‹ Recherches sur les premiers États généraux et les assemblées représentatives pendant la première moitié du quatorzième siècleChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉTATS GÉNÉRAUX ET AUTRES ASSEMBLÉES REPRÉSENTA- TIVES SOUS LOUIS X LE HUTIN ET SOUS PHILIPPE V LE LONG.

Nous venons de laisser, à la mort de Philippe le Bel , les trois ordres de la nation confondus dans une ligue commune et dans un esprit de résistance opiniâtre à la royauté. Les duretés, le despotisme, l'autocratie du roi défunt avaient suscité cette révolte légitime contre l'autorité royale. Mais, comme il arrive toujours en pareilles circonstances, ce ne fut pas le provocateur de ces troubles intérieurs qui en ressentit le choc et en supporta les premiers coups. Philippe le Bel ne vit que commencer les associations de la

noblesse, du clergé et du tiers état, Louis X le Hutin en vit les progrès , en constata la puissance et dut en envisager les exigences. Tout ce que Philippe le Bel avait amassé contre lui de haines mal contenues , d'impatiences légitimes ou de libertés comprimées , se retourna avec une violence sans nom contre son successeur. Le nouveau souverain aurait peut-être pu , avec un trésor bien garni , avec des serviteurs dévoués au roi et aimés du peuple , vaincre l'opposition de la nation et prendre le dessus sur le courant du progrès; mais il n'avait en son pouvoir aucun de ces précieux moyens de défense. Les caisses étaient vides, les serviteurs de l'ancien roi détestés et méprisés. Le roi restait seul, sans auxiliaire d'aucune nature, en présence de la nation fatiguée d'exactions. La situation , on le reconnaîtra volontiers , était singulièrement critique. Elle n'était pas sans présenter quelques ressemblances notables avec celle d'un roi plus illustre et plus voisin de nous, qui paya bien cher l'honneur de représenter la succession embarassée de douze siècles de monarchie. Heureusement pour Louis X le Hutin , le legs royal qui lui avait été fait ne comprenait que vingt-neuf années de despotisme ; la nation 'était peu éclairée, la liberté connue à de rares intervalles, avait été aussitôt réprimée qu'entrevue; le mouvement devait donc être moins accentué que cinq siècles plus tard , et, de t'ait, il se réduisit à peu de chose. De la diplomatie, de la ruse, il n'y avait que ces moyens de sortir du péril qui s'avançait si redoutable et si menaçant. Louis X ne les négligea pas; il avait, eu outre, ce qui ne pouvait nuire, de la duplicité et de l'énergie. Nous allons le voir;'i ['œuvre*, livré ;'i ses propres ressources et ;'i

ses propres forces. C'est grâce à elles qu'il se soustraira à un danger imminent, qu'il échappera aux demandes impérieuses des coalisés, et que, tout en semblant les satisfaire, il se consolidera en trompant les uns et les autres. Le peuple voulait des libertés , il les voulait certaines et solides ; il les voulait bien éLablies comme dans la grande charte de Jean sans Terre, qu'il avait peut-être en vue dans ses demandes, et qu'il considérait sans doute comme un prototype exprimant fidèlement ses aspirations et ses désirs. Nul, moins que Louis X, n'était disposé à faire droit à ces demandes légitimes. Elevé aux plus pures sources de l'au-' tocratie, sous la direction de Philippe le Bel , il comprenait difficilement que le peuple pût élever la voix pour réclamer ce qu'il considérait comme une atteinte à la plénitude de l'autorité royale. Toutefois, comme les moyens d'action et de résistance étaient nuls, Louis X s'en fia à sa souplesse d'esprit: il consentit apparemment à accomplir les vœux les plus chers de la nation ; il accorda des chartes de libertés et de garanties pour l'avenir aux ordres fédérés. La Normandie, en particulier, reçut un charte détaillée et explicite , dont voici les principales dispositions : Les décisions de l'échiquier de Rouen étaient réputées souveraines, on ne pouvait en appeler au Parlement. Tous les trois ans, le roi devait envoyer des commissaires enquêteurs pour réprimer les excès de ses officiers ; mais la clause principale et de beaucoup la plus importante, était qu'à l'avenir le roi ne pourrait lever que ses revenus ordinaires et n'exiger que des services légitimement dus. Qu'il ne pourrait frapper le duché de Normandie de tailles, d'exactions, de subventions ou d'impositions,

qu'autant qu'il y aurait utilité évidente et nécessité urgente (1), et qu'avec l'assentiment des trois ordres de cette contrée. Cet octroi de privilèges était de bonne politique de la part de la royauté , puisque les circonstances exigeaient qu'elle cédât devant plus fort qu'elle, sauf à reprendre, après, une revanche radicale en supprimant une à une les libertés qu'elle aurait octroyées en masse. Non content de concéder des chartes, des franchises, Louis X n'hésita pas à sacrifier Enguerrand de Marigny, dont l'impopularité nuisait à la cause royale. Le peuple lui reprochait les souffrances qu'il avait endurées sous le dernier règne , et le détestait , à tort peut-être, plus encore que Philippe le Bel lui-même. C'était là un signe du temps , une marque d'émancipation politique , une protestation vivante contre l'autocratie royale à laquelle on n'osait encore s'attaquer de front , une explosion populaire en faveur de la responsabilité ministérielle. Louis X accorda donc tout ce qu'on lui demandait; mais il reprenait déjà d'une main ce qu'il octroyait de l'autre ; des commissaires envoyés par lui , en apparence pour satisfaire aux doléances et aux plaintes des trois ordres, n'eurent en réalité d'autre mission, s'il faut en croire Boulainvilliers , que de s'emparer des originaux des ligues et des associations , et de détruire ainsi la vivante preuve des protestations publiques. Une fois ces actes lacérés , disparus ou placés en la possession du chef de l'Etat, le roi restait le maître

(1) « Item qubd, de cetero , per nosaut successores nostros in dicto ducatu, in personis aut bonis ibidem commorantium , ultra redditus communes et servitia nobis débita, tallias , exactiones, subventiones , impositiones facere non possimus , nisi evidens utilitas vel emergens nécessitas id exposcat » (Ordonnances, t. I, p. 552).

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