vers l’océan Pacifique, et à la prière de M. Jefferson, qui était alors président des États- Unis.

Les ossemens, que M. Clarke recueillit en srand nombre, furent apportés avec soin à Washington, où ils arrivèrent en mars 1808.

M. Jefferson en fit trois parts, dont il donna une au cabinet de la Société philosophique de Philadelphie, une autre à l’Institut de France, qui compte depuis long -temps ce grand magistrat parmi ses associés étrangers, et dont il se réserva la troisième pour lui-même. Les os qu'il a adressés à l’Institut sont maintenant déposés au Muséum d'Histoire naturelle, et il se trouve dans le nombre trois belles mâchelières bien caractérisées d’éléphant, dont nous donnerons les figures et les descriptions (x).

(1) Cet historique est extrait de l’Appendice dont M, Samuel Mitchill, professeur à New-York, a eprichi

M. Mitchill, dont j’emprunte le détail de cette découverte, donne aussi la figure d’une véritable mächelière d’éléphant fossile, de Middleton , dans le comté de Monmouth, également de l’état de Kentucky, et celle d’une autre de la côte orientale de la baie de Chesapeak, dans l’état de Maryland (1).

Je ne sais si cette dernière est la même dont cet auteur parle, p. 304, comme ayant été déterrée dans le comté de la Reine Anne, sur la côte orientale du Maryland.

Selon M. Rembrandt Peale, ces mâchelières d’éléphant du Kentucky, toutes semblables à celles de Sibérie, seraient en petit nombre, dans un grand état de décomposition, non accompagnées des autres os, si ce n’est peut-être des défenses : d’où cet estimable artiste conclut que la destruction de l'éléphant en Amérique est de beaucoup antérieure à celle du mastodonte, ou que les dépouilles du premier ont été apportées d’ailleurs par quelque catastrophe (2).

la traduction de mon Discours préliminaire , imprimée en Amérique en 1818, page 361.

(4) Mitchill , sbid., pl. vi, fig. 2, 3, 5 et 6.

(2) Historic. disquisition on the Mammoth , page 68:

D’après une lettre écrite par John Stranger, et insérée dans l'American monthly magazine de New-York, de mai 1818, on a trouvé en mars de la même année, dans le comté de Wythe, prés de la rivière d’'Ihanhawa, en Virginie, en un lieu marécageux où se montraient des efflorescences salinés, à environ six pieds sous terre, de grands es, et des dents à côtes transversales, par conséquent d’éléphant, en même temps que d’autres dents qui paraissent avoir appartenu à un petit mastodonte.

L’éléphant accompagne si bien le mastodonte, qu’on en trouve les débris dans les mêmes lieux, jusque vers les bords du golfe du Mexique. M. Martel, ancien consul de France à la Louisiane, m'a communiqué une énorme mâchélière de véritable éléphant fossile qu’il avait achetée à La Nouvelle-Orléans, et que l’on avait détérrée avec de grandes màchelières de mastodonte, aux bords du Mississipi, non loin de son embouchure. Elle était usée par les côtés, en sorte qué l’on pouvait supposer qu'elle avait été transportée par les Eaux.

On voit aussi par une lettre de William Darby, auteur de la nouvelle carte de la Louwisiane, au docteur Mitehill, qu’en 1804 il vit retirer de la terre, dans la contrée des Ape-

louses, par le 31° de latitude nord; uné màchoire inférieure dans laqueile était uné dent à lames transversales, dont quelques fragméns ont passé dans le cabinét du docteur Wistar à Philadelphie (x).

Enfin j'ai des morceaux d’éléphans à montrer qui viennent des possessions espagnoles en Amérique. Je les dois à l’amitié dont m'honore l’illustre et généreux M: dé Humboldt.

Pendant tout son voyage, ce savant n’a négligé aucune occasion dé recueillir les dépouilles fossiles de quadrupèdes, dans l’intention de favoriser mes recherches, et il a bien voulu me remettre à son retour, parmi beaucoup d’autres pièces dont je ferai usage par la suite, des lames séparées de molaires très= grandes, et du reste entièrement semblables à celles de l’éléphant de Sibérie, par l’étroitesse et le peu de festonnement des lames d’émail, ainsi que par la petite dilatation de leur milieu. On les a prises à Hue-Huetoca, près de Mexico.

Il y a joint une pointe de défense d’un ivoire calciné, mais parfaitement reconnaissable, de

(1) Mitchill, notes sur la traduction de mon Discours préliminaire , édition de New-York, 1818, pages 404 et 405.

la Villa de Ybarra , province de Quito, au Pérou, à cent dix-sept toises de hauteur.

Ce tronçon étant moins comprimé que ne le sont d'ordinaire les défenses du mastodonte, pourrait faire croire que les vrais éléphans à dents molaires composées de lames ont aussi laissé de leurs dépouilles au midi de l’isthme de Panama; mais j'avoue que, pour ne rien laisser à désirer sur un fait aussi important à constater et dont ce serait là la première preuve, il serait à désirer que ce fragment de défense eût été accompagné de quelque partie de molaire.

J'ai déposé soigneusement au Cabinet du roi ces deux beaux présens de M. de Humboldt.

Pour ne négliger aucun renseignernent, nous rappellerons iei les os de géans dont les relations espagnoles du Mexique , du Pérou et autres sont remplies. On peut en voir les ex— traits, accompagnés de beaucoup de récits nouveaux et détaillés, dans la Gigantologie espagnole, qui fait partie de l’Æpparato para la Historia natural española du franciscain Tor-

rubia (1).

(1) Tome 1, pag. d4 et 79.

Parmi les naturalistes proprement dits, Hernandes (1) et Joseph Acosta (2) sont les principaux qui en aient parlé.

Ce qui nous empèche d'appliquer tous ces récits à l'éléphant, c’est qu'ils peuvent aussi devoir leur source à des os des divers mastodontes, qui sont beaucoup plus communs en Amérique que ne le sont ceux de l'éléphant, et dont les dents, ressemblant un peu plus à celles de l’homme, ont pu faire plus aisément illusion.

Malheureusement aucun de ceux qui les ont transmis n’a pris la peine de donner des figures, ou de dire quelques mots propres à faire distinguer les espèces. Il est vrai que leurs prétendus géans se seraient trouvés anéantis par là même.

Cette énumération des lieux où l’on a trouvé des os fossiles d’éléphans, est le résultat d’un dépouillement que nos travaux anatomiques proprement dits ne nous ont pas permis de rendre aussi complet que nous l’aurions désiré; il est probable qu’elle aurait été bien plus considérable encore, si nous avions eu le temps de parcourir avec plus de soin les ou-

(4) Hist. an. nov. Hispan., trac. t. 1, cap. xxx, p. 105; (2) Hist. nat. Ind., Lib. 1v, cap. xxx.

vrages des naturalistes, les voyages, les topographies, les collections académiques et les journaux; mais elle est déjà suffisante pour donner une idée de la prodigieuse quantité de ces os que la terre recèle, et de tous ceux que l’on pourrait découvrir encore si lés fouilles étaient multiphiées, et si celles qui se font étaient plus souvent dirigées par des hommes instruits.

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