‹ Recherches sur les propriétés physiques, chimiques et médicinales, des eaux minérales de Bagnères de BigorreChapitre 93 sur 103 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Affections nerveuses.

Ce serait ici en vain, comme dans un grand nombre d'autres affections, que le malade appellerait le secours de l'art, si , pour combattre une maladie nerveuse , le médecin auquel il s'adresse , en remontant à la véritable origine , à la vraie source du mal , ne cherchait à reconnaître sa vraie cause. Sans cette recherche préliminaire, on ne ferait qu'une médecine de tâtonnement et d'ignorance. On exposerait la vie du malade. On fournirait souvent à la cause délétère de nouveaux moyens pour s'aggraver

En diminuant, par-là même, les forces de la nature médicatrice, on éloignerait le travail de la crise, on le rendrait plus difficile, on compromettrait les lumières acquises. C'est ainsi que trop souvent , après avoir tourmenté de mille manières un malade atteint d'une affection nerveuse qui eût pu se guérir facilement , dans son principe, par des distractions agréables, par des voyages pittoresques 3 par une température douce, par des eaux minérales, par des bains tempérés, par un régime calmant, par le rappel d'une sécrétioujjSupprimée, on voit les accidens finir par s'exaspérer, par s'enraciner, par des irritations et des manœuvres mal entendues, par une variété de remèdes de toute espèce trop long-temps employés. Si le fameux médecin Pomme eut, de son temps, un succès si constant dans la guérison des affections nerveuses, devenues si communes , il ne le dut , à coup sûr , qu'à la bénignité, à la douceur du traitement dont il fit constamment usage. Son système, qui ne tend , en général , qu'à soulager , qu'à calmer, qu'à favoriser la nature dans la cure de ses aberrations , est aussi celui que paraît nous offrir, de toutes parts, cette mère commune pour lacuration des affections nerveuses, vaporeuses, hypocondriaques de toute espèce. Aussi , plein de bonne foi, nous pensons être des inter-

prêtes fidèles de celle dont nous ne sommes que les ministres, en considérant les eaux minérales et les moyens hygiéniques qui en sont une sorte d'annexé, comme le remède le plus assuré, le plus précieux pour leur traitement, sur-tout chez ce sexe aimable et consolateur , trop souvent aigri de mille manières, qui a , parfois, besoin de se soustraire à des peines domestiques et à des traitemens perturbateurs. Que pourraient les eaux minérales , lorsque le découragement , le désespoir, le détraquement nerveux qu'accompagnent des désordres moraux et un état voisin de l'aliénation mentale , viennent se réfugier , en dernier recours, dans leur asile solitaire? Si nous sommes convaincu , d'une part de leur efficacité, de la variété de leur propriété dans le traitement des affections nerveuses, nous ne le sommes pas moins que l'étude approfondie de tout antécédent, celle de toutes les causes primitives et secondaires, est une condition sans laquelle on espérerait en vain du succès. Ainsi, dans la recherche des affections chroniques nerveuses qui se présentent aux médecins chargés de l'administration des diverses classes d'eaux minérales, ils doivent essentiellement avoir égard, non-seulement à l'état des solides et des liquides existans , mais encore aux causes primitives ou secondaires qui les ont produites.

C'est ici qu il est permis aux médecins d'hier fouiller, pour ainsi dire, dans les archives delà santé des familles , dans celles des père et mère, parce que c'est souvent là que l'on peut découvrir les traces, la source de l'affection nerveuse que l'on a à traiter; c'est souvent là que l'on rencontre la vraie cause des dépravations nerveuses , vaporeuses et hypocondriaques , celle qui produit des phénomènes si nombreux et si dissemblables, qui, par le seul fait de leur anomalie peut induire si facilement en erreur et faire diriger le médecin vers une médication contraire à la vraie marche qu'il faudrait suivre.

Comment encore pouvoir fixer le sage emploi des eaux minérales, auxquelles les médecins éclairés s'accordent aujourd'hui à donner la plus grande efficacité pour la guérisou des maladies nerveuses de tout genre, si les praticiens qui en sont chargés ne font pas un examen approfondi de l'état actuel de la fibre du malade, s'ils ne considèrent pas avec ïhémisson, chef de la secte méthodique , si elle est dans le resserrement ou la laxité , ou même dans un état mixte; si, avec les médecins dogmatiques , et contre l'avis de Thémisson , ils n'ont pas égard à l'âge, aux forces, au sexe du malade, à ses habitudes, à son caractère, à ses

passions, à l'organe ou au système malade, à la saison de l'année, à l'influence du climat, etc.; si, avecBrown, ils n'apprécient pas le degré actuel d'excitabilité , la faiblesse directe ou indirecte; avec Boerhaave l'idiosyncrasie humorale. Ce petit nombre de réflexions suffira , sans doute, pour prouver que c'est dans le résultat de ces divers examens que nous devons trouver des données pour bien juger, d'abord, la nature et la vraie cause des phénomènes qui se présentent dans les affections nerveuses, et les seuis moiifs qui doivent déterminer du choix des fontaines minérales auxquelles il faut avoir recours, et de celui des autres moyens thérapeutiques et hygiéniques qui peuvent disposer à leur action , les modifier ou les seconder. A quoi servirait de bien connaître les vertus et les divers degrés d'action ou d'activité des eaux minérales, si on ne saisissait pas aussi l'indication précise à suivre? Si les eaux minérales, de quelque nature qu'elles soient, ont en quelque sorte des propriétés spécifiques pour telle ou telle espèce de maladie, tout praticien instruit conviendra facilement qu'elles ne l'auront que tout autant que, dans l'état spasmodique nerveux, on fera usage intérieurement des eaux, des bains et du régime qui relâche. Elles ne seront efficaces , dans les cas où l'atonie , la

faiblesse , le relâchement prédomineraient , que tout autant qu'on aurait recours aux eaux minérales ferrugineuses et au régime qui fortifient tout le système. Dans ceux qui son! dus à l'embarras habituel , à des lésions spéciales des premières voies , à leur détraquement , il est aussi un choix d'eau minérale à faire. En un mot, une irritation nerveuse produite par des évacuations supprimées , par des éruptions cutanées répercutées; celle qui reconnaît pour cause l'abus des plaisirs ou du régime, des chagrins plus ou moins profonds, un excès ou une diminution de forces, ne peuvent point invoquer le même concours de moyens curatifs, et, par conséquent, les mêmes sources minérales.

Ce serait en vain que l'on attendrait du succès de leurs vertus, si, avant de soumettre les malades à l'influence de leur action , on n'avait pas commencé encore parcalmerle système, par corriger ou détourner les causes irritantes , si on n'avait pas disposé l'action vitale à l'évacuation, par différens moyens; si enfin on n'a pas mis tout en œuvre pour opérer une coction, une crise, un jugement salutaire de la maladie que l'on a à combattre. Puisqu'il s'agit ici d'affections nerveuses occasionées par des causes morales ou physiques , il me semble qu'il est utile de faire

remarquer que l'efficacité des eaux minérales appropriées doit èlre d'autant plus assurée ,dans les circonstances où elles sont jugées nécessaires, que tout ce qui environne ou précède leur administration captant plus spécialement l'attention des buveurs, est l'ait pour obtenir plus de succès que tout autre moyen, à qui les mêmes avantages manqueraient. Or , on sait qu'en général les phénomènes nerveux de notre organisation sont soumis à une force existante en nous, inconnue dans son essence, rendue seulement apparente par ses effets ; c'est à cette force, mal-à-propos confondue avec l'imagination ( parce que cette même imagination la met fréquemment en jeu), que sont dues presque toutes les maladies nerveuses ; c'est elle qui les produit, les entretient , les renouvelle ou les fait disparaître , suivant des lois qu'il n'est presque jamais possible de reconnaître : c est en faisant agir cette cause sans doute , que l'imagination , que les passions produisent en nous des effets si variés, [mm)

L'expérience acquise, auprès des eaux minérales , nous atteste qu'une volonté ferme, que l'exécution de cette même volonté , en venant se confier à l'efficacité reconnue des eaux minérales., ne contribue pas peu à soustraire ;les malades à l'influence des mouvemens nerveux ,

an lieu que les dispositions opposées les en rendent souvent les jouets. Combien de sujets nombreux et intéressons des deux sexes se présentent à nous chaque année, qui, atteints d'affections nerveuses diverses, trouvent leur guérison dans le concours d'une foule d'influences morales ! et combien les annales de l'art ne nous fournissent-elles pas d'observations de ce genre , depuis Porsenna, qui se rendit maître de la douleur au point de la faire taire, jusqu'à celui qui se commande de s'éveiller précisément à une heure déterminée d'avance ; depuis le guerrier intrépide , qui reste impassible sous le feu de ces machines meurtrières , jusqu'à l'enfant ou la femmelette , que l'aspect d'une araignée, d'une souris ou d'une ombre, fait évanouir !

Nous ne cesserons de le répéter , afin de prouver de plus en plus que nous savons faire la part de l'efficacité des eaux minérales , et celle de toute influence qui en favorise puissamment l'action. , On ne peut sans doute rien attendre de ces diverses influences , lorsque le mal est entretenu par des vices importans des solides ou des fluides; mais, au contraire, lorsqu'il est produit par les accidens plus ou moins nombreux qui dépendent d'une simple aberration du système nerveux , on peut tout espérer,

soit par le renouvellement , ou le changement totaldes sensations, deseffluves, des impressions extérieures , soit par les sentimens consolateurs qui animent les buveurs d'eaux minérales. Qui ignore la puissance de la paix , de la tranquillité, de la joie, de la gaîté, et sur-tout celle de îa céleste espérance , pour la guérison des affections nerveuses? (n?i)

Quelques observations de traitemens heureux de ces sortes de maladies, obtenus à Bagnères, confirmeront les vérités que nous venons d'émettre.

I'e. Observation. — Madame la comtesse de B... , âgée de dix-neuf ans , avait une constitution éminemment lymphatico- nerveuse. Mariée depuis quatre mois , elle n'avait encore jamais été bien réglée. Ce dernier état, bien loin de lui être favorable, sous ce dernier rapport, avait, au contraire, mis de nouveaux obstacles à l'évacuation des menstrues. Délicate , sensible, elle éprouvait une lassitude extrême au moindre exercice. L'appétit était habituellement languissant. Des digestions presque toujours laborieuses tourmentaient la malade. Le ventre était ordinairement paresseux. Son teint était pâle, même entièrement décoloré. L'intérieur de la bouche , empreint du même ca-

ractcre, attestait la faiblesse, la langueur des premières voies. Des engorgemens lymphatiques s'étaient parfois manifestés çà et là, dans son enfance; il en existait un, depuis longtemps , sur un des seins. A tous ces désordres se joignaient ceux du système nerveux. Des spasmes fréquens, parfois des mouvemens convulsifs, généraux , des crampes aux extrémités inférieures , des lipothymies précédaient trop souvent la perte presque totale de l'appétit , ou du moins un caprice continuel pour le choix des aiimens. Une atonie, une prostration des forces, qui accablaient la malade durant plusieurs heures, une insomnie affligeante, ajoutaient encore à ses maux. Ce fut dans cet état pénible que madame la comtesse deB... fut envoyée à Bagnères par M. le docteur Cagnac , médecin à Bordeaux. A son arrivée, nous ne tardâmes pas à lui faire prendre les eaux ferrugineuses, à la dose progressive de quatre à six verres par jour , en y comprenant celle prise au diner. Leur usage rappela bientôt le goût des aiimens. Dès le sixième jour nous ajoutâmes les bains de Salut, qui furent continués, ainsi quelaboissondes eaux ferrugineuses, durant deux semaines. Les menstrues ayant paru , pour la première fois, plus abondantes que de coutume , nous crûmes devoir nous

borner à prescrire l'eau ferrugineuse coupée avec du vin dans les repas. Les bains furent aussi suspendus durant l'époque des règles. Aussitôt après leur cessation, le traitement précédent, continué durant un mois, améliora sensiblement la santé de la malade. Son appétit acquérait, chaque jour, plus de régularité ; les forces croissaient; les mouvemens nerveux s'éloignaient; la tumeur glanduleuse du sein disparaissait sensiblement. L'écoulement menstruel s'étant manifesté de nouveau., avec autant de régularité que d'abondance , toute curation fut aussitôt suspendue. Mise à l'exercice du cheval et à celui de pied, dès le second mois, déjà la malade les soutenait beaucoup plus facilement que le mois précédent. La persévérance dans les mêmes moyens fortifia de plus en plus la malade. Le sommeil réparateur vint enfin la consoler. Les fonctions digestives devenues excellentes rappelèrent la vigueur générale. Tous les organes abdominaux ayant repris leur ton , leur énergie naturelle , le système nerveux acquit, peu-à-peu, celte fixité qui le mit à l'abri des accidens auxquels il était exposé depuis trop long -temps. Enfin, l'embonpoint assura le bon état général de toutes les fonctions. Madame la comtesse devint enceinte, sa santé continua à se soutenir dans le meilleur

état possible. On ne peut pas plus satisfaite de l'usage des eaux de Bagnères, elle revint les prendre au mois de juillet de l'année suivante. S'environnant alors de tous les avantages, de tous les agrémens qu'offre le séjour de Bagnères, les eaux minérales ne furent employées, en boissons et en bains , qu'avec cette modéra lion, avec cette prudence , avec celte réserve, que mes collègues et moi nous nous faisons un devoir de suivre, toutes les fois qu'il n'est question que d'une médecine prophylactique.

IIe. Observation. — M, P., âgé de trente ans, avait un tempérament bilieux sanguin. A l'âge d'environ vingt-cinq ans , il s'était livré a plus d'un genre de désordres. Des accidens convulsifs se manifestèrent, des spasmes fréquens , des crampes le tourmentèrent durant plusieurs années. Souvent son appétit éprouva des dérangemens notoires ; tantôt une constipation opiniâtre,' plus ordinairement le dévoiement , l'affligeaient. L'insomnie était fréquente. Une affreuse mélancolie s'empara de lui.

L'état du malade ne s'améliorant pas, malgré la variété des traitemens auxquels on le soumit durant plusieurs années , il arriva à Bagnères , frappé de l'idée qu'if périrait, si les eaux miné-

raies ne lui étaient pas favorables. Le voyage l'avait beaucoup fatigué. 11 nous parut dans un mal-aise général, qui nous inspira d'abord quelque doute sur le résultat de ses espérances. L'abattement était peint sur sa figure. La constipation existant depuis plusieurs jours, nous prescrivîmes, d'abord, un bain chaud. Le lendemain, deux verres d'eau de Salut suffirent pour procurer une selle assez abondante. Le premier bain ayant paru le soulager, nous en ordonnâmes l'usage tous les deux jours. On les suspendait chaque quinzaine, durant deux fois vingt-quatre heures. Une semaine s'élait à peine passée, que le malade éprouva, à plusieurs reprises , les phénomènes nerveux qui depuis trop long-temps faisaient son tourment. Ce fut alors que nous passâmes à l'usage des eaux ferrugineuses. Nous les fîmes prendre le matin à jeun , et dans les repas , à des doses variées. Toutefois le soir, en se couchant, nous prescrivions un verre d'eau saline. Un mois de ce traitement s'était à peine passé, que les digestions devinrent meilleures. L'espérance commença à renaître dans son cœur. Avec un peu moins de tristesse , la paix de l'âme ramena le contentement de soi-même. La gaîté vint ensuite caresser le malade de ses charmes. L'affection nerveuse se produisit moins fréquemment; le

47^ sommeil reparut. Le malade pouvant enfin se livrer à l'exercice à cheval, il en usa, peu-à-peu, deux ou trois heures par jour. Des selles plus régulières suivirent bientôt des digestions plus satisfaisantes. Dès le second mois , tout était déjà changé dans l'état du malade. Il prenait ses repas avec plaisir. Les crampes étaient beaucoup moins fréquentes ; les convulsions générales s'éloignaient ; leur intensité diminuait d'une manière sensible. Enfin, les eaux ferrugineuses , combinées avec l'emploi des bains et celui des eaux salines , tous les dix à douze jours, finirent, vers le troisième mois, par changer tellement la situation de ce malade, qu'il pouvait à peine croire qu'il fût le même homme que Jes années précédentes. Après trois mois et demi de séjour il quitta Bagnères , délivré de tous les maux pour lesquels il était venu recourir à ses eaux minérales.

IIIe. Observation. — M. L. , négociant , doué d'une bonne constitution, se livrait depuis long-temps aux excès, aux jouissances de la table et aux voluptés du mariage. Sujet à des emportemensviolens,on avait été obligé, plusieurs fois, de le saigner, parce que le sang se portait fréquemment à la tête. Souvent cette métastase sanguine, après avoir produit durant quelques minutes

une sorte d'assoupissement, oceasionait un état convulsif général accompagné de tremhlemens de tous les membres. Les saignées ayant été trop multipliées, soit par les sangsues, soit avec la lancette , le malade finit par tomber dans une prostration de force si considérable, que les fonctions digestives s'affaiblirent au point qu'il perdit presque totalement l'appétit : parfois le vomissement survenait. Mis à un régime trop débilitant , sous prétexte de calmer les phénomènes nerveux, le dévoiement s'empara fort souvent de lui. Son moral s'affecta. De violentes pulsations de cœur se faisaient apercevoir même à l'extérieur. Le malade pouvait à peine se soutenir, lorsqu'il arriva à Bagnères. ]\e désirant aucune espèce de nourriture, nouslui prescrivîmes le lait d'ânesse, La région épigastrique et précordiale éprouvait des douleurs habituelles. Nous fîmes appliquer et renouveler souvent des fomentations émollienies et calmantes. Le premier aliment ayant réussi , nous le remplaçâmes par des potages légers , tantôt au gras , tantôt au maigre. L'estomac , au bout de quinze jours, les digérant fort bien, nous crûmes pouvoir ajouter à ce régime une nourriture un peu plus solide, telle que des viandes blanches, la truite et un peu de bon vin vieux coupé avtc une de nos eaux ferrugineuses.

Plus de vomissement au bout de huit jours ; l'appétit commençait à se manifester; le dévoiement avait cessé ; le teint devenait meilleur. Les convulsions se calmèrent et finirent par ne plus paraître. Le mal-aise précordial ainsi que les palpitations cédèrent à mesure que les digestions devenaient meilleures; l'émaciation disparaissait avec la mélancolie qui s'était depuis longtemps emparée du malade. Les bains de Santé, administrés, tous les trois jours, durant le second mois; l'usage des eaux des fontaines ferrugineuses varié selon les forces du malade rendirent la cure aussi complète qu'elle pouvait l'être, dans un individu dont la constitution avait été altérée par des traitemens erronés.

IV*. Observation. — Madame la comtesse de R. , mariée depuis plusieurs années , était parvenue à l'âge de trente ans avec une santé souvent dérangée. Son tempérament lymphatique nerveux l'avait toujours maintenue dans un état de langueur qui lui faisait considérer l'exercice comme une action pénible. Devenue plusieurs fois enceinte , elle avait toujours éprouvé des fausses couches , sans cause bien déterminée, et à des distances plus ou moins éloignées , mais jamais passé six mois. Elle

avait des convulsions plus ou moins fréquentes, d'une durée plus ou moins grande. L'appétit était fort capricieux ; les digestions, souvent dérangées, étaient presque toujours laborieuses. La constipation tourmentait parfois la malade , plus souvent encore le dévoiement. Dans ce dernier état , des borborygmes , des spasmes, des coliques venteuses la tracassaient beaucoup.

Après avoir subi plusieurs traitemcns inefficaces , madame la comtesse arriva à Bagnères. Considérant que la faiblesse était générale et le dévoiement presque habituel , nous crûmes devoir prescrire s d'abord , les eaux ferrugineuses d'Angoulêrne et un choix d'alimens appropriés , qui , après un intervalle de dix jours, apaisèrent le dévoiement et tous les symptômes abdominaux. Des promenades variées, les agrémens d'une société intéressante et nouvelle , l'usage de quelques bains tempérés pris à des distances éloignées , parfois quelques verres d'eau saline, pour provoquer une ou deux selles, lorsque les intestins paraissaient se resserrer, eurent le succès le plus complet. Nous eûmes souvent occasion de varier l'administration des eaux salines et ferrugineuses.

Madame la comtesse ayantobtenu une grande amélioration dans sa santé, se fit un plaisir de

1-9 revenir, durant trois ans, pour la consolider de manière à ne plus craindre , disait-elle, le retour

d'âge.

Ve. Observation. — M. D. , ingénieur , d'un tempérament lymphatico -sanguin, était parvenu à l'âge de quarante ans , à travers un assez grand nombre d'indispositions qui lui avaient beaucoup affaibli la santé. Depuis plusieurs années, ce qui le tourmentait le plus était d'éprouver fréquemment des coliques d'estomac et des intestins , des crampes , parfois des trem blemens, plus ou moins prolongés, des extrémités inférieures. Des flatuosités, des vents tracassaient encore assez ordinairement le malade. Il était obligé , lors des accès , qui duraient plusieurs jours, de suspendre ses travaux. Cet état nerveux se prononçait parfois du côté de la poitrine et occasionait un resserrement spasmodique considérable des poumons. La difficulté de respirer et, souvent, la constriclion des bronches et du canal aérien étaient si fortes que le malade craignait alors la suffocation. 11 survenait des quintes de toux qui n'étaient presque jamais accompagnées d'expectoration. L'état du malade ne s'étant pas amélioré par des boissons relâchantes et sédatives , ni par quelques saignées , ni même par un régime tempéré , il se

rendit à Bagnères. Mis de suite à l'usage des eaux ferrugineuses, d'abord Je matin à jeun , puis dans ses repas , il se soumit à un choix d'alimens de facile digestion. Ayant, en outre, fait usage de plusieurs bains, à des intervalles propices , il récupéra sa santé, à un tel point , qu'il nous écrivit l'hiver suivant qu'à la faveur du régime continué que je lui avais prescrit , il n'avait plus éprouvé les accidens si douloureux pour la guérison desquels il était venu chercher des secours à Bagnères.

Réflexions. — Tous les phénomènes développés dans les observations qui précèdent furent éminemment nerveux et dus à des causes variées , qui toutes avaient affaibli le système qui préside à la sensibilité de l'homme. Un traitement analogue, quoique diversifié , sous le même rapport, a suffi pour guérir des affections qui ne tenaient toutes qu'à une mobilité extrême acquise et accidentelle. Le concours des influences toniques et dediverses eaux minérales ferrugineuses couronnèrent toujours, ici , l'attente des malades et celle du médecin.

Dans la cinquième observation, l'alternative de l'affection gastrique et pulmonaire , l'ensemble des accidens qui les accompagnaient, démontraientassez qu'il n'existait, au fond, aucune

48 1 lésion organique des viscères, que tout était le résultat de mouvemens nerveux qui se développaient dans des circonstances données, souvent inconnues et inappréciables. L'efficacité du dernier traitement n'a, au surplus, laissé aucun doute sur la nature du mal et sur le véritable état des organes, qui, à la faveur d'une foule d'influences fortifiantes, ont récupéré leur énergie , leur ton naturel. Cette espèce de remonte des forces vitales , dans des organes affaiblis, a suffi pour les modifier en faveur d'une permanence de régularité.

C'est ici que je devrais placer naturellement ces nombreuses guérisons de névroses du conduit alimentaire qui s'opèrent chaque année à Bagnères ! Puisque l'estomac exerce une si puissante influence sur la tête et sur les principales fonctions de la vie, ignota actio regiminis, c'est à Bagnères, c'est dans tous les lieux où sont situées les eaux minérales, qu'on sent combien il est important d'user de toutes les ressources de l'art pour rétablir l'action harmonique de ce centre principal et primitif, d'où se propagent tant de désordres dans l'économie animale. Or, le trouble dans les fonctions du système digestif peut être local; seul il peut être aussi, parfois, la cause de l'hypocondrie, et même de l'hystérie. Ces dernières affections ,

n'étant alors que symptomaliques. on peut les guérir par l'influence de tout ce qui accompagne l'emploi des eaux minérales et par leur action sur l'organe détraqué. En nous arrêtant un moment aux dérangemens des fonctions du conduit alimentaire et à ses effets, dérangemens qui tiennent presque tous à des erreurs de régime ou à la manière de vivre , dont la latitude est immense , quel moyen plus efficace serait-il possible démettre en usage, pour se soustraire à l'empire du luxe , à celui de la somptuosité de la table, à ceux de l'intempérance, aux débauches, aux voluptés de tout genre , aux excès même d'une abstinence fanatique, et à toutes ces extravagances qui dégradent la raison de l'homme , en l'entraînant , avant le temps, à sa destruction, qu'en se rendant aux eaux minérales, pour y mener une vie plus conforme à la nature , et pour y boire, selon les circonstances , telle eau réparatrice? Là , le fantôme des folles illusions de la vie s'évanouit , au moins pour quelques mois , ce qui tourne toujours au bénéfice de la restauration ; là, l'exemple, le calme de la raison rappellent à la vie patriarcale et à une heureuse habitude de sobriété et de frugalitédesrepas; là, peutêtre plus facilement qu'ailleurs, on apprend avec Pythagore que les fonctions de l'estomac doi-

vent être considérées comme le premier mobile de l'économie animale, le plu9 ferme soutien de la santé, de la sérénité de l'âme et du bonheur. C'est vers leur harmonie qu'il convient de fixer toute attention. Là, des médecins philosophes apprennent au buveur d'eau minérale à dérider le plus possible son front avec des amis choisis, et à imiter le divin Horace, dont la sagesse marchait entre deux extrêmes également destructeurs , en se plaçant avec eux autour d'une table où règne, non une profusion fastidieuse, mais le goût, l'élégance, une nourriture saine et la sobriété.

Les médecins des eaux minérales, plus convaincus qu'on ne l'est ailleurs , mais aussi convaincus avec Hippocrate que les principales règles d'une sage diététique suppléent souvent à l'emploi de tant de substances médicamenteuses , dont les malades ont parfois abusé ou usé inutilement, n'ont rien de plus à cœur que de les rappeler sans cesse à l'importance du régime de Pythagore, qui prescrivait l'abstinence de viandes et des liqueurs fermentées; régime si salutaire dans une foule de cas, où il convient de se borner à l'usage des végétaux, à celui des racines potagères , à celui des fruits et à la culture des fleurs. N'est-ce pas encore aux eaux minérales où on peut apprendre combien

Rousseau a eu tort d'accuser la médecine de ne pas savoir assez mettre à profil la gymnastique qui comprend toute sorte d'exercices ; gymnastique dont les médecins des eaux tirent un si grand avantage? Une grande partie des affections nerveuses n'étant due qu'au séjour des grandes villes , séjour si propre à les produire ou à les fomenter , combien doit se trouver heureux celui qui , arrivant à Bagnères , rencontre à chaque pas l'oubli du passé, eblivia vitœ, et y reçoit, largis haustibus , les élémens d'une nouvelle existence !

Pour guérir les hypocondriaques et les hystériques, Mon tamis voulait que ceux qui étaient atteints de ces maladies fuyent les médecins et les médicamens. En venant aux eaux minérales, n'est-ce pas suivre les sages conseils de ce célèbre médecin , qui voulait qu'ils entreprissent#des voyages, qu'ils allassent habiter la campagne, qu'ils se livrassent à des exercices variés, qu'ils fissent choix de sociétés agréables et nouvelles; en un mot, qu'ils fissent usage des préceptes de l'hygiène et usassent des eaux minérales à l'intérieur et à l'extérieur? N'est-ce pas sortir des laboratoires pharmaceutiques , pour n'user que des boissons salutaires préparées par l'auteur de la nature que de venir aux Eaux?

En reconnaissant, ici, que les eaux thermales

peuvent contribuer à rétablir l'harmonie des fonctions digeslives , à diminuer d'abord, puis à détruire le spasme qui produit parfois l'hypocondrie etl'hystérie, nous ne pouvons nous refuser aussi d'admettre que leur efficacité peut encore s'étendre sur des anomalies différentes , telles que celles qui affligent les personnes qui éprouvent des tremblemens dans un ou plusieurs membres, qui ont de la gène dans la respiration, des resserremens spasmodiques variés, parfois des palpitations de cœur habituelles , des suffocations passagères , mais fréquentes, des aberrations du sentiment de l'appétit et de la soif, la boulimie , la pyrose, la cardialgie et une foule d'autres accidens nerveux qui font le tourment de l'existence de ceux qui en sont frappés. Il serait, toutefois, injuste d'exiger du pouvoir de la médecine de redresser toute erreur, toute aberration nerveuse , de remonter toujours des ressorts trop détériorés, et de réparer tous les ravages de l'abus des plaisirs ou de tout régime le moins naturel ou le plus extravagant. De nouvelles sensations physiques et morales , un changement prompt dans la manière délivre , des bains sédatifs et des eaux minérales apéritives , conviennent donc dans certaines anomalies nerveuses, comme nous allons le prouver par deux observations de gué-

risons opérée», dans ce genre, partes eaux minérales de Bagnères.

lere. Observation. Une jeune dame d'une constitution délicate , à la suite de quelques profonds chagrins était affligée depuis deux ans de tremblemens fréquens des extrémités inférieures. Agée de vingt ans , elle avait déjà eu deux enfans., dont le dernier était mort, depuis sept ou huit mois, au milieu des convulsions* Chaque fois que cette jeune dame recevait quelque nouvelle désagréable ou qu'elle éprouvait quelque contrainte , les mouvemens convulsifs se faisaient sentir avec plus d'intensité que lorsqu'ils se manifestaient spontanément. Le ventre était souvent relâché , des boulimies , des coliques avaient lieu. Le sommeil était léger et souvent accompagné de rêves pénibles. Une inquiétude vague agitait la malade. Elle n'était bien nulle part. Après plusieurs traitemens infructueux , elle eut recours aux eaux de Bagnères. Les bains de Santé , l'eau ferrugineuse des demoiselles Carrère, les moyens diététiques et hygiéniques la guérirent entièrement dans l'intervalle de deux mois et demi de traitement.

IIe. Observation. M. F. , âgé de vingt-quatre

4«7 ans , d'un tempérament délicat et nerveux , s citait marié à vingt ans. Ayant eu le malheur de perdre son épouse adorée , il se livra au désespoir et se condamna à un grand nombre de privations. Plus de plaisirs. Des peines , des chagrins pour tout sentiment. Il vécut isolé plusieurs mois , et dans une profonde mélancolie. Près d'un an s'étant écoulé dans cette triste position , les digestions se dérangèrent : l'estomac entrait en convulsion presque chaque fois que le malade prenait les alimens les plus légers. Des tremblemens , des spasmes , fatiguaient encore parfois le malade, qui avait à peine quelques heures de sommeil. La maigreur fit bientôt des progrès, l'hypocondrie, le dégoût delà vie s'emparèrent de l'esprit du malade. Alarmés par la crainte de perdre leur fils, les parens l'envoyèrent à Bagnères. Après avoir tout employé pour ramener sa raison à des sentimens consolateurs , après avoir passé près d'un mois à ne lui prescrire que les règles d'une prudente hygiène, il fut admis à l'usage des bains de Santé tous les deux jours. Les eaux salines à la dose de deux verres, tous les matins, ayant rappelé l'appétit et régularisé les selles , nous lui prescrivîmes, au bout de quinze jours du second mois, un seul verre d'eau de la fontaine des demoiselles Carrèrc, dans ses repas. Parvenu

à la lia du deuxième mois, le malade se trouvant déjà mieux , nous insistâmes sur les promenades journalières , sur l'exercice à cheval et sur des distractions de toute espèce. Les accidens s'étant calmés en très -grande partie, les affections tristes de l'âme s'étant beaucoup effacées , le malade , se voyant soutenu par une espérance fondée de retour à la santé, se retira de Bagnères à la fin de la saison, bien déterminé à suivre les conseils qui lui furent donnés. Nous apprîmes, au commencement du printemps suivant, que le mieux sensible obtenu à Bagnères n'avait fait que s'accroître et que toutes les fonctions s'étaient rétablies. La santé la plus parfaite s'en était suivie.

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