SUR LES OSSEMENS DE MASTODONTES
L'ÉLÉPHANT étant l'animal vivant qui ressemble le plus au mastodonte, et son ostéologle, que j'ai donnée dans le chapitre précédent, devant servir d'objet principal de comparaison pour ce genre, je puis immédiatement passer à l'examen des os fossiles qui appartiennent au chapitre actuel.
En effet, j'appelle mastodontes des quadrupèdes de la taille et de la forme de l’éléphant, pourvus comme lui d’une trompe et de longues défenses implantées dans les os incisifs , ayant eu des pieds de la même structure, qui n'en différaient en un mot d’une manière essentielle que par leurs dents molaires, lesquelles, au lieu d’être formées de lames transversales, avaient une couronne simple, mais hérissée de tubercules ou de ma-
melons plus où moins nombreux, plus ou moins saillans.
Nos continens actuels ne nourrissent aujourd'hui aucun animal de ce genre, bien que les couches superficielles recèlent les os de trois ou quatre de ses espèces.
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PREMIÈRE SECTION
SUR LE GRAND MASTODONTE, IMPROPREMENT NOMMÉ MAMMOUTH PAR LES ANGLAIS ET LES HABITANS DES ETATS-UNIS.
Nonw-sEULEMENT c’est ici le plus gros, le plus énorme en apparence de tous les animaux fossiles , c’est encore le premier qui ait convaincu les naturalistes qu'il pouvait ÿ avoir des espèces détruites : la grosseur monstrueuse de ses dents mâchelières, les tuhérosités formidables dont elles sont hérissées ; ne pouvaient en effet manquer d'attirer l’attention ; et il était bien aisé de s’assurer qu’aucun des grands animaux que nous connaissons n’en a de cette forme ni de ce volume. Aussi, quoique Daubenton ait pensé pendant quelque temps qu’une partie d’entre elles pouvaient appartenir à l’hippopotame (1), il ne tarda pas
(1) Hist. nat., xu, in-4, page 73, n° mcvr, mCvu, MCVIIT €t MCXIII.
à revenir à une opinion meilleure, et Buffon déclara bientôt que « tout porte à croire que « cette ancienne espèce, qu’on doit regarder « comme la première et la plus grande de « tous les animaux terrestres, n’a subsisté « que dans les premiers temps, et n’est point « parvenue jusqu'à nous (1). » Néanmoins il n’étendit point son assertion au-delà des grosses dents postérieures, eteontinua de regarder les dents moyennes et à demi usées comme des dents d'hippopotame(2).Ilcontinua aussi àattribuer à l'éléphant le gros fémur trouvé dans le mème lieu que ces dents, comme le lui ayait attribué Daubenton en 1762 (3), quoique William Hunter eût fait voir, dès r767 (4), qu'il offrait , ainsi que les dents et la mâchoire in férieure , des différences sensibles avec ces mêmes parties dans l'éléphant,
Ce dernier anatomiste était tombé de son côté dans une double erreur qui a influé sur les dénominations impropres appliquées depuis à cet animal.
(1) Époques de la nature. (Note 9.) (2) Tbid., idem.
(3) Mém. de l’Acad des Sc., 1762.
(4) Trans. phil., tome vu, page 42.
Il avait imaginé que le mammouth des habitans de la Sibérie, dont il n'avait jamais vu d’ossemens , était le même que l’animal de l'Amérique septentrionale (1); et quoiqu'il ait depuis été réfuté par Pallas, lequel démontra suffisamment , ainsi que nous l’avons vu , qué le mammouth est un véritable éléphant, les Anglais et les habitans des États-Unis ont continué de détourner, comme William Hunter, la signification de ce mot mammouth et de l’appliquer à notre mastodonte : en quoi ils ont été suivis par presque tous ceux qui ont parlé de ce dernier animal.
L'autre erreur introduite par William Hunter est que ce prétendu r7ammouth devaitêtre, d’après la structure de ses dents, un carnivore (2) inconnu. Quoique Camper ait déjà rejeté cette idée (5), comme elle fendait encore cet être en quelque sorte plus merveilleux , elle a aussi été adoptée presque généralement, et a procuré au mastodonte la dénomination d'éléphant carnivore, qui lui convient moins encore , s'il est possible, que celle de mammouth.
(1) Trans. phil., loc. cit., page 38.
(2) Tbid., page 42.
(3) Nova act. Petrop., t. 1; pl. 1, p: 221.
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Depuis lors, les compilateurs ont sans cesse confondu le vrai #4ammouth de Sibérie, qui est du genre de l'éléphant, avec ce prétendu mammouth d'Amérique, et il en est résulté les récits les plus embrouillés. C'est ce qui nous détermine aujourd’hui à proposer pour l'animal fossile d'Amérique un nom générique nouveau qui fasse disparaître ces fausses dénominations de m#mammouth et d'éléphant carnivore, lesquelles ne peuvent donner que des idées contraires à la réalité.
Cette mesure est d'autant plus convenable, que nous verrons bientôt que, d’après les règles aujourd’hui généralement reçues en zoologie , cet animal doit former un genre particulier qui comprend plusieurs autres espèces.
Nous empruntons le nom de mastodonte de deux mots grecs qui signifient dents mamelonnées , et qui expriment par conséquent le principal caractère de ce genre (x).
Au reste, ce n’est que par une longue suite de travaux, de réflexions et de comparaisons, qu'il a été possible d'arriver aux connaissances plus exactes que nous rassemblons aujourd’hui sur son sujet. Il y a près de cent années qu’on s’en occupe.
re pe ph ire
(1) Macro (mamilla) et odovc (dents).
La première mention qu’on en trouve date de 1712. Le docteur Mather, dans une lettre au docteur Woodwardt (Transact. phil., t. xxIx, p. 62), annonce des os et des dents d’un volume monstrueux , découverts en 1705 à Albany, dans la Nouvelle-Angleterre, aujourd’hui dans l'État de New-York , près de la rivière d'Hudson. Il les croyait des os de géant, et propres à confirmer ce que dit la Genèse d'anciennes races d'hommes gigantesques. Il paraît néanmoins que cette annonce ne fit pas grand effet, et que l’on oublia encore ces os pendant près de trente ans.
En 17959, un officier français, nommé Longueil, naviguant dans l’Ohio pour se rendresur le Mississipi, quelques sauvages de sa troupe trouvèrent, à peu de distance de ce fleuve, sur le bord d'un marais, des os, des mâchelières et des défenses. Cet officier rapporta, l’année d’après, un fémur, une extrémité de défense et trois mâchelières, à Paris, où nous les conservons encore. Ce sont les premiers morceaux. de cet animal qu’on ait vus en. Europe, et c'est d'après le lieu où ils ont été trouvés, qu’on lui a donné généralement les noms d'animal, d'éléphant et de mammouth de Y Ohio, quoiqu'il y ait de ses os dans bien d’autres endroits, comme nous l’allons voir.
Le fémur et la défense furent déclarés par Daubenton appartenir à l'éléphant , et les màchélières, toutes les trois intermédiaires et à six pointes, à l’Appopotame. « Car on ne peut « guère soupçonner (ajoutait-il) que ces dents « aient été tirées de la même tête avec la dé- « fense, ou qu'elles aient fait partie d’un même « squelette avec le fémur dont il s’agit 1ci;en « le supposant, il faudrait aussi supposer un « animal inconnu quiaurait des défenses sem- « blables à celles de l'éléphant, et des dents « molaires semblables à celles de Fhippopo- « tame (x). » Il avait détaillé encore davantage les raisons qu'il croyait avoir, de ne point admettre un tel animal dans son Mémoire lu à l'Académie le 28 août 1762.
Cependant l'opinion contraire existait déjà chez plusieurs personnes. =
Un autre officier français, nommé Fabry, avait annoncé à Buffon, dès 1748, que les sauvages regardaient ces ossemens épars en divers endroits du Canada et de la Louisiane, comme provenant d’un animal particulier qu'ils nommaient le pére aux bœufs (2).
(1) Hist. nat., x1; Descr. du Cab. du roi ; #xxxv. (2) Buff., Epoques de la nat; note: just: 9.
Les grosses dents à huit et dix pointes, ga on ne pouvait raisonnablement confondre avec eelles de l’hippopotame, étaient déjà connues. Guettard, dans les Mémoires de l’Académie pour 1752, en avait fait graver une, trouvée avec d’autres os dans un marais qui occupait le fond d’un cul-de-sac , entre deux montagnes, et sans doute l’une de celles qu’avaient rapportées Longueïl et ses compagnons.
C’est la première figure appartenant à cette espèce qui ait été publiée.
Les Anglais, maitres reconnus du pat 4 par la paix de 1763, ne tardèrent point à donner à.ces recherches une nouvelle activité. Le géographe Georges Croghan trouva, en 1765, beaucoup de ces os, à quatre milles au sudest des bords de l'Ohio , dans le pays aujourd'hui nommé Kentucky, sur un banc élevé, toujours le long d'un grand marais salé, et probablement le même qu'avaient visité les compagnons, de Longueil ; les dents à tubercules:et les défenses y étaient pêle-mêle, sans aucune mâchelière. d’éléphant : l’idée. d’un animal, particulier se confirmait donc de plus en plus.
Ge M. Croghan envoya; en 1767; plusieurs caisses de ces morceaux à Londres, soit à lord Shelburne , soit à F ranklin, 3 SOC à d ‘autr 6,
et Collinson en fit passer une grosse dent à Buffon (1), et publia sur le tout une notice dans le Lvir volume des Transactions. Il attribuait encore les défenses à l'éléphant.
Dans le nombre des pièces envoyées par Croghan, était une demi-mächoire inférieure, aujourd’hui déposée au Muséum britannique :
c’est celle que décrivit William Hunter dans les Transactions philosophiques pour 1768 (2). 11 s’en servit pour démontrer que l’animal en question, tout en différant sensiblement de l'éléphant, n'avait rién de commun avec l’hippopotame ; et 11 lui attribua positivement les défenses trouvées avec ces dents. Mais Buffon ne parait pas avoir connu ce Mémoire, et n’en fait nulle mention dans ses Époques de Ja 'nature , imprimées , comme on sait, en 1775.
Buffon y avança le premier que ces mêmes dents à. huit et dix pointes se trouvent aussi dans l’ancien continent. Il en publia une (pl. 1 et 1) que lui avait donnée le comte de Vergennes en 1770, et qu’on disait avoir été découverte dans la Petite Tartarie , en faisant un fossé. C’est une des plus’#rosses que l’on aït
(1) Époques de la nature, pl. iv et v.
(2) Tome cv, cité plus haut.
jamais eues : elle pèse onze livres quatre onces. Une seconde, tirée du cabinet de l’abbé Chappe, et qu'on supposait venir de Sibérie, fut représentée pl. 1. Nous conservons l’une et l’autre dans ce Muséum.
Pallas annonça la même chose, en 1777, pour les dents à six pointes. Il en fit graver une fort usée des monts Ourals (1).
J'ai cru long-temps, d’après ces trois pièces, que notre grand mastodonte avait aussi habité l’ancien continent ; mais j'avoue que mes longues recherches ne m'ayant procuré aucun autre morceau qui ne vint pas d'Amérique, j'ai examiné de nouveau la question, et que j'ai concu de grands doutes. L'abbé Chappe avait été en Californie, et pouvait avoir d’ailleurs dans ses collections des morceaux qu'il n'avait pas recueillis lui-même; je ne trouve nulle part de témoignage certain qu’il ait rapporté de Sibérie la dent que le Cabinet a reçue de lui. Celle que Pallas a fait figurer, bien comparée, ressemblerait peut-être autant au mastodonte à dents étroites qu’au grand mastodonte. Enfin qui nous assurera que Vergennes n'avait pas été induit en erreur sur la
(1) Acta Petrop., 1777, part. 11, p. 213, tab. 1x. JL. 47
grande mâchelière qu'il donna à Buffon ? Je le répète, je ne prétends pas infirmer entièrement ces trois preuves, mais je commence à ne plus les regarder comme suffisantes.
À cette même époque et dans le même volume de l’Académie de Pétersbourg pour 1777, p- 219, Camper montra de nouveau que l'animal d'Amérique , aux grosses dents tuberculeuses, avait de plus grandes analogies avec l'éléphant qu'avec l’hippopotame , et qu'il était fort probable qu'il avait porté une trompe ; que, dans aucun cas, il ne pouvait être considéré comme carnivore. C'était un pas important de fait dans la connaissance de notre mastodonte ; mais le grand anatomiste à qui on le devait en fit bientôt un rétrograde.
Un morceau considérable du crane et quelques autres os avaient été trouvés en 1785 par le docteur Brown, et exposés à la curiosité publiquedans la galerie de peinture de M. Charles Wilson Peale, à Philadelphie, où ils donnérent à ce dernier l’idée du beau Muséum d’histoire naturelle qu'il a formé depuis (x).
M. Michaëlis, professeur à Marbourg, s'étant
(1) Voyez l’épitre de Rembrandt Peale à son père, en tête de la Disquisition on the mammouth, etc.
procuré des dessins de grandeur naturelle de ces os, les fit voir à Camper, et celui-ci prenant la partie du palais où les dents se rapprochent , pour la partie antérieure , regarda les apophyses ptérygoïdes comme des os intermaxillaires , et ne trouva par conséquent aucune place pour les défenses. Il déclara donc en 1758 ( Nov. act. Petrop. , tom. 11, pag. 259 et suiv.) qu'il s'était trompé ; que l’animal de l'Ohio avait le museau pointu et sans défenses; qu'il ne ressemblait pas à l'éléphant, etque lui-même ne savait plus que penser de sa vraie nature.
Il parait que M. Michaëlis avait aussi avancé cette opinion dans deux écrits que je n’ai pu me procurer, mais qui sont insérés dans le Magasin de Gœttingue, pour les sciences et la littérature, x1r< année, vi. cahier, et rv< année, n° cahier.
M. Autenrieth, professeur de Tubingue, ayant eu la complaisance de m'envoyer des copies de ces mêmes dessins, me Îles expliqua tout autrement et suivant leur véritable situation ; mais malgré tout mon respect pour les lumières de ce savant, avec lequel je suis lié d’une véritable amitié depuis ma première jeunesse, l'autorité de Pierre Camper était faite pour laisser encore des doutes.
Je m'adressai au fils de ce célébre anatomiste, M. Adrien Camper, qui était d'autant plus en état d’éclaireir la question , que son illustre père avait acquis, peu de temps avant sa mort, le morceau même qui avait servi d’original au dessin , cause de tout l'embarras.
Ce savant respectable , que l’histoire naturelle et l'anatomie viennent de perdre, souünt d’abord l'opinion de son père avec un zèle bien naturel pour la mémoire d’un si grand homme; mais après de nouvelles objections de ma part et un nouvel examen de la sienne, il m'écrivit enfin, le 14 juin 1800 : « Le ré- « sultat de mes recherches sur l'inconnu de « l'Ohio n’est pas conforme à ce que j'en « avais promis dans ma précédente : le mor- « ceau en question n’est pas le fragment an- « aérieur, maïs le postérieur des mâchotres. » Et il me démontra cette proposition par une foule de raisons nouvelles et délicates fondées sur les connaissances étendues d'anatomie comparée qu'il avait acquises auprès de l’un des plus grands maitres que cette science ait eus.
M. Adrien Camper a rendu compte de cette discussion dans la Description anatomique d’un éléphant mäle, par son père, qu'il a publiée en 1802, page 22.
Mais pendant que nous travaillions ainsi en Europe sur quelques fragmens de cet animal , M. Peale continuait à en recueillir les os , et il avait été assez heureux pour en obtenir deux squelettes presque complets qui ont décidé la question pour toujours.
C'est au printemps de 1801 qu'il apprit qu'on venait de trouver, l'automne précédent, plusieurs grands ossemens en creusant une marnière dans le voisinage de Newbur£, sur la rivière d'Hudson, dans l’état de New- York, et à soixante-sept milles de la capitale. Il s’y rendit aussitôt avec ses fils, et ayant trouvé une partie considérable du squelette chez le fermier qui l'avait tiré de la terre, il l’acquit et l’envoya à Philadelphie. Il y avait un crane très-endommagé dans sa partie supérieure ; la mâchoire inférieure avait été brisée , les défenses mutilées par la maladresse et la précipitation des ouvriers. Il fallut attendre la fin de la récolte pour continuer les recherches. On les reprit donc en automne : la fosse fut vidée de l’eau qui s’en était emparée ; des pompes y furent entretenues pour la débarrasser de celle qui y abondait à mesure que l’on avançait; aucuns frais ne furentépargnés; mais après plusieurs semaines de travail et la découverte de toutes les vertèbres du
cou, de plusieurs de celles du dos, des deux omoplates , des deux humérus, radius et cubitus , d’un fémur, d’un tibia et d’un péroné, d’un bassin mutile et de quelques petits os des pieds qui se trouvèrent tous entre 6 et 7 pieds de profondeur, il en manquait encore plusieurs des plus importans, comme la màchoire inférieure , ete.
Pour tâcher de les obtenir, M. Peale se rendit à onze milles de là, vers un petit marais d’où l’on avait tiré quelques côtes huit ans auparavant. Il y fit encore travailler quinze jours, et recueillit diverses pièces, mais non celles qui lui manquaient.
Il se retirait, désespérant presque de réussir, lorsqu’ayant passé le Wallkil}, il rencontra un fermier qui avait trouvé quelques os trois ans auparavant , et qui le conduisit sur le lieu de sa découverte. C'était encore un marais à vingt milles à l’ouest de la rivière d'Hudson.
Après plusieurs jours d’un nouveau travail, il eut le bonheur d’y déterrer une màchoire inférieure complète , accompagnée de plusieurs os principaux. Rapportant done comme en triomphe les précieux fruits de cette pénible campagne de trois mois, il en forma deux squelettes, copiant artificiellement sur les os
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de l’un ceux qui manquaient à l’autre , etsur ceux d’un côté ceux qui manquaient au côté opposé.
On peut dire maintenant que, d’après ce travail, l’ostéologie de ce grand animal est entièrement connue , si l’on en excepte seulement la partie supérieure du crane.
Le plus complet de ces deux squelettes est placé dans le Muséum de M. Peale à Philadelphie ; l’autre a été apporté par l’un de ses fils, M. Rembrandt Peale, à Londres, où on l’a fait voir publiquement. M. Rembrandt Peale en a donné une description qu'il a bien voulu m’adresser, et dont j'ai tiré le récit précédent des travaux de son père : j'en profiterai encore beaucoup par la suite (1).
On a donné dans divers journaux anglais, français et allemands, des notices, soit du squelette , soit de ces deux brochures (2); et
(1) Account of the Skeleton of the mammouth , etc., Londres , 1802, in-4°, et d’une édition fort augmentée : an Historical Disquisition on the mammouth , :b., 1803.
(2) Voyez Gazette univ. littér. de Halle, avril 1804, n° 111, page 82; et divers numéros du Magasin de Physique de M. Voigt. Voyez aussi dans le Journal de Phy-
sique, ventôse an x, page 200, une notice de M. Valentin.
c'est aussi d’après ce squelette qu'a été fait l’article inséré par M. Domeyer dans lerv°tome des Nouveaux écrits de la Société des Naturalistes de Berlin, in-4°.
Enfin M. A.-C. Bonn, jeune homme plein d'espérance, que son père , célèbre professeur d'Amsterdam, eut bientôt après le malheur de perdre, publia en 1810 une dissertation étendue, accompagnée d’une très-belle gravure, du squelette de M. Peale, d’après un dessin fait à Philadelphie par M. Rembrandt Peale (1).
À des matériaux si nombreux et si complets j'ai eu le bonheur d’en pouvoir joindre encore qui me sont propres.
J'ai dû à la complaisance de MM. Michaëlis et Wiedemann les mêmes dessins de grandeur naturelle, communiqués autrefois à Pierre Camper. Je les avais fait graver dans ma première édition; mais en ayant aujourd'hui de meilleurs de quelques parties, je n’ai conservé que ceux du crane et de l’humérus , que J'ai même rectiliés d’après ceux de M. Camper et d’après les originaux. M. Adrien
(1) Verhandelins over de Mastodonte, of Mammouth
J van den Ohio, door A.-C. Bonn, in-8°.
Camper, devenu propriétaire des pièces d’après lesquelles ces dessins ont été faits, m'en a envoyé les mesures et les descriptions, et depuis j'ai eu occasion d'examiner chez lui les morceaux eux-mêmes.
M. Everard Home, célebre anatomiste anglais, a bien voulu me faire faire l’esquisse du squelette que l’on montrait à Londres.
Nous possédions depuis long-temps, au Cabinet du roi, le fémur rapporté par Longueil, et plusieurs dents; plus récemment on y a placé une demi-mächoire et deux défenses rapportées par M. Legris de Bellisle; mais l’acquisition la plus importante que le Muséum ait faite en ce genre, c’est le magnifique présent qu'il a reçu de M. Jefferson , et dans lequel on remarque une énorme défense, deux demi-mächoires inférieures, dont une de jeune âge est du plus grand intérêt pour l’histoire des dents, un tibia, un radius, et presque tous les os du tarse, du métatarse, du carpe et du métacarpe, ainsi que des phalanges, des côtes et des vertebres.
C'est au moyen de ces divers secours que Je pourrai donner une idée de cet animal extraordinaire ; mais avant de l’examiner en luimême j'ai à faire l’'énumération des lieux où l’on en a trouvé les restes.
D’après tout ce que nous racontent les observateurs, les dépôts d'os de mastodontes, ainsi que d’autres espèces fossiles qui les accompagnent d'ordinaire, sont plus généralement dans des endroits marécageux où il sourd de l’eau salée qui attire les animaux sauvages et surtout les différentes espèces de cerfs, et qui, par cette raison , ont été désignés par le nom anglais de Lick.
Le plus célébre de ces dépôts, celui qu'ont visité Longueil, Croghan et tant d’autres, celui qui a fait donner au mastodonte le nom d'animal de l'Ohio, porte lui-même celui de Bis-Bone-Strick où Great-Bone-Lick.
Il est dans l’état de Kentucky, à; la gauche et au sud-est de l'Ohio, à quatre milles du fleuve, trente-six milles au-dessus de lembouchure de la rivière de Kentucky (1), presque vis-à-vis celle de la rivière dite la Grande Miamis. C’est un lieu enfoncé entre des collines , occupé par un marais qu'entretient un filet d’eau salée, et dont le fond est d’une vase noire et puante. Les os se trouvent dans la vase et dans les bords du marais, au plus à quatre
(1) Volney, Tableau du climat et du sol des États- Unis d'Amérique , 1, page 100.
pieds de profondeur, suivant le rapport que nous en a fait feu le général Collaud, qui avait été sur les lieux , et qui, en fouillant pendant trois jours seulement, avait recueilli vingtquatre morceaux. Leur abondance y est étonnante, Déjà Croghan croyait y avoir vu des restes de plus de trente individus ; mais on en a recueilli depuis un bien plus grand nombre.
Ils y sont accompagnés d’os de plusieurs autres espèces. M. Turner assure que, des deux côtés du petit ruisseau , se trouvent en quelque sorte des lits entièrement composés d’os de buffles , de cerfs et d’autres petits animaux ; il dit avoir remarqué que ces os sont presque tous fracturés , et il va jusqu'à supposer qu'ils ont été accumulés à cet endroit par les mastodontes, qui faisaient leur proie de ces moindres animaux (1).
C'est ce lieu que M. Jefferson fit explorer en 1806, ainsi que nous l'avons dit au chapitre des éléphans , et d’où furent tirés les morceaux
(1) Georges Turner, Memoir of the extraneous fossils denominated Mammouth bones, Philad., 1799. Ce Mémoire a été lu à la Société américaine en juin 1797.
dont ce grand et savant magistrat a fait présent à notre Muséum.
Une partie de ces morceaux est encore enduite de la vase dans laquelle ils étaient enfoncés. Elle est noirâtre et mêlée d’un sable fin; on y distingue quelques débris ligneux.
Quand on la traite par l'acide nitrique, elle répand une odeur fétide qui annonce un principe animal. M. Chevreul , qui a bien voulu à ma prière en faire l'examen, y a trouvé sur cent parties , environ soixante-quinze parties d'argile, seize de sable et cinq de sulfate de chaux. L’argile retenait du carbonate de chaux et du sulfure de fer; il y avait aussi quelque peu d’oxide de fer. Selon M. Chevreul cette vase ressemble beaucoup à certaines terres tourbeuses de Picardie que l’on emploie à l'amélioration des terres.
Cependant il y a des os de mastodonte, nonseulement en d’autres endroits des rives de l'Ohio, mais dans toutes les parties tempérées de l'Amérique septentrionale, en quelque direction qu’on la parcoure.
On lit dans le Journal de Physique et de Médecine de Philadelphie, publié par feu le docteur Smith-Barton, Ir partie, p. 154 et suiv. , une relation détaillée de cinq squelettes
presque entiers , trouvés en 1762 par des sauvages chawwanais, beaucoup plus haut, à trois milles de la rive gauche de l'Ohio, comme à l'ordinaire, dans un lieu salé et humide , mais à peu près uni jusqu à une très-prande distance : une mâchelière et un fragment de défense en avaient été portés au fort Pitt.
M. le baron de Bock d’Anspach, dans un Mémoire adressé il y a quelques années à l’Institut, donne la description d’une dent trouvée sur la rive droite de l'Ohio , entre les deux rivières de Miamis, par M. Craig, major d’artillerie au service des États-Unis. Elle a passé du cabinet de M. Schmiedel dans celui de M. Ebel, à Hanovre; et c’est la même dont parle Merk (3: lettre, p. 28, note).
Le même officier avait rapporté en 1786, des bords de l'Ohio, un tibia , une partie de défense , et une portion de mâchoire avec une molaire, qui ont été dessinés par le colonel de Brahm, et publiés dans le Columbian magazine de Philadelphie, 1, p. 103-107.
Selon le docteur Mitclill, on a trouvé, en juillet 1817, dans l’état d'Indiana , près de la rivière Blanche, qui se jette dans l'Ouabache, l'un des affluens de la rive droite de l'Ohio, une mâchoire supérieure large de vingt pouces et demi, longue de vingt-cinq, et dont une
mâchelière avait sept pouces trois quarts de long (1).
Le général Collaud assurait en avoir vu près de la rivière des Grands-Osages, qui se jette dans le Missouri peu au-dessus de son confluent avec le Mississipi. Hs y sont dans des fondrières semblables à celles de Great-Bone-Lick.
Feu M. Smith-PBarton, professeur à l’université de Pensylvanie, et l’un des hommes qui ont le mieux mérité du Nouveau-Monde en y propageant les connaissances utiles , m’adressa dans le temps -une confirmation de ce témoignage.
Il m'écrivait « qu'un voyageur intelligent a « vu dans un endroit particulier, près de la « rivière des /rdiens Osages, des milliers d’os- « semens de cet animal, et qu'il y a recueilli, « entre autres, dix-sept défenses, dont quel- « ques-unes avaient six pieds de long et un « pied de diamètre : mais la plupart de ces os « étaient dans un grand état de décompo- « sition (2). »
M. Barton a même eu la complaisance de
a — 2 == = ni a ———
(1) Cuvier, Theory of the Earth; édition de New- York, 1818, p. 363.
(2) Extrait d’une lettre de M. Smith-Barton, de Philadelphie , en 1806.
m'en envoyer une molaire que j'ai placée au Cabinet du roi.
M. Jefferson, dans ses Observations sur la Virginie (trad. fr., p. 101), rapporte qu’un M: Stanley, emmené par les sauvages à l’ouest du Missouri, en vit de grands dépôts sur les bords d’une rivière qui coulait elle-même vers l’ouest. Ainsi on pourrait espérer d'en découvrir Jusque vers la mer Pacifique.
On en a trouvé davantage en se rapprochant de la mer Atlantique, paree que les pays de ce côté sont plus habités , et que leur sol est plus souvent fouillé.
Suivant M. Jefferson , on en a déterré sur la branche du Tennessée nommée North-Holston , derrière les Allechanys de la Caroline, par 36 degrés de latitude nord, aussi dans des marais salés. Le Tennessée est, comme on sait, un des affluens de la droite de l'Ohio.
C’est aussi dans le bassin de l'Ohio, et à son côté droit, dans le comté de Wythe en Virginie, et près du comté de Green-Bryand où se sont trouvés les os du megatherium , que s’est faite la découverte de l’un des dépôts les plus extraordinaires de notre mastodonte.
M. Barton en avait reçu la relation datée de Williamsbourg en Virginie, le 6 octobre 1805,
de M. l’évèque Madisson , principal du collége de Guillaume et Marie en Virginie, et l’un des hommes les plus éclairés des États-Unis.
M. Pichon , mon collèsue au Conseil d'état, qui était alors consul-général de France aux États-Unis, avait bien voulu me donner aussi une notice de cette découverte.
À cinq pieds et demi sous terre, sur un banc de pierre calcaire, reposaient assez d'os pour qu'on ait espéré d’en pouvoir reconstruire le squelette. Une des dents pesait dixsept livres.
Mais ce qui rend cette découverte unique parmi les autres, c’est qu'on recueillit au milieu des os une masse à demi-broyée de petites branches, de gramens, de feuilles, parmi lesquelles on crut reconnaitre surtout une espèce de roseau encore aujourd'hui commune en Virginie, et que le tout parut enveloppé dans une sorte de sac que l’on regarda comme l’estomac de l’animal ; en sorte qu’on ne douta point que ce ne fussent les matières mêmes dont cet individu s'était nourri.
Le fond de toute cette contrée est une pierre calcaire pleine d’impressions de coquillages ; les cavernes y donnent beaucoup de nitre , de sulfate de soude et de magnésie. On
y a trouvé depuis peu du sulfate de baryte, et il y a différentes sources minérales (7).
Il ne manque pas non plus de ces os endeçà des trois grandes chaines des Alleghanys, des North - Mountains et des montagnes Bleues.
Nous avons parlé en détail ci-dessus des deux squelettes rassemblés par M. Peale en 1801, près de l'Hudson et du Wallkill dans l’'État de New-York. Cette contrée parait être particulièrement abondante en mastodontes. Déjà Silvanus Miller et le docteur James G. Graham en ont parlé dans le IV° volume du Medical Repository. En 1817, au mois de mai, le docteur Mitchill en vit déterrer plusieurs os, à Chester, près de Goshen, dans le comté d’'Orange, dans une petite prairie; ils étaient entourés de fibres végétales semblables à de la paille et recouverts de quatre pieds de tourbe.
Les os étaient mal conservés : il y en avait des pieds, de l’épine; on y voyait une omoplate, une mâchoire supérieure et une inférieure plus d'a moitié conservée ; il y avait
(1) Extrait d’une lettre de M, Smith-Barton , datée de Philadelphie le 14 octobre 1805.
aussi des molaires et des défenses , dont l’une était longue de près de neuf pieds (x).
M. Mitchill donne aussi une molaire à six pointes, déterrée dans le comté de Rockland, du même État, près de la ville de Hempstead, à trente-quatre milles de la capitale (2).
M. Autenrieth m’écrivait qu'il y en a dans plusieurs des parties antérieures de la Pensylvanie; M. Mitchill parle nommément d’un dépôt près de Bedford, dans ce même État.
Feu M. Smith-Barton m'a écrit dans le temps qu'on en avait trouvé dans l'État de New- Jersey, à quinze miles de Philadelphie.
Il en fut déterré des portions considérables en 1811, aux bords de la rivière d’York, à six miiles à l’est de Williamsbourg, en Virginie. On y voyait les os innominés, un fémur, deux vertèbres du dos, deux côtes presque entières, deux défenses assez bien conservées, sept màächelieres, dont quatre adhérentes encore à leurs alvéoles et paraissant appartenir à la mächoire inférieure. Ces os étaient dans un sol maréca-
me
(1) Mitchill ap. Cuvier, Essay on the Theory of the Earth, édit. de New-York, 1818, pag. 376 et suiv., et pl. var et vu.
(2) Ibid, pl. vi, fig. 1 et 4.
geux et pénétré des racines de cyprès qui autrefois devaient avoir erû sur ce sol. M. Mitchill rapporte ces faits d’après une lettre de M. l'évéque Madisson que nous avons déjà eu occasion de citer (1).
M. Turner en indique de Wilmington et de Newbern , dans la Caroline du Nord (2).
Je vois par une lettre du gouverneur Drayton, écrite de Charleston à sir John Sinclair, dont milord comte de Buchan a bien voulu me communiquer un extrait, ainsi que par l'ouvrage de cet auteur sur la Caroline du Sud , qu'il y en a aussi, de même que des os d’éléphant où vrai mammouth, dans les parties méridionales de cette province.
Le savant naturaliste M. Bosc, mon confrère à l’Académie des Sciences, a été témoin d’une découverte de cinq mâchelières en partie décomposées, faite en creusant le canal.
de Caroline, à quinze milles de Charleston, dans du sable pur, à trois pieds de profondeur ; M. Turner parle aussi du mème fait.
Du temps où M. Jefferson écrivait, on n’en
(1) Mitchill, loc. cit., pag. 399; et Medic. Repository, tom. xy, pag. 388.
(2) Mémoire cité plus haut, page 216, note.
avait pas trouvé au-dessous de 36°; mais Charleston est au 33°.
C’est jusqu’à présent le point le plus méridional où l’on en ait trouvé en-deçà des montagnes; mais en Louisiane on en a découvert en trois ou quatre endroits dans les alluvions du Mississipi, à l’ouest de ce fleuve, dans la contrée des Apelouses, qui est par les 31° (1). J'ai vu moi-même et fait dessiner deux énormes mâchelières de ce canton qui avaient été achetées à La Nouvelle-Orléans par M. Martel, consul de France à la Louisiane.
Quant au nord, M. Smith-Barton m'écrivait que l’on n’en-avait point déterré plus haut que vers le 43° degré, du côté du lac Érié.
Je n’en ai vu encore aucun morceau de J Amérique méridionale : toutes les dents apportées du Pérou par Dombey et M. de Humboldt, ainsi que de la Terre-Ferme par ce dernier, sont d’une autre espèce, quoique du même genre, ainsi que nous le verrons bien tôt. Je soupçonne bien que celles du Brésil et de Lima, mentionnées par William Hunter (Transactions philosophiques, LVIIE, p. 40), sont dans le même cas.
() Will Dunbar, Trans. de la Soc. améric., tome vr page 40 ; et Martin Duralde, #4., page 55.
Ainsi, autant qu'on le sait jusqu'à présent, les os de ce grand animal, très-communs dans l'Amérique septentrionale, sont rares partout ailleurs, si même il en existe ailleurs; mais, partout où on les trouve, ils ne sont qu’à peu de profondeur, et cependant en général ils ne sont pas beaucoup décomposés.
Ils ne sont pas non plus roulés, et offrent, comme presque tous les os fossiles , la preuve qu'ils sont restés aux lieux où on les trouve, à peu près depuis l’époque de la mort de l’animal.
Ceux de la rivière des Grands-Osages, dont j'ai parlé ci-dessus, avaient quelque chose de particulier dans leur position : c’est qu'ils étaient presque tous dans une situation verticale, comme si les animaux s'étaient simplement enfoncés dans la vase.
Les substances ferrugineuses dont ils sont teints ou pénétrés sont la principale preuve de leur long séjour dans l'intérieur de la terre.
Des indices d’un séjour ou d'un passage de la mer sur eux paraissent être plus rares que dans les os d’éléphans. Je n’ai point vu de restes de coquilles ou de zoophytes sur les os de grands mastodontes que j'ai examinés, et je ne trouve dans aucune relation qu’il ÿ en
ait eu dans les lits d’où ils ont été tirés; circonstance d'autant plus singulière, qu’on devrait être tenté de considérer ces marais salans où l’on en trouve le plus, comme les restes d'un liquide plus étendu qui aurait détruit ces animaux.
M. Barton pense que ces eaux salées ont contribué à la belle conservation de cette sorte de fossiles. Il a même recueilli, dans la lettre qu'il a bien voulu m'écrire à ce sujet, deux témoignages qui paraissent prouver qu’on en à de temps en temps déterré des parties molles encore reconnaissables : ce qui, à cause de la chaleur du climat, est beaucoup plus étonnant que pour les mammouths ou vrais éléphans fossiles et les rhinocéros du nord de la Sibérie.
Les sauvages qui en virent cinq squelettes en 1762, rapportèrent qu'une des têtes avait encore « un long nez, sous lequel était la « bouche. » M. Barton pense que ce long nez n’était autre chose que la trompe.
Kalm, en parlant d’un grand squelette qu'il croyait d’éléphant, selon les idées de son temps, et qui fut découvert par les sauvages dans un marais du pays des Illinois, dit que « la forme du bec était encore reconnais- « sable, quoique à moitié décomposée. » Il y
a grande apparence, à ce que croit M. Barton, qu'il s’agit encore ici au moins de la racine de la trompe.
Ces deux faits rendraient assez vraisemblable l'opinion que les parties de plantes triturées trouvées auprès du squelette du comté de Wythe, étaient en effet les matières qui remplissaient l'estomac de l'individu dont ce squelette provenait.
On montrait, il y a quelques années, à Paris, une pièce qui, si elle était suffisamment authentique, confirmerait toutes les autres, et ferait presque douter que l'espèce füt éteinte : c'est une semelle avec ses cinq ongles. Le propriétaire assurait la tenir d’un Mexicain, qui lui avait dit l’avoir achetée à des sauvages de l’ouest du Missouri, lesquels l'avaient trouvée dans une caverne avec une dent.
Mais cette semelle était si fraiche, elle paraissait si manifestement avoir été enlevée au pied avec un instrument tranchant, enfin elle était si parfaitement semblable à celle d’un éléphant, que je n’ai pu m'empêcher de soupçonner quelque fraude, au moins dans le récit du Mexicain.
On imagine aisément qu'il n’a pas manqué d'hypothèses sur l’origine de ces os, ou sur
les causes de la destruction des animaux qui les ont produits.
Les sauvages Chawanais croient qu'il existait avec ces animaux des hommes d’une taille proportionnée à la leur, et que le Grand Etre foudroya les uns et les autres (x).
Ceux de Virginie disent qu’une troupe de ces terribles quadrupèdes, détruisantles daims, les buffles et les autres animaux créés pour l'usage des Indiens, le grand homme d’enhaut avait pris son tonnerre et les avait foudroyés tous, excepté le plus gros mâle, qui, présentant sa tête aux foudres, les secouait à mesure qu'ils tombaient, mais qui ayant été, à la fin, blessé par le côté, se mit à fuir vers les grands lacs, où il se tient jusqu’à ce jour (2).
De pareils contes prouvent suffisamment que ces Indiens n'ont aucune connaissance de l'existence actuelle de l’espèce dans les pays qu'ils parcourent.
Lamanon, après beaucoup d’autres, supposait que c'était quelque cétace inconnu ; mais c’est qu'il n’en avait vu que les dents, et qu'il ne savait point que les pieds cet animal par leur forme réfutent cette conjecture.
(1) Barton , Journal cité, page 157.
(2) Jefferson , Notes sur la Virg., trad. fr., page 99.
Un certain M. de la Coudrenière ayant trouvé, dans une relation du Groënland, que les sauvages de ce pays prétendent avoir un animal noir et velu, de la forme d’un ours, et de six brasses de haut, en dérivait nonseulement le mastodonte, mais encore l’éléphant fossile où mammouth, qu’il confondait avec lui (1).
C’est probablement aussi cette confusion des deux espèces qui aura fait penser à M. Jefferson que « le centre de la zône glaciale est le lieu « où le mammouth arrive à toute sa force, « comme les pays situés sous l'équateur sont «les lieux de la terre les plus propres à « nourrir l'éléphant (2).
Laissant là ces idées hypothétiques, nous passerons à l’examen des os du mastodonte, et, comme à notre ordinaire, nous le commencerons par les dents.
Les mächeliéres.
Nous avons à en déterminer d’abord la forme, les différences, les successions et le nombre.
(1) Journal de Physique , tome x1x , page 363. (2) Jefferson , ubi sup., pag. 106.
La forme est ce qui a le plus frappé en elles.
Leur couronne est en général plus ou moins approchante de la figure rectangulaire.
Elle n’a que deux substances : la substance intérieure dite osseuse ou plus exactement ivoire, et l'émail. Celui-ci est très-épais ; il n’y a point de cette troisième substance si remarquable dans l'éléphant et que l’on à nommée cément ou cortical.
Cette couronne est divisée par des sillons ou espèces de vallées très-ouvertes en un certain nombre de collines transversales, et chaque colline est divisée elle-même par une échancrure en deux grosses pointes obtuses et irrégulièrement conformées en pyramides quadrangulaires un peu arrondies.
Cette couronne, tant qu’elle n’a pas été usée, est donc hérissée de grosses pointes disposées par paires.
Il ya déjà bien loin de là aux dents des carnivores, qui n'offrent qu'un tranchant principal et longitudinal , divisé en dentelures comme celui d’une scie.
Au fond même, il n’y a qu’une différence de proportion entre ces collines transverses divisées en deux pointes , et les petits murs transverses à tranchant divisé en plusieurs tubercules des dents de l’éléphant. Ceux-ci for-