CHAPITRE II
DU GEiVRE MALLOTUS Cuv.
Le genre des Loddes ( Mallotus), a été établi par Cuvier, pour un petit poisson de la famille des Salmones voisin des Corégones et des Eperlans , qui habite les mers septentrionales, où on l'emploie comme appât à la pêche de la Morue. Comme le même poisson se trouve aussi à l'état fossile dans ces contrées , il acquiert par là même une importance d'autant plus grande pour l'ichthyologie comparée. ^
Mallotus villosus Cuv.
Vol. 5,Tab. 60.
SvN. Salmo groenlandicus Bloch pi. 381. — Clupea villosa Gmel. — Clupea sprattus De Blainv. Ich. p. 63.
On trouve sur les côtes du Groenland des rognons de marne qui contiennent à l'intérieur un squelette de poisson qui a la forme , les dimensions et tous les caractères du Mallotus ; et il paraît, au dire des voyageurs que ces noyaux fossilifères y sont assez communs , et qu'ils se forment continuellement sous les yeux des indigènes , lorsque ces poissons sont jetés sur la côte. Pour ma part, j'ai vainement cherché des dififérences entre les exemplaires pris vivans dans la mer et ces individus fossiles. Afin de mettre les naturalistes à même de juger la question par eux-mêmes , j'ai placé en regard sur ma planche le squelette d'un individu frais et plusieurs de ces fossiles. A voir ce squelette et sa grande ressemblance avec celui des Corégones , on ne doute pas qu'il n'appartienne au groupe des Salmones. La colonne vertébrale est composée de quarante vertèbres abdominales et de vingt-huit caudales. Les dernières abdominales et les premières caudales sont à-peu-près aussi hautes que longues ; mais les premières abdominables sont bien plus courtes. et les dernières caudales sont plus longues que hautes. Toutes ces vertèbres ont en général une apparence poreuse; elles sont surmontées d'apophyses épineuses , grêles et courtes, et munies d'une double rangée d'arêtes musculaires le long de l'abdomen. Les côtes sont excessivement grêles, mais plus longues que les apophyses épineuses. Il y a une grande dilïérence entre les osselets interapophysaires ; ceux de la dorsale sont très-grêles , au nombre de quinze, qui sont à-peu-près tous d'égale longueur, et in-
séi'és entre les trente-deuxième et trente-neuvième vertèbres abdominales. Ceux de l'anale sont beaucoup plus grands , renflés en massue à leur extrémité supérieure et garnis de petites crêtes près de l'insertion des rayons. J'en compte vingt-et-une qui correspondent aux seize premières apophyses caudales.
Les nageoires sont bien développées. La dorsale est insérée à-peu-près au milieu du corps, plutôt plus près de la tète que de la queue ; du moins c'est ainsi que je l'ai trouvée dans tous les exemplaires que j'ai examinés, bien que Cuvier prétende qu'elle est plus en arrière que le milieu. Son insertion est exactement opposée à celle des ventrales ; ses rayons sont au nombre de quatorze; les deux antérieurs sont simples, et le premier, qui atteint à-peu-près les deux tiers de la longueiu* du second paraît même n'être pas articulé. La caudale est échancrée en arrière et abondamment fournie de rayons ; les petits rayons simples de la base de la nageoire sont surtout nombreux. Formule: 15 à 18, I, 9; 8, I, 12 à 1.5. La moitié postérieure de la dernière vertèbre se divise en cinq ou six branches réunies par de minces cloisons osseuses , qui portent les grands rayons ; les apophyses des quatre ou cinq vertèbres précédentes ne servent de support qu'aux petits rayons. Les ventrales sont grandes , composées de sept gros rayons très-branchus précédés d'un rayon simple qui est à-peu-près d'égale longueur. Les os pelviques qui les portent sont fort minces et petits. Les pectorales sont également très-larges, mais composées d'un nombre de rayons bien plus considérable, car il n'y en a pas moins de dix-huit , formant ensemble une nageoire bien arrondie , portée par une ceinture thoracique très-grèle. Le premier rayon seul est simple ; les os carpiens sont placés obli(juement à la suite les uns des autres et forment une longue base d'insertion pour les rayons. Il nous reste. entin l'anale, qui est fort grande et d'une conformation assez particulière. Nous avons déjà vu que ses osselets interapophysaires l'emportent de beaucoup sur ceux de la dorsale; quant aux rayons, il est à remarquer que les antérieurs sont plats, cornés et en général peu fourchus ; les trois premiers sont même complètement indivis , tandis que les derniers et ceux du milieu sont très-branchus. Le nombre total des rayons est égal à celui des osselets, c'est-à-dire de vingtun. Je n'ai pas pu m'assurer si cette conformation est , comme on le prétend , propre aux mâles seulement , tandis que les femelles auraient toujours une anale plus petite. On dit aussi (jue les différences que l'on remarque dans les dimensions des pectorales et des ventrales sont simplement sexuelles. Pour s'en assurer il faudrait pouvoir examiner un certain nombre d'exemplaires frais.
Tous les os de la tête, surtout ceux du crâne et de l'opercule, sont papyracés, grêles et disposés comme dans les Corégones ; seulement la gueule est fort grande, les os palatins sont allongés et armés de fines dents en velours ras , ainsi que les petits intcrniaxillaires , les grands maxillaires supérieurs et les longs mandibulaires. L'os lingual a également de fines dents. Le nombre des rayons branchiostègues est de huit. L'orbite , de moyenne grandeur, est au milieu de la tête.
Les exemplaires de M. Brongniart, les plus beaux que j'aie jamais vus, sont remarquables
par leur parfaite conservation. Tous deux mâles, ils présentent la singulière conformation des rayons antérieurs de l'anale (fig, 2), la même disposition et le même nombre de rayons que dans les exemplaires vivans j.êchés sur la côte. La colonne vertébrale, les petites côtes, les arêtes musculaires si grêles , les dorsales , les ventrales , les pectorales et les caudales présentent toujours les mêmes proportions et la même composition. Il y a plus: les exemplaires de M. Brongniart permettent même de voir l'empreinte distincte des écailles prolongées de la ligne latérale. Il y en a aussi de fort beaux au Musée de Stuttgart, où les dents surtout sont très-visibles {*).
{") Pour donner une itlée des modifications (jue le squelette présente dans les différens genres de poissons du groupe des Halccoïdes , je joins à-celte description celle du squelette d'un genre qui n'a jîoint jusqu'ici de représentans fossiles, le genre Elops L. , que Cuvier place à \j suite des Anchois , dans la famille des Chipes. D'après ses caractères extérieurs, ce genre diffèi'e des Harengs , en ce que le ventre n'est pas tranchant et le corps moins comprimé , et en ce qu'il possèd e nu nonibie bien plus considérable de rayons aux ouïes (jusqu'à trente et davantage). Les ventrales sont aussi plus avancées.
• Le stiueletle de V Elops saurus , représenté Tab. G, fig. 1, est au premier abord très-semblable à celui de l'Alose ( Tab. L ) et du Mallotus (Tab. 60 ). Mais si on l'examine attentivement, ou trouve ((ii'il diffèi'e de l'un et de l'autre par plusieurs particularités, et qu'il est à plus d'un égard intermédiaire entre ces deux genres. La colonne vertébrale se compose de soixante et dix vertèbres au moins : siu" ce nombre il y en a vingt-trois caudales , les autres sont abdominales. Elles sont en général aussi hautes que longues, et dans celles qui avoisinenl la nucjue , la hauteur excède même la longueur. Les côtes sont longues comme dans l'Alose , mais il n'y a pas de côtes sternales. En revanche , on remarque sin- toutes les vertèbres, au dessus des côtes et des apophyses épineuses inférieures , de petits bourrelets qui ont toutà-fait l'an' d'être des rndimens de véritables apophyses transverses : on ne saurait en effet les confondre avec les apophyses inlvrieures des Chipes , auxquelles s'attache une partie des côtes , car ces mêmes apophyses inférieures existent aussi dans notre poisson à paitir de la trente et unième paire de côtes , d'oii elles vont en s'allongearfl vers l'anale. Une autre particularité consiste dans la forme et la grosseur des apophyses musculaires , dans l'esiKice compris entre la nuque et l'origine de la caudale ; elles ont à-peu-près la grosseur des apophyses épineuses supérieures ; elles sont en même temps plus longues que ces dernières et atteignent seules le bord dorsal , mais elles cessent tout-à-coup à p artir de l'origine de la dorsale. En revanche, les apophyses épineuses deviennent plus longues. Il n'y a pas d'arêtes musculaires aux côtes non plus qu'aux apophyses épineuses infiM'ieures. Les osselets interapophysaires de la dorsale sont très-serrés et munis de crêtes latérales , ensorte qu'elles foimcnt une cloison continue. Les premieis sont fortement inclinés en avant et presque horizontaux; ceux de l'anale sont moins vigoureux. La caudale est grande, très-échancrée et à lobes pointus ; on ilistingue surtout le premier grand rayon qui est fort gros et simple. La dernière vertèbre se divise en plusieurs lames horizontales (|ui supportent les rayons du milieu de la nageoire. Les petits rayons simples sont supportés par les apophyses des avant-dernières vertèbres. La dorsale fort semblable à celle des Aloses occupe àpeu-prcs le milieu du dos ; elle est précédée de cinq rayons simples dont le cinquième atteint seul la loiigueur des rayons mous ; les premiers ne sont que de petites épines an bord antérieur supportées chacune par un osselet. L'anale est jirécédée de deux rayons simples dont le second est aussi long cjuc les rayons mous ; le ])remier n'a que la moitié de cette longueur. Les ventrales ont des rayons fins et tiès-divisés : le premier est gros et simple. Les pectorales enfin se distinguent de celles des Chipes et des Salmones , en ce (jue leurs rayons vont en diminuant de haut en bas , tandis que dans les Maliotus les plus grands rayons sont eu bas et les plus courts en haut. La tête u'oifre rien de particulier, si ce n'est que les sous-orbiU\ires postérieurs sont très-larges et prolongés jusqu'au bord du préoperciile . ensorte qu'ils recouvrent prescfue toute la joue.