CHAPITRE If
Détracteurs des Eaux de Bagnères.
Après avoir présenté une légère esquisse de l'antiquité de l'usage des eaux de Bagnères, après avoir constaté leur heureuse efficacité durant des siècles , et la reconnaissance des peuples, on ne sera pas surpris d'apprendre que, comme les meilleures choses , elles aient eu des détracteurs; mais heureusement que l'authenticité de leur réputation est telle, qu'on en compte à peine deux , dont nous ne pouvons passer sous silence les grossières erreurs. Les premières sont publiées dans un ouvrage anonyme. Il sera facile de se convaincre, par le court exposé que nous allons en faire , et par la vérité des faits que nous leur opposerons , combien est avilissante la basse jalousie qui les dicta. Elle n'a servi au surplus qu'à faire ressortir davantage le nombre des sources d'eaux
thermales dont la ville de Bagnères est enrichie, et à en assurer l'efficacité.
Fort de la sanction de tant de siècles , plus fort encore de la renommée que l'observation a acquise à nos eaux, nous eussions dédaigné d'entretenir un instant nos lecteurs des absurdités avancées contre elles, si la célébrité du détracteur n'avait pas , dans le temps , donné quelque poids à ses assertions mensongères. On conçoit qu'il se fût donné de garde de conserver l'anonyme, s'il avait cru émettre des vérités utiles. Son père était inspecteur d'un établissement d'eaux minérales peu distant de Bagnères. Jaloux de l'affluence des malades qui se rendaient dans cette dernière ville, voulant à tout prix les en détourner pour se les attirer , il déshonora sa plume par l'écrit éphémère dont nous allons rapporter quelques extraits : ab uno disce omnes.
« Il n'y a, dit-il, qu'une seule espèce d'eau à » Bagnères ; il n'y a qu'un réservoir qui se vide » par différens endroits, et qui forme plusieurs » sources. Le sol de cette petite ville paraît » éloigné de la voûte du volcan qui échauffe les » eaux.
» La source maîtresse , échauffée par le voî- » can, s'échappe donc par plusieurs endroits » peu distans l'un de l'autre; elle se mêle plus » ou moins avec les eaux des torrens voisins et
» d'autres sources froides , qui viennent des » montagnes et qui sont à l'abri de l'impression » du volcan. 11 en résulte une vingtaine de » sources et davantage, qui diffèrent par leur » degré de chaleur, suivant que l'eau chaude » est différemment mêlée avec la froide. »
L'auteur, après avoir comparé les eaux de Bagnères à l'eau d'Arcueil , qui dépose dans ses canaux des matières semblables, passe à l'eau de la Seine , et il ajoute : « Qu'on la fasse bouillir » dans une cafetière ordinaire ; à la longue , vous » y trouverez les mêmes incrustations. L'ocre, » ou cette terre martiale , jaunâtre , ne se trouve » guères à Bagnères que dans les sources où il » y a des tuyaux de fer : l'ocre vient de la dis- » solution des tuyaux , et non de l'eau elle- »> même. (1) »
Il convient , cependant , que si les eaux de Bagnères ne contiennent point de fer, elles contiennent en revanche du sel ; et c'est un sel semblable à celui d'Epsom , amer , purgatif.
« Les sources de la plaine , continue notre » auteur , plus à portée des eaux de neige et de » l'Adour que celles des lieux élevés , varient ,
(i) Il est positif qu'à Bagnères on ne se sert pas de tuyaux en fer pour conduire les Eaux thermales dans les baignoires , ni dans les réservoirs qui servent de réfrigérans.
» eu égard à la différente quantité de terre ou de » sel qu'elles contiennent : cette variété dépend » de la surabondance plus ou moins considé- » rable de l'eau pure ou fraîche , mêlée avec » l'eau minérale ou chaude. (1)
» Il y a surtout au pied de la montagne , et à » quelque distance de la ville , une source cé- » lèbre nommée Salut. Cette heureuse dénomi- » nation , jointe à la beauté de la source et à la « limpidité de l'eau qu'elle fournit en abon- » dance , a donné à cette source la plus grande » vogue. Soyez sûr que ce n'est qu'une très- » abondante , très-agréable et magnifique co-
(1) L'autour tombe dans une erreur des plus absurdes , car les sources du Foulon, de Salies, de la Gutière, du Petit bain, de Pinac , de Lasserre et de Mora , qui sont situées dans la plaine , n'éprouvent pas de changement sensible ni dans leur volume , ni dans les degrés de chaleur, pendant les mutations de l'atmosphère : la neige ni la pluie n'altèrent nullement ces sources.
Plusieurs écrivains , qui ont précédé et suivi l'auteur . ont dit que la source de la Reine était la source mère , et que les autres n'étaient qu'une déviation de la première : ils ont fondé leur opinion , sans doute , sur ce que la source de la Reine sourd sur un point plus élevé et qu'elle fournit un plus grand volume d'eau que les sources inférieures ; mais comment croire à une pareille assertion , attendu que l'eau de la Reine n'a que 38 degrés de chaieur , et que celles de la plaine en ont , dans quelques établissemens, 3c), 4o et même 4i; à moins que les eaux pluviales ou les eaux de sources froides, qui, d'après notre anonyme, se mêlent avec les sources chaudes de la plaine, n'en augmentent le calorique? On verra plus tard, d'ailleurs, qu'il n'y a pas identité parfaite des principes dans ces différentes sources.
>> lonne d'eau naturelle et froide , à laquelle s'est
» joint un filet d'eau minérale ( 1 ) ; d'où il résulte
» une eau très-peu minérale en effet , et à peine
» tiède ; mais cette eau est si claire, si limpide ,
d elle est si commode pour ceux qui s'y bai-
» gnent, dans un bassin couvert d'une voûte (2)
» assez proprement bâtie , que tout le monde ,
» les malades, et plus encore ceux qui se portent
» bien, veulent en tâter en bains et en boisson.
» Salut jouit, en conséquence, de la plus grande
» réputation depuis quelques années. Il en
(1) Le texte de ce passage , qui accorde la plus grande vogue à la source célèbre de Salut , qui fait l'éloge de son heureuse dénomination , do son site non moins agréable, de sa beauté, et de l'abondance de ses sources, suffirait, si nous voulions l'analyser, pour convaincre nos lecteurs de la partialité qui le traça : l'auteur avait-il vu dans les entrailles de la terre , le fdet d'eau minérale se joindre à la source abondante et magnifique de l'eau commune ?
Cette eau froide , ou à peine tiède , a cependant 26 degrés de chaleur. L'eau de Salut , à sa source , dit Marcorelle ( Mémoires de l'Académie royale des Sciences, Savants étrangers, pag. 170), noircit l'argent, et non dans son éloignement , ni quand elle est refroidie ; ce qui démontre combien les eaux s'altèrent par le transport et par leur refroidissement. Publié antérieurement à son opuscule , notre anonyme avait sans doute lu le mémoire que nous venons de citer ; mais il voulait , autant que possible , jeter de la défaveur sur les Eaux de Bagnères. Il se serait bien donné de garde de reconnaître , avec Marcorelle , que les Eaux de Salut contenaient un principe sulfureux.
(2) Cette voûte a été convertie depuis en un b;l établissement; et malgré qu'il renferme dix baignoires en beau marbre et d'une grande dimension , nombre de malade1; sont obligés
i34 » reste pourtant à plusieurs autres sources y » telles que le Pré ( quoiqu'il soit sujet à être » inondé dans les crues des ruisseaux voisins , et » qu'on y ait trouvé des sangsues qui habitent » ordinairement les ruisseaux ) ( i ) , Saint-Roch, » la Forgue , Théas et autres. » [Précis d'Observations sur les Eaux de Barèges et les autres Eaux minérales du Bigorre et du Béarn. )
C'est dans un semblable écrit que M. Fourcroy a sans doute puisé l'article sur Bagnères , inséré dans l' Encyclopédie méthodique (2)., article dont je vais encore donner le texte, afin que le lecteur puisse l'apprécier à sa juste valeur et reconnaître les nombreuses erreurs qu'il renferme. « 11 » y a deux villes en Gascogne qui portent le nom » de Bagnères : l'une est située dans la Vallée » de Campan , sur l'Adour , à quinze lieues » d'Auch , douze de Pau , vingt-trois de Tou-
de se baigner pendant la nuit, attendu qu'ils ne peuvent pas avoir d'heure dans la matinée. Quelle désolation pour notre auteur, s'il vivait , de voir que la mode dont il parle se soutient encore, et que Salut conserve son ancienne réputation si justement acquise!
(1) Depuis dix ans que j'habite Bagnères , j'affirme que la crue des eaux n'a altéré en aucune manière la source thermale du Grand Pré. Je ne crois pas non plus qu'on ait jamais trouvé des s;ingsues dans nos bains. On sait d'ailleurs que ces insectes ne se plaisent pas dans les eaux thermales salines.
(2) Tome IIIe. , pag. 5i8 et suiv. — lîagncrcs de Bigorre. (Mat, méd.
» louse , cinq de Barèges , quatre de Tarbes ,
» deux cent douze de Paris. On nomme celle-ci
» simplement Bagnères, et quelquefois Bagnères
» de Bigorre ; ce sont les eaux de celle-ci qui font
» l'objet de cet article. Il y a dans cette ville beau-
» coup de sources chaudes et des bains chauds ;
» mais elles sont peu abondantes , et la plupart
» dans des lieux resserrés, obscurs et humides.
» On en compte plus de trente. La position de
» Bagnères , la beauté de ses environs et de ses
» promenades , l'abondance de ses eaux , variées
» dans leur température , en font un lieu que la
» nature semble avoir comblé de tous ses bien-
» faits. La température de toutes ces sources va-
» rie beaucoup; mais c'est toujours entre vingt-
» quatre et quarante - cinq degrés du thermo-
» mètre de Réaumur. Voici les principales sour-
» ces les plus employées , avec la température
» qu'on y a reconnue :
» La source de la Reine. ... 4° degr.
» Le bain des pauvres 38
» Le bain nouveau 3a
» Le Roc de Lanes 36
» La chaude Lasserre 38
» Le petit bain de Dumoret. . l\5
» Saint-Roch 38
» Les douces de Lasserre. . . 3o
» Le Foulon . 3o degrés,
» L'hôpital 26
» Lanes 25
» Lartigue 3o
» Le Prieur 27
» Les eaux de Bagnères sont, en général , sans » saveur et sans odeur. Leur pesanteur ne diffère » pas sensiblement de l'eau commune ; elles ne » sont que chaudes et un peu astringentes. Quand » on les goûte avec attention , on est étonné que » la plupart de ceux qui en ont fait l'analyse y » aient annoncé , les uns du fer, du soufre , du » sulfate de magnésie , du sel marin ou du mu- » riate de soude; d'autres, de l'alkali, de la terre » calcaire. Les sels de ces eaux, si elles en contien- » nent , sont du moins très-peu abondans , puis- » qu'ils n'influent ni sur sa saveur , ni sur son » odeur , ni sur sa pesanteur : le fer et le soufre » n'en sont certainement pas des principes. Les > médecins pensent donc aujourd'hui quelacha- » leur est le seul caractère de ces eaux , et qu'elles » sont simplement thermales.
» Leurs propriétés médicinales sont d'être » diurétiques, apéritives, légèrement purgatives, » incisives , résolutives , fortifiantes , diaphoréti- » ques. Onlesemploieintérieurementavec succès » dans la cachexie , la jaunisse , les suppressions
i3; » des règles , les hémorrhoïdes et les maladies » chroniques de la poitrine. A l'extérieur, elles • sont très-efficaces dans les rhumatismes , la pa- » ralysie, les tumeurs des membres, les maladies » de la peau ; on en prend depuis une livre jus- » qu'à quatre par jour. On les administre aussi en » bains et en douches. L'auteur de Y Art d'imiter » les Eaux minérales assure que l'eau de la Seine , » chauffée du vingt-cinquième au quarante-cin- » quième ou cinquantième degré, produirait ab- » solument le même effet que celles de Bagnères.