INVITATION AUX GÉOLOGUES
Les ouvrages de la nature de celui-ci étant rarement lus dans leur ensemble, je me résigne à mettre en saillie, d'une manière exagérée, une invitation pressante que j'ai à adresser aux géologues , en lui donnant un titre particulier comme chapitre distinct , afin qu'elle parvienne plus sûrement et plus promptement à son adresse.
En parcourant les chapitres qui précèdent, on sera frappé du peu de précision qui règne dans la plupart de mes indications sur le gisement d'un très-grand nombre d'espèces de dents de poissons fossiles que l'on a jusqu'ici trouvées isolées dans les couches de la terre. Cette incertitude ne provient cependant point de la rareté de ces débris ni de la difficulté de s'en procurer ; bien au contraire , elles sont pour la plupart très-fréquentes et répandues dans une foule de musées publics et de collections particulières. C'est ainsi que j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'examiner des centaines d'exemplaires de ces dents sans pouvoir obtenir des renseignemens précis sur leur gisement. Cela provient presque uniquement de ce que, dans les collections , on n'a jusqu'ici pas mis assez de soin à séparer les exemplaires provenant de différentes localités et même de différentes formations. La ressemblance très-grande que ces fossiles ont souvent entre eux les a fait confondre , et de cette confusion est résultée l'incertitude la plus fâcheuse sur leur gisement. Un autre inconvénient de cette confusion dans laquelle on trouve les dents détachées de poissons fossiles , surtout celles de Squales, dans presque tous les Musées , c'est la difficulté qu'il y a à distinguer les limites des espèces lorsqu'on n'a pour les étudier que des matériaux mélangés de types étrangers les uns aux autres. J'ai la conviction que l'on parviendra à caractériser toutes les espèces , de manière à pouvoir habituellement les reconnaître , alors même qu'on n'en possédera que des dents isolées : mais pour ai-river à ce degré de précision , il faut auparavant avoir pu apprécier leurs caractères sur des matériaux qui permettent de reconnaître le cycle complet des variations de chaque type et sur l'origine desquels il ne reste aucun doute. Pour arriver à de pareils résultats , il importe qu'à l'avenir les géologues apportent le plus grand soin à recueillir le plus grand nombre possible de dents isolées, trouvées dans une même localité , et qu'ils réunissent toutes celles qui ont été trouvées ensemble et qui peuvent provenir du même animal , sans les confondre avec celles que l'on trouve éparses et qui proviennent le plus souvent d'individus entièrement décomposés et dont les parties sont même complètement disloquées. Les localités où l'on ne trouve que des débris d'une seule et même espèce seront surtout importantes pour ces sortes de recherches , et fourniront
les moyens do reconnaître ces débris lorsqu'on les rencontrera mélangés à d'autres esj)èccs dans d'autres localités. Il arrive aussi que l'on rencontre dans une même localité des parties de diiïérentes espèces, assez distinctes pour qu'on puisse les séparer de prime abord. Dans tous les cas il est prudent d'isoler le plus possible tout ce que l'on croit pouvoir distinguer au premier examen ; car il est bien plus facile de grouper plus tard , sous un même chef, toutes les variétés d'un type, lorsqu'on a reconnu leur identité spécifique , que d'en débrouiller les caractères lorsqu'on les a confondues. Et comme je l'ai dit plus haut, c'est cette confusion qui règne dans la plupart des collections , qui m'a empêché jusqu'ici d'arriver à des données plus précises sur une foule d'espèces qu'il ne serait probablement pas difficile de bien caractériser si Ton avait réuni convenablement tous les matériaux épars qui leur appartiennent.
Je ne saurais trop recommander aux personnes qui auront occasion d'examiner des localités riches en fossiles de ce genre, d'en collecter des séries nombreuses, et, si elles en donnent la description , de multiplier les figures autant que possible , pour embrasser l'ensemble des variations de chaque espèce. Des indications sur la fréquence de chaque variation ne seront pas moins importantes, car elles conduiront fréquemment à confirmer les rapprochemens que l'on pourra tenter de faire. C'est ainsi que chez les Squales, dont les dents varient suivant la position qu'elles occupent dans la gueule , il y a des formes qui ne se répètent que sur une seule série sur la symphyse des deux branches de chaque mâchoire , et qui devront se trouver en plus petit nombre que celles d'une autre forme dont il y aura plusieurs séries de chaque côté des mâchoires; celles-ci à leur tour seront en plus petit nombre que les dents d'une autre forme qui se trouvent parfois très-semblables sur la plus grande étendue des deux côtés de la gueule. Dans d'autres cas , lorsque les fossiles appartiendront à des genres dont les dents de la mâchoire supérieure sont assez semblables entre elles, mais différentes de celles de la mâchoire inférieure , on doit s'attendre à trouver réunis un nombre à-peu-près semblable des deux types de dents dans chaque localité où cette espèce sera fréquente. On comprend dèslors combien il sera plus facile d'arriver à des déterminations rigoureuses lorsqu'on aura acquis la certitude que ces difTérens types sont constamment associés les uns aux autres dans leurs proportions naturelles dans une même localité , que lorsqu'il faut les déterminer d'après des dents mélangées. Tel collecteur se sera défait d'un certain nombre de dents d'un type, et aura conservé les rares exemplaires de forme exceptionnelle dont la connaissance aurait mis sur la voie du genre , croyant posséder une espèce rare , quand il n'aura souvent que la dent d'une certaine région de la mâchoire d'une espèce commune. Le désir d'augmenter sa collection en échangeant des exemplaires qu'il envisagera comme des doubles , l'aura ainsi peutêtre mis dans l'impossibilité de bien déterminer ce qu'il possédait primitivement. Aussi suis-je de l'avis de ceux qui pensent que dans les collections de fossiles, plus que dans toute autre, il faut être continuellement sur ses gardes lorsqu'on veut séparer les doubles de ce qui doit constituer le fond d'une collection vraiment scientifique.
Iir PARTIE.
DES VERTEBRES DETACHEES