CHAPITRE PREMIER
Observations Météorologiques.
Pourquoi les hommes , malgré l'identité de leur espèce , diffèrent - ils entre eux par des nuances graduées et successives , de manière qu'en partant d'un point quelconque du globe, et en parcourant , soit en longitude , soit en latitude, tout le cercle, pour revenir au même point , on rencontre , à des distances plus ou moins éloignées, des peuples qui ont une physionomie, un tempérament, des maladies , des mœurs et des usages différens de ceux de leurs voisins? Pour résoudre une question si importante , il ne fallait rien moins qu'un philosophe d'une sagacité extraordinaire , qui joignît à des connaissances physiques, médicales, morales et politiques , la patience de faire des recherches très-multipliées pour distinguer dans l'homme ce qui est l'ouvrage de la nature , d'avec ce qui n'est que l'effet des causes morales. Guidé par son seul génie, et dépourvu de tous les secours que les progrès des sciences et des arts ont four-
nis depuis aux observateurs de notre temps , Hippocrate s'éleva, il y a plus de vingt-trois siècles, à la solution de ce problème.
On aurait pu déjà soupçonner que cette différence qu'on observe dans le physique et le moral de l'homme , devait tenir à leur position respective par rapport à la manière plus ou moins directe dont ils reçoivent les rayons du soleil , et à la distance plus ou moins considérable où ils se trouvaient des pôles ; mais cette considération paraissait d'autant moins suffisante , pour la solution du problème , qu'on avait déjà remarqué que le même climat , c'està-dire la même distance des pôles , présente souvent des différences bien marquées dans des distances très-peu considérables du méridien , tandis que des climats bien éloignés les uns des autres , fournissent des phénomènes absolument semblables. Il fallait donc avoir d'autres données , puisées dans les lieux mêmes qu'on habitait , pour rendre raison des différences qu'on observait dans des lieux plus éloignés.
Comme on observe encore tous les jours, on avait observé que l'état du corps humain éprouvait des variations très -grandes d'après les différentes saisons de l'année, et que l'homme du printemps ne ressemblait pas plus à celui de l'automne , que l'homme de l'été à celui de
l'hiver. Cette remarque donna lieu à cet aphorisme : « En hiver et au printemps , les esto- » macs sont naturellement très-chauds ; aussi » doit-on se nourrir davantage dans ces deux » saisons (i); » et à celui-ci : « On supporte » mieux les alimens au printemps qu'en été ou » en automne , et en hiver mieux qu'en prin- » temps (2). »
Mais cette différence des saisons était en grande partie déterminée par la différente manière dont les vents soufflent dans chaque partie de l'année; on dut également conclure que l'influence de ces derniers sur le corps humain était aussi puissante que celle des saisons. Cette observation donna encore lieu à cet autre aphorisme : « Les constitutions boréales resserrent les corps, » leur donnent plus de vigueur et d'agilité , » éclaircissent le teint, rendent l'ouïe plus fine , » dessèchent les ventres , picotent les yeux , et » aggravent les douleurs de poitrine chez les » personnes qui ont cette partie affectée. Les » constitutions australes , au contraire , occa- » sionent des pesanteurs de tête et des vertiges , » appesantissent les yeux, comme tout le corps , » et lâchent les ventres (5). »
(1) Ilipp. , aphor. 1 , i5.
(2) Hipp. , aphor. 1 , îS.
(3) Hipp, , aphor. 3 , 17.
On dut encore remarquer que dans les villes situées moitié sur une colline ou une montagne, et moitié sur une plaine ou une vallée, les habitans de cette dernière partie différaient sensiblement de leurs compatriotes qui occupaient la moitié la plus élevée de la ville , et que certaines maladies affectaient les uns exclusivement aux autres. On dut observer la même différence relativement aux qualités des productions de la terre des deux parties respectives (1).
De toutes ces observations combinées un homme de génie dut tirer les conclusions suivantes : i°. Puisque je me sens autrement disposé en hiver qu'en été , les peuples éloignés de moi , chez lesquels une température froide occupe la plus grande partie de l'année, doivent donc être habituellement disposés comme je le suis en hiver; de même que les peuples dont le climat est chaud pendant la plus grande partie de l'année , doivent se sentir comme je me sens pendant la saison de l'été. 2°. Puisque , pendant que le vent du midi souffle, j'éprouve un relâchement de tout le corps et un embarras dans toutes ses fonctions, qui se communique jusqu'à mes facultés intellectuelles, et que j'éprouve
(1) Hipp. , DeDieta, 1. II , p. 210 ; et De Morbis, 1. IV , sect. 5 , pag. i2Ô. Edit. Lind.
7° tous les effets contraires lorsque le vent du nord règne, les peuples exposés habituellement à l'influence de l'un ou de l'autre de ces vents , doivent donc se trouver dans un état analogue à celui que j'éprouve pendant le règne de ces mêmes vents. 5°. Puisque moi , habitant de la partie la plus élevée de ma ville , je suis tout autrement disposé que ne le sont ceux de mes compatriotes qui habitent la partie la plus basse de cette même ville; les habitans d'un terrain fort élevé au-dessus du niveau de la mer, doivent donc éprouver la même disposition que moi ; comme ceux dont l'habitation est au niveau ou même au-dessous du niveau de la mer , doivent être dans un état habituel analogue à celui de mes compatriotes.
L'influence de la composition du sol qui a plus ou moins de consistance, plus ou moins d' égalité de sa surface , qui lui fait absorber ou réfléchir les rayons du soleil , la nature enfin des différentes exhalaisons qu'il renvoie à l'atmosphère , en contribuant puissamment à modifier la température d'un pays, exerce aussi sur notre corps des modifications, qui n'ont pas moins été appréciées.
La fertilité, comme la stérilité du sol, amollit ou fortifie. Les individus n'ont pas moins prouvé l'influence de ses causes physiques ou celles du
sol et du climat sur le corps humain, comme composé d'élémens non moins physiques et soumis à des lois communes ; ainsi la synergie du principe de vie, avec la matière qui domine , qui l'entoure , nécessite leur action mutuelle et la fusion de ces mêmes influences dans l'être vivant.
Ces notions physico-psychologiques furent encore déduites, sur l'homme , de l'effet frappant de l'action des alimens ou des boissons sur lui. Les anciens athlètes passaient pour être les plus stupides des hommes , précisément parce que leur principale nourriture consistait dans les chairs de porc et de bœuf, qu'ils mangeaient avec une voracité sans exemple (1). Il est aisé d'observer que , même en Europe , les peuples qui se nourrissent en grande partie de chair , sont d'un caractère plus porté à la férocité que ceux dont la nourriture est en grande partie composée de végétaux. 11 en est de même du tempérament et des maladies qui en résultent.
De toutes ces observations réunies on conclut donc que le climat doit avoir une influence sur le moral comme sur le physique de l'homme : cependant , quoique cette influence soit réelle , la continuité des observations a fait juger encore que les causes physiques pouvaient varier dans
(i) Diogeu. Laert. in vita Diogen.
leurs effets , suivant qu'elles agissaient séparément ou combinées ensemble de différentes manières et en plus ou moins grand nombre. Ainsi , deux peuples , par exemple , vivant sous des latitudes différentes et même opposées pour la température , peuvent se ressembler , s'ils habitent l'un sur les montagnes d'un pays chaud , et l'autre dans les plaines ou les vallées d'un pays froid.
Que de choses nous aurions encore à dire sur cette variété d'influence et d'action, si nous liassions en revue la puissance des causes multipliées qui modifient l'homme physique ! telle est celle de l'habitude, et toutes ces diverses causes connues sous la dénomination de causes morales , usages , coutumes , lois , institutions politiques ou religieuses, et jusqu'à un certain point les professions et les métiers; en un mot, tout ce qui n'étant point fondé sur la constitution physique de l'homme , peut devenir cause ou motif de ses actions et modifier son tempérament , de manière à le rendre plus ou moins susceptible de certaines affections morbifiques ou de la prolongation de son existence. Ces divers objets n'étant pas de notre ressort , nous avons cru ne devoir que les signaler.
Après avoir rapidement exposé comment l'observateur est parvenu à démontrer la puissante
Si
influence des causes physiques sur la constitution de l'homme , nous ajouterons ici une réflexion bien naturelle sans doute : c'est que, si la connaissance de cette même influence intéresse l'homme en santé , le médecin , l'historien , le cosmographe , le politique , le législateur , qui y trouvent réunis les fondemens de leurs sciences respectives, nous conviendrons sans peine que la connaissance de la température d'un pays devient encore plus importante , lorsque chaque année il s'y rend de toutes les contrées de l'Europe une grande quantité de malades pour y venir chercher leur guérison.
C'est aussi sous ce rapport hygiénique que nous allons considérer les observations météorologiques faites à Bagnères pendant plusieurs années. INous rechercherons , autant que possible, la cause des variations nombreuses qui s'y font remarquer.