I. Lepiiiotcs eicAS Agast
Vol. 2. Tab. 28 et 29.
Cyprinus clrensis de Bbinr. Ichth. p. 90.
Cette espèce, qui a été trouvée dans le Lias de France, d’Allemagne et d’Angleterre , est l’une de celles que je connais le mieux , et dont j’ai vu le plus grand nombre d’exemplaires. Il en existe en efi'ct plusieurs de fort beaux et presque entiers dans la collection de M. le D’ Hartmann h Guppingen; c’est là que se trouve l’original de ma pl. 29. Les nombreux fragmens qu’il en possède d’ailleurs, m’ont permis d’étudier en détail la structure des écailles et des nageoires. Au Musée de Stuttgart, il y en a aussi quelques-uns , et surtout une portion antérieure du tronc, où l’on peut étudier presque tons les détails de l’ostéologie de la tête; cet exemplaire, qui m’a été communiqué par M. le Prof. Jæger, est représenté dans ma pl. 28. Il provient du Lias des environs de Coll, ainsi que tous ceux de M. Hartmann. M. Weltrich, à Culmbach , en possède un trouvé dans le Lias à Schwarzach. M. le comte de Munster en a des fragmens provenant du Lias de Mistelbach près de Raireuth. On en a également trouvé des débris dans le Lias de Banz et d’Altorf. Au Musée du Jardin des Plantes à Paris, il en existe un fort bel exemplaire, provenant d’Elve près de Villefranche, Dépt. de l’Aveyron , et contenu dans une immense géode de calcaire marneux ; c’est cet exemplaire que M. de Blainville a décrit sous le nom de Cjprinns elvensis. Miss Baker en possède un exemplaire environ de la taille de celui du Musée de Paris, trouvé dans le Lias près de Stowc-nine-churches ( Northampton ) ; on y distingue surtout bien les pièces operculaires , les plaques buccales , les sous-or-
bilaires , les frontaux , les pectorales , et toutes les écailles de la partie antérieure du tronc. Enfin, j’en ai vu quelques débris de celte espèce au Musée de Prague.
La forme générale de ce poisson est celle d’une grande carpe ; et c’est sans doute celte ressemblance extérieure qui l’a fait ranger par M. de Blainville dans le genre CyprinuSj dont il n’a d’ailleurs aucun des caractères anatomiques. Les dilFérens exemplaires plus ou moins complets et les fragmens que j’ai pu examiner, indiquent des individus de différente taille, dont les plus petits avaient à peine un pied de long, et les plus grands au moins trois pieds. Le plus grand nombre des exemplaires que j’ai vus, avaient la taille de ceux que j’ai fait figurer pl. a8 et ag. Bien que le nom de gigas convienne parfaitement à cette espèce, dont les dimensions excèdent de beaucoup celles des Lépidoïdes ordinaires, j’en ai cependant découvert de plus grandes encore depuis que celle-ci a été caractérisée dans mon Tableau synoptique. Les dimensions du tronc annoncent un poisson dont les mouvemens devaient être ordinairement assez lents ; le tronc est en effet large ; la longueur totale du corps égale à peine trois fois sa plus grande largeur. La tête, de moyenne grandeur, et même petite proportionnellement à la grosseur du tronc , est large et arrondie ; le pédicule de la queue est fortement rétréci ; il excède à peine en largeur le tiers de la partie la plus large du tronc; et bien que la caudale soit assez grande, cette partie du corps est trop faible, et les nageoires dorsale et anale sont trop petites et placées trop défavorablement , pour avoir pu imprimer à la masse qui est en avant d’elles une impulsion bien rapide. La structure des mâchoires, et les dents dont elles sont armées, viennent encore confirmer cette supposition; elles indiquent un poisson omnivore, ou se nourrissant de substances organiques en décomposition et de petits animaux faciles à saisir. On peut donc admettre que ce poisson était un habitant des côtes, trop mauvais nageur pour s’avancer vers la haute mer. Et en effet, la plupart des espèces du genre Lepidotus se trouvent dans des dépôts riverains.
Tout le corps est couvert de grosses écailles rhomboïdales très-épaisses , assez uniformes , recouvertes d’une couche épaisse d’émail. Elles forment des séries dorsoventrales bien distinctes et obliques. Vers le milieu du dos, sur la nuque, au bord du ventre , le long de la dorsale et de l’anale, et à l’extrémité du pédicule de la queue, les écailles sont cependant sensiblement plus petites et plus allongées que sur le milieu des flancs, où se trouvent les plus grandes. Sur tout le côté du tronc, leur partie émaillée et visible est aussi haute que longue, quoique leur racine, qui est très-échanc'rée , égale presque en longueur la partie émaillée (tab. i8, f. a et 3); de telle sorte que les écailles qui sont entièrement à découvert, sont presque du double plus longues que hautes. Les onglets articulaires sont peu développés, courts et obtus; et il n’y en a qu’aux grandes écailles des flancs : celles des bords du tronc et
celles de la queue en sont dépourrues , et ne s’unissent que par leurs bords supérieur et inférieur, qui sont obliques et imbriqués. La face interne de toutes les écailles est bombée dans son milieu, tandis que la face extérieure est parfaitement lisse. Les bords sont entiers et droits, même les bords supérieur et inférieur des plus grandes. La ligne latérale s’étend de l’angle supérieur de l’opercule jusqu’au milieu du pédicule de la queue; elle est légèrement arquée vers le ventre jusque vis-à-vis de la dorsale, et presque droite de là en arrière. Ses écailles sont percées dans leur milieu d’un petit trou en forme de croissant. Lorsque l’émail est enlevé, on aperçoit à la surface de la partie osseuse les bords des lames d’accroissement dont se composent les écailles, et de distance en distance des lignes plus marquées, indiquant des interruptions dans l’accroissement; elles sont causées par l’usure des bords des dernières lames qui ont précédé un nouveau développement. Je me suis assuré, par l’examen des poissons vivans, que ces interruptions étaient périodiques et annuelles; ensorte que l’on peut conclure par analogie, que l’écaille de la fig. 4> tnb. a8, où l’on voit cinq de ces rbombes coucentriques, avait atteint sa cinquième année. Or cette écaille, qui est considérablement grossie, provient d’un individu qui était de même taille que celui de la pl. 29; d’où je dois naturellement conclure, qu’à l’âge de cinq ans ces poissons avaient au moins deux pieds de long. L’écaille de la fig. 3 , provenant du côté gauche, est grossie du double en diamètre; celles de la fig. 2, qui proviennent du côté droit, sont de grandeur naturelle. Au dessus de l’insertion des pectorales, et en arrière de la ceinture thoracique, l’on voit deux grandes écailles plus hautes que longues, dont la surface est rugueuse vers ses bords, et se termine en une dentelure irrégulière. On les voit surtout bien dans la fig. 1 de la pl. 28. Elles sont en partie enlevées dans l’exemplaire de la pl. 29.
Je n’ai vu que quelques traces du squelette dans un exemplaire de la collection de M. Hartmann, savoir : quelques apophyses épineuses inférieures de l’extrémité de la queue, qui sont assez grosses et très-rapprochées. Dans l’exemplaire du Musée de Paris, on voit quelques côtes de moyenne grandeur sur un espace des flancs où les écailles sont enlevées; elles indiquent évidemment, de même que la structure de la tête , un poisson osseux dont les autres parties du squelette seront probablement connues un jour, cette espèce n’étant pas très-rare. 'Vu la largeur dn tronc et son épaisseur, que décèle la forme arrondie de ses flancs, il est à présumer que la colonne vertébrale présentera des vertèbres courtes et épaisses, avec de fortes apophyses épineuses, dont les plus longues devront se trouver en avant de la dorsale et à la partie antérieure de la queue vis-à-vis de l’anale; tandis que celles de la nuque seront les plus courtes et les plus épaisses.
La ceinture thoracique n’est pas très-large; dans laflg. i de la pl. 28, on en voit
distinctement la partie inférieure, qui forme une saillie arrondie au dessus de l’insertion des pectorales, tandis que sa partie supérieure est presque entièrement cachée sous l’opercule. Les pectorales sont de moyenne grandeur; on aperçoit dans la lig. i de la pl. a8 sept des rayons extérieurs de celle du côte gauche, et le point d’insertion de quelques-uns des petits rayons de son hord intérieur, qui sont mieux conservés dans l’exemplaire de la collection de Miss Baker, où l’on reconnaît au moins Il rayons à cette nageoire. Us sont simples sur les deux tiers inférieurs de leur longueur, et articulés et bifurqués seulement à leur extrémité. Tout le long du bord antérieur de la nageoire, il y a des fulcrcs courts mais épais, et faiblement inclinés contre les rayons. Les ventrales sont un peu plus en arrière que le milieu de l’abdomen , et en avant du bord antérieur de la dorsale ; une échancrure au bord du ventre de l’exemplaire de la pl. 39, dans lequel elles manquent, indique quelle était leur position. Dans l’exemplaire de Miss Baker, elles sont en place et se composent de rayons un peu plus courts et plus gièles que ceux des pectorales ; à leur bord antérieur il y a aussi une rangée de petits fulcres. Quant au nombre des rayons de cette nageoire, je ne puis l’indiquer exactement. La dorsale et l’anale ont la même structure et à-peu-près la même forme et les mêmes dimensions; la seule différence qu’elles présentent, c’est que la dorsale est un peu plus courte et coupée carrément à son bord supérieur, tandis que, dans l’anale, le bord antérieur est un peu plus allongé, et la nageoire par conséquent acuminéc. Le bord antérieur de l’anale est inséré vis-à-vis de l’extrémité de la dorsale. Les rayons de ces deux nageoires sont plus gros que ceux des pectorales et des ventrales, articulés de très-près jusque vers leur base, et profondément bifurqués à plusieurs reprises, ün en compte 8 à chacune de ces deux nageoires. Tout le long de leur bord antérieur il y a de gros fulcres, plus allongés et plus inclinés que ceux des pectorales. En avant de la base de l’anale on remarque une grosse écaille impaire, dont l’angle se relève contre les premiers fulcres, de la même manière que les écailles impaires du milieu du dos se terminent an bord antérieur de la dorsale. Quoique la dorsale et l’anale soient très-distinctes dans l’exemplaire de la pl. 39, elles sont cependant encore mieux conservées dans celui du Musée de Paris. La caudale, la plus grande de toutes les nageoires, est légèrement échancrée au milieu; son lobe supérieur est un peu plus long, mais aussi plus étroit que son lobe inférieur. Elle est très-distincte dans l’exemplaire de la pl. 39, où seulement l’extrémité de son lobe supérieur est en partie enlevée. Dans plusieurs autres fragmens de la collection de M. Hartmann, on en voit différentes parties très-bien conservées. Plusieurs petits exemplaires du Musée de Stuttgart la présentent également bien. Dans l’exemplaire du Musée de Paris, tout le lobe supérieur est enlevé, mais les rayons du lobe inférieur sont dans un état parfait de con-
servation. L’insertion des rayons de cette nageoire a quelque chose de particnlier : ceux du lobe inférieur, au nombre de g, sont implantés à-peu-près à la même hauteur, et leur base est recouverte d’écailles plus petites, en forme de lozanges allongées, qui terminent la cuirasse que forment les écailles, par une sailbe arrondie sur ces rayons. Ceux du lobe supérieur, au contraire, également au nombre de g, au moins, sont insérés successivement un peu plus en arrière les uns que les autres, et sont recouverts à leur base par de petites écailles semblables à celles du lobe inférieur, mais formant des lignes obliques qui s’étendent en arrière sur la base du lobe supérieur. Les rayons du milieu de cette nageoire sont les plus courts j ils deviennent insensiblement plus longs vers ses bords. Tous sont articulés de très-près jusques vers leur base, et profondément divisés à plusieurs reprises. Le rayon extérieur, cependant, tant au lobe supérieur qu'au lobe inférieur, est simple, quoique articulé comme les autres; sur toute son étendue se voient des deux côtés de la nageoire de gros fulcres allongés, qui diminuent insensiblement vers l’extrémité du rayon, mais dont les premiers , qui sont les plus gros , commencent en avant de sa base , au lobe inférieur. Ils sont précédés de quelques écailles acuminées, qui se redressent contre eux. Le lobe supérieur présente quelque chose de particulier : les fulcres sont enclavés dans une gaine que forment les écailles du prolongement supérieur du pédicule de la queue, et finissent par se confondre avec les écailles impaires du milieu du dos. Dans les jeunes individus, les rayons de cette nageoire sont plus grêles que dans les vieux , où ils sont fort épais.
Quant à la tête, c’est dans l’exemplaire de la pl. a8, mais surtout dans celui de Miss Baker, que j’ai pu l'étudier. Les os du crâne sont les moins distincts; cependant l’on voit que les frontaux sont très-allongés et passablement larges ; leur surface présente des rugosités divergeant vers les bords. Les pariétaux sont proportionnellement très-petits; et derrière eux est une rangée transverse de plaques nuchales plus grandes que les écailles , et dont la surface est également rugueuse. L’orbite est de moyenne grandeur; elle est entourée de 6 sous-orbitaires , à-peu-près de môme grandeur, trapézo'ides, et dont le plus petit côté est tourné vers le bord de l’orbite. On n’en voit que l’empreinte dans l’exemplaire de la pl. a8; mais dans celui de Miss Baker, leur surface présente des rugosités disposées comme des rayons divergens autour de l’orbite. L’espace compris entre les mâchoires, le préopercule et les sons-orbitaires, est recouvert par d’autres plaques osseuses, semblables aux sous-orbitaires, mais plus larges et différant de grandeur entr’elles. Celle qui tient au crâne est beaucoup plus petite que la suivante, qui est la plus grande de toutes; celles du bord inférieur sont plus petites et plus uniformes ; elles sont toutes rugueuses, comme les sous-orbitaires, et portent en outre quelques tubercules. On n’en voit que l’empreinte dans l’exem-
plaire de lapl. a8. Le ^réopercule a la forme d’un croissant étroit, dont la partie moyenne fait saillie en arrière ; sa branche montante est plus longue que sa branche horizontale ; sa snrface est Usse. Les autres pièces operculaires sont également lisses; l’opercule, qui est la plus grande, a la forme d’un carré long, dont le grand diamètre est vertical. Le subopercule a également la forme d’un carré long, mais son grand diamètre est horizontal, et son angle postérieur et inférieur est arrondi, tandis que son angle supérieur et antérieur s’élève en forme d’apophyse enchâssée entre le préopercule et l’opercule. L’interopercule, placé au dessous de la branche horizontale du préopercule, a la forme d’un demi-croissant tronqué en arrière, et s’atténuant vers l’insertion des mâchoires. Tous ces os ont leur surface recouverte d’une couche d’émail, comme celle des écailles. Dans l’exemplaire de Miss Baker, on voit au dessous de l’interopercule les traces de cinq rayons branchiostègucs au moins, dont les supérieurs sont les plus grw. Le grand os des cornes latérales de l’os hyoïde est aplati à ses extrémités. M. le comte de Munster possède aussi un fragment où l’on voit une partie de l’os hyoïde et quelques-uns des rayons branchiostègucs. Les mâchoires sont courtes et étroites; dans l’exemplaire de la pl. 28, on distingue les deux branches de la mâchoire , ainsi que l'intcrmaxillaire et le maxillaire supérieur gauche, placés â la suite l’un de l’autre de manière à former un seul arc. Le long du bord de la mâchoire suj)érieure et de la mâchoire inférieure , on aperçoit une rangée de petites dents coniques et obtuses, peu serrées. Je n’ai pu découxTir dans aucun exemplaire de cette espèce la face interne et supérieure des os maxillaires; ensorte que j’ignore si elle portait d’autres dents, et quelle était leur forme.
Il y a cinq ou six ans que je plaçais encore ce poisson dans le genre Tetragonolepisj il est môme indiqué sous le nom de Tetragonolepis gigas dans un catalogue manuscrit que je communiquai à cette époque â plusieurs amis ; je les prie de rectifier ce nom , pour qu’il ne fasse pas plus tard double emploi dans quelque ouvrage oii les fossiles caractéristiques du Lias pourraient être cités d’après cette première indication.