CHAPITRE I
DES SAUROIDES VIVANS.
L'intérêt toujours croissant qui se rattache aux poissons fossiles de la famille des Sauroïdes m'engage à réunir Ici tous les renseignemens que j'ai pu recueillir sur l'organisation des espèces vivantes de ce groupe qui constituent les genres Lepidosteus et Polypterus. Avant que les poissons fossiles eussent fixé l'attention des naturalistes , les deux genres que je viens de nommer n'avaient aucune importance particulière dans la classe des poissons. Leur position dans la méthode naturelle n'avait pas même été arrêtée d'une manière précise. Linné, qui n'en connaissait qu'une espèce, la rangeait dans le genre Esox , sous le nom A'Esox osseus. Lacépède fut le premier à distinguer ce poisson comme genre à part sous le nom de Lepisosteus (*) , et il décrivit une seconde espèce sous le nom de Lep. Spatula. Rafmesque en ajouta plusieurs nouvelles dans son Ichthyologia ohiensls. Cuvier plaça plus tard ce genre et le genre Polypterus dans la famille des Clupes. Il paraît que les espèces du genre Lepidosteus sont nombreuses dans les grands fleuves de l'Amérique. Rafinesque suppose que les Etats-Unis en nourrissent à eux seuls une dixaine d'espèces et que l'Amérique du sud en compte encore plusieurs autres. Il serait bien important pour la paléontologie de posséder des renseignemens détaillés sur tous ces poissons, qui paraissent différer notablement les uns des autres , puisque Rafinesque les divise en trois genres ou sous-genres, qu'il nomme: 1° Cylindrosteus, avec les espèces platostomus , albus , oxyurus et lonyirostris ; 2° Atractosteus , avec l'espèce ferox, et 3" Litholepis , avec l'espèce adamantlnus. Dans cette énumération ne sont point compris les Lepidosteus osseus, spatula et indicus, que cet auteur envisage comme suffisamment connus. Malheureusement il n'existe point dans les musées d'Europe de matériaux suffisans pour vérifier les indications de Rafinesque. Je n'ai pu examiner moi-même que cinq espèces de ce genre, les Lep. osseus, spatula, deux espèces voisines de Vosseus qui se rapportent probablement aux espèces de Rafinesque , mais que je n'ai cependant pas pu déterminer d'après ses descriptions, et une espèce voisine du Spatula (**).
(°) L'étymologie de ce nom composé aurait dû engager Lacépède à écrire Lepidosteus , conformément à la déclinaison grecque. J'ai corrigé cette petite erreur de l'élégant écrivain français , sans avoir jamais songé à m'attribuer l'établissement de ce genre, comme on me l'a imputé. J'en fais la remarque expresse pour rappeler que je suis conséquent dans l'application de mes principes de nomenclature.
("') Les deux espèces les mieux connues jusqu'à présent du genre Lepidosteus sont le Lep. osseus et le Lep. Spa-
Le genre Polypterus est moins nombreux ; on n'en connaît même encore que deux espèces ; celle qui a été décrite par M, Geoffroy-St-Hilaire , Fauteur du genre, sous le nom de Polypferm Bichir, et qui provient du Nil , est la mieux connue ; celle du Sénégal est fort
tula , qui (.lifTèrciit rime Je l'autre par la longueur de leurs mâchoires et par la surface des écailles, et que l'on peut considérer coninio les types de denx sections de ce genre.
Je connais maintenant cinq espèces de ce genre , sans pouvoir cependant les rapporter aux espèces de Rafinesquc , qui, comme on le sait généralement, n'indique pas toujours les caractères d'une manière bien précise. Ces espèces peuvent se grouper en deux sections , qui se distinguent par la forme de la tète.
La première section comprend les espèces dont la partie antérieure de la tète et les mâchoires sont très-prolongées, ensorte que l'ouverture de la gueule est beaucoup jikis longue que le crâne. «
1° Lepidosteus osseus Lacép. — An Mus«''e de Paris ; j'en possède une tête.
2° Lepidosteus semiradiatus Ag. — Au Musée de Paris.
3° Lepidosteus gracilis Ag. — Au Musée britannicjue.
La seconde section compi-end celles dont le museau n'est pas plus long que le crâne , et dont la lèlc est généralement déprimée et arrondie à son extrémité.
4" Lepidosteus Spatula Lacép. — An Musée de Paris, au Musée britannique et au Jardin zoologique de M. Cross.
3" Lepidosteus Giayi Ag. — Au Musée britannique.
1" Dans le Lepidosteus osseus {Tab. A. fig. inf. et sup. Tab. B. fig. 15-20), le bord postérieur des écailles est presque droit , le bord supérieur concave dans les séries antérieures , convexe sur le milieu des flancs , et droit dans la partie postérieure du corps; le bord inférieur, qui est parallèle avec lui, est donc convexe dans la région antérieure, concave vers le milieu et droit sur la queue. Leur surface , légèrement convexe au milieu , présente des rayons peu saillans , il est vrai , mais divergens vers le bord dans tous les sens. Cette granelure est beaucoup pins marquée dans la partie anléi'ieure du corps ; dans la moitié postérieure , les écailles sont complètement lisses , excepté vers la partie inférieure de leur bord postérieur, oii l'on dislingue encore quelques traces de dentelure. Il y a des écailles de forme |)articnlière près de l'inseriion des pectorales, où elles sont irrégulières ; à la nuque, oîi elles sont carrées; tout le long du milieu ilu dos , où elles sont arrondies avec une échancrure senùlunaire à leur bord postérieur ; elles forment une gaine de plaques acuminées plus petites vers l'insertion de la dorsale et de l'anale , et deviennent de plus en plus petites vers la fin de la queue et sous le venti'c. Toutes les séries dorso-ventrales des écailles naissent sur les côtés d'une écaille impaire, au milieu du dos, et finissent à une écaille impaire au milieu du ventre. La ligne latérale est pcLi distincte. On ne voit que rorifice des tubes de la série latérale, au bord inférieur subdenliculé des écailles. Il y a des fulcres au Ijord de toutes les nageoires , qui sont courts , forts , mais pas très-fortement accolés au premier rayon.
Ce qui distingue surtout la tête dans cette espèce , c'est le prolongement considérable de tous ses os , mais surtout des mâchoires, qui sont foitement armées de plusieiu's rangées de dents de dilférente forme. Sur le bord externe des mâchoires, il y a de très-petites dents fines, et en dedans une rangée de grosses dents coniijues et plus distantes , trèspointues et droites , disposées régulièi'cment en série simple et uniformément espacées , comme à la mâchoire inlérieure dont le bord interne porte deux bandes de petites dents en râpe ; il y en a également de petites au bord externe et sm* tous les os qui forment le palais , savoir, le vomer, les palatins , et le grand sphénoïde. Les rayons des nageoires sont vigoureux comme dans toutes les espèces, articulés de près jusqu'à leur base, et divisés irès-fréciuenunent dans leur moitié externe. La surface des os du crâne et la surface supérieure des mâchoires est beaucoup plus lisse ([ne dans les autres espèces; on n'y voit qu'une fine granelure, rayonnant du centre de tous les os à leur bord.
2° La seconde espèce est le L^epidosteus semiradiatus Ag. (Tab. A. fig. med. B. fig. 1-14.) Elle se rapproche le plus du Lepid. osseus, et a généralement été confondue avec lui. Ses dents sont phis inégales et plus droites, mais du reste disposées connue dans l'espèce précédente ; les os de la tète sont pins fortement sillonnés ; les fulcres des nageoires sont plus petits , et les rayons plus courts. Cette espèce se distingue facilement des autres aux ornemens des
rare; Ciivior lindiciiic dans la seconde édition du Rèyne animal sous le nom de P. srnegalu><. J"ai eu occasion de les voir les deux.
De ces indications à une connaissance approfondie de l'organisation des genres Lepidosteus et Polypterus il v a encore loin. Cependant leur anatoniie est de la plus haute importance pour les paléontologistes ; on me saura dès-lors gré sans doute d'entrer dans quelques détails
ccaillos clos flancs, qui ont des sillons disposés en ('venlail et dont le bord postérieur est dentelé, tandis que les écailles du dos et du ventre sont lisses. J'ai décrit lonjjuement la forme de ces diverses écailles à la fin de ce chapitre.
3° Lepidosteiis gracilis Ag. Cette espèce a les rayons de toutes ses nageoires beaucoup plus grêles et articulés .i des distances plus considérables que les autres ; lesfulcres des bords sont plus grands , plus grêles et plus distans, accolés de près le long des rayons externes des nageoires, il en est ainsi de la dorsale et de l'anale, des ventrales cl des pectorales. Tout le cor|)S et la tète ont le même asp cet grêle. Cette disposition des nageoires rap])elle complètement les pinnules du Bidiir, par la manière dont elles s'interposent entre les fulcres, qui sont, jusqu'à un certain point, comparables aux rayons du Polypterus. La surface des écailles de celte espèce est granulée , sans présenter précisément des radiations ; leiu' centre est légèrement déprimé , et les bords parfaitement lisses : sur tout le corps , le bord supérieur est concave et le bord inférieur convexe : à l'extrémité de la (pieue seulement les bords sont droits, les tubes de la série latérale sont saillans et très-visibles ; les écailles impaires du milieu du dos ont aussi une autre forme ; elles sont subtrigonales ; leur bord postérieur arqué est échancré au milieu ; les os du crâne , de l'opercule et de la face sont marqués d'une grosse granulation rayonnée. La surface des mâchoires est lisse. La tète est encore plus grêle , et les mâchoires plus longues que dans le Lep. osseus.
C'est de toutes les es|)èces celle qui a les mâchoires les plus grêles et les plus allongées ; en même temps l'extrémitt' de la mâchoire supérieure est la plus saillante. Il y a , à la mâchoire supéi'ieure , deux rangées externes de grosses dents, assez distantes sur les bords des deux mâchoires, et qui sont droites, coniques et très-acérées. Les écailles de l'extrémité de la queue sont très-acuminées. Toutes les séries dorso-venlrales naissent à une écaille impaire et finissent à une écaille impaire.
4" Lepidosteus spatnla Lacép. Cette espèce devient très-grande. J'en ai vu des exemplaires de sept pieds de long et au-delà. Ses caractères les plus saillans consistent dans la forme singulière de ses mâchoires et dans la jiosition de ses dents. Outre les grandes dents coniques dans l'os ethmoide et le maxillaire supérieur et le maxillaire inférieur, il y en a encore de semblables dans le palatin , à son bord interne. Ces dents ont de gros plis à leur base inférieure , et une dépression lanciforme à leur pointe. La mâchoire inféiieure n'est réellement pas plus large que la supérieure;. elle ne paraît ainsi (jue lorsqu'on ouvrant la gueule on force les branches de ses côtés à s'éloigner. Les dents sont même reçues dans une gaîne de la mâchoire supérieure , au bord interne de ses dents. A mesure que les exemplaires grandissent , les écailles deviennent plus rugueuses ; différens exemplaires que j'ai vus à Londres au Musée Britannique et à Surrey au jardin zoologitiue de M. Cross, m'en ont donné la preuve; et l'exemplaire du Musée de Paris dont j'ai représenté une écaille Tab. B, fig. 13, a moins de rugosité que celui du Musée britannique, qui est beaucoup plus grand.
5" Le Lepidosteus Grayi Ag. est très-différent : la surface de toutes ses écailles est complètement lisse ; le bord postérieur de celles de la région antérieure du corps est plus ou moins arrondi. La série moyenne des écailles du dos est à peine distincte à la nuque , et se confond complètement en plusieurs points sur le milieu du dos ; du reste ses écailles sont échancrécs sur la nuque , et cuspidées en arrière. On observe des séries particulières transverses sous la gorge. Le bec n'est pas plus long que le reste de la tête ensemble ; toute sa surface est granulée. Les dents sont pointues , trèsacérées , presque droites , légèrement arquées en dedans. Il n'y a qu'une rangée de grandes dents à la mâchoire supérieure. Les rayons des nageoires sont plus longs et plus grêles , les fulcres moins nombreux (iiie dans les autres espèces. Le tube de la hgne latérale s'ouvre dans une échancrure , et il résulte de là une pointe détachée au bord inférieur de l'écaillé. Toutes les écailles de la partie antérieure du tronc ont le bord supérieur échancré et le bord inférieur convexe ; ils ne deviennent droits qu'à l'extrémité de la queue.
sur leur ostéologie, sur leur dentition et sur leurs écailles, qui sont, pour ainsi dire, les seuls points de leur organisation que j'aie pu étudier d'une manière satisfaisante. Une étude complète de ces poissons deviendra toujours plus indispensable à mesure que l'on étudiera davantage leurs rapports variés avec les reptiles. Je ne crois pas qu'il y ait dans toute la classe des poissons des types plus intéressans à choisir pour sujets de monographies anatomiques que ces deux genres. Ce sont en effet les seuls représentans qui existent de nos jours de ces poissons féroces des faunes les plus anciennes qui ont jadis peuplé l'Océan et que l'on a si souvent confondus avec les reptiles ou même décrits comme de vrais Sauriens ou comme des Batraciens sauroïdes. L'incertitude qui a long-temps régné et qui règne encore sur les vrais rapports de plusieurs de ces curieux fossiles, rend l'étude de leurs analogues vivans d'autant plus intéressante. Je regrette seulement de ne pouvoir donner à leur égard des renseignemens plus complets ; car ces genres sont aux poissons fossiles ce que les Eléphans et les Tapirs sont aux Mastodons, aux Palœotherium , aux Anoplotherium , etc. ; ils rappellent les Aspidorhynchus , les Megalichthys , les Saurichthys , les Saurostomes et tant d'autres genres éteints , comme notre Nautile et nos Seiches rappellent les Ammonites et les Belemnites , ou nos Comatules les innombrables Crinoïdes des terrains secondaires et de transition.