PREMIÈRE PARTIE
Description de la ville de Bagnères de Bigorre ( 1 ),
Où pourrait-on placer plus convenablement une description de la ville de Bagnères et de ses environs , qu'à la tête d'un ouvrage qui traite des nombreux établissemens d'eaux minérales que cette ville possède? Ses sites heureux, l'air qu'on y respire , les distractions variées qu'on y trouve , ne concourent pas moins au rétablis-
(1) Bagnères, ce lieu charmant où le Plaisir a ses autels à coté de ceux d'Esculape , et veut être de moitié dans ses miracles; séjour délicieux, placé entre les champs de la Bigorre et les prairies de Campau , comme entre la richesse el le bonheur. Ramonp.
sèment de la santé que ses eaux. Où trouver un climat plus propre à entretenir celte disposition d'esprit , qui est une des premières conditions de la vie , mens lùlaris ? Il en est peu de plus favorable pour restituer à lame ce ressort affaibli par l'abus des jouissances , et sans lequel les plaisirs les plus vifs deviennent un ennui pénible. C'est dans ces lieux enchanteurs que les riches habitans des villes , tourmentés par ce mouvement continuel qu'on est convenu d'appeler bonheur , seront agréablement surpris de se sentir renaître aux douces sensations qu'ils ne connaissaient plus ; c'est encore là que les paisibles habitans des campagnes, fatigués des soins multipliés de l'agriculture , trouveront un délassement à leurs pénibles travaux ; c'est dans ce climat enfin , que les hommes de lettres , les artistes , retremperont leur génie , et qu'ils trouveront ces inspirations qu'on chercherait en vain loin de la nature simple et virginale. Essayons de faire connaître les avantages et les beautés de tout genre qui distinguent cette partie des Pyrénées.
A peine le voyageur est-il sorti de la ville de ïarbes pour se rendre àBagnères, qu'il éprouve un avant-goût des jouissances qui l'y attendent. Une route aussi facile qu'agréable l'y conduit ; elle traverse de nombreux villages dont les mai-
sons annoncent l'aisance et l'industrie ( 1 ) ; des eaux limpides, ou murmurent doucement sur les prairies qu'elles traversent dans tous les sens , ou s'échappent en torrens tumultueux. Une végétation vigoureuse s'élève de toute part des arbres dont la fraîcheur est entretenue par les eaux qui les arrosent ; on ne se lasse pas d'admirer cette magnifique plaine de l'Adour , où règne un printemps continuel. Ses prairies du vert le plus riant , unies comme la surface d'un lac tranquille , sont agréablement coupées par des moissons qui s'élèvent en gerbes d'or ; et ce tableau , qu'on pourrait croire exagéré , n'est que la copie exacte de la nature (2). Le premier village qu'on rencontre en sortant de Tarbes , est la Loubère ; avant d'y entrer , on aperçoit sur la droite le parc de M. Palamini.
(1) Cette route est toujours sur la plaine , unie , spacieuse ; son étendue n'est que de trois lieues , et trouve huit villages à des distances presque égales. On dirait un prolongement de faubourgs de la ville de Tarbes.
(2) Faut-il être agriculteur pour qu'on soit frappé de l'aspect des céréales dans nos montagnes ? La beauté des épis , leur couleur d'un jaune doré et presque rouge , qui contraste avec le beau vert des prairies , lec font remarquer des plus indifTérens. J'ai vu des gens du monde avouer très-naïvement que le plus beau décor du grand Opéra leur avait fait moins d'impression. Aveu précieux dans leur bouche , puisque les mêmes personnes osaient préférer l'effet d'un beau quinquet à l'éclat du soleil levant , qu'elles n'avaient sans doute jamais vu que sur des tableaux.
Vaste , planté de beaux arbres , traversé par un canal , il mérite detre vu. Le propriétaire vient de faire ériger dans son enceinte une superbe colonne de marbre qui annoncera aux siècles futurs que S. A. R. Madame la Duchesse d'Angoulême a visité cet agréable séjour au mois de juillet 1823. Non loin de là est le château de Dodos ; c'est dans ce lieu que mourut , le 2 j décembre 1 549 5 Marguerite de Valois , sœur de François Ier. , et femme de Henri , roi de Navarre. Elle cultiva les lettres et fut la protectrice des talens. Valentine Dassinois fit graver cette épitaphe sur son tombeau , que l'on voit à Paris, au Musée des Monumens français :
Musarum décima et charitum qaarta, Inclita Regum , et soror , et conjux , Margaris illajacet.
A un quart de lieue de la Loubère , on trouve Horgues ; en sortant de ce dernier village , on aperçoit , sur la rive opposée de l'Adour, la tour de Barbazan ( 1 ) , d'où la vue embrasse toute la plaine de Bigorre.
(1) Arnaud-Guillun de Barbazan était sans doute seigneur de ce lieu. Son nom serait probablement dans l'oubli , si son tombeau, conservé à Saint-Denis, à côté de Turenne et Duguesclin , ne rappelait les services de ce guerrier et les regretsde Charles VII. (i4o4«) Barbazan lut un des héros de ce temps , et celui qui contribua le plus à l'expulsion des Anglais. Vainqueur dans un combat singulier,
Après Horgucs , on traverse les villages de Momères et Saint-Martin pour arriver à Arcizac. Ce village a vu naître un homme que la reconnaissance nationale a placé au rang des saints ( 1 ) , et dont la statue équestre , en marbre , décore le péristile de l'église. Tous les ans , le 24 mai , jour de sa fête , les jeunes filles la décorent de rubans et de fleurs. Dix siècles n'ont point fait oublier le patriotisme de Mesclin.
En sortant d'Arcizac , on passe dans le riche village de Montgaillard pour arriver à Trébous. A la sortie de ce dernier , on aperçoit sur la droite une chapelle , nommée Notre-Dame de la Hourcadère. C'est dans cette église champêtre que sont déposés les restes mortels de M. le vicomte de Ségur , qui mourut à Bagnères
à la tète des deux armées (ce qui arrivait souvent autrefois aux chevaliers français), s'il eut le titre de Restaurateur de la monarchie, il ohtint celui , plus glorieux encore, de Chevalier sans reproche.
(Voyage dans les Pyrénées.)
(1) En jô9. , Charles Martel venait de vaincre le farouche Abdérame sous les murs de Poitiers. Les Sarrasins, fuyant devant le vainqueur, gagnèrent les Pyrénées et tâchèrent de s'y maintenir; mais leurs cruautés ayant exaspéré leshabitans, ceux-ci coururent aux armes. Mesclin , nommé chef de l'armée , fut à la rencontre des Sarrasins réunis dans la plaine de Juillan ; il harangua ses soldats qui brûlaient d'en venir aux mains, et livra la bataille. Les ennemis furent entièrement défaits et taillés en pièces. Le lieu témoin de cette victoire , la rappelle encore par son nom , qui s'est conservé comme un monument de la valeur des anciens Bigourdans. Cette plaini' se nomme Laune mourane , ou Laudes de Maures.
en i8o5. Madame de Lavaux y a fait élever un monument en marbre du pays; sur la pyramide qui surmonte le tombeau , on lit cette inscription ;
Ici repose, dans la paix de Dieu ,
M. Joseph-Alexandre de Ségur, maréchal-de-camp ,
Second fils de M. de Ségur , maréchal de France.
Né en 1766, il est décédé l'an i8o5.
Il soutint l'honneur de sa famille par les armes,
11 se distingua dans les lettres , et fut un des ornemens
De la cour de France, par ses qualités aimables et brillantes.
Une maladie douloureuse termina ses jours ,
Dans les Pyrénées , loin de sa famille ;
Ses longues souffrances y furent adoucies
Par les soins de l'amitié.
ISulli fleb'Uior ijuàm mihi.
Si on porte ses regards vers la droite, sur les hauteurs qui dominent Pouzac , on apercevra un site encore rempli de grands souvenirs : c'est le Camp de César; à ce nom, après tant de siècles , la fortune de ce grand homme jettera le voyageur dans de profondes méditations. Mais il aperçoit déjà Bagnères (1).
(1) La route que nous venons de décrire n'est pas la seule qui aboutisse à Bagnères. Celle qui passe à Montrejeau , au levant de la ville, celle qui vient de Lourdes, au couchant, sont remarquables par leur bel entretien. Je ne parlerai de celle qui conduit de Bagnères à Barèges par la montagne , que pour inviter ceux qui pensent qu'on peut voyager autrement qu'en calèche, à la suivre.
( lotte ville est bâtie à l'entrée de la belle vallée qu'arrose l'Adour. Je ne chercherai pas dans les annales de 1 antiquité pour connaître l'époque de sa construction , qui remonte , sans doute, au temps où l'on a commencé d'apprécier l'usage de ses eaux minérales ; je n'attacherai pas plus d'importance à parler des mœurs de ses premiers habitans , que Saint-Paulin nous représente couverts de la dépouille des bêtes fauves ; mais je ne puis pas me dispenser de dire que Bagnères était déjà peuplée lorsque les Romains en firent la conquête; qu'Auguste lui donna le nom de Vicus Aquensis ; qu'il étendit la célébrité de ses eaux minérales ; qu'enfin , les habitans , en reconnaissance, élevèrent à Diane , divinité favorite de ce prince , un temple dont la pierre votive se voit encore sur le fronton
Us seront dédommagés de leurs fatigues par le plaisir de l'avoir parcourue. Us seront tentés sans doute, après avoir passé le Tourmalet, de donner quelques heures à la visite du pic du Midi, qu'ils trouveront sur leur chemin. Ce pic est accessible à cheval jusqu'il la hauteur du lac d'Oncet. Après quoi, dirigés par un guide exercé, ils suivront la pente rapide qui domine ce lac, et ils auront franchi les plus grandes difficultés. Cette entreprise est la plus audacieuse que les étrangers voyageurs de Bagnères puissent concevoir. On voit cependant tous les jours des dames ne pas s'en étonner , et soutenir la gageure avec une intrépidité peu commune. Honneur à un sexe capable de surmonter tous les dangers! Certains ajouteront : quand i'amour-propre les soutient; un Français dira : quand la gloire H l'humanité y sont intéressées.
d'une des fontaines de la ville. Ces souvenirs historiques , qui prouvent l'antiquité de Bagnères , doivent flatter ses habitans ; car l'ancienneté d'un peuple, d'une ville, d'une race illustre, commande toujours la vénération.
Là, où les premiers habitans de Bagnères avaient bâti des cabanes , s'élèvent des maisons d'une architecture solide, souvent même élégante ; l'intérieur en est meublé avec goût. Des rues , la plupart régulières et d'une largeur convenable , aboutissent à des places spacieuses. Plusieurs promenades fixent l'attention des étrangers. Celle de l'Hospice domine la ville du côté du couchant ; on s'y arrête volontiers pour jouir de la belle vue de la plaine de l'Adour , qu'on embrasse dans toute son étendue. Là , on aime à plonger ses regards , tantôt sur la ville de Bagnères, tantôt sur les nombreux villages qui l'entourent. Les yeux se reportent avec plaisir sur cette route enchantée qu'on a parcourue depuis Tarbes ; on cherche à reconnaître les divers quartiers de cette ville qui borne l'horizon ; et tandis que le spectateur, assis à l'ombre d'un beau tilleul , respire avec délices un air frais , qui , dans ce climat , tempère sans cesse la chaleur du jour , il voit dans l'éloignement l'ardente canicule vomir tous ses feux sur le Languedoc et sur la Provence.
5i Les Allées-Bourbon, qui parcourent le flanc de la montagne, offrent des arbres d'une végétation extraordinaire. On voit à ses pieds le jardin anglais de Théas, dont la rapidité semble effrayer d'abord les promeneurs ; mais les pentes y sont tellement ménagées , les allées y sont tracées avec un art si parfait , qu'on ne songe plus qu'au plaisir de les parcourir.
Les Allées-Bourbon conduisent à celles d'Angoulême , qui prennent leur nom d'une fontaine ferrugineuse nouvellement découverte, où elles aboutissent. L'étranger se plaît à applaudir à l'idée honorable des habitans, d'avoir donné à une source utile au soulagement de nos maux le nom d'une Princesse qui n'use de sa puissance que pour adoucir toutes les infortunes. En rentrant dans la ville, on trouve sur son passage la vaste et magnifique promenade des Vignaux. Quel n'est pas l'empire de ce qu'on appelle la mode ! autrefois , le centre des réunions les plus brillantes, cette promenade est déserte aujourd'hui , et n'est fréquentée que par ces êtres privilégiés qui aiment à s'éloigner de temps en temps du tourbillon du monde.
Le chemin des Bains de Salut doit être considéré aussi comme une des plus agréables promenades de Bagnères. Ces Bains sont à un demiquart de lieue de la ville, et la route qui y
conduit , tracée sur une pente douce, est ombragée des deux côtés. Les montagnes de droite et de gauche , riches de belles prairies , dominent un étroit et riant vallon : sa fraîcheur est constamment entretenue par un ruisseau qui le traverse dans toute sa longueur. On regretterait d'être arrivé au terme d'une route si gracieuse , si une plantation de superbes tilleuls , qui se voit devant l'établissement des Bains, lie captivait de nouveau toute l'attention. Cet édifice est un des plus remarquables de Bagnères , soit à cause du volume de la source qui s'y rend , soit par rapport aux dimensions des cuves en marbre qui en reçoivent les eaux (1).
La promenade des Coustous , entourée de belles habitations , longée par un canal qui roule une eau limpide , est au centre de la ville ; aussi est-elle une des plus fréquentées. Elle était, il y a quelques années, un lieu favorable aux observations du moraliste : c'est là que se réunissaient les joueurs de tous pays pour se rendre aux salles de la Banque ; c'est là qu'on voyait quelquefois des malheureux promener leur désespoir, après avoir perdu en quelques heures ou les épargnes de toute l'année,
(i) On trouve à sa gauche, près de Salut, une route nouvellement tracée au pied du mont d'Eu ; elle conduit à travers des rochers grisâtres à Medous, dont il scia bientôt question.
ou les dernières ressources de leur famille , et méditer dans leur égarement les plus honteux moyens d'échapper à l'indigence. Ce pénible spectacle, qui outrageait la morale publique, n'existe plus. Honneur au magistrat qui a repoussé loin de Bagnères les calculs de l'intérêt personnel , et ces nombreux employés à la Banque des jeux , dont le retour annuel était l'occasion du malaise , souvent de la ruine , d'un grand nombre d'individus de toutes les classes (i).
Les nombreux étrangers qui se rendent à Bagnères durant la belle saison , y trouvent les agrémens les plus variés. Des logemens, qui ne le cèdent en rien à ceux de nos grandes villes , leur sont offerts par les habitans , dont la douce urbanité attire et séduit. Un commerce actif et très-étendu ne laisse rien à désirer à l'aisance modeste et à l'opulence la plus recherchée (2).
Une salle de spectacle réunit et le simple cul-
(1) La suppression des jeux publics dans cette ville est un bienlait inappréciable. Des malheureux se rendaient à Bagnères pour chercher du soulagement à leurs maux : attirés aux salles de la banque, ils y trouvaient ou l'àpreté d'une basse ambition, ouïe désespoir qui achevait de ruiner leur santé. Des individus du peuple , dont le concours des étrangers favorisait l'industrie , attirés par un fol espoir , allaient perdre en quelques heures le prix du travail de plusieurs mois , et ils retombaient ainsi dans la misère , source des malheurs et quelquefois des crimes. C'est à M. Gauthier d'Hautserve , sous-préfet , qu'on doit la réforme de cet abus.
(2) Les avantages commerciaux des grandes villes se trouvent à
tivateur, qu'on voit étonné et ravi d'un plaisir si nouveau , et l'habitant des grandes cités. En comparant ces représentations à la magnificence des pompes théâtrales , le citadin devient enjoué, surtout lorsqu'il voit l'enthousiasme du naïf villageois , qui prodigue ses applaudissemens à des jeux qui ne sont souvent que grotesques.
Je ne dois pas oublier un Cabinet de lecture, ressource précieuse pour les loisirs des étrangers. Tout, dans cet établissement , annonce le goût , l'industrie et l'instruction. Dans une salle agréablement décorée, se trouvent des tableaux composés par leur possesseur et représentant les vues les plus belles de nos Pyrénées ; on y remarque plusieurs objets curieux de la miné-
Bagnères. Le prix des nlimens y est très-modéré. Les objets d'utilité domestique ou de luxe y sont très-communs , à cause du grand nombre des négocians qui s'y rendent des différentes villes et même de la capitale de la France. Ses marchés de toutes les semaines et ceux qui se tiennent chaque jour pour les comestibles , sont un spectacle curieux et nouveau pour les étrangers. On se plaît à observer la variété des costumes des différens cantons. La beauté de la population n'est pas moins remarquable : on y voit des hommes d'une stature élevée, robustes, vigoureux , dignes eni'ans des montagnes qu'ils habitent; des femmes d'une fraîcheur admirable , qui exposent en vente le lait qu'elles viennent de traire ; le beurre pétri de leurs mains, les différens légumes qu'elles ont cultivés, ou lés truites encore humides de l'eau des torrens. On ne sera pas surpris de voir confondus dans les réunions l'utile ménagère avec les riches et élégans étrangers des deux sexes qui viennent à noi sources.
ralogie de ces montagnes : enfin , une Bibliothèque choisie, et la collection complète des ouvrages périodiques sur la politique, la littérature et les arts , sont à la disposition des abonnés. L'extrême politesse des propriétaires y attire une nombreuse réunion. La , si l'on cause , c'est avec décence ; si l'on discute , c'est «ans aigreur (1 ).
On arrive à Frascati , établissement remarquable de Bagnères. Parcourons-le au moment d'une de ces fêtes très-fréquentes à l'époque de la saison : des illuminations dirigées avec goùl annoncent au-dehors que tous les plaisirs sont réunis dans ce lieu.
Plusieurs salons très -vastes et meublés avec toutes les recherches du luxe, éclairés par mille flambeaux, sont ouverts à la société, qui s'y rend en foule. Ici, des tables de jeux invitent ceux qui cherchent leur délassement sur des tapis verts où sont étalés des cartons peints de rouge et de noir.
Plus loin , est une pièce consacrée aux jeux de Terpsichore. Un orchestre nombreux provoque le goût de la danse chez les plus indifférens.
La folâtre jeunesse se hâte d'entrer dans la
(1) M. Jalon On trouve encore dans son établissement un registre contenant le nom et la demeure des étrangers distingués qui fréquentent Bagnères.
lice; 1 âge mûr, voisin de ses souvenirs, en jouit encore ; tandis que la vieillesse admire , en gémissant , la gracieuse agilité des jeunes acteurs. Du bal au concert la transition est naturelle , et le plaisir d'entendre quelque célèbre virtuoso entraîne la réunion dans le Salon de Musique : art divin, qui plaît à tous les âges, parce qu'il parle la langue de toutes les passions et de tous les goûts!
S'il est enfin de ces mortels pour qui la réflexion est un besoin et les conversations graves une jouissance, ils trouveront, dans cet établissement, loin des éclats d'une gaîté trop bruyante pour eux , des réduits paisibles et un Cabinet enrichi d'une bibliothèque choisie (1).
On ne verra pas avec moins d'intérêt l'utile industrie d'un grand nombre d'habitans. Ici, une terre trop long-temps inconnue est changée en des vases recherchés , soit pour l'utilité, soit pour l'ornement de nos maisons (2). Là, on
(;) On doit ce bel établissement au goût et à la générosité de M. le chevalier de Lugo.
(2) La faïencerie attire l'attention des étrangers. Elle n'existait pas depuis longtemps. On h doit aujourd'hui à l'industrieuse persévérance de M. Destrade. IVous prévoyons que cet établissement deviendra, de; jour en jour, plus recommandable, soit à cause de l'adresse des ouvriers qui y sont employés, soit parce qu'on espère trouver dans les Pyrénées des terres propres à de plus beaux ouvrages de luxe.
voit la force des eaux vives donner à des blocs énormes de pierre calcaire les formes élégantes qui décorent nos salons , ou métamorphoser la toison de nos troupeaux en de beaux et utiles tissus qui font vivifier le commerce (1).
Plus loin , ce sont de vieux haillons , inutiles rebuts , qui , prenant une figure nouvelle au sortir de la chaumière du pauvre , seront bientôt recherchés parles classes les plus instruites et les plus riches de la société (2).
Les objets divers que je viens de décrire ne sont que l'ouvrage de l'art; aussi combien se trouvent-ils au-dessous de ce que la simple nature va nous présenter ! Allons dans la belle vallée de Campan : c'est là que les étrangers se
(1) Qui ne va voir la scie à marbre ? Des ouvriers habiles y donnent à cette pierre si utile et si agréable le plus beau poli et toutes les formes dont elle est susceptible.
Une filature et une manufacture de draps sont dans le même local.
Bagnères doit ces établissemens à M. Costallat. Cette ville se félicite de compter dans le nombre de ses habitans un homme dont l'industrieuse activité sera regardée un jour comme la première cause d'une nouvelle prospérité, qu'une perspicacité exercée ne fait qu'entrevoir aujourd'hui.
(2) Il est peu d'étrangers qui n'entrent à la papeterie pour faire emplette d'un objet de première nécessité. Ceux qui n'ont jamais vu fabriquer le papier, n'en sortent pas sans avoir admiré cette invention du génie de l'homme , qui olfre ici des observations.
On pourrait apporter beaucoup d'autres preuves de cette industrie qui vivifie la ville de Bagnères. Ses manufactures de ctepon sont connues très-avanta^euscment dans le commerce.
5S plaisent à faire des incursions nombreuses; aussi la roule qui y conduit est-elle sans cesse parcourue , ou par des chars élégans, ou par des cavalcades brillantes, ou par de modestes piétons curieux de contempler les sites admirables qui s'offrent de toutes parts (1). Quelle route pittoresque et variée ! Située entre deux chaînes de montagnes couvertes , jusqu'au sommet , d'une belle végétation , elle est embellie par le cours des eaux de l'Adour , qui s'élèvent tumultueusement au-dessus des rochers nombreux qui s'opposent à leur passage. Le Pic du midi de Bigorre , enveloppé de ses neiges , se présente comme un énorme géant : îe spectateur étonné croit voir son sommet voisin de la voûte du ciel , tandis que les monts qui l'entourent semblent ramper à ses pieds (2).
Quel est ce hameau qui se présente d'abord ?
C'est le village de Gerde. En se rendant dans ce séjour élevé , jetons en passant un regard sur ses pantières : on ne verra pas sans plaisir la
(1) On sera tenté certainement , en sortant de Bagnères , de monter aux allées Maintenon.
(2) C'est une remarque qui ne saurait échapper au voyageur naturaliste. Ce pic, d'une élévation gigantesque sur les premiers échelons des Pyrénées, laissant, potir ainsi dire, toutes les élévations voi sines à sa base. Si la puissance qui a créé le monde n'était infinie • on dirait qu'elle a voulu faire un essai sur ce point, avant de créer res masses imposantes qu'on trouve au centre de la chaîne
5g chasse aux ramiers qu'on y fait, chasse qui appartient à nos contrées.
Attirés par des objets d'un plus grand intérêt ( 1 ) , nous poursuivrons notre route. Plus loin se voit le village d'Asté. Bâti au pied du mont THiéris , il est dominé par les ruines d'une ancienne forteresse. Le voyageur sentimental ira les interroger ; et se laissant entraîner à la méditation , il gémira de trouver des monumens de la furie des guerres dans un pays que la nature semble avoir disposé pou r être'l'asile de la paix (2). Gravissons la montagne; gardons-nous toutefois de faire ce voyage sans être accompagné de l'infaillible Cicérone du mont THiéris. Le bon Jacou est le guide par excellence ; son aïeul conduisit le grand Tournefort dans cette partie des Pyrénées ; son père fut toujours aux ordres des curieux ; et celui-ci , jaloux de soutenir YiUustration de sa famille, n'a pas moins de zèle que ses ancêtres. Il nous citera la
(s) Des arbres symétriquement alignés, entre lesquels on place des filets perpendiculaires ; des hommes huches à l'extrémité de quelques perches plus élevées que les arbres, et attendant au passage des volées de ramiers ; une sorte Ce maillet qu'on lance dans l'air pour les forcer à s'abattre entre les arbres, où ils trouvent un piège inévitable : telle est cette chasse, qui attire beaucoup de curieux. Elle est très-anciennement pratiquée. Le poète Dubartas en parle comme d'une chose remarquable à Bagnères.
(2) La forteresse de Tanto , bâtie paroles Anglais , dit la tradition Le? bonnes gens en font aujourd'hui la demeure des .sorciers.
suite chronologique des hommes recommandables qui ont visité cette montagne, une des plus fertiles pour le botaniste ; il nous fera remarquer cette masse énorme de marbre qui présente une excavation considérable , et nous dira que les rochers supérieurs ont résisté à la puissance qui creusa le flanc de la montagne , et qu'ainsi s'est formée cette voûte de soixante pieds au moins , qui s'élance d'un seul point avec la majesté de l'aigle qui prend son vol dans l'espace. 11 nous guidera sûrement dans cette crevasse perpendiculaire où l'on oublie les fatigues et les dangers en y voyant un jardin des plus gracieux offrir des milliers de plantes plus rares les unes que les autres (1). Parvenu enfin au sommet, il nous donnera une leçon de géographie sur la plus belle carte que l'œil de l'homme puisse embrasser. Il nous dira le nom de ces milliers de villes et de hameaux disséminés à nos pieds depuis Bagnères jusqu'aux anciennes capitales de la Guyenne et du Languedoc Si nous possédons un de ces instruinens
(1) Une foule de plantes y croissent à l'envi ; elles se mêlent sans confusion. La famille du lys aux brillans calices s'élève au-dessus du plus grand nombre, tandis que l'Aconit Lycotomc , emblème de la perfidie , cache sous la cavité de son casque les poisons que les nectaires distillent. Ce Heu est le plus riche des Pyrénées en végétaux.
d'optique qui rapprochent les distances , il nous dirigera de façon à apercevoir ces diverses cités (1) ; si , tout-à-coup, par un de ces accidens que j'appellerai heureux pour ceux qui se plaisent aux grandes scènes de la nature , l'horizon s'obscurcit ; si les nuages , voyageant de vallée en vallée , s'accumulent sous nos pieds ; si le tonnerre vient à gronder ; après nous avoir fait remarquer cette mer immense, dominée çà et là par des îles ou couverte de forêts, ou n'offrant que des rochers ou des neiges éternelles , il nous laissera admirer en silence ces vagues nuancées de mille couleurs , traversées dans tous les sens par des traits de feu qui leur donneront l'aspect d'un océan de laves incandescentes ; et lorsque nous voudrons , quoiqu'il regret , revenir sur nos pas , notre guide nous conduira encore, non sans quelque frayeur, à travers les torrens , la foudre et les éclairs (2).
(1) Aidé d'une bonne lunette, le voyageur verra Toulouse à sa droite et Bordeaux à sa gauche.
(2) On ne peut pas se flatter d'avoir une idée de la majesté des phénomènes naturels, si on n'a pas vu le spectacle qu'on décrit ici. Les nuages , occupant les vallées et enveloppant les montagnes jusqu'à leur partie moyenne , représentent la mer et ses flots avec une assez grande exactitude. Les pics qui les dominent figurent trèsbien des îles disséminées çà et là. On est saisi d'étonnement. Mais lorsque les nuages sont chargés de fluide électrique, que les éclairs les traversent dans tous les sens, que le tonnerre gronde sous les pieds du spectateur, tandis que le soleil brille sur sa tête, il serait
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Nous nous arrêterons sur le bord du puits d'Arris, gouffre immense dont on n'a pu mesurer la profondeur ; nous raisonnerons sur les causes qui ont formé cette excavation extraordinaire , et nous nous éloignerons , poursuivis par le croassement de plusieurs nuées de corneilles , dont le puits dWrris est la retraite assurée (1). Un spectacle moins imposant, mais plus gracieux , nous attend au pied de cette montagne. Déjà nous voyons Medous : cette demeure , naguère habitée par une communauté religieuse , est aujourd'hui une propriété particulière (2). Comment décrire ce site enchanteur, aujourd'hui négligé? Que n'appartient-il à un homme dégoût et fortuné qui seconderait la nature , loin de la contrarier I ces jardins magnifiques , qui n'existèrent que dans l'imagination du Tasse , seraient bientôt réalisés. Quelle fertilité ! quels points de vue , tour à tour graves ou rians !
difficile de décrire tout ce qui se passe dans son âme. Des sentimens de terreur et d'admiration la partagent tour-à-tour. Que doit-il éprouver, s'il est obligé, par des circonstances impérieuses, de traverser les nuages électriques?
(1) A quoi devons-nous attribuer cette excavation? Est-ce à un éboulement souterrain, ou a la main de l'homme qui aurait extrait quelque utile minéral?
(2) Medous fut bâtie jadis par Suzanne deGrammont d'Asté, maiquise de Montpezan. On y voyait naguéres le mausolée de son petit neveu Henri, vicomte d'Asté.
Allons admirer une source étonnante qui, après avoir versé ses eaux aussi vives que limpides dans un beau bassin , continue à alimenter au loin un long canal. On croit voir du cristal fondu s'écouler par deux larges ouvertures placées au pied d'une montagne. Des poissons aussi vifs que l'eau qui les apporte, sortent de ces gouffres profonds dans lesquels nul mortel n'a jamais pénétré. L'œil peut suivre aisément , à la faveur de l'extrême limpidité de l'eau , le jeu sémillant et animé de ses habitans. A la moindre agitation des objets qui les entourent , on les voit remonter avec vivacité le courant de leur élément, pour se hâter de rentrer dans les antres inaccessibles qui les ont vus naître. On ne se lasse pas de voir cette masse de cristal liquide , soit au moment où elle s'échappe du rocher , soit qu'elle s'étende majestueusement en un vaste miroir.
Nous ne pouvons quitter ces lieux pittoresques sans fixer notre attention sur une ouverture voisine de celte source , ouverture d'où l'on entend sans cesse sortir, avec un certain bruit , un courant d'air. En s 'échappant, il tient dans une agitation continuelle les plantes qui se trouvent dans sa direction. Ce phénomène a souvent fait raisonner ou déraisonner un grand
nombre de ceux qui ont voulu l'expliquer. L<-s premiers habitans de ces lieux ont dû croire , sans doute , qu'une divinité avait établi sa demeure secrète dans cette retraite enchantée. Peut-être venaient-ils aussi lui apporter leurs offrandes? Aujourd'hui que la physique, plus éclairée, a fait briller son flambeau sur un grand nombre d'effets naturels , qui paraissaient autrefois merveilleux , on rend raison de ce même phénomène d'une manière satisfaisante (1).
Ne nous éloignons pas de ce site sans jeter la vue sur un châtaignier, remarquable par son élévation, et par une tige si parfaitement droite qu'elle est d'une régularité mathématique. Gomment se fait-il que la cime de cet arbre étonnant se cache dans les nues , tandis que ceux qui l'entourent, vivant sur le même sol, végétant depuis le même nombre d'années , ne s'élèvent qu'à une hauteur moyenne? image
(i) II paraît que la source d'eau vive n'est autre chose qu'un embranchement de l'Adour, qui s'en détache par des voies souterraines, et qui va sortir dans le jardin de Medous par les deux ouvertures dont nous avons parlé. Celle où on observe un soufflement continuel (qu'on me pas.se ce mot) , doit communiquer avec le canal souterrain. L'agitation violente, le dégagement de l'air que ces eaux entraînent avec elles , voilà l'explication naturelle du phénomène.
bien naturelle de l'éducation. Les mêmes soins sont prodigués à un grand nombre d'élèves. Combien en est-il qui profitent de ces avantages? Ne faut-il pas des siècles pour voir s'élever de ces génies privilégiés qui dominent majestueusement les générations savantes ?
Le village de Baudéan , que nous allons traverser, ne nous offrira rien de plus remarquable du côté des beautés naturelles; mais nous rappellerons avec intérêt que ce bourg s'honore d'avoir vu naître un homme qui commande l'estime générale par les services qu'il a rendus à l'humanité, (i)
Nous touchons bientôt le territoire de Campan ; mais gravissons ce mamelon à notre droite, dont le site paraît si pittoresque : c'est l'ancien prieuré de St. -Paul. Cette habitation n'était qu'une masure il y a peu de jours ; aujourd'hui c'est une solitude, qui joint à l'élégance de l'architecture toutes les recherches du luxe, où les
(1) M. le baron Larrey , ancien inspecteur-général du service de santé des armées, commandeur de l'ordre royal de la légion d'honneur. Les sciences et l'humanité lui doivent un ouvrage intéressant sur la chirurgie militaire. Le gouvernement paternel du Roi s'est empressé de rendre justice aux talens et aux bons sentimens de notre confrère Larrey ; il est aujourd'hui l'un des chirurgiens consultans du Roi, chirurgien en chef de la garde royale , membre honoraire du conseil de santé des armées.
dehors ne cèdent en rien à la beauté des détails intérieurs. On dirait que le propriétaire a eu la prétention de lutter avec la nature et de la vaincre. Inutiles efforts! Voyez cette belle vallée , ce bassin animé par le village de YEsponne. Quel nouvel aspect enchanteur! quelle riante culture ! Les sommités sont couronnées de noirs sapins ; les flancs de la montagne sont couverts de vastes forêts de hêtre ; on voit au-dessous de fertiles prairies parsemées d'un grand nombre d'habitations rurales; et le torrent qui baigne cette vallée se prêle encoreàlui donner toute l'activité du commerce (1). D'un autre côté, le paysage de Campan étale les mêmes beautés sur de plus larges dimensions ; et le Pic du Midi , dont la proximité rend l'élévation plus majestueuse, ne semble dominer de tels sites que pour ajouter à leurs charmes par l'opposition de ses arides rochers (2). Si le spectateur reporte sa vue sur cet ancien séjour religieux, placé au milieu de ce vaste et merveilleux tableau , quelle
(1) Ce torrent est flottable , et sert à l'exploitation des bois de différentes communes.
(2) Le spectateur sera surtout frappé de l'effet de cette opposition , lorsqu'il approchera de Campan. Les montagnes qui se trouvent à sa gauche ne présentent que des rochers arides, tandis que celles qui bornent la vallée à sa droite étalent le luxe d'une belle végétation.
idée n'aura-t-il pas de la puissance de la nature devant les faibles productions de l'homme ! (1) Hâtons-nous de traverser le bourg de Campan. Comment pourrions-nous nous défendre d'aller visiter sa fameuse grotte ! Des montagnards s'offrent à nous servir de guides. Munis d'une échelle et de flambeaux, ils nous montrent un sentier qui serpente à notre gauche sur le flanc de la montagne : il aboutit à une ouverture circulaire assez étroite. Gravissons : les flambeaux sont allumés , l'échelle est placée; ayons le courage de nous glisser, avec effort, le long de cet énorme rocher qui , s'étant détaché de la voûte , est demeuré suspendu à un mètre et demi d'élévation. Cet obstacle ferme la plus grande partie du passage à quelques pas de l'entrée; il a fait plus d'une fois reculer ceux qui ne veulent que des jouissances faciles. La longueur de cette excavation souterraine est de trois cents pas environ , sur trois ou quatre de large ; la hauteur de la voûte varie souvent , et sa plus grande élévation est de quatre mètres. Des stalactites énormes , descendant sur le sol ,
(i) Cette propriété appartient aujourd'hui à M. Foster, Anglais d'origine. Il ne saurait s'offenser de l'avantage que j'ai donné à nos sites alpins sur les ouvrages de l'art. On doit lui savoir gré de cette belle construction , qui sert à faire mieux sentir le prix de nos beautés naturelles.
forment une colonnade pendant tout le trajet ; des reflets nombreux , occasionés par des cristaux formés par des infiltrations humides , produisent un effet magique , et donnent une idée des richesses qui orneraient ce lieu , si l'indiscrète curiosité n'interrompait 5 trop souvent , le travail de la nature.
L'admirateur gémit de ce vandalisme; il n'éprouve pas toutefois cette mélancolie profonde qui le saisit en parcourant les catacombes de la capitale , que ce lieu lui rappelle naturellement. Ici il ne voyage pas , du moins , au milieu des ossemens des victimes de nos erreurs politiques, (i)
Parvenus au terme de la course, la route s'élargit , la voûte s'élève ; on se trouve au milieu d'une place immense, dont le sol présente une surface arrondie et uniforme. Mille caractères gravés çà et là perpétuent le souvenir de ceux qui ont visité cette enceinte. L'un y trouve avec joie le nom d'un père tendrement chéri qui vit encore , l'autre détourne en soupirant ses yeux baignés de larmes, en lisant celui d'un ami qu'il regrette ; on revient bientôt sur ses
(i) On sait que les carrières sous Paris renferment, entre autres , les ossemens des individus qui ont péri dans les différentes crises de la révolution française
pas, etces impressions du sentiment se dissipent. Souvent on y rencontre d'autres curieux , souvent on y voit des personnes d'un sexe peu accoutumé à braver les dangers , dont la surprise , quelquefois la frayeur et les cris produisent des scènes qui excitent tour à tour la crainte ou la gaîté. (i)
Rendus à la lumière , la route de la Marbrière , celle de Campan et de Grip , vont nous offrir des sites non moins intéressans que ceux que nous avons décrits ; l'une mène au port de Paillote, où l'on peut voir la belle marbrière (2). A la gauche , avant de s'élever vers la Hourquetfce, qu'on doit franchir, on embrasse le spectacle imposant de la Vallée d'Arreau ; l'autre route se dirige vers le Tourmalet , passage qui conduit au Val de Barrèges, On ne passe pas à Grip sans s'arrêter devant une cascade formée par l'Adour toute entière. La hauteur de cette chute n'est pas très-considérable; cependant on
(1) La grotte de Campan n'est pas la seule qu'on puisse voir aux environs de Bagnères. Il en existe trois sur la montagne du Bédat Il y en a une qui est très-profonde ; on peut y descendre avec un peu d'intrépidité. On y remarque un ruisseau et des sortes de chambres qui semblent plutôt l'ouvrage de l'art que de la nature.
(2) La route de la marbrière n'offre qu'une Jnorme carrière ; on se rappellera qu'elle a fourni les marbres de la colonnade du palais de Trianon.
la contemple avec un étonnemenl mêlé de ce plaisir qu'on éprouve toujours à voir les grands effets de la nature : on s'en éloigne avec peine. Heureux celui qui possède les principes d'un art qui reproduit les objets sensibles plus exactement que la parole ne décrit la pensée! Il s'éloigne avec moins de regret, lorsqu'il emporte le tableau des lieux qui ont excité son admiration. Il reverra toujours son ouvrage avec intérêt; et, loin de ces grands modèles , il ressentira encore ces vives impressions qu'il éprouva en leur présence (i).
Je suis loin d'avoir décrit toutes les beautés que renferment ces contrées. Je voudrais revenir sur des tableaux que je n'ai fait qu'esquisser : je voudrais m'asseoir au pied de ces arbres séculaires , respirer cet air frais et vivifiant qui fit renaître tant de santés languissantes ; je voudrais, du haut de ces rochers , contempler encore cette nature , aussi riche , aussi imposante que gracieuse, à laquelle mille esprits divers durent
(1) Celte cascade ne donne qu'une idée très-imparfaite de celle de Gavarnie , qui tombe de 1200 pieds; et cependant cette dernière fait moins d'impression. 11 est vrai que le. Pont de neige , que le Cirque (espace de 800 pieds de diamètre) , circonscrit par des montagnes perpendiculaires que les tours du flfarboré , couvertes de neiges étemelles , partagent l'attention du specta leur.
sans doute leurs plus belles inspirations (1). Mais comment épuiser un tel sujet !
Tous les écrivains qui ont connu la ville de Bagnères se sont fait un plaisir de lui rendre justice. Froissard la qualifie de bonne grosse ville fermée (2). Montaigne , célèbre philosophe de son siècle , qui vivait sous le règne de Charles IX , dont l'incrédulité dans la médecine était héréditaire , avait néanmoins beaucoup de confiance dans les eaux minérales ; ce que prouve le passage suivant : « J'ay veu par » occasion de mes voyages , quasi tous les bains » fameux de chrestienté ; et depuis quelques
» années ay commencé à m'en servir A celte
» cause iay choisi jusques à cette heure à m'ar- » rêter et à me servir de celles où il y avait plus » d'aménité de lieu, commodité de logis, de » viures et de compagnies , comme sont en » France les bains de Banières : en la frontière » d'Allemaigne et de Lorraine , ceux de Plom- » bières : en Souysse , ceux de Bade, etc .'.
(1) On sait que madame Cottin a composé son roman de Mathildc dans le vallon situé au penchant de la montagne du Bedat. Ce vallon délicieux s'appelle depuis l'Elysée Cottin. Les curieux vont le visiter. Ils cherchent la cabane où cette femme sensible allait se reposer; ils y trouvent une bergerie. Un propriétaire instruit aurait religieusement conservé le hêtre qui prêtait son ombre à cette femme auteur : il est tombé sous la hache. Beau sujet d'élégie !
(2) Liv. III , chap. 7> , pag. -,
» voilà comment cette partie de méde-
» cine , à laquelle seule je me suis laissé aller , » quoiqu'elle soit la moins artificielle , si à elle » sa bonne part de la confusion et incertitude » qui se voit partout ailleurs en cet art. (1) »
Castelpert, médecin de Bordeaux , dans la description de Bagnères et de ses eaux , la considère , avec Montaigne , comme la métropole des eaux minérales de France. (2)
Marca (3) la qualifie de gentille et agréable ; ce qui détermina le poète Dubartas , qui vivait dans le seizième siècle, de faire la description suivante :
Bagnères, la beauté, l'honneur, le paradis , De ces monts sourcilleux, dessus lesquels , jadis , L'Hercule des Gaulois, non le bâtard d'Alcmène, Caressa, comme on dit, la princesse Pyrène. Du père des Gaulois , qui , parfaits, généreux , Se montrent dignes flls d'aïeux si valeureux.
D'autre part , il ajoute , pour peindre l'heureuse situation de la ville :
Les monts, enfarinés d'une neige éternelle, La flanquent d'une part : la verdure immortelle . D'une plaine qui passe en riante beauté. Le vallon Pènean la ceint d'autre côté.
(1) Tom. II , liv. II , chap. 3j , pag. .'î-.'i. Ëdit. in-folio. i65a. (2) Première partie , pag. 120.
(5) Liv. I". rhnp. 10, art. 9, pag. jo.
Elle n'a point maison qui ne semble être neuve, L'ardoise luit partout : chaque rue a son fleuve, Qui , clair comme cristal , par la ville ondoyant , Va, toute heure qu'on veut, le pavé balayant : Et bien qu'entre son flot, aussi froid que la glace, Et le bain chasse mal , on trouve peu d'espace , Il retient sa nature, et ne veut, tant soit peu , Mélanger , orgueilleux, son froid avec son feu.