CHAPITRE XIX
DE LA STRIJCTORE MICROSCOPIOUE DES DEiïïS DES SAIJROIDES FOSSILES.
Je n'ai pu étudier jusqu'ici la structure microscopique des dents de cette famille que sur un petit nombre de genres. J'y ai cependant reconnu deux types distincts, dont l'un rappelle la structure des dents du Polypterus, et l'autre celle des dents du Lepidosteus, Dans la première catégorie se rangent les genres Pygopterus , Saurichlhys et Megalichthys ; dans la seconde , les genres Saurostomus et Cricodus.
1° Genres analogues, par la structure de leurs dents, au genre Polypterus.
Du GENRE Pygopterus.
Vol. 2, Tab. H, fig. 1.
Les dents des Pygopterus sont petites, coniques, effilées, très-pointues et un peu renflées au milieu, là où elles dépassent le bord de la mâchoire. Elles sont placées le long de la mâchoire , régulièrement espacées, et ne forment pas une brosse ou râpe comme les dents du Polypterus. Elles sont enfoncées dans de petits creux de la mâchoire et reposent, à l'état fossile, sur un petit cône pierreux , qui a remplacé la pulpe qui se trouvait chez le vivant. On ne voit à l'extérieur aucune trace de rainures ni de stries, mais toute la dent est lisse de la base jusqu'au sommet. Examinées au microscope, elles présentent à l'intérieur «ne cavité pulpaire conique qui se rétrécit de bas en haut , parallèlement à la forme extérieure de la dent. Un cône de dentine entoure cette cavité pulpaire de tous côtés ; il est plus massif au milieu , là où se voit le renflement extérieur , plus mince vers la base et vers le sommet, et recouvert en haut d'un capuchon en émail , qui occupe à-peu-près le tiers de la dent et forme à lui seul toute la pointe. En examinant la dent à la loupe , on reconnaît au plus fort du renflement extérieur une ligne circulaire qui indique la limite du capuchon émaillé et de la dentine. La dentine elle-même n'ofîre rien de remarquable. Les tubes calcifères sont assez serrés et rayonnent aussi directement que possible vers l'extérieur de la dent , en formant une courbe assez élégante ; ils ne se ramifient que tout près du bord extérieur de la dentine où leurs branches, excessivement fines, forment un réseau presque inextricable. Ceux du sommet se continuent , comme chez le Polypterus , dans l'émail , où ils paraissent plus roides , mais en même temps plus fins
et moins régulièreinenl disposés que dans la dentine. J"ai très-bien pu apercevoir leurs ouvertures sur la surface extérieure de l'émail ; elles sont assez grandes et au moins six fois plus larges que les tubes qui y aboutissent. Leur contour est rond ; très-souvent on voit le prolongement d'un pareil tube jusque dans l'ouverture. Il est probable qu'elles ne paraissaient ici si visibles . que parce qu'elles étaient remplies d'une matière noire pierreuse , provenant de la fossilisation ; tandis que chez les poissons vivans . ces ouvertures forment de petits creux vides qui échappent très-facilement à l'observation.
Fig. 1 est une coupe longitudinale de la dent, grossie 100 fois.
Du GENRE SauRICHTHYS.
. Vol. 2, Tab. H, fig. 2 et .3. .
Les dents de ce genre diffèrent de celles du genre précédent par plusieurs particularités. Elles paraissent plus courtes , plus ramassées et beaucoup plus épaisses relativement à leur hauteur. Leur forme est en général conique , un peu comprimée de côté. Mais la dent n'est pas toute d'une venue comme chez les autres Sauroïdes ; on la dirait plutôt composée de deux parties très-nettement séparées , savoir d'un socle presque cylindrique , indistinctement strié, par lequel la dent repose sur la mâchoire, et qui forme à-peu-près la moitié de toute la dent, et d'un sommet pointu, très-lisse, parfaitement droit et enfoncé sur le socle, de manière que ce dernier occasionne un petit bourrelet autour de la dent, à l'endroit où les deux pièces se touchent. Cette différence entre le socle et le sommet est encore plus frappante , lorsqu'on examine leur structure au microscope ; le premier est composé de dentine, le dernier d'émail. La cavité pulpaire est un cône creux entouré d'un cône de dentine massive, sur lequel repose le capuchon émaillé comme dans les dents du Polyptère. Les tubes calcifères sont fins et serrés. Il n'y a de difîérence que dans l'émail dont les tubes calcifères sont beaucoup plus nombreux, plus serrés , et plus épais que dans les autres genres, et n'y eùt-il la dentine qui entoure immédiatement la cavité pulpaire , et la ligne de démarcation si nette entre les deux substances , on pourrait prendre l'émail pour la dentine , tant la disposition des tubes calcifères est régulière. Sur une coupe transversale , les tubes calcifères de la dentine ne sont point ramiflés , mais droits jusqu'au bord extérieur, où ils commencent à former de fins réseaux. Cette zone de réseaux se continue encore dans l'émail ; c'est là où prennent naissance les nouveaux tubes calcifères de l'émail qui paraissent plus épais et plus ramifiés (jue ceux de la dentine.
Fig. 2 est une coupe longitudinale.
Fig. 3 , une coupe transversale , prise prés du sommet de la dentine.
Tm. II , 2' Part. 20
— isa —
Du GEISRE MeGALICHTHYS.
Vol. 2, Tab. H, fig. a et 5.
La dent dont j'ai examiné la structure , est une grande dent arquée et très- finement striée, provenant de la houille et appartenant au MecjaUchlhys Hibberti.
La dent elle-même est assez compacte ; la coupe en est à peine ovalaire et près de la base la cavité occupe à peine le quart du diamètre. Cette cavité simple , conique , à parois tout-àfait lisses , va en se rétrécissant jusque près de la pointe de la dent ; elle est entourée d'une dentine très-épaisse à tubes calcifères parallèles et très-serrés. On ne peut rien voir de plus régulier que le cours de ces tubes sur une tranche parfaitement horizontale (fig. 4 et 5). Tous suivent une direction rayonnante vers le contour de la dent. Ils ne paraissent pas avoir de ramifications, ou du moins, s'il en existe, elles sont très-serrées et tout-à-fait parallèles. La dentine est tout-à-fait simple dans sa forme ; elle ne présente aucune trace de plissemens. Les stries si fines et si serrées , que l'on remarque à la surface de la dent , proviennent uniquement de petites carènes de l'émail. La couche d'émail est , comme d'ordinaire, plus mince à la base de la dent que vers la pointe ; c'est en bas que ces raies sont les plus profondes , mais elles diminuent de bas en haut. La coupe transversale de la dent est d'un aspect très-élégant , ressemblant à une roue dentelée de montre (fig. h). L'émail se distingue par une grande masse de tubes calcifères rayonnant assez irrégulièrement de l'intérieur à la surface de la dent, et en général beaucoup plus gros que les tubes de la dentine. Ils n'atteignent pas le bord de l'émail. On y voit, en outre , un grand nombre de points parfaitement noirs et opaques; j'ignore si ce sont des cellules calcifères disséminées dans le cément, ou bien des matières charbonneuses introduites par la fossilisation. Je penche cependant vers cette dernière opinion, parla raison que ces points ne montrent aucune espèce de ramification ; or l'on sait que les cellules calcifères ont toujours de semblables branches , à-peu-près comme les corpuscules osseux. ,
Fig. k est une coupe transversale prise au premier tiers de la dent.
Fig. 0, une portion d'une coupe prise près du sommet.
2° Genres luntloyues au Lepidosteus.
Du GENRE SaITROSTOMUS.
Vol. 2: Tab. H. lig. 6-8.
Les denfs de ce genre sont petites , pointues , un peu comprimées latéralement et faiblement courbées en arrière. La dent est implantée sur la mâchoire , de manière à faire corps avec elle ; il est fort difficile de dire où la substance osseuse de la mâchoire finit et où la dentine commence. On ne remarque point de stries le long de la dent.
La coupe transversale (lig. 6) offre une cavité pulpaire de forme en général ovale , mais ramifiée, qui envoie dans toutes les directions des processus qui se prolongent dans la dentine quelquefois jusque tout près de son bord extérieur. Ces prolongemens latéraux de la cavité , ces anses et baies sont moins saillanset moins nombreux vers le sommet de la dent , où petit à petit le contour de la cavité devient plus uni , plus arrêté et prend la forme d'un ovale presque parfait. Sur une coupe longitudinale , ces anses se présentent naturellement comme des canaux plus ou moins verticaux ou ramifiés , et les promontoires de la dentine vers la cavité , comme des piliers plus ou moins branchus sur lesquels la dent repose. La cavité pulpaire étant remplie dans mes exemplaires d'un spath calcaire très-blanc et la dentine ayant une teinte noirâtre , les deux substances se distinguent surtout bien à la lumière d'en haut ; moins bien par le passage de la lumière à travers la tranche. Uiie coupe longitudinale, passant près de la cavité pulpaire centrale sans pourtant l'entamer, offre à la lumière directe l'aspect de fig. 7. En haut la dentine paraît compacte ; on remarque même, sur les bords, les traces d'une mince couche d'émail. En bas, la dentine commence à former des bandes longitudinales, qui se ramifient de plus en plus vers la base , de manière qu'elles ressemblent aux racines d'un buisson. C'est par ces racines de dentine, s'effilant et se ramifiant de plus en plus , que la dent s'enchevêtre dans la mâchoire , l'os de celle-ci envoyant des processus correspondans qui s'entrelacent avec les racines de la dentine. Un grossissement plus considérable (fig. 8 ) à la lumière transmise , montre les prolongemens et les branches de la cavité pulpaire remplis d'une matière opaque ; les piliers de la dentine sont transparens et présentent des tubes oalcifères droits, rayonnant depuis les canaux en dehors . mais bien rares et fins. Vers le sommet de la dent . les tubes se multiplient. Une faible couche d'émail bien transparente est étendue sur les deux tiers supérieurs de la dent.
Nous verrons que cette structure des dents de Saurostomus s'accorde parfaitement avec un autre gem-e fossile, le Rhizodus ou Holoptychius , et que, n'était la différence extérieure des dents, l'on pourrait bien prendre ces deux genres pour des espèces différentes d'un mênie type.
Fig, 6 est une coupe transversale.
Fig. 7, une coupe longitudinale passant près du centre. Fig. 8 représente la même coupe que fig. 7, plus fortement grossie.
Du GENRE CrICODUS.
Vol. 2,Tab. H, fig. 9-12.
Je n'ai pu examiner jusqu'ici que deux fragmens de ces dents, provenant de la même formation, de rOld-red Sandstone, mais de localités très-différentes, l'un étant originaire de l'Ecosse, l'autre de Riga. Celui d'Ecosse n'était qu'un morceau informe, cassé aux deux bouts, mais il provenait d'une dent énorme, car il avait la grosseur d'un doigt. La cavité pulpaire était remplie d'une pierre noire, la substance dentaire était d'un beau jaune de paille. La dent était sensiblement comprimée , cependant le fragment n'était pas assez long pour qu'on pût juger de la forme générale de la dent. De profondes rides longitudinales se voyaient à sa surface. Le fragment russe était bien mieux conservé; fig. 9 en montre la figure de grandeur naturelle, et fig. 10, les contours grossis. La dent était conique, courbée en arrière, et légèrement comprimée. Le sommet en était cassé, mais il avait dû être assez pointu d'après la convergence des contours. Des stries longitudinales se prolongeaient jusqu'au dernier tiers de la dent où elles s'effaçaient insensiblement; la pointe seule était lisse. Les stries étaient très-visibles, plus profondes et plus larges que dans aucun poisson, et les carènes qui s'élevaient entre deux stries étaient larges et arrondies. Ces stries se répétaient même à la face intérieure de la dent sur la cavité pulpaire (qui, dans notre exemplaire, était vide) mais elles y étaient bien moins apparentes , moins larges et moins profondes qu'à l'extérieur.
Ce qui frappe au premier abord , c'est, à la base de la dent, la grandeur relative de la cavité pulpaire comparée à la couche mince de dentine qui l'enveloppe. Cette dentine représente une espèce de rosette dont les siniis sont si profonds qu'ils vont presque jusqu'à isoler les carènes longitudinales ; car la bande de substance dentaire par laquelle ces carènes communiquent entre elles n'est que très-mince. On dirait une épaisse membrane plissée autour de la cavité interne. C'est absolument l'inverse de la structure du Lepidosteus , où, comme nous l'avons montré plus haut, les prolongemens latéraux de la cavité pulpaire, qui correspondent aux impressions de l'extérieur et alternent avec elles , sont beaucoup plus considérables que ces impressions. Ici, au contraire, les impressions extérieures sont très-profondes, mais les prolongemens latéraux de la cavité pulpaire qui lejir correspondent sont réduits à de faibles dentelures.
La dentine est assez dure et se brise facilement en morceaux prismatiques le long des rainures. Elle est traversée par des tubes calcifères très-fins, simples, parallèles et presque sans ondulations dans leur course. Ces tubes rayonnent en éventail à travers la dentine des carènes, et se montrent sur la coupe transversale à-peu-près courbés comme les barbes terminales
d'une plume de paon (lig. là.) Ladentine est entourée d'une faible couche d'émail transparent, sans structure apparente, qui fait le contour extérieur de toutes les sinuosités. Cette couche d'émail devient plus considérable vers le sommet de la dent.
La denline du Cricodus se distingue en outre par la grande facilité avec laquelle elle se fendille en couches concentriques. On dirait que les couches successives dont elle se compose n'adhèrent pas aussi intimement aux précédentes, conutie c'est le cas dans d'autres dents.
Le sonmiet de la dent rentre dans les mêmes conditions que les dents simples. La cavité pulpaire se rétrécit petit-à-petit et offre une coupe régulièrement ovalaire. Les stries s'effacent; les tubes calcifères, plus gros qu'à la base , rayoïmenl de la cavité pulpaire vers l'extérieur, et la couche d'émail qui recouvre le tout, est plus apparente.
Fig. 9. Représente une dent de Riga de grandeur naturelle. Fig. 9«, une coupe de la base.
Fig. 10. Contours grossis. Fig. 10 a, coupe de la base.
Fig. 1 1 . Coupe de la dent d'Ecosse, grossie 16 fois.
Fig. 1:2. Coupe d'une carène, grossie 1.^0 fois.