‹ Recherches sur les propriétés thérapeutiques du seigleChapitre 4 sur 19 · J6 RECHERCHES SUR LES PROPRIÉTÉS · texte numérisé non relu

J6 RECHERCHES SUR LES PROPRIÉTÉS

état morbide. Il n'y a, à vrai dire, que des agents physiologiques, ayant telles ou telles propriétés, sur l'organisme vivant. Si, à la suite d'une analyse rigoureuse, aidée d'une expérimentation physiologique ou thérapeutique, ces propriétés viennent à être connues et sont parfaitement claires, il devient possible d'utiliser ces propriétés, dans telle ou telle circonstance maladive, où ces propriétés sont insuffisantes ou font défaut, et ces circonstances ellesmêmes ne peuvent nous être révélées que par une analyse non moins rigoureuse des divers symptômes pathologiques.

Mais on conçoit très-bien que, si on veut marcher trop vite dans la connaissance de ces divers agents physiologiques, si on se borne, par exemple, à les désigner par des, mots creux et vides de sens, on doit s'attendre à des mécomptes journaliers. Que signifie, par exemple, le mot altérant, appliqué au mercure? En quoi et comment altère-t-il? Qu'est-ce qu'il altère, dans notre machine? Estrce qu'il ne restaure pas les forces et les organes dans une syphilis secondaire grave, dans la péritonite, dans la méningite aiguë? Que pourrait-on objecter à quelqu'un qui s'aviserait de l'appeler : restaurant! L'acide sulfurique et la potasse caustique sont autrement altérants que lui, et l'on n'a pas cru devoir cependant les décorer de ce titre. Si la ou les propriétés physiologiques générales d'une substance quelconque ne sont pas parfaitement claires, si elles

no reposent pas sur une base expérimentale fixe, mieux vaut avouer notre ignorance et ne pas leur donner un nom, que de leur en donner un qui nous induise en erreur. Qu'on se hâte, du moins, de le retirer ou de le modifier, si on voit qu'il ne répond pas suffisamment à la réalité des choses.

Si nous faisons l'application do ces principes au cas particulier qui nous occupe, nous dirons donc que, d'après le témoignage des faits recueillis jusqu'à ce jour, le sulfate de quinine nous a paru jouir d'une double propriété physiologique; il serait à la fois un agent sédatif du système nerveux sensitifct un excitant du système nerveux moteur. Est-il plus sédatif qu'excito-moteur, ou vice versa? Est-il l'un parce qu'il est l'autre? Serait-il, par exemple, sédatif, parce qu'il décongestionnerait les racines rachidiennes sensitives? Ce sont là autant de questions réservées. J'ignore s'il calmerait une douleur ostéocope ou une douleur inflammatoire, mais je sais qu'il excelle à calmer une douleur rhumatismale ou une douleur névralgique d'origine palustre. Je sais également qu'il produit, ordinairement à forte dose, des tremblements fibrillaires sur les muscles, et qu'il active ou rétablit la circulation des vaisseaux capillaires, en agissant, sans aucun doute, sur les nerfs vaso-moteurs de ces vaisseaux. Est-il besoin d'ajouter que cette action serait nulle, sur des vaisseaux accidentellement ou originairement dépourvus de nerfs vaso-moteurs?

On voit, d'après ces considérations, combien il serait facile, en observant une guérison rapide et inespérée par l'administration du sulfate de quinine, de se méprendre, sur la véritable origine d'une pareille affection, de l'attribuer, par exemple, à une origine palustre qui n'existerait pas en réalité. Nous ne saurions, à cet égard, faire exception à la loi commune, ni prétendre que nous nous soyons sûrement mis à l'abri d'une erreur de ce genre.

Un pareil aveu ne coûte guère d'ailleurs à celui qui se préoccupe uniquement de rechercher la vérité, et pour être digne de la trouver, il faut savoir faire abstraction de toute considération personnelle, et déployer à sa poursuite une ardeur fiévreuse que rien ne puisse refroidir.

L'indifférence et la tiédeur sont toujours frappées de stérilité dans les recherches scientifiques; il faut à l'homme une énergique conviction pour agir avec vigueur, et il est des circonstances où l'on ne peut attendre le succès que d'une action prompte et décidée. Or, c'est le propre d'une conviction forte, qu'elle repose sur le vrai ou sur le faux, de conduire à un parti décisif. Qu'on ne croie pas que ce soit toujours là une témérité en médecine; il est des cas où l'on a le droit, je dirai même le devoir, de tenter la fortune, en faveur de son malade. Nous n'aurions jamais osé, pour notre part, donner une dose de 3 gr. 25 de sulfate de quinine, dans les vingt-quatre heures, à une femme de 82 ans, qui allait infailli-

blement succomber à une hémorrhagie nasale des plus graves, si nous n'avions été mû par la conviction qu'elle était atteinte d'une fièvre larvée, contre laquelle nous possédions un spécifique sûr. Nous avons réussi dans ce cas, et cependant nous agissions, en vertu d'une conviction erronée. Une fausse interprétation peut donc conduire à un nouveau fait parfaitement exact, et celui-ci reste toujours, quoique l'interprétation puisse changer. Que nous eussions agi avec indifférence, nous ne dirons pas avec prudence, car il n'y a rien d'imprudent a tendre une perche à quelqu'un qui se noie, et nous n'aurions jamais connu, pour notre part, la propriété hémostatique que possède la quinine, et dont il va être question.

S'il était vrai, comme nous croyons l'avoir établi déjà, par des raisons surtout théoriques, qu'il n'y a que des agents physiologiques à utiliser, dans bien des cas variés, et nullement des spécifiques à diriger contre tel ou tel état morbide, il y avait lieu de soumettre cette vue nouvelle au creuset de l'expérience. Nous devions donc naturellement chercher des occasions de contrôle, dans des faits convenablement choisis de la pratique journalière. Or, nous avons trouvé un moyen de vérification facile dans l'action de la quinine sur les hémoptysies liées à la tuberculisation pulmonaire. Ce genre d'accident n'est malheureusement pas rare à Pau, et si les considérations qui précèdent avaient quelque fondement solide, nous devions et pouvions nous at-

tendre à réussir quelquefois, dans ces nouvelles tentatives. Si la quinine, en effet, jouissait de la propriété de faire contracter les nerfs vaso-moteurs, elle devait conserver cette propriété, dans tout état de l'organisme, dans l'état de santé comme dans l'état de maladie, dans la phthisie pulmonaire comme dans d'autres états morbides. Nous .n'espérions pas assurément arrêter toutes les hémoptysies par ce moyen, mais nous comptions pouvoir nous en rendre maître dans les cas, heureusement les plus ordinaires, où le calibre des vaisseaux intéressés par les progrès de la tuberculose ne serait pas considérable.

Or, les résultats que nous avons obtenus jusqu'à ce jour ont dépassé toutes nos espérances. Depuis dix-huit mois environ que nous avons dirigé nos recherches dans ce sens, nous avons observé seize cas d hémoptysie, dont quinze ont été soumis à un traitement régulier et soutenu par la quinine. Quant à l'autre cas (obs. 23), il en sera question plus tard ; il ne saurait figurer sur cette statistique, attendu qu'il n'a pas été soumis au même traitement.

Nous ne nous occuperons donc que des 13 premiers cas. Or, sur les 15 malades que nous avons observés, 4 ont eu des hémoptysies, à deux reprises différentes, et un cinquième malade en a eu, à trois reprises distinctes, ce qui porte en réalité à 21 le nombre total d' hémoptysies traitées par la quinine,

chiffre déjà assez respectable, pour qu'on puisse en tirer quelques conclusions sérieuses.

Quoiqu'il soit impossible, à défaut de pesées exactes auxquelles nous ne nous sommes pas livré, d'évaluer, d'une manière certaine, la quantité de sang- perdu, nous croyons devoir cependant distinguer ces hémorrhagies en fortes, moyennes et faibles.

An'enjuger donc que par la simple inspection du sang rejeté, et nous sommes sûr de ne pas donner ici des évaluations exagérées, ces 21 hémoptysies se divisent en 12 hémorrhagies fortes, 5 moyennes et 4 faibles. — Pour fixer les idées, nous dirons que les hémorrhagies fortes ont été celles qui ont donné lieu, avant le traitement, par le sulfate de quinine, à l'écoulement d'une quantité de sang deSOO gr. et au-dessus, les moyennes, celles dans lesquelles la quantité de sang perdu a varié de 500 gr. à 200 gr., les faibles, celles dans lesquelles la perte de sang a été inférieure à 200 gr.

Or, voici les résultats que nous avons obtenus :

Dans les hémoptysies faibles et moyennes, nous avons observé une cessation presque immédiate de l'hémorrhagie, c'est-à-dire que, au bout de quelques heures et au plus tard le lendemain, il n'y avait plus de sang pur expulsé; mais, durant deux ou trois jours, les crachats restaient encore légèrement sanguinolents, charriaient encore des parcelles d'un sang noir et non récemment épanché. Les doses de

quinine administrées ont varié de 0,60 à 0,75 centigr. par jour.

Dans les hémorrhagies fortes, nous avons obtenu, dès le premier jour, une diminution très-notable de l'hémorrhagie et une cessation complète, au bout de trois jours, au maximum. Puis, les crachats restaient teints, pendant trois ou quatre jours, comme dans les cas d'hémoptysie faible et moyenne. Les doses employées ont varié entre 0,75 centigr. et 1 gr. 50 par jour, et encore n'avons-nous atteint cette dernière dose qu'une fois. Le plus souvent, nous administrions 0,75 centigr. le matin, par exemple, en deux fois et à une heure d'intervalle (3 pilules de 0,15 centigr. la»première fois, et 2 pilules la seconde fois), et nous donnions le soir, en une fois, 3 pilules de 0,15 centigr., soit 0,45 centigr., ce qui portait la dose journalière -à 1 gr. 20. Cette dose était donnée, chaque jour, jusqu'à la cessation complète non-seulement de l'hémorrhagie, mais même de la coloration des crachats; puis elle était progressivement diminuée, jusqu'au, 45centigr., pendant dix, douze ou quinze jours, suivant les cas.

Le succès le plus remarquable que nous ayons obtenu, dans les hémoptysies de ce dernier groupe, se rapporte au cas d'un de nos confrères étrangers qui était venu demander à notre climat un soulagement à ses longues souffrances (obs. 2). Ce fait, l'un des plus graves que nous ayons eu à traiter

jusqu'à ce jour par la quinine, nous montre, avec la plus parfaite évidence, la propriété hémostatique dont jouit ce médicament, en dehors de toute influence palustre.

Nous n'oserions pas nous flatter assurément de guérir toutes les hémoptysies par ce moyen ; tout dépend du calihre des vaisseaux intéressés, et il n'est que trop certain que, si on venait à couper en deux l'artère carotide ou fémorale, on n'arrêterait pas l'hémorrhagie, avec toute laquinine du Pérou. Mais, ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'aucun des hémostatiques les plus vantés (et il en est peu que nous n'ayons employés) ne nous a donné des résultats comparables à ceux que nous venons d'exposer sommairement.

Tous ces faits viennent donc à l'appui de l'opinion que nous avons émise, à savoir que la quinine, jouissant d'une propriété excito-motrice sur les nerfs vaso-moteurs, doit révéler sa puissance hémostatique, dans tous les cas où la contractilité des vaisseaux capillaires est insuffisante ou fait défaut, sous l'influence de n'importe quelle cause morbide.

Non content de cette première preuve, tirée de l'action du selquinique sur les hémoptysies qui proviennent d'une tuberculose pulmonaire, nous avons tenu à chercher d'autres moyens de contrôle, en essayant ce médicament, dans d'autres hémorrhagies capillaires, liées manifestement à d'autres

causes morbides. Faisant abstraction des cas que nous aurions pu observer antérieurement, à une époque où notre attention ne pouvait pas être attirée sur ce point particulier, nous en avons recueilli quelques autres, plus récents, où le succès arépondu à notre attente.

C'est ainsi que nous avons pu arrêter quatre fois, des hémorrhagies graves : 1° dans un cas de variole (gastrorrhagie) ; 2° dans un cas d'épistaxis abondante ; 3° dans un autre d'hémorrhagie intestinale, ayant donné lieu à des syncopes répétées; 4° dans un cas d'hématémèse considérable, obr servée tout récemment. Sans vouloir entrer dans les détails de ces faits ni du mode d'administration du médicament, nous nous bornerons à dire, d'une manière générale, que la dose de quinine doit être proportionnée à la violence de l'hénjorrhagie, que l'action du remède est plus sûre quand on donne ce dernier en solution acidulée, et qu'enfin la dose prescrite agit mieux et plus vite, si on l'administre en totalité, dans un intervalle do temps assez court, dans l'espace d'une heure, par exemple, en deux ou trois fois.

Mais comme il est toujours prudent de se méfier de ses propres impressions et de les contrôler par J'opinion de confrères autorisés, nous croyons devoir mentionner les quelques observations recueillies dans le service de notre savant et excellent maître M. N. Gueneau de Mussy, et publiées dans la thèse

de son interne, M. Bartharez (1). On n'a pas toujours la bonne fortune de trouver, sur sa route, des auxiliaires de cette importance, et l'on doit s'estimer heureux do pouvoir invoquer, comme nous le faisons ici, l'expérience d'un homme dont le nom seul fait autorité. *

Après avoir rapporté 3 cas de métrorrhagies graves ou rebelles guéries par le sulfate de quinine, et un quatrième cas de règles immodérées que le même agent est parvenu à ramener à des limites normales, M. Bartharez ajoute, p. 31 : « L'action du sulfate de quinine sur les vaso-moteurs utérins, justifie son emploi dans d'autres hémorrhagies, et M. N. Gueneau de Mussy a eu, dans ces derniers temps, l'occasion d'en constater l'efficacité dans des hémoptysies. Il l'a conseillé entre autres, chez une jeune dame, qui, depuis quinze jours, était atteinte d'une hémoptysie qu'aucune autre médication n'avait pu arrêter, et qui céda quelques heures après l'emploi de pilules composées de sulfate de quinine et d'extrait de quinquina. »

Nous terminerons enfin par une remarque qui a été faite par M. le professeur Nélaton, c'est que l'administration de la quinine est chose utile, chez les calculeux qui doivent subir ou ont déjà subi l'opération de la taille. Notre illustre maître affirme,

(1) Du trait dos hémorrh. de matrice par le sulfate de quinine. Thèse, Paris, 1871

HL

en effet, et l'on sait ce que vaut une de ses affirmations, que les suites de l'opération lui ont paru plus favorables, depuis qu'il a adopté cette médication, pour tous ses opérés. Or, si l'on réfléchit à l'un des principaux dangers, Yhémorrhagie, auxquels 'sont exposés ces malheureux patients, il est permis d'attribuer cette efficacité de la quinine à l'action excito-motrice qu'elle exerce, sur les vaisseaux divisés par l'instrument tranchant. La tonicité exagérée des vaisseaux intéressés ne doit même pas se borner à amoindrir les chances d'hémorrhagie, elle pourrait encore s'opposer à l'absorption des substances putrides ou délétères qui émanent de la vessie malade ou de la plaie faite à la prostate. {Communication orale.)

Ne pourrait-on pas, sur la foi de cette explication qui nous semble rationnelle, étendre cette pratique à certaines opérations qu'on présumerait devoir exposer, plus que d'autres, à des hémorrhagies consécutives ? Et, dans les hémorrhagies qui surviennent parfois à l'improviste, après les opérations les plus simples, alors qu'on est bien sûr cependant d'avoir lié, avec soin, tous les vaisseaux importants, ne serait-il pas permis de recourir à une dose inoffensive de ce médicament, avant de tourmenter une plaie où bien souvent les petits vajsseaux béants se dérobent à nos recherches ? On pourrait éviter de la sorte de se livrer, dans bien des cas, à des manœuvres inutiles ou dangereuses,

presque aussi pénibles pour le chirurgien que pour le malade lui-même. En tout état de cause, ces essais ne sauraient offrir aucun inconvénient sérieux, et ne dispenseraient nullement d'une exploration minutieuse de la plaie, si on la jugeait nécessaire, après quelques instants d'attente. Mais, dans ces cas, la condition essentielle de succès serait qu'on administrât la dose totale, en une seule fois, et qu'on ajoutât à la solution de sulfate de quinine, quelques gouttes d'acide sulfurique alcoolisé. En ne dépassant pas la doso de 60 centigrammes à 1 gramme, pour un adulte, on serait parfaitement assuré de ne produire aucun trouble inquiétant.

Les remarques précédentes s'appliquent, pour les mêmes raisons, à certaines hémorrhagies rares, mais pouvant être fort graves, lesquelles succèdent à l'avulsion d'une dent ou à une application de sangsues, 'chez des sujets anémiés ou très-débilités.

En voilà plus qu'il n'en faut, pour être en droit de dépouiller la quinine do la spécificité mystérieuse dont on l'a douée, contre l'infection palustre, spécificité à laquelle, pendant longtemps, nous avons cru, comme tout le monde, faute d'en connaître le véritable mode d'action physiologique. Ce précieux médicament ne perd rien, d'ailleurs, à être privé d'un aussi trompeur privilège; car, l'interprétation différente, donnée à ce mode d'action, ne lui ôte rien de son efficacité merveilleuse, contre les fièvres

palustres, et elle nous permet, en même temps, tout en l'éclairant d'une lumière plus vive, d'en étendre considérablement le champ d'application. On s'explique de la sorte que cet agent puisse se montrer utile, à des degrés divers, dans toutes les affections où l'influence vaso-motrice soit insuffisante ou fasse défaut. Telles sont les fièvres palustres, le rhumatisme, les congestions et les hémorrhagies capillaires, existant seules ou survenant dans le cours de certaines pyrexies graves, comme le typhus, la fièvre typhoïde, la fièvre jaune, etc.; telles sont encore un grand nombre de phlegmasies, à la période congestive surtout, ainsi que les affections catarrhales, comme l'a établi d'ailleurs notre si regrettable confrère, M. Marchai de Calvi, la grippe, etc., etc. Pour toutes ces affections, comme pour d'autres que nous pouvons omettre, nous connaissons, au moins, un facteur pathologique auquel peut s'adresser la quinine, c'est l'élément congestion, dont le clinicien doit chercher à déterminer le lien, dans chaque cas particulier, avec les autres facteurs pathologiques et avec la cause qui les engendre tous; c'est ainsi seulement qu'on peut arriver à une notion suffisante, sinon complète, de l'entité morbide.

Voici donc une première étape franchie, étape dans laquelle nous avons appris, d'une façon précise, qu'il n'existe pas de médicaments spécifiques, dans le sens exclusif qu'on attachait à ce mot, qu'il

n'y a que des agents physiologiques dont nous devons étudier avec soin les propriétés, sur l'organisme vivant, propriétés que nous pourrons plus ou moins mettre à profit, dans telle ou telle circonstance donnée. Une faible distance nous sépare désormais de l'étape suivante, qui nous mène tout droit à l'objet principal de ce travail. Pour oser franchir ce dernier pas, cependant, il fallait cette confiance que peut seule nous inspirer une notion des plus simples, péniblement acquise. Ceci nous remet en mémoire un néologisme expressif que pouvait seul se permettre un compatriote illustre quia laissé un grand vide, dans notre belle et grande France d'autrefois. Le maréchal Bosquet disait, en parlant de certains caractères flottants et indécis : « Ne me parlez pas de ces approximews, qui ne savent ni reculer, ni avancer. » Il faut donc savoir reculer, c'est-à-dire revenir sur les opinions reçues, et savoir avancer, quand on se trouve en face do phénomènes nouveaux, demandant, à leur tour, des explications nouvelles.

§ 2. —'Aperçus sur l'action physiologique comparée de la quinine et de quelques autres substances .

Etant admis que la quinine n'agit dans les diverses circonstances où elle se montre utile, qu'en vertu de sa double propriété sédative et excitomotrice, sur le système nerveux, on devait rigoureusement en conclure que toute substance, jouis-

sant des mêmes propriétés physiologiques générales, devait se montrer utile dans les mômes circonstances, qu'elle devait, en d'autres termes, jouir des mêmes propriétés thérapeutiques spéciales. Si donc, par hypothèse, il existait plusieurs de ces substances, une simple question do degré devait les séparer; plus les propriétés générales domineraient dans l'une d'elles, plus énergiques et plus efficaces devaient y être les propriétés spéciales.

Une question en entraînant une autre, on devait donc se demander si, en dehors de la quinine, il existait quelque autre de ces substances. Or, pour nous guider dans cette recherche, nous pouvions remonter de la propriété spéciale à la propriété générale, ou vice versa, descendre de celle-ci à celle-là. Si nous prenions, par exemple, la classe des médicaments véritablement fébrifuges, nous voyions que la quinine, à la vérité, y occupait le premier rang, mais qu'elle n'y était pas seule : autre argument contre la prétendue spécificité thérapeutique. A côté de la quinine, nous avions l'arsenic et Veau froide, en termes plus savants V hydrothérapie, et, bien que ces deux derniers agents eussent des limites d'application plus restreintes, on doit reconnaître cependant qu'ils ne faisaient pas trop mauvaise figure, dans cette sorte de triade thérapeutique. Quel est le praticien qui n'a vu certaines fièvres rebelles à la quinine, céder à l'emploi soutenu de l'arsenic ou de l'hydrothérapie?

Si la théorie ci-dovant émise était vraie, nous devions donc retrouver, dans l'arsenic et l'eau froide, les propriétés physiologiques générales propres à la quinine. La chose n'est pas facile à démontrer pour l'arsenic, et nous ne pouvons que l'admettre par analogie. Mais ne voyons-nous pas poindre, dans l'eau froide, ces mêmes propriétés physiologiques? Que fait le chirurgien qui veut arrêter l'hémorrhagie capillaire, provenant d'une plaie récente? Il y applique de l'eau froide. Que fait le malheureux qui souffre atrocement et s'est hrùlé la main? Que fait cet autre qui s'est fait une entorse au pied et se plaint amèrement? Ils mettent l'un et l'autre la partie lésée dans l'eau froide, et, au bout de quelques instants, ils se trouvent soulagés. Nous retrouvons donc, ici encore, cette corrélation nécesssaire entre les propriétés générales et spéciales des agents thérapeutiques.

Voulant aller plus loin dans nos recherches, nous nous sommes demandé s'il n'y aurait pas, dans la matière médicale, d'autres substances douées des mêmes propriétés générales, susceptibles par conséquent des mêmes applications spéciales à la thérapeutique.

■^Une première combinaison nous avait séduit: c'était l'association de la morphine et de la strychnine, dont nous avions dit quelques mots à peine dans notre travail sur Y lmpalwlîsme, page V2o. Il nous semblait retrouver, dans cette association mé-

dicamenteuse, les propriétés réunies de la quinine, l'action sédative et l'action excito-motrice. D'autre part, cette idée, purement théorique, paraissait avoir pour elle une sorte de sanction, dans la pratique de nos pères : car, dans la longue nomenclature qu'ils nous ont léguée des médicaments antipériodiques, nous retrouvions l'opium qui passait pour le meilleur des fébrifuges, avant ia découverte du quinquina, nous retrouvions encore la noix vomique et la fève de saint Ignace qui auraient été vantées, notamment par Lind, dans certains cas de fièvres anciennes et rebelles. Il était donc permis de se demander si on n'obtiendrait pas un meilleur résultat, en combinant ces deux substances, puisque chacune d'elles avait paru utile, administrée isolément.

Un moment, nous avions eu la pensée de diriger quelques tentatives dans ce sens, nous avions même songé, après bien des projets que nous passons sous silence, à faire fabriquer un sel double de morphine et de strychnine, un sulfate, par exemple, et il nous avait été répondu, par des hommes compétents, que la chose était parfaitement possible. Mais plusieurs raisons, que nous ne ferons qu'indiquer, nous ont fait renoncer à ces essais •: c'étaient, en premier lieu, le danger qu'il y aurait à manier un composé aussi énergique, surtout dans la pratique civile, puis l'incertitude où nous étions nous-même, à défaut d'expériences physio-

logiques, sur un dosage à la fois utile et inoffensif, et enfin l'indécision que jetait, dans notre esprit, une étude plus approfondie des études déjà faites sur la morphine et la strychnine, cette étude nous révélant des différences d'action que nous n'avions pas remarquées dès le principe. Mais la première de toutes les raisons, qui nous ont ainsi arrêté, était une raison de prudence : nous n'étions pas dans les conditions voulues, pour nous livrer, en toute sécurité pour nos malades, à des tentatives de ce genre. Nous les croyons cependant possibles; car tous les médecins manient chaque jour, isolément et sans danger, chacune de ces substances, et ils en emploient d'autres, l'arsenic par exemple, qui exigent tout autant de prudence qu'en devraient comporter ces essais. Si ceux-ci tentaient quelque travailleur et venaient à échouer, un pareil insuccès ne saurait en rien ébranler la solidité du principe sur lequel nous nous sommes guidé précédemment : il prouverait simplement que nous avons mal apprécié, à priori, les propriétés physiologiques générales de ces corps.

Nous n'avions pas complètement renoncé, pour notre part, à nous livrer à ces essais; mais, nous étions bien résolu à ne jamais les tenter, avant de nous être assuré de toutes les garanties de sécurité, dont la pratique de notre profession nous fait un devoir absolu de nous entourer. Nous avons été fort heureusement tiré d'embarras par une circonstance

toute fortuite qui nous a conduit à nous occuper plus particulièrement du seigle ergoté. Nous avions déjà pensé à la propriété excito-motrice bien connue de cette substance; mais, n'y soupçonnant en aucune façon la propriété sédative dont jouit la quinine, nous ne nous sentions nullement porté à substituer l'ergot de seigle à ce dernier médicament. Dans le courant de" septembre 1871, notre attention fut attirée, d'une façon indirecte, sur l'action physiologique du seigle ergoté ; ce fut à l'occasion d'une propriété de la quinine, signalée par M. Monteverdi, médecin à l'hôpital civil de Crémone (1). L'auteur, dont nous ne connaissions pas l'ouvrage en ce moment, se livre à une étude comparée des plus soigneuses, touchant l'action de l'ergot de seigle et de la quinine sur l'utérus, et donne la préférence à ce dernier médicament, dans la pratique obstétricale ; il fournit d'ailleurs un certain nombre d'observations détaillées, pour établir l'existence de cette propriété nouvelle de la quinine. Dans une lettre insérée dans Y Union médicale (numéro du 14 octobre 1871), nous apportons, à notre tour, quelques arguments théoriques et pratiques à l'appui de son opinion : telle est l'occasion qui nous a été donnée de nous occuper plus particulièrement du seigle ergoté.

(1) Dimostrazione di una nuova importantissima virtu medicamentosa délia china e dei suoi preparati, del doctor Angelo Monteverdi. Cremona, 1870.

Toutefois, nous n'entrevoyions encore, à <?ette époque, qu'une faible partie du problème à résoudre; quoique nous fussions déjà frappé des analogies qu'avaient ces deux substances, au point de vue physiologique, nous étions encore arrêté par cette difficulté, que la quinine possédait une action sédative, dont. rien ne nous prouvait que l'ergot de seigle fût pourvu. Ce n'est qu'un peu plus tard, après avoir discerné plus clairement les principes que nous venons d'exposer, que nous avons songé à modifier nos impressions, sur ce point particulier. Nous, nous sommes demandé, par exemple, s'il ne serait pas possible que la quinine ne fût sédative que parce qu'elle était excito-motrice. Dans cette hypothèse, la douleur serait en quelque sorte provoquée par une congestion des racines rachidiennes postérieures, ou des nerfs mixtes eux-mêmes, et la quinine ne calmerait la douleur qu'en faisant dissiper cette congestion nerveuse périphérique. Étant donnée cette supposition, que nous ne nous chargeons pas de prouver, l'analogie entre les deux substances devenait complète : de part et d'autre, nous avions une même propriété physiologique générale, l'action excito-motrice sur le système nerveux, et l'ergot de seigle paraissant en être doué à un plus haut degré, nous devions conclure à une plus grande énergie de ce médicament, dans ses diverses applications thérapeutiques.

Lors même que cette hypothèse ne serait pas

!Î6 recherches sur les propriétés

fondée, il nous restait une autre explication, c'est que l'ergot de seigle pouvait être doué, comme la quinine, d'une action sédative sur le système nerveux. Si aucun fait, à la vérité, n'établissait l'existence de cette propriété, aucun fait non plus ne nous autorisait à la nier.

Avec l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, on pouvait s'engager hardiment dans cette voie nouvelle. Telles sont les raisons pour lesquelles nous avons pu passer, sans la moindre hésitation, de l'une à l'autre des étapes dont nous avons parlé précédemment.

Une première chose nous a frappé, en abordant l'étude des propriétés thérapeutiques de l'ergot de seigle, c'est la ressemblance d'action physiologique de cette substance avec l'action physiologique de la quinine. Le mot ressemblance est même trop faible, pour définir le rapport de ces deux actions physiologiques, c'est similitude presque parfaite que nous devrions dire, pour être plus vrai. Qu'on en juge par le tableau comparatif suivant, cù nous nous bornons à reproduire les caractères saillants qui distinguent l'action, sur l'organisme vivant, exercée par chacune de ces substances :

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