ACTION PHYSIOLOGIQUE DE LA QUININE
1° Sur les organes de la circulation:
Diminution de fréquence et d'intensité des battements du cœur. Ralentissement du pouls ;
Diminution de fréquence et d'intensité des battements du cœur. Ralentissement du pouls ;
2° Sur V encéphale et ses dépendances .
Bourdonnements d'oreille, surdité. Obnubilation de la vue.
Dilatation pupillaire. Sensation d'ivresse. Tremblements musculaires. Prostration, etc.
Lourdeur de tête. Vertiges.
Sensation d'ivresse. Dilatation
pupillaire. Stupeur. Tendance
syncopale. Lassitudes, etc.
3° Sur les organes digestifs
Gastralgie passagère et peu fréquente. Quelquefois, action légèrement purgative. (Bretonneau), etc.
Gaslralgie plus fréquente. Douleurs abdominales passagères, n'ayant pas leursiége exclusif dans l'utérus. Evacuations alvines plus faciles, nausées et vomissement, etc.
4<> Sur l'utérus en état de gestation :
Provocation ou réveil des contractions utérines : cette propriété, signalée par quelques médecins, a été plus particulièrement étudiée par M. Monteverdi, de Crémone. Intermittence des contractions utérines provoquées par la quinine.
(Monte verdi).
Provocation ou réveil des contractions utérines, d'après le témoignage unanime des accoucheurs. Permanence et intensité plus grande des contractions utérines, suscitées par l'ergot de seigle.
Il n'est pas un de ces phénomènes physiologiques, communs aux deux agents, qui ne puisse s'expliquer par l'action excito-motrice que ceux-ci exercent sur le système nerveux.
C'est ainsi que la contraction plus grande des capillaires sanguins doit, en augmentant la tension dans le système artériel, ralentir les battements du cœur, et, par conséquent, le pouls. Si cette contraction devient trop forte ou trop prolongée, elle doit s'opposer à l'échange nutritif dans les tissus, où le sang ne peut plus aborder,, par l'intermédiaire des capillaires qui président d'ordinaire à cet échange. D'où la possibilité de la gangrène, dans certains organes éloignés du centre circulatoire. La gangrène, causée par l'usage immodéré de l'ergot de seigle, la gangrène causée par Yergotisme serait donc produite par une sorte de tètanisation du système capillaire sanguin, dans l'organe sphacélé.
De même, les divers troubles encéphaliques succédant à l'ingestion de l'une ou l'autre de ces substances, peuvent s'expliquer par une modification passagère ou permanente, survenue dans tel ou tel département de la circulation cérébrale. Quelle que soit l'explication adoptée, ces troubles sont, d'ailleurs, presque entièrement semblables dans les deux cas, et c'est surtout cette dernière particularité que nous tenons à faire ressortir.
De même, la gastralgie et la fréquence plus grande des évacuations alvines qu'on observe parfois, après l'ingestion de l'un ou l'autre de ces médicaments, ne peuvent-elles pas s'expliquer par une tonicité plus grande, imprimée brusquement aux fibres musculaires de l'estomac et de l'intestin ? Et,
si à ces phénomènes se joignentplus souventles nausées et les vomissements, après l'ingestion du seigle ergoté, c'est que ce dernier agent est sans doute plus excito-moteur que la quinine.
Cette différence de degré s'observe encore mieux, du côté de l'utérus, où la propriété excito-motrice du seigle ergoté a été signalée, bien avant celle du sulfate de quinine. D'autre part, les contractions provoquées par l'ergot de seigle, acquièrent une intensité plus grande et ont une durée plus longue que celles, dépendant de l'action de la quinine. Aussi, la violence des contractions, exercée par l'ergot de seigle, sur les vaisseaux de l'utérus, nous rend-elle compte de l'action défavorable de cette substance sur la vie du fœtus. Telle est la raison pour laquelle, la généralité des accoucheurs, tels que Danyau, MM. Depaul, Blot et autres rejettent l'usage ou restreignent l'application de cette substance, pendant le travail de l'accouchement. C'est la même raison qui nous en fera proscrire l'emploi à nous-même, pendant toute la durée d'une grossesse certaine ou simplement présumée.
L'étude comparative à laquelle nous venons de nous livrer, tout incomplète qu'elle soit, nous montre donc une similitude des plus frappantes, dans l'action physiologique du seigle ergoté et celle du sulfate de quinine. Ellenous montre, en même temps, une action physiologique plus intense ou plus évidente, sur la première que sur la seconde de ces
substances. Nous ferons remarquer ici que nous avons puisé les éléments de cette comparaison à nos meilleurs auteurs, qui ont écrit sur la matière médicale, tels que MM. Trousseau et Pidoux, Briquet, Gubler,Monneret,Bouchardat, etc. Nous n'avons fait, pour ainsi dire, que transcrire sur leurs ouvrages, les phénomènes physiologiques attribués à l'action de ces deux corps, tout en ayant soin d'élaguer le plus possible ceux d'entre ces phénomènes qui n'auraient pas été signalés par tous.
De ce premier aperçu, nous pouvions déjà conclure, à priori, que celle des deux substances où l'action physiologique se révèle avec le plus d'intensité, doit être également celle qui jouit des propriétés thérapeutiques les plus actives. En d'autres termes, ceci revientà dire que, à dose égale, l'ergot de seigle sera plus actif que le quinquina (nous disons le quinquina et non la quinine) ; car, on ne peut réellement comparer la poudre de seigle ergoté qu'à la poudre d'écorcede quinquina, la quinine n'étant que l'un des principes actifs de cette dernière). Ainsi posée, la question est déjà résolue, aux yeux de tous les praticiens; car, si aucun d'eux n'hésite à administrer, avec confiance, 2 ou 3 grammes de poudre fraîche de seigle ergoté, pour arrêter une hémorrhagie utérine, quel est celui qui, dans le même but, oserait se fier à 2 ou 3 grammes de poudre de quinquina ?
La comparaison cesserait sans doute d'être vraie
et devrait être renversée, si on venait à l'établir entre la poudre d'ergot de seigle, d'une part, et le sulfate de quinine, d'autre part. Mais, même avec cette comparaison boiteuse, et en nous plaçant au point de vue pratique simplement, l'avantage pourrait ne pas toujours être, du côté de cette dernière substance, dont l'amertume et la cherté ont si souvent jeté sur elle un discrédit marqué.
Des propriétés thérapeutiques du seigle ergoté, comparées à celles de la quinine.
Ces considérations préliminaires nous paraissaient indispensables, pour aborder avec fruit l'étude des propriétés thérapeutiques de l'ergot de seigle, étude qui fait l'objet principal de ce travail. En nous initiant, pas à pas, à la solution des questions qui se sont offertes successivement à notre examen, elles nous permettent du moins de saisir le lien qui les unit, et de faire cesser cette disparité apparente, qui n'aurait pas manqué de choquer les esprits les moins prévenus.
Si de la parenté de deux actions physiologiques, nous devons conclure, comme nous le croyons fermement, à la parenté des propriétés thérapeutiques, si les développements dans lesquels nous sommes entré sur ce point de pathologie générale, reposent sur quelque fondement solide, nous devons aller plus loin dans le parallèle que nous venons d'&4?
quisser. Il nous reste donc à comparer, entre elles, les propriétés thérapeutiques respectives des deux substances que nous étudions. Ici, le rôle du pathologiste devient des plus faciles : il se réduit à un métier de copiste, et se borne à chercher à reproduire, avec l'un des médicaments, les effets déjà obtenus par l'autre, en se plaçant, bien entendu, de part et d'autre, dans les mêmes circonstances. Pour rendre notre pensée plus claire, nous dirons que nous avons été conduit à essayer le seigle ergoté, dans toutes les affections ou entités morbides dans lesquelles l'expérience générale nous avait déjà appris à tirer un parti avantageux de la quinine, et vice versa, à substituer la quinine au seigle ergoté, dans tous les cas où celui-ci se serait montré favorable.
A. — Expériences à instituer dans le traitement du rhumatisme. — Il ne nous a pas encore été donné de réaliser ces divers essais, par la" raison bien simple que nous n'avons pas rencontré, jusqu'à ce jour, tous les cas de pratique qui peuvent se prêter à de semblables tentatives. Parmi les affections que nous croyons devoir être tributaires de l'ergot de seigle, comme elles le sont déjà de la quinine, il en est une, plus particulièrement, que nous regrettons de n'avoir pas pu traiter par le nouvel agent, c'est le rhumatisme articulaire aigu (1). Si j'en juge par ma
(1) Depuis que nous avons écrit ces lignes, nous avons observé
propre pratique, toujours restreinte, eu égard à la pratique générale, le rhumatisme articulaire aigu serait une affection rare à Pau, où j'ai parfois passé plus de deux ans, sans en voir un seul exemple : j'entends parler, bien entendu, du rhumatisme articulaire classique, envahissant plusieurs articulations et développé sous l'influence de l'humidité, etc., etc.
Nous étions déjà à la recherche d'un de ces rhumatismes, sans pouvoir en trouver, lorsque nous avons vu poindre, tout récemment, àl'horizon thérapeutique, un rival dangereux pour notre nouvel agent, nous voulons parler de la prop y lamine. Nous ferons remarquer toutefois que la découverte ou, si
un cas de rhumatisme que nous avons traité par l'ergot de seigle et dont nous ne dirons ici que quelques mots. Le cas est peu probant, à la vérité, en raison de la bénignité du rhumatisme qui n'a atteint que l'articulation radio-carpienne droite et les deux articulations métacarpo-phalangiennes du médius et de l'annulaire gauches. La malade, âgée de 76 ans, et déjà atteinte d'aphasie, depuis deux ans, éprouvait une douleur très-vive et avait du gonflement et un peu de rougeur, au poignet gauche, depuis quatre jours, lorsqu'on m'a fait appeler près d'elle, le l"> mars (873. Je lui ai donné 1 gr. de seigle ergoté, par jour, pendant deux jours consécutifs, et dès le 17 mars (3 e jour à partir du début du traitement), elle avait recouvré la liberté complète du mouvement de la main. Le rhumatisme s'est montré à la main gauche, dès le 16 mars, et la douleur et la fluxion inflammatoire ont disparu, au bout de quatre jours, sans que j'aie continué l'emploi du médicament. Quoique, je le répète, le cas ne soit pas dus plus probants, j'ai cru devoir ici en donner une courte analyse. La seule conclusion que nous puissions en tirer, c'est que, si le médicament n'a pas été utile, il n'a pas, du moins, empêché la guôrison de s'effectuer rapidement.
l'on aime mieux, la co-existence d'un nouveau médicament anti-rhumatismal n'était nullement de nature à nous surprendre; ce cas nous fournirait un argument de plus à opposer à la spécificité thérapeutique sur laquelle nous nous sommes déjà étendu suffisamment.
Mais, la lecture attentive' des expériences intéressantes récemment instituées par notre ami et ancien collègue le D r Dujardin-Beaumetz, a été pour nous un véritable trait de lumière : cette lecture n'a fait que nous confirmer dans l'idée que le seigle ergoté se montrera très-probablement efficace, dans le traitement du rhumatisme articulaire aigu. Voici ce qu'on peut lire, en effet, dans la première communication qu'il a faite, sur ses nouvelles expériences (1) : «On retrouve encore, dit M. Dujardin- Beaumetz, la triméthylamine et la propylamine dans le seigle ergoté et dans de certaines plantes de la famille des pomacées, etc., etc.»
J'aurais tenu à me renseigner plus complètement sue cette question et notamment sur les proportions de triméthylamine et de propylamine contenues dans l'ergot de seigle. Malheureusement, l'insuffisance des ressources bibliographiques nous a empêché de le faire. Nous n'avons pu découvrir qu'une courte phrase dans l'ouvrage, si complet pourtant, de M. Gubler. Après avoir dit qu'entre autres prin-
(1) Voy. Union méd., no du 16 janvier 1873, p. 65.
cipes, l'ergot de seigle contiendrait du formiate de propylamine, le savant professeur ajoute, quelques lignes plus loin (1) : « La propylamine ou la sêcaline qui n'en serait qu'une modification (la même problement que la tfimètky lamine), est un alcaloïde auquel Winckler incline, en dehors de toute expérience, à accorder les propriétés caractéristiques de l'ergot. »
Sur quoi se basait Winckler, pour émettre cette assertion? Notre auteur ne le dit pas. Pour notre part, nous inclinerions, àpriori, vers la même opinion, en nous reportant précisément aux succès récents et déjà assez nombreux, obtenus dans le rhumatisme par l'emploi de la propylamine.
Nous savons, en effet, deux choses, c'est que la propylamine est utile dans le traitement du rhumatisme, et qu'il y a delà propylamine dans l'ergot de seigle. La conclusion à tirer de ces prémisses nous paraît forcée, à savoir que le seigle ergoté ne peut pas manquer de jouir d'un certain degré d'efficacité dans le traitement de laméme affection. Ce n'est plus qu'une question de dosage à étudier, question qu'on ne pourra résoudre que par des tâtonnements successifs, semblables à ceux que nous avons dû faire nous-même pour d'autres cas, et dont nous rendrons compte plus loin.
(1) Commentaires thérap. du codex medicamentarius, p. 112. Paris, 1868.
Ces raisons, jointes à celles que nous avons déjà exposées, ne peuvent donc que nous confirmer dans l'espoir que nous avions fondé, sur une expérimentation dirigée dans ce sens. Nous verrons également que les expériences, déjà faites sur la propylamine, peuvent ouvrir la voie à d'autres séries d'expériences qu'il serait rationnel de tenter avec le même agent.
B, Essai de F ergot de seigle, dans les fièvres palustres. — De toutes les applications thérapeutiques de l'ergot de seigle, il n'y en aurait certainement pas de plus utile que celle relative au traitement des diverses affections palustres. Outre l'économie considérable qu'on réaliserait, par la substitution de ce médicament au sulfate de quinine, on aurait encore l'avantage de ne plus être tributaire de l'étranger, pour l'emploi si général de la médication fébrifuge, et l'on pourrait remplacer, du même coup, un remède désagréable au goût, par un autre d'un usage infiniment plus facile et qui n'aurait rien de répugnant. Il importait donc beaucoup de savoir si l'ergot de seigle jouissait réellement de cette action fébrifuge dont nous pouvions le croire doué, d'après les considérations théoriques précédentes.
Mais ici, nous devions nous tenir en garde, contre cette illusion si chère à laquelle les meilleurs esprit ne savent pas toujours résister. Que de fébri^
fuges ont vu le jour, qui n'ont pas tardé à s'éclipser! Nous tenions essentiellement, pour notre part, à ne pas grossir le nombre de ces prétendus fébrifuges dont la vertu ne s'étend qu'aux fièvres, guérissant toutes seules. Aussi, nous sommes-nous attaché, dans tout le cours de nos expériences, à rechercher de préférence les fièvres anciennes et rebelles. Telle est la principale raison pour laquelle nous avons ajourné nos essais, jusqu'à l'automne dernier, quoique nous en eussions conçu le projet, dès la fin de l'hiver précédent : les fièvres d'automne, en effet, sont ordinairement plus rebelles que celles du printemps, et en choisissant les plus rebelles parmi les rebelles, nous devions avoir le double avantage d'être rapidement fixé sur la valeur du médicament, et de ne pas tomber dans l'écueil que nous voulions principalement éviter.
Il serait tout à fait puéril de vouloir plier la nature à nos exigences ou à nos goûts ; c'est elle qui triomphe toujours, en dépit de notre résistance ou de nos entraînements. Un phénomène existe ou n'existe pas, et tous nos efforts ne peuvent rien changer à l'ordre des choses établi. Il ne s'agit donc, pour tout homme qui veut réellement s'instruire, que d'enregistrer scrupuleusement tous les effets obtenus, d'observer les faits avec rigueur, sans chercher à les grossir ou à les rapetisser. En suivant cette ligne de conduite, nous n'avons fait d'ailleurs que nous conformer aux principes de la méthode
expérimentale, si bien exposés dans les ouvrages de notre illustre physiologiste, M. Claude Bernard. Ces principes que nous avions principalement puisés à ses savantes leçons, nous avaient déjà frappé, dès notre entrée dans la carrière médicale et avaient fait l'objet de notre thèse inaugurale. Dans nos recherches spéciales sur le seigle ergoté, ou sur d'autres médicaments, nous n'avons donc cherché qu'à faire, avec toute la rigueur désirable, l'application de ces principes.
Il serait sans doute téméraire à nous, de prétendre que nous nous soyons toujours mis à l'abri des illusions ou des surprises. Mais, nous pouvons du moins affirmer que nous avons tout fait pour les éviter, en toute circonstance. Notre pays se prête d'ailleurs admirablement à ce genre d'observation. Si beaucoup de fièvres y disparaissent seules, comme dans d'autres pays, et si les formes graves n'y sont pas fort heureusement communes, il en est pourtant un bon nombre qui, loin de céder spontanément, ne tarderaient pas à s'aggraver, si elles étaient livrées à elles-mêmes. Il en est d'autres, même parmi celles finissant par s'user, qui ne cèdent qu'après une durée ordinairement assez longue. Or, c'est dans ces deux derniers groupes surtout, que nous avons tenu à faire notre choix.
Mais, il ne suffit pas, quand on se livre à des recherches cliniques, de concevoir les expériences à faire, d'une manière générale : il faut encore se
créer d'avance, un plan d'exécution, se trouver prêt à toute éventualité. On comprend très-bien que le physiologiste, qui se livre à des recherches spéciales, dans son laboratoire, résolve les questions, au fur et à mesure qu'elles se présentent à son esprit. Comme il peut se procurer tel animal, tel instrument ou tel objet, au moment le plus opportun, il n'a guère qu'à se préoccuper de son sujet. Il n'en est plus de même du clinicien, qui n'est jamais entièrement maître de son champ d'expériences et doit à un pur hasard les faits de sa pratique. Il faut donc qu'il prévoie, et parfois très-longtemps d'avance, sous peine d'être pris au dépourvu, la meilleure conduite à tenir, dans telle ou telle circonstance donnée. Le plus sûr moyen de ne rien oublier d'essentiel, dans ses prévisions, consiste à supposer, pour un instant, toutes les difficultés matérielles vaincues, à supposer le problème résolu, comme disent les mathématiciens. On doit donc se demander ce que l'on ferait, dans tel ou tel cas, si on avait à sa disposition tous les cas de pratique désirables, les plus rares comme les plus communs.
C'est en procédant de la sorte, que nous avons dû résoudre certaines questions préliminaires qui ne doivent jamais être négligées, dans les recherches de ce genre. Nous ne pouvions pas mieux utiliser nos loisirs, durant le long intervalle de temps qui s'est écoulé, entre le moment où nous avons
conçu le projet de nos expériences et celui où nous avons pu le mettre à exécution.
Gomment convenait-il donc d'agir, dans nos recherches sur les fièvres? Fallait-il essayer l'ergot de seigle, indistinctement dans tous les cas qui s'offriraient à nous? Evidemment non. Il nous fallait, autant que possible : 1° des cas d'un diagnostic clair et facile, des cas dont la nature fût indiscutable, pour tous les médecins; tels sont ceux des observations 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 15 et 25; 2° des cas assez rebelles, pour que l'efficacité du médicament ne pût pas être révoquée en doute, si une guériaon assez prompte venait à être obtenue (nous osons affirmer à cet égard, que toutes nos observations répondent à cette exigence); 3° des cas qui permettraient de comparer jusqu'à un certain point, la propriété fébrifuge de l'ergot de seigle à celle du sulfate de quinine (tels sont ceux des observations 3, 4, 7, 10, 12, 16, 20 et 25).
Pouvions-nous l'essayer d'emblée pour les cas pernicieux! Pour notre part, nous n'avons pas cru devoir le faire et nous n'oserions pas l'essayer encore, malgré toute la confiance que nous inspirent les résultats obtenus. L'état pernicieux n'est pas un de ces êtres avec lesquels on puisse jouer impunément, et il n'est permis à personne de mettre en péril l'existence d'un de ses semblables, quelque intérêt scientifique d'ailleurs qui puisse le porter à le faire. Nous ne tenterions l'expérience que si nous
y étions forcé par quelque raison majeure. Mais, si une raison de cette nature nous obligeait à user une première fois du seigle ergoté, nous continuerions à l'employer sans scrupule, chez le môme malade, pour peu que l'effet obtenu nous parût parfaitement comparable, ou si l'on aime mieux équivalente celui que nous aurait donné la quinine, dans la même circonstance.
Depuis que nous avons écrit les lignes qui précèdent, nous avons perdu tout récemment, par la plus aveugle obstination des parents d'un jeune malade, l'occasion de savoir à quoi nous en tenir, sur la valeur du seigle ergoté, dans l'état pernicieux, et nous craignons bien de ne pas retrouver de longtemps une occasion semblable. Tout incomplet qu'il soit, il y a cependant à tirer un très-petit enseignement de ce cas qui eût pu être la perle de nos observatiotis. Nous ne croyons pas devoir entrer dans les détails du fait, lequel est un fait perdu pour la science; nous nous bornerons à en extraire tout ce qui peut nous être de quelque utilité :
Observation. — Le 20 février dernier (1873), j'ai été appelé aux environs de Pau, en l'absence du médecin ordinaire, près d'un jeune garçon de huit ans, qui paraissait être à toute extrémité. L'enfant était atteint, depuis trois semaines, d'une fièvre rémittente qui avait revêtu, la veille seulement (c'est-à-dire le 19 février) des caractères graves; il y avait, eu dès le début, et il y avait encore des redoublements marqués de la fièvre, chaque jour, vers doux heures de l'après-midi. Le médecin traitant, homme d'ailleurs fort
habile, avait plusieurs fois prescrit de la quinine et avait été sans nul doute rebuté, comme il sera facile de le comprendre, par la résistance obstinée des parents. Au moment où je vois ce pauvre enfant, pour la première fois (il était midi environ), il avait déjà le faciès hippocratique, la face empourprée et livide, le pouls était petit et battait 160 fois par minute. L'heure habituelle du redoublement était trèsprochain, je jugeais que notre malade ne résisterait pas à cet accès, et dans le pronostic que je tenais à porter, pour moi-même, avec autant de précision que possible, je pensais qu'il succomberait dans la soirée du 20 ou dans la matinée du 21 février, dans le cas bien entendu où le mal serait livré à lui-même.
En face d'un cas aussi grave, et après avoir compris, dans la conversation que je venais d'avoir avec les parents, la difficulté sans doute insurmontable que j'aurais à leur faire accepter l'idée de revenir à la quinine, j'ai bien vite pris mon parti et leur ai proposé l'usage du seigle ergoté qui a été accepté. Je prescris donc 2 gr. de cette substance en quatre paquets ; à prendre les deux premiers paquets, le plus tôt possible, à demi-heure d'intervalle l'un de l'autre et les deux autres le soir à quatre et cinq heures.
Le lendemain matin, 21 février, je revois l'enfant de bonne heure; et j'apprends qu'il a passé une nuit moins agitée que les précédentes. La physionomie est celle d'un malade gravement atteint, mais non celle d'un moribond, la chaleur fébrile est beaucoup moindre, le pouls est à 120 au lieu de 160, chiffre que j'avais compté la veille, et je m'assure du fait plusieurs fois, tant j'étais frappé de ce changement favorable. Je prescris la même dose pour la journée, 2gr. en quatre paquets; à prendre deux paquets, matin et soir.
Je visite de nouveau le petit malade, à cinq heures de l'après-midi, et j'apprends que Tenfant a eu son redoublement de fièvre à 2 heures, mais moins fort, au dire des parents eux-mêmes, que la veille et l'avant-veille. Seulement, l'enfant se plaignait de l'estomac; mais, il s'en plaignait
également les jours précédents, et il n'avait eu d'ailleurs, ni nausées, ni vomissements, après l'administration du médicament. La chaleur de la peau était presque normale au toucher et le pouls était à 120, comme le matin.
Plein de courage et de confiance, à la vue de cette amélioration des plus frappantes, je prescris de nouveau, 2 gr. de seigle ergoté pour la journée de demain ; à prendre 1 gr. en deux paquets, demain matin, avant ma visite.
Le 22 au matin, je suis tout désappointé, en retrouvant à mon petit malade le même faciès grave que j'avais remarqué le 20, a midi : même teint livide, même cyanose de la face, plainte suspirieuse continuelle, pouls revenu à 160. Je demande si l'enfant a pris les paquets de poudre : on me répond affirmativement. Je demande à voir ceux qui restent, et on ne les trouve pas. Les parents finissent enfin par me déclarer que, l'enfant leur ayant paru très-faible ce matin et se plaignant de l'estomac, ils n'avaient pas fait prendre le remède chez le pharmacien et étaient bien décidés à ne plus lui en faire prendre. Aucune exhortation ne parvenant à vaincre leur résistance, j'ai dû me retirer, avec le double regret de voir ce pauvre enfant voué à une mort prochaine et de n'avoir pas pu recueillir, de cette observation, un enseignement qui pouvait devenir si précieux.
A défaut de l'instruction plus complète que j'en attendais, j'ai tenu, du moins, à tirer de ce fait tout l'enseignement qu'il m'était possible d'espérer. Ne pouvant plus faire de la thérapeutique, j'ai fait du pronostic, pour voir, par simple analogie, si j'avais bien apprécié la situation, le 20 février à midi. L'état me paraissait au même point de gravité, le 20 février à midi, et le 22 à 9 heures du matin. Or, à cette dernière date, je jugeais que l'enfant pouvait succomber dans la soirée du 22 ou au plus tard
après l'accès du 23, c'est-à-dire le lendemain 23. dans l'après-midi.
Or, je me suis informé de l'heure précise de la mort, qui a eu lieu le 23 février, à 4 heures du matin. Mon pronostic, cette fois, s'était donc trop malheureusement réalisé, et, sans vouloir m'en faire le moindre mérite, je puis dire qu'il avait été porté, avec une suffisante précision. Gela ne veut pas dire assurément que je n'eusse pas pu me tromper, dans l'appréciation portée le 20 février; mais, cela démontre encore moins que j'eusse mal jugé cette grave situation. Et en admettant, pour un instant, que j'eusse hien apprécié celle-ci dans les deux cas, il en faudrait conclure : 1° que le traitement, par l'ergot de seigle, aurait allongé la vie de cet enfant d'environ quarante-huit heures ; 2" qu'il n'est par conséquent pas téméraire de compter sur l'efficacité de ce traitement, dans les fièvres pernicieuses.
Dans un cas des plus remarquables, que j'ai observé tout récemment (obs. 25), l'ergot de seigle, parfaitement toléré d'ailleurs, m'a permis, sinon de dissiper, du moins d'amoindrir considérablement les symptômes d'une congestion cérébrale menaçante, laquelle était bien manifestement liée à une infection palustre ancienne. Le jour même où je suspends, pour la première fois, l'emploi du médicament, il survient un long frisson suivi de fièvre et de congestion pulmonaire à la base de la poitrine,
en arrière et à droite. Le seigle ergoté, administré encore pendant deux jours, me semblait avoir produit tout le bien qu'on pouvait en attendre, dans un cas de cette gravité. Mais, en présence d'une affection qui pouvait compromettre sérieusement les jours du malade, je me suis fait un devoir de conscience de ne pas prolonger l'expérience, et j'ai eu recours à la quinine, ne faisant ainsi que me conformer aux règles de prudence et d'humanité que je m'étais invariablement tracées. Quoique l'issue de cette grave maladie ne puisse pas encore être jugée, je puis affirmer, dès ce jour (29 mars 1873), que le traitement par l'ergot de seigle s'est de nouveau montré efficace au bout de quelques jours.
Mais, s'il n'est pas permis de s'attaquer de front à l'état pernicieux, avec une arme encore inconnue, on peut parfaitement, si je puis ainsi dire, se servir de cette arme, pour l'attaquer par les deux bouts.
Il est extrêmement rare (je n'en ai pas recueilli un seul exemple dans notre pays), que l'état pernicieux se développe, sans avoir été précédé, pendant une période d'au moins plusieurs jours, de quelques symptômes rebelles ou inquiétants qui en fassent pressentir la gravité ultérieure. D'autre part, il est également rare que, dans une fièvre pernicieuse heureusement conjurée, les accidents graves ne se reproduisent pas rapidement, si, pour une raison quelconque, on vient à suspendre la médication par la quinine. On peut donc, sans inconvénient, confier
à l'ergot de seigle le commencement (obs. 11, 16 et 25) ou la fin (obs. 14 et 25) du traitement, dans un de ces cas pernicieux. Seulement, des doutes légitimes peuvent s'élever sur la gravité réelle des cas du premier groupe, tandis qu'ils ne sauraient naître, sur celle des cas du second groupe. L'efficacité du traitement serait donc plus probante cà la période tardive qu'à la période initiale de l'état pernicieux. Afin de mettre nos lecteurs à môme de juger, d'un seul coup d'œil, la valeur de la nouvelle médication dans les fièvres palustres, nous donnerons ici les résultats que nous avons obtenus, dans les quelques cas soumis à notre observation, renvoyant aux détails des faits particuliers ceux de nos confrères qui auraient le temps ou la curiosité d'en prendre connaissance, à la fin de ce travail.
Or, sur 15 cas de fièvres palustres parfaitement caractérisées et presque toutes anciennes ou rebelles (de F obs. 3 inclusivement, à l 'obs. 16 inclusivement), nous avons obtenu dans 13 cas, une amélioration ■des plus rapides et une guérison définitive, après un traitement d'une durée relativement fort courte. Dans le quatorzième cas (obs. 25), nous n'avons pas osé confier la guérison au seigle ergoté seul et nous avons dû recourir en même temps à la quinine. Toutefois, l'ergot de seigle y a pris une part incontestable et des plus actives. J'ai cru même remarquer, dans la plupart de ces cas, et il m'est difficile d'admettre que je me sois trompé pour tous, que
l'amélioration produite par l'ergot de seigle est plus rapide et plus durable que celle obtenue dans des cas semblables, par le sulfate de quinine. Enfin, dans le quinzième cas (obs. 9), que je n'ai mentionné que pour ne pas faire une seule exclusion parmi tous les cas recueillis jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu suivre le malade qui a quitté notre pays quelques jours à peine après le début du traitement. Les accès de fièvre n'auraient été coupés que pendant quelques jours et seraient revenus pour se prolonger, pendant deux mois, et ce fait vient ainsi fournir une preuve indirecte de plus à l'appui du nouveau traitement. Je pourrais joindre à cette statistique une dizaine de cas environ de fièvres intermittentes simples que j'ai recueillis tout récemment, et dans tous sans exception, j'ai obtenu encore un résultat favorable des plus prompts.
Aujourd'hui donc, il ne saurait plus y avoir le moindre doute, dans notre esprit, sur l'efficacité réelle de l'ergot de seujle, clans le traitement des affections palustres. Quant à la comparaison à établir entre l'efficacité de ce médicament et celle de la quinine, nous n'oserions pas la donner d'une manière positive, avec le trop petit nombre de faits que nous possédons. Bien que cette comparaison nous paraisse devoir être établie jusqu'à ce jour à l'avantage du seigle ergoté, nous pourrions être tombé sur une série heureuse, malgré tout le soin que nous avons mis à choisir des cas rebelles au traitement
ordinaire. Il serait donc téméraire de vouloir devancer, sur ce point, l'expérience ultérieure qui peut seule nous fournir les éléments de cette importante question.
Mode d'emploi de la médication.
Avant de nous occuper de la manière d'employer le seigle ergoté, ainsi que du mode d'administration et des doses du médicament, etc., etc., questions des plus importantes pour le clinicien, mais pour la plupart déjà connues, nous devons chercher avec soin, les garanties de sécurité que doit offrir toute médication nouvelle et à plus forte raison celle qui, précédée déjà d'une fort mauvaise réputation, veut prendre rang cependant dans la pratique journalière. Il est facile de prévoir, en effet, à combien d'abus ou de dangers cette médication pourrait servir de prétexte, si on ne cherchait pas au préalable à en réglementer l'usage, si on ne s'étudiait pas surtout à en prévenir même les abus parfaitement avouables, sans compter les autres dont je n'ai pas à m'occuper dans ce travail.
Une première recommandation que je me permettrai d'adresser tant aux médecins qu'aux pharmaciens et qui ne peut avoir, de la part d'un confrère, qu'une simple portée morale, si je puis ainsi dire, consiste à ne jamais confier au caprice des malades, un médicament comme l'ergot de seigle, à
no leur donner aucun prétexte d'en abuser. Il arrive souvent, pour l'emploi prolongé de bien dos médicaments et surtout pour celui de la quinine, que la même ordonnance serve pendant longtemps, sur la simple indication verbale du médecin. Il peut arriver même que ce dernier passe, pour un .rouage inutile, aux yeux de bien des gens, qui trouvent plus commode de se droguer eux-mêmes et de s'adresser directement aux pharmaciens. Or, si l'on peut prévoir qu'un remède dangereux tend à se généraliser et à devenir d'un emploi journalier, on doit se borner simplement à en assurer l'usage, tout en s'attachant avec soin à en prévenir l'abus.
Dire la chose, est le devoir d'un médecin qui croit patronner une médication utile et ne peut pas endosser les méfaits de quelques imprudents; la faire exécuter, appartient à tout le monde et ne saurait être de son fait. Sans vouloir donner la moindre adhésion à une conduite qui nous paraît encore plus préjudiciable au malade qu'au médecin, nous ne verrions, pour notre part, aucun inconvénient grave, toute question professionnelle écartée, à ce qu'un pharmacien continuât à délivrer du sulfate de quinine sans ordonnance. Mais, nous verrions un véritable danger public à ce qu'il pût délivrer du seigle ergoté, de la même façon.
On voit donc par là que, d'accord avec le sentiment général des médecins, nous considérons l'ergot de seigle, comme un médicament dangereux, et
il faudrait être aveugle, pour ne pas le reconnaître.
Mais, est-il aussi dangereux qu'on le croit généralement? L'est-il au point qu'on ne puisse pas impunément le prescrire, plusieurs jours de suite? Et, si l'on avait affaire à des maladies longues et opiniâtres dans lesquelles cet agent fût indiqué, serait-il imprudent de continuer ce traitement, pendant deux ou trois semaines consécutives, et pourrait-on le reprendre de nouveau, après quelques jours d'interruption? Ce sont là autant de questions que nous avons dû nous poser, en entreprenant nos recherches, questions que nous ne pouvions guère résoudre pour la plupart, en consultant les données ordinaires de la pratique médicale.
En effet, les cas les plus fréquents qui réclament l'emploi de cet agent, tels que les hémorrhagies postpuerpérales ou consécutives à certaines fausses couches, ces cas n'exigent pas d'ordinaire un traitement de bien longue durée. Une fois le péril conjuré, après une perte utérine, il est rare qu'on doive prolonger l'action du médicament au delà de quelques jours, et l'expérience prouve que ces sortes de pertes, une fois arrêtées, ne se reproduisent pas, au moins d'une façon bien inquiétante. Mais, en admettant que le seigle ergoté fût utile dans les fièvres palustres, que devrions-nous faire dans ces cas graves ou opiniâtres qui exigent parfois, comme nous en avons vu des exemples, un traitement, journalier au
sulfate de quinine, pendant un mois et même plus longtemps?
Nous avions déjà, sur ces divers points, quelques données qui nous ont été bien utiles et pouvaient • au moins nous guider dans nos premières recherches. C'est ainsi que nous avions entendu Trousseau avancer qu'on avait beaucoup exagéré les dangers de ce médicament; nous lui avions vu prescrire pendant quinze jours consécutifs, pour une métrorrhagie utérine, des doses quotidiennes de 3 et 4 gr. d'ergot de seigle. Or, Trousseau, et tous ceux qui l'ont connu ne me démentiront pas, avait l'esprit essentiellement pratique, et il nous serait difficile d'admettre qu'avec sa grande expérience des malades, il se fût mépris sur un point de pratique aussi simple et aussi facile à vérifier. Pour notre part, nous avions, à l'exemple de notre illustre maître, administré les mêmes doses de ce remède et pendant le même temps, sans remarquer aucun inconvénient sérieux.
Voici du reste ce qu'on peut lire, dans l'ouvrage classique qu'il a publié, en collaboration avec notre savant maître, M. Pidoux (1) : « Nous avons dit tout à l'heure que des populations entières se nourrissaient de seigle ergoté. C'est un fait irréfragable, et nous ne craignons pas de dire que, dans six ou
(1) Traité de thér. et de mat. mùd., t. I, p. 8i8, 7« édit. Paris
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sept départements de la France, les paysans n'ont pas d'autre nourriture. Dans les étés froids et humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d'ergot, et lorsque le blé a été battu, les paysans, avant de le faire moudre, n'enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin, avec le bon grain. Le pain, pendant toute l'année, est fait alors avec du seigle ergoté, et c'est l'aliment qui entre pour la plus grande partie dans la nourriture des habitants de la campagne
« L'inébriation dont nous venons de parler ne se manifeste que dans les années où le seigle est fortement ergoté; mais, quand il ne contient que peu d'ergot, on n'observe aucun accident notable, lors même que pendant longues années, cet aliment fait tous les jours la base de la nourriture. »
Et plus loin, page 862 :
« On donne l'ergot en poudre, à la dose de 30 à 60 centigrammes (6 à 12 grains), 4 à 8 fois par vingt-quatre heures
« L'ergot peut être administré, sans danger, deux, quatre et même quinze jours de suite, et il ne faut par s'effrayer des précautions puériles que quelques auteurs ont recommandées pour l'emploi de ce remède. »
A ce témoignage, j'ajouterai celui de notre il-
lustre compatriote M. le professeur Depaul, auquel une longue pratique obstétricale donne, sur ce point, une autorité exceptionnelle. Voici ce que disait notre savant maître, dans une discussion récente à l'Académie (1) : « On a dit que l'ergot de seigle était un poison; qu'en le donnant, on pouvait empoisonner la mère et l'enfant, c'est une erreur, une théorie absolument fausse ; car, jamais, à dose médicamenteuse de 1, 2, 3 grammes et plus, le seigle ergoté n'a déterminé le moindre accident d'empoisonnement. Quand il tue, ce n'est pas par intoxication, mais bien en rendant la circulation utérine plus difficile, en ralentissant, en suspendant la circulation fœtale, en déterminant en un mot des symptômes d'asphyxie, comme le ferait la compression du cordon ombilical. »
Et plus loin, page 1213 :
« De mon côté, dans le cours de ma longue pratique, j'ai vu plus de cinquante femmes qui avaient essayé inutilement de se faire avorter en prenant des doses relativement énormes de seigle ergoté.
« Au point de vue de l'avortement, le seigle ergoté ne me donne donc aucune crainte. »
Or, tel est le danger que l'on aurait pu redouter le plus à priori, par l'extension donnée à ce médicament. Quoi qu'il en soit, nous ne nous en ferons
(1) Bail, de l'Acad. de méd., p. 4211, séance du 17 décembre
pas moins une loi absolue do ne jamais employer le seigle ergoté, à titre de fébrifuge ou autrement, dans le cours d'une grossesse certaine ou simplement présumée. Le sulfate de quinine possède ici des avantages trop marqués, pour que nous ne lui accordions pas toutes nos préférences.
D'un autre côté, voici ce que dit M. le professeur Tardieu, dans son étude médico-légale sur l'avortement, page 38 : « Je n'ai pas pour ma part rencontré un seul fait qui autorise à penser que cette action {J action abortive de l ergot de seigle) soit réelle. Un travail très-bien fait de M. le D r Millet {Mêm. de F Académie de méd. Paris, 1854, tome XVIII, page 177) conduit à la même conclusion. Au sujet des propriétés abortives de l'ergot de seigle, l'auteur de ce mémoire, couronné par l'Académie, cite cinq observations de fausses couches accidentelles déjà commencées, que l'ergot a terminées assez rapidement par l'avortement. Mais il reconnaît avec Ghailly, Dieu, Stearns, Roche, Davier et autres, que, dans un grand nombre de cas, des femmes enceintes ont pris une assez grande quantité d'ergot en poudre, dans le but de se faire avorter, et qu'elles ont complètement échoué. M. Millet cite personnellement deux faits où des femmes au troisième et au quatrième mois de la grossesse ont pris en vain 12 et 20 grammes d'ergot.
Deux pages plus loin, M. Tardieu rapporte des passages du rapport, fait à l'Académie, par
M. Danyau, où se trouve cité le fait de J. Paterson, « qui, pour provoquer l'accouchement avant terme, fit prendre impunément à une femme plus de 100 gr. d'ergot dans F espace de quelques jours. »
D'autre part enfin, les auteurs du Compendium de chirurgie pratique (1), Bérard et Denonvilliers disent que « dans certaines années, la proportion de l'ergot, par rapport au bon grain est d'un quart et même d'un tiers; les malheureux ne faisant aucune espèce de triage, consomment la récolte telle qu'elle se trouve. » — De son côté, Follin(2), s'occupant de l'étiologie des accidents d'ergotisme, avance que parfois la quantité du seigle ergoté (il veut sans doute parler du champignon lui-même, de l'ergot) « a dépassé de moitié la quantité du seigle normal. On obtient de la sorte, ajoute-t-il, un pain noir et d'une odeur repoussante. »
Pour savoir maintenant la quantité d'ergot {approximative bien entendu), contenue dans la ration ordinaire du pain consommé par une personne bien portante, il s'agit de déterminer d'abord, d'après quelque statistique connue, la quantité en poids de cette ration ordinaire. Or, d'après une statistique de M. Husson citée par M. Tardieu (3), la consomma-
(1)T. I, p. 258. Paris, 1845.
(2) Tr. Elém. de palhol. cxt., t. I, p. 113. Paris, 1861.
(3) Dict. d'tiyg. publ. et de salub., t. II, p. 178, 2 e édit. Paris,
tioi} journalière de chaque habitant de Paris ne dépasserait pas 508 grammes de pain.
Pour tout homme qui a vu de près les paysans, dont le pain constitue la principale nourriture, il est évident que cette évaluation de 508 grammes par jour serait tout à fait insuffisante, pour exprimer la ration ordinaire d'un homme de la campagne, lequel est seul exposé à se nourrir de pain ergoté. Admettons cependant, pour la campagne comme pour la ville, ce.tte moyenne de 508 grammes par jour, admettons en outre que ce pain contaminé ne contienne quun quart du champignon ergoté, nous verrons encore, par la confrontation des chiffres précédents, que la quantité d'ergot ingérée, chaque jour, serait de 125 grammes.
Supposons encore, ce qui est certainement audessus de la vérité, que la cuisson vienne à altérer la moitié de cet ergot ingéré, la portion active serait encore de 60 grammes par jour. Je dis que l'évaluation, portant à la moitié, la quantité de champignon détruite par la cuisson, est certainement exagérée; car, d'après les expériences de MM. Bonjean et Parola, citées par Michel Lévy (1), « la partie malfaisante de l'ergot se détruirait par une température. de 130 à 140 degrés centigrades; aussi la croûte de ce pain est presque inerte, tandis que la mie conserve des propriétés toxiques prononcées. »
(1) Tr. d'hyg. publ. et privée, t. II, p. 682, 3 e edit. Paris, 185?.
Dans les évaluations précédentes, j'ai toujours pris les moyennes les plus faibles, et l'on voit cependant que nous arrivons à établir que des populations entières ont pu absorber jusqu'à 60 grammes d'ergot de seigle, par jour et par individu, et que tous cependant n'ont pas souffert de ces énormes doses.
Nous sommes donc bien loin, on le voit des doses exigées par les besoins de la thérapeutique ordinaire, et nous pouvons hardiment conclure de toutes ces données qu'on pourrait, en toute sécurité, administrer des doses journalières de 2 à 4 grammes par jour de seigle ergoté, pendant trois et quatre semaines consécutives, et peut-être même plus longtemps.
D'un autre côté, il nous paraît rationnel d'admettre que certains signes prodromiques avertiront le médecin, attentif du danger qui menace son malade, et nous avons peine à croire que ce dernier, parfaitement bien portant la veille, se retrouve le lendemain matin, avec une jambe de moins. Les considérations, dans lesquelles nous venons d'entrer, n'ont aucunement pour but d'exclure la prudence qui doit régir tous les actes du médecin consciencieux; mais, elles seront de nature à le rassurer sur le danger ou les inconvénients de l'administration du seigle ergoté, dans les fièvres palustres les plus rebelles. Toute crainte de sa part serait véritablement puérile, pour me ser.vir de l'expression de Trousseau, quand il saura que, dans
aucun des cas de fièvre, que j'ai eu à traiter jusqu'à ce jour, je n'ai pas dû administrer le médicament, huit jours de suite. Une seule fois (obs. 24, et il ne s'agissait pas d'un cas de fièvre), j'ai dû prescrire • ce remède, par séries successives de quinze jours et trois semaines, et j'ai eu le soin de laisser, entre chaque série, un intervalle de repos, de huit, dix ou même quinze jours. J'ajouterai enfin que le malade . se trouvait et se trouve encore sous la surveillance d'un très-habile médecin et en même temps d'un ami, double garantie pour qu'il ne soit pas exposé aux dangers d'un ergotisme inopiné.
Gomme les pays à fièvres sont ceux où le seigle ergoté peut se rencontrer fréquemment, il serait intéressant de savoir si les années où des accidentsd'ergotisme ont été signalés ont coïncidé avec une diminution de fréquence des fièvres palustres. Si la chose était bien prouvée, ce serait alors la nature qui aurait fait tous les frais de la guérison, en forçant, pour ainsi dire, les malades à prendre, avec leur nourriture, le médicamentconvenable. Malheureusement, les quelques recherches, d'ailleurs insuffisantes, auxquelles nous nous sommes livré, ne nous ont appris rien de positif à cet égard.
A côté des graves accidents de l'ergot de seigle, provoqués par un long usage et par des doses énormes de cette substance, nous devons signaler les effets immédiats produits par des doses médicamenteuses, effets qui intéressent plus particulière
ment la médecine pratique. Or, si nous pouvions en juger, par une expérience encore bien courte, nous dînons qu'on observe pour ce médicament ce qu'on observe pour bien d'autres, à savoir que ces effets varient à l'infini, suivant les différences de tempérament, suivant l'intensifé de la maladie, etc., toutes particularités qu'il nous est impossible de prévoir sûrement, chez les divers sujets soumis à notre observation. C'est ainsi que nous avons vu (obs. 22), une dose de 2 gr. produire des coliques vives et ne pouvoir pas être tolérées. Il est vrai que, dans ce cas, il existait un peu de diarrhée à forme dysentérique ; mais, nous avions, à une autre époque, soigné plusieurs dysentériques chez lesquels le seigle ergoté, administré à la dose de 2 et 3 gr. par jour, faisait précisément cesser les mêmes coliques. D'autre part, nous avons observé deux malades dont l'une (obs. 13), affectée de fièvre quarte, prenait, depuis plusieurs jours, des doses quotidiennes de 3 grammes d'ergot de seigle, lorsque, sans prendre conseil de personne, elle s'avise de prendre la dose de 8 grammes dans une seule journée, sans en ressentir la plus légère incommodité. Le seul effet produit a été la disparition définitive de ses accès de fièvre. Quant à la seconde malade (obs. 19), atteinte d'une crise violente de névralgie sciatique, elle a pu prendre, par erreur, et dans un seul soir, la dose de 6 grammes de seigle ergoté, sans éprouver le plus petit malaise. Ici, comme dans le
cas précédent, il y a eu une amélioration immédiate des plus grandes, et il a suffi de cette unique dose, pour débarrasser notre malade d'une névralgie violente qui durait, presque sans interruption, depuis quatre jours. Or, je suis sûr que, dans les deux cas, le seigle était de très-bonne qualité et récemment pulvérisé, et d'ailleurs le même médicament, pris chez le même pharmacien, a produit, chez d'autres malades, des effets physiologiques trèsappréciables. — Ces mêmes remarques s'appliquent au malade de l'obs. 25, que nous avons observé tout récemment.
Un symptôme que j'ai noté fréquemment, après l'administration du seigle ergoté, c'est une gastralgie simple ou accompagnée de nausées et même de vomissements. Une fois (obs. 8), j'ai observé une sensation d'ivresse assez marquée, une autre fois (obs. 18), etc., etc., des bourdonnements d'oreille, comme après l'administration de la quinine. J'ai rarement noté la dilatation pupillaire ; celle-ci était cependant assez marquée, chez le malade de l'observation 14. Mais, l'effet le plus constant que j'aie observé, c'est un ralentissement très-marqué des battements du cœur et du pouls. Une fois (obs. 15), j'ai remarqué, d'une façon très-nette, que l'ergot de seigle avait fait avancer les règles ; or, j'avais bien des fois noté cette même avance de la période menstruelle, après l'administration du sulfate de quinine. Une chose bien remarquable et qu'on
trouve, après l'administration de beaucoup d'autres remèdes, notamment du sulfate de quinine, c'est la tolérance de doses relativement fortes d'ergot de seigle, dans le cas où la maladie revêt un caractère rebelle ou aigu bien prononcé (obs.4, 5, 11, 13. 19, 24 et 25).
Dans l'une de ces observations en particulier (obs. 24), le malade a pris une dose de 3 grammes par jour, pendant trois semaines consécutives, sans éprouver une seule fois le plus petit malaise.
Avant de parler du mode d'administration proprement dit du médicament, nous présenterons ici quelques remarques, sur certaines règles de conduite qui nous ont guidé, dans ces recherches.
En premier lieu, nous nous sommes attaché à dégager du traitement, toute médication étrangère ; nous avons toujours donné le seigle ergoté seul, à l'exclusion de tout autre médicament, à part de très-rares exceptions insignifiantes. De cette façon, en ne peut attribuer l'amélioration produite qu'au remède nouveau qui a été employé. Il est assurément bien des cas, dans la pratique de la médecine, où l'on est forcé de recourir à une médication com • plexe, d'administrer plusieurs remèdes à la fois. Mais, dans les cas où il s'agit de dégager une inconnue, aussi importante que la valeur d'un agent thérapeutique nouveau, on doit, autant que possible, simplifier le problème et s'arranger de manière à ne pouvoir pas douter des propriétés actives, faibles ou
nulles de cet agent nouveau. C'est pour la même raison, que nous avons choisi, de préférence, des cas types de fièvres palustres intermittentes : la solution du problème ne devait en être et n'en a été, en effet, que plus facile.
Nous avions fait l'inverse, avec le sulfate de quinine, médicament parfaitement connu, lequel nous a permis de distinguer un nouveau groupe d'affections palustres, dont la principale obscurité venait de l'absence de fièvre et d'intermittence. La médecine ne peut donc pas procéder, autrement que les autres sciences ; elle ne saurait rien tirer du chaos et doit toujours s'appuyer sur quelques données positives, pour élucider une question obscure ou inconnue. Un astronome qui découvre une nouvelle planète, cela ne veut-il pas dire implicitement qu'il connaissait déjà la manière de distinguer les planètes des étoiles, et qu'il avait des notions parfaitement exactes sur toutes les planètes décrites avant lui ?
N'ayant pas la prétention de devancer l'expérience, surtout en ce qui touche les difficultés pratiques les plus grandes où puisse se trouver un homme de notre profession, nous dirons peu de chose de la conduite à tenir dans les cas de fièvres pernicieuses. Nous n'aurions d'ailleurs qu'à répéter, pour le maniement de l'ergot de seigle, ce que nous avons déjà dit du sulfate de quinine, dans notre travail sur Y Impaludisme. Mais, il n'est pas besoin
d'être doué d'une bien grande perspicacité, pour prévoir le sort qui sera fait à l'ergot de seigle, dans les cas malheureux (car il y en aura pnur le seigle, comme il y en a eu pour la quinine) , en admettant bien entendu que l'avenir nous démontre l'efficacité du nouvel agent, dans la généralité des fièvres pernicieuses. Il sera accusé de bien des méfaits, comme le sulfate de quinine, comme tout médicament qui s'attaque- à des affections aussi meurtrières. Si l'humanité ne nous faisait pas un devoir de faire taire souvent notre curiosité scientifique, il nous serait très-facile de compromettre sérieusement l'innocente fleur d'oranger elle-même, en la mettant aux prises avec quelques cas pernicieux. Il est encore un danger que court plus particulièment le seigle ergoté, c'est d'être accusé, par suite de quelques coïncidences malheureuses et possibles, de produire certains accidents qui peuvent avoir une origine toute différente. Supposons, par exemple, qu'à un malade atteint tout récemment d'une embolie artérielle, capable à elle seule d'entraîner la gangrène consécutive d'un membre, supposons que, pour une raison ou pour une autre, et dans l'ignorance de ce qui se passe, relativement aux caillots migrateurs, on vienne à administrer du seigle ergoté à ce malade, le médicament sera certainement accusé d'avoir causé tous ces graves désordres, et il deviendra difficile, impossible même, à défaut d'autopsie, de le disculper à cet
égard, quoiqu'il ait été enréalité entièrement étranger à la production de ces désordres.
Parlons maintenant des fièvres palustres bénignes, les seules que nous ayons eu à traiter jusqu'à ce jour, et nous entendons désigner par ce mot toutes celles qui ne sont pas pernicieuses ; car il y a des degrés dans la bénignité, et nous avons eu déjà le soin de distinguer les fièvres bénignes qui guérissent spontanément et que nous avons exclues à dessein de nos expériences, des fièvres anciennes ou rebelles auxquelles on ne peut pas refuser cependant le caractère actuel de la bénignité.
Or, dans ces derniers cas, nous avons dû déterminer, en premier lieu, la dose capable de produire des effets thérapeutiques appréciables, sans causer des troubles physiologiques, incommodes ou nui • sibles. Ce n'est que par des tâtonnements successifs, que nous avons pu arriver à cette détermination, et encore devons-nous déclarer que notre expérience est trop courte sur ce point, pour que nous osions donner les chiffres suivants, comme définitifs. Quoique la chose ne soit pas nouvelle, nous avons dû créer un mot nouveau, pour mieux rendre notre pensée, c'est le mot, d'équivalent thérapeutique, qui doit exprimer simplement le poids d'une substance qui produirait sur l'organisme malade, des effets thérapeutiques semblables à ceux que produit le poids, pris pour unité, d'une autre substance parfaitement connue. Si la définition est
un peu longue, nous la croyons suffisamment claire, et c'est tout ce qu'on peut exiger d'elle. Pour rendre encore la question beaucoup plus claire, on peut la poser de cette façon :
S'il faut 1 gramme de sulfate de quinine, pour obtenir un certain degré d'amélioration, dans un cas donné de fièvre palustre, quelle quantité en poids faudrait-il derqol de seigle, pour obtenir, dans le même cas, le même degré d'amélioration? Or, jusqu'à ce jour, et d'après une expérience encore trop faible, nous fixerons cette quantité à 3 grammes, et pour qu'on ne soit pas tenté de nous reprocher une pareille détermination, nous serons les premiers à reconnaître qu'elle ne saurait avoir rien d'absolument précis, et que nous en adopterons une meilleure, dès qu'on nous la fera connaître.
Mais, pour sortir de ce terrain théorique, voici comment nous avons cru devoir procéder, au lit du malade. Partant de ce double axiome (il ne faut pas avoir honte d'invoquer l'évidence des axiomes), qu'une dose faible ne peut jamais nuire et qu'il est parfaitement inutile de donner une dose forte, là où une faible peut suffire, nous avons commencé par des doses que nous pensions être faibles et dont nous connaissions déjà la parfaite innocuité. C'est ainsi que nous avons d'abord prescrit une dose de 2 gr. par jour, à des adultes. Si, d'une part, nous n'obtenions pas une amélioration appréciable, au bout de deux ou trois jours, et si, d'autre part, aucun
mm
trouble important n'était survenu, nous portions rapidement la dose à 3 grammes. Or, dans aucun des cas que nous avons recueillis jusqu'à ce jour, et qui s'élèvent déjà à plus d'une trentaine, nous n'avons jamais passé plus de quatre jours, sans remarquer une amélioration réelle et parfois des plus frappantes.
Après cette première étape, nous avons pris pour règle invariable de suspendre le traitement, pendant un , deux ou trois jours et même plus longtemps jusqu'au retour de la première récidive, celle-ci ne pouvant pas tarder à se montrer, dans la plupart des cas de fièvre invétérée. C'est en procédant de la sorte, que nous avons eu, dans quelques-uns de ces cas, des surprises très-agréables et que nous avons pu apprécier, qu'on nous passe l'expression, la portée thérapeutique de ces faibles doses. C'est ainsi que les malades des observations 3, 6, 7, 12, 14, 15 et 19 ont pu guérir définitivement (si on peut appliquer ce mot à la diathèse palustre), après quatre ou cinq jours de traitement au maximum.
Dès l'apparition de la première, de la seconde ou de la troisième récidive, nous avons toujours procédé de la même façon, en laissant une interruption de traitement plus ou moins longue, entre deux rechutes successives. Et plus nous voyions arriver de récidives, suivies d'améliorations passagères, à la suite de notre traitement, plus nous pouvions apprécier la puissance réelle de la nouvelle médication.
Qu'on suppose en effet, qu'un chirurgien ait le doigt appliqué sur l'ouverture béante d'une artère de gros ou de moyen calibre. Ce chirurgien est bien sûr d'avance que, chaque fois qu'il lèvera le doigt, le sang viendra à jaillir et que l'hémorrhagie cessera, dès qu'il appliquera de nouveau le doigt sur l'ouverture de l'artère. Qu'il répète cette manœuvre dix, vingt et trente fois, il obtiendra cette même alternance dix, vingt et trente fois.
Cette pratique, qui n'offre en somme rien de fâcheux dans les cas ordinaires, ne convient guère cependant, sous cette forme outrée, que pour des expériences de début. Elle pourrait même avoir, dans quelques cas, des inconvénients sérieux, l'une des rechutes pouvant être plus grave que les autres (obs. 11). Dès qu'on pourra être définitivement fixé sur la propriété fébrifuge de l'ergot de seigle, mieux vaudra prévenir ces récidives, en prolongeant le traitement un peu plus longtemps et en administrant, à des intervalles de plus en plus éloignés, quelques doses du médicament. Je crois inutile d'entrer dans de plus longs développements à cet égard, l'expérience générale étant déjà faite, sur l'utilité d'un traitement prolongé, dans les •formes diverses de l'infection palustre.
Mode d'administration du seigle enjotè. — Je n'ai suivi, jusqu'à ce jour, qu'un seul mode d'administration, c'est l'emploi de la poudre, autant que pos- 0h fraîche, d'ergot de seigle : je dis, autant que'pos-
sible, parce que la chose n'est pas aisée à obtenir, pour les malades éloignés. Pour la plupart de ceux qui résidaient en ville, je faisais renouveler, chaque jour, la préparation. Je dois ajouter cependant que je considère aujourd'hui cette précaution, comme moins utile que je ne le faisais, au début de mes expériences. Je n'ai pas observé, en effet, de différence sensible, dans les résultats obtenus, en procédant de l'une ou l'autre façon, d'où je crois pouvoir conclure que la poudre de seigle ergoté conserve son efficacité, pendant les trois ou quatre premiers jours au moins qui suivent la pulvérisation du médicament. Ou bien, il faudrait supposer que la première dose seule aurait produit toute l'amélioration obtenue, ce qui n'est guère admissible, quand on voit de près comment les choses se passent. C'est ainsi qu'il arrive le plus souvent que les accès ne sont pas enrayés du premier coup, mais simplement atténués, et puis qu'ils disparaissent après trois, quatre ou cinq doses successives. Je citerai à cet égard l'observation 4, dans laquelle on peut voir cette atténuation graduelle des accès, bien que le malade ait emporté de la poudre d'ergot, pour plusieurs jours; je citerai encore les observations 8, 13 et 25.
La pulvérisation de l'ergot se faisant plus facilement, quand on ajoute à ce dernier une petite quantité de sucre (la moitié en poids environ) , je formule généralement de la manière suivante :
Pr. Seigle ergoté. ... 3 grammes.
Sucre 1 gr. 50. '
Pulvérisez ensemble, mêlez et divisez en quatre paquets. A prendre, deux paquets le matin à jeun, à une heure d'intervalle l'un de l'autre, et deux paquets le soir, au même intervalle, le dernier paquet devant être pris, une heure avant le repas du matin et celui du soir.
Quand je prescris le médicament, pour plusieurs jours, je fais mettre dans un seul paquet, la quantité à prendre dans un jour; c'est alors le malade qui divise lui-même le paquet, en quatre portions à peu près égales.
Le plus généralement, chaque paquet ou quart de paquet est administré dans deux ou trois cuillerées d'eau pure; il m'est arrivé quelquefois de le faire prendre, enveloppé dans des carrés de pain azyme. Quel que soit l'un de ces moyens auquel j'ai eu recours, je n'ai pas encore rencontré un seul malade qui ait pris le médicament, avec une véritable répugnance. J'en ai trouvé quelques-uns seulement qui n'aimaient pas à avaler une substance pulvérulente; à ceux-là j'ai recommandé de l'envelopper, dans du pain azyme.
J'ai eu trop peu de faits jusqu'à ce jour, pour essayer comparativement d'autres modes de préparation pharmaceutique, tels que l'emploi d'une infusion ou d'une décoction d'ergot de seigle, de l'er-
gotme, etc. Quoique accessoire, cette question mérite d'être sérieusement étudiée par des hommes compétents, versés à la fois dans les notions de chimie et de pharmacie ; car il serait à désirer qu'on trouvât une préparation, jouissant de toutes les propriétés de la poudre fraîche d'ergot de seigle et pouvant conserver longtemps son efficacité. Je ne puis donc qu'appeler, sur ce point, toute l'attention des hommes compétents. Il ne faudrait pas, par exemple, qu'il pût planer le moindre doute, sur l'efficacité réelle du médicament que l'on doit administrer à un malade atteint de fièvre pernicieuse. Pour ma part, j'exigerais toujours que la personne chargée d'aller chercher le remède, le fît réduire en poudre, sous ses yeux.
Avantages et inconvénients de l'ergot de seigle comparés à ceux du sulfate de quinine.
Quoique nous ayons déjà parlé, à diverses reprises, de quelques avantages ou inconvénients comparatifs de ces deux agents, nous croyons devoir en faire ici un rapprochement plus complet, au point de vue pratique.
Les inconvénients de l'ergot de seigle seraient de donner lieu à certains troubles, tels que gastralgie, nausées et vomissements, plus couvent que ne le fait le sulfate de quinine, de créer, pour la propagation de son emploi, certains dangers qu'il est
facile de prévenir et qui ont trait à l'action plus énergique de ce médicament sur l'utérus et à la . possibilité, plutôt théorique que réelle, de développer des accidents d'ergotisme.
Ses avantages consisteraient dans le défaut d'amertume et, par suite, dans la facilité plus grande du mode d'administration, — dans la possibilité de se le procurer partout, — dans l'économie considérable qu'il permettrait de réaliser.
Je me suis livré à un calcul des plus simples, pour évaluer cette dernière, et afin de donner à ces calculs une portée véritablement pratique, j'ai cherché à diminuer considérablement les chiffres, plutôt qu'à les exagérer.
Dans une communication réeente, faite à l'Académie de médecine, sur les avantages économiques qu'il y aurait à substituer, dans la pratique, le sulfate de cinchonine au sulfate de quinine, M. Briquet avance ce qui suit (1) : « On fabrique actuellement en France pour une valeur de quarante millions de sulfate de quinine. » Il y a tout lieu de croire que le savant académicien, si rigoureux dans ses recherches, a puisé ce renseignement à des documents authentiques; ce qui est du moins bien certain, et ce qui nous autorise à accepter son assertion comme parfaitement exacte, c'est qu'il n'a trouvé, sur ce point, aucun contradicteur, parmi ses collègues de l'Académie.
(I) Bull, de l'Acad. de méd. Séance du 1" octobre 18,2, p. 939
Or, partant de cette donnée, nous ne croyons pas être fort éloigné de la vérité, en disant que cette valeur doit correspondre à 80 millions de grammes de sulfate de quinine, ou 80 mille kilogrammes. Dans cette évaluation, en effet, nous portons le prix du gramme à 0,50 centimes. Or, dans le tarif des médicaments, adressé en 1870, par la compagnie des chemins de fer du Midi, aux agents du service médical, dont je fais partie, je trouve que 30 gr. de sulfate de quinine sont évalués à 15 fr., ce qui met le prix du gramme à 0,50 centimes, comme nous le disions tout-à-1'heure, et il n'est guère permis de supposer que des particuliers obtiennent de meilleures conditions qu'une grande compagnie de chemin de fer.
D'après les raisons que j'ai déjà exposées, p. 74, sur les doses équivalentes des deux agents, 80 mille kilogrammes de sulfate de quinine équivaudraient à une quantité trois fois plus grande, c'est-à-dire à 240 mille kilogrammes d'ergot de seigle.
Or, sur ce même tarif précité, les 10 gr. d'ergot de seigle sont évalués à 1 fr., ce qui porterait la valeur du kilogramme à 100 fr. Or, 240 mille kilogr. à 100 fr. le kilogr. vaudraient actuellement 24 millions de francs, d'où ressortirait, pour toute la France, une économie annuelle de 16 millions, en admettant, ce qui n'est guère possible, que l'ergot de seigle soit substitué au sulfate de quinine, dans toutes ses applications thérapeutiques. Mais, en admettant que
cette substitution ne se fasse, comme il est permis de l'espérer, que dans les deux tiers des cas, ce serait toujours une économie de dix à onze millions par an.
Or, il est hors de doute que le prix du seigle ergoté serait infiniment moindre, si l'emploi venait à s'en généraliser. Et cette extension de l'ergot de seigle, dans la thérapeutique, ne saurait bannir le sulfate de quinine de la pratique, où ce dernier agent rendrait encore de précieux services, dans les cas où le seigle ergoté ne serait pas applicable.
A ceux qui m'objecteraient que ce calcul est encore prématuré, je répondrai qu'on ne saurait jamais faire trop tôt un calcul qui nous permette d'envisager l'avenir, avec une certaine confiance, pourvu qu'on se soiir étudié à en bannir avec soin toute exagération. Et, en admettant même que la base principale sur laquelle il repose, la propriété fébrifuge du seigle ergoté, soit reconnue fausse, contrairement à notre conviction, le travail que nous imposerons, pour la vérification à faire de ces recherches, à nos confrères les plus laborieux, vaudrait presque autant que l'économie pécuniaire dont nous venons de parler.
C\ — Essai de t ergot de seigle dans certaines névralgies ou névroses tributaires de la quinine. — Dans ce court paragraphe, nous ne pouvons invoquer
qu'un très-petit nombre de faits, les seuls qui se soient offerts à notre observation, jusqu'à ce jour. Mais,. ils ont tous revêtu un caractère assez rebelle ou une assez grande acuité, pour que les résultats obtenus méritent quelque confiance. Le succès rapide qui a suivi, dans tous ces cas, l'emploi du traitement par le seigle ergoté, doit au moins engager quelques-uns de nos confrères bien placés à renouveler nos expériences. C'est ainsi que nous avons vu guérir rapidement deux névralgies faciales dont l'une (obs. 17) semblait devoir être assez rebelle, d'après les antécédents de la malade, et dont l'autre (obs. 18), quoique récente, a revêtu une très-grande acuité. A ces deux cas nous joindrons une autre névralgie (ob. 19), dont le siège sur le nerf sciatique indique suffisamment le caractère rebelle, et tous les praticiens savent que beaucoup de ces névralgies résistent d'ordinaire aux traitements les plus variés. Or, il a suffi, dans ce cas, d'une dose unique, mais forte, de seigle ergoté, pour obtenir un soulagement immédiat de la douleur, suivi d'une guérison définitive, sans nouveau traitement. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette dose forte a été administrée par erreur.
Les deux seuls cas de névroses que j'ai observés (obs. 20 et 21), se rapportent à une toux nerveuse particulière, ressemblant à la toux hystérique, et dont j'avais observé antérieurement plusieurs exemples de guérison, par l'emploi du sulfate de quinine.
Ces deux cas nous permettent donc de faire un nonveau rapprochement, entre les propriétés thérapeutiques des deux médicaments.
D. — Essai de F ergot de seigle, dans les congestions pulmonaires ou autres et dans les hémoptysies. — Ayant pris pour règle invariable de ne jamais aller au-delà des faits que nous avons observés, nous ne pouvons invoquer ici que deux observations personnelles, dont l'une surtout (22) acquiert une véritable importance, par la comparaison qu'on peut en faire avec l'observation 1; on peut voir, en effet, dans celle-ci, que le malade avait subi une amélioration semblable, par l'emploi du sulfate de quinine.
Au reste, il s'agit de bien s'entendre sur l'amélioration qu'il est permis d'espérer dans les cas de ce genre, par l'un ou l'autre de ces traitements. On sait, depuis longtemps, et M. Andral, dans sa clinique médicale (1), a beaucoup insisté sur ce fait, que tout travail de tuberculose qui se fait dans un organe, et notamment dans le poumon, est presque toujours précédé d'une congestion de cet organe. Le même fait est exprimé, dans l'ouvrage beaucoup plus récent, de MM. Hérard et Cornil. « Il y a, disent ces auteurs (2), dans cette disposition des granulations tuberculeuses relativement aux vaisseaux, une certaine analogie avec la distribution des cor- Ci) T. IV. p. 3 et suiv., 4« éd. Paris, 1840. (2) De la phthisie pulm., p. 39. Paris, 1807.
puscules de Malpighi de la rate relativement aux artérioles de cet organe. Tous ces vaisseaux sont remplis de sang et dilatés, ce qui montre qu'une fluxion sanguine, une augmentation de la pression du sang, sont nécessaires à la formation des tubercules. »
Or, c'est précisément en dissipant cette congestion préparatoire, indispensable à toute éclosion tuberculeuse, que le sulfate de quinine ou l'ergot de seigle peut retarder le développement de la maladie. Je dis retarder simplement et non empêcher, car je ne sache pas que ces deux agents aient une influence directe, sur la granulation tuberculeuse elle-même; rien du moins ne nous démontre cette dernière action. Ramenée à ces simples limites, l'action excito-motrice de ces deux médicaments est encore chose utile, et l'on comprend même qu'elle puisse à tout jamais prévenir le développement du mal, chez les sujets doués d'une faible prédisposition à la tuberculose.
Sans vouloir consacrer un paragraphe spécial aux congestions, siégeant dans d'autres organes, j'en dirai cependant quelques mots.
La congestion du foie et de la rate, par exemple, si fréquente dans la diathèse palustre, se dissipera-telle, sous l'influence de l'ergot de seigle, comme elle le fait, sous l'action de la quinine? Quoique je n'aie pas encore observé des faits qui le prouvent, d'une manière positive, je ne saurais en douter pour ma part; car il serait vraiment extraordinaire
Uni
que les autres accidents liés à cette diathèse, y compris la congestion du poumon (obs. H et 25), cédassent, à l'emploi de ce médicament et que les congestions splénique et hépatique se comportassent autrement.
On ne voit pas davantage pourquoi le seigle ergoté agissant sur certains organes vasculaires, en vertu de son pouvoir excito-moteur, n'agirait pas sur tous, de la même manière. Dès lors, il nous paraîtrait très-rationnel de l'essayer dans les congestions cérébrales, liées à ce qu'on pourrait appeler la diathèse apoplectique. Je me rappelle avoir recueilli quelques faits de ce genre, dans lesquels j'avais obtenu une amélioration des plus notables, et parfois durable, par l'emploi du sulfate de quinine, et il ne serait guère possible aujourd'hui de ranger ces faits, dans la catégorie des affections palustres. Or, j'ai administré tout récemment 2 gr. par jour de seigle ergoté, pendant quatre jours consécutifs, à un malade atteint, depuis deux ou trois mois, de vertiges et de rougeur vive de la face, et j'ai obtenu une disparition immédiate de ces troubles. Dans le cas où ceux-ci viendraient à se montrer de nouveau, chez le même malade, après un intervalle de temps plus ou moins long, disparaîtront-ils de nouveau sous l'influence du même traitement? Je ne vois pas véritablement pourquoi il ne serait pas permis de l'espérer.
Mais le cas est trop récent, et par conséquent trop
peu probant encore, pour que je l'aie ajouté aux
autres observations.
Mais, depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent, j'ai recueilli un autre fait beaucoup plus probant de congestion cérébrale; il est vrai que celle-ci était manifestement sous la dépendance d'une diathèse palustre invétérée (obs. 25). Or, dans ce cas, le seigle ergoté a été manifestement utile.
Nous ne pouvons guère parler de notre expérience personnelle, sur l'action de l'ergot de seigle dans l'hémoptysie, et nous n'avons qu'un seul fait X hémoptysie faible à citer à l'appui (obs. 23). Mais, tout le monde sait que ce médicament a été vanté,' depuis longtemps, dans toutes les hémorrhagies capillaires, et notamment dans l'hémoptysie. S'il ne révèle pas toujours une efficacité très-appréciable, dans ces sortes de cas, cela pourrait tenir uniquement à ce qu'on se montre généralement trop réservé, sur l'emploi de cet agent. Nous croyons, pour notre part, que, pour être réellement efficace' dans les hémorrhagies tant soit peu importantes,' le seigle ergoté devrait être administré, à des doses de 1 à 4 gr., et même à des doses plus élevées dans l'espace de quelques heures. Tel est, du moins le motif auquel j'attribue, pour ma part, de n'avoir jamais été frappé de la puissance d'action de ce remède, dans les hémorrhagies, siégeant ailleurs que dans l'utérus. Et si les hémorrhagies utérines post-
THÉRAPEUTIQUES DU SEIGLEERGOTE. 89
puerpérales cèdent d'ordinaire à des dose de 1 et 2 gr., doses qui pourraient être faibles pour d'autres organes, c'est que l'utérus, après l' accouchement, doit normalement se contracter, et que la plus légère stimulation est de nature à le ramener parfois, sinon toujours, à sa fonction physiologique.
On voit donc, par ces exemples, qu'il ne suffit pas, pour se rendre utile en médecine clinique, de savoir qu'il y a nécessité de prescrire tel ou tel agent, mais qu'il faut encore savoir faire varier les doses des médicaments, suivant les circonstances. L'agent thérapeutique, si je puis ainsi dire, s'adresse aux convenances de l'entité morbide, et la dose doit varier suivant l'aptitude individuelle de l'organe malade ou du système d'organes atteints par l'entité morbide. Le médecin, en un mot, doit imiter l'amphytrion qui veut dignement traiter ses convives, et qui laisse prendre à chacun, suivant ses goûts et suivant son appétit.
E. — Essai de l'ergot de seigle, dans la maladie de Graves ou de Basedow.—Tai été conduit à employer cette médication, dans un cas (obs. 24) arrivé à sa période extrême, et ce choix m'a été suggéré par une série de circonstances que je rappellerai brièvement. Gomme j'avais déjà donné des soins au malade pour lequel on me faisait appeler, et que je craignais d'avance de ne pouvoir lui être d'aucune
utilité par les moyens ordinaires,"presque tous épuisés, j'ai songé au seigle [ergoté, dont je m'occupais alors activement, comme à un agent propre cà diminuer l'impulsion du cœur. Mais, ne voulant pas m'en tenir aune donnée aussi vague, j'ai recherché, dans l'ouvrage de notre ami et ancien collègue^ M. Jaccoud (1), les récentes acquisitions thérapeutiques ou autres, dont la science pouvait s'être enrichie, et j'y ai, en effet, découvert des indications fort précieuses.
^ Voici ce qu'on peut lire, en effet, p. 666, dans l'excellent chapitre consacré à l'étude de cette affection :
« Quel est, dans fétat actuel de la physiologie, la condition qui peut produire simultanément l'hyperkinêsie du cœur et la dilatation des vaisseaux artériels? Une seule réponse est possible; elle découle de l'étude que nous avons faite des palpitations par abaissement de la pression artérielle ; la condition pathogénique cherchée est évidemment la paralysie des nerfs vaso-moteurs cardiaques et cervicaux; la dilatation vasculaire qui en est la suite nécessaire, amène et entretient la palpitation; ainsi est constituée la première phase de la maladie. Secondairement, le développement des vaisseaux se prononce davantage, en raison de la persistance de sa cause, et la glande thyroïde, augmentée de volume, donne
(1) Traité de pathol. int., t. I, p. 665 et suiv. Paris, 1870.
lieu à la tuméfaction caractéristique. Une fois étendue à l'extrémité céphalique, la fluxion artérielle devient une cause d'excitation pour le système nerveux central, et particulièrement pour le centre cilio-spinal; de là, la saillie du globe oculaire, par excitation du muscle orbitaire de Mùller, l'agrandissement de l'ouverture palpébrale par contraction des muscles palpébrauxdu même auteur, et la dilatation de la pupille par excitation des fibres radiées de
l'iris. »
Cette explication, dont je ne puis donner ici qu'un extrait, me paraissait rendre un compte suffisant des divers phénomènes pathologiques observés, et elle aurait suffi, à elle seule, pour me faire administrer le seigle ergoté à mon malade, avec quelque espoir fondé de succès; car elle mettait précisément enjeu une des lésions fonctionnelles [la paralysie vaso-motrice desnerfs cardiaques ei cervicaux), sur lesquelles le seigle ergoté semblait devoir exercer, d'après toutes les probabilités, une influence favorable. Cette explication trouvait d'ailleurs une confirmation remarquable, dans les lésions reconnues à l'autopsie, sur les cordons et les. ganglions cervicaux du grand sympathique.
Mais les théories les meilleures en apparence pouvant se trouver en défaut, j'avais hâte d'arriver au traitement.
Or, voici ce qu'on peut lire, dans le même auteur, p. 673 : « Bien des traitements ont été essayés;
les seuls qui aient donné quelque résultat notable sont le bromure de potassium, l'arsenic et le sulfate de qumine; Image prolongé de ce dernier à la dose quotidienne de 0,60 à 0,80 centigr. a amené une guérison complète dans des cas très-sérieux {Friedreich) . »
• Ici, nous avions plus qu'une théorie, nous avions un fait expérimental, lequel venait fournir un contingent nouveau aux essais que nous poursuivions pour la préparation de ce travail, lequel nous permettait encore d'étudier, sur un terrain nouveau le parallèle, déjà tracé, entre les propriétés thérapeutiques du sulfate de quinine et celles de l'ergot de seigle.
Après cette découverte (car c'en était une pour nous), nous avons proposé, avec plus d'assurance, e traitement auquel nous avions déjà songé, pour les raisons exposées ci-dessus. Or, si nous ne pouvons pas donner notre observation, comme un cas de guenson, s'il est prudent même de réserver l'avenir, nous pouvons dire du moins que nous avons obtenu beaucoup plus, chez notre malade, que nous n osions l'espérer. Il n'y a pas jusqu'aux oscillations subies, dans le volume du corps thyroïde, à la suite d un traitement tour, à tour repris et interrompu qui ne viennent nous démontrer, avec la plus entière évidence, l'efficacité du seigle ergoté, dans la maladie de Basedow. Je signalerai encore ici la rapidité vraiment merveilleuse, avec laquelle un état général aussi grave a pu se modifier, au point de permettre
à un quasi -moribond d'être sur pied, en quelques jours.
Je ne croyais pas assurément, quand je traitais ce malade, avoir été devancé, dans le choix d'une pareille médication. J'ai trouvé cependant, il y a quelques jours à peine, la mention d'un fait semblable, que je me bornerai à extraire textuellement de la revue générale où je l'ai puisé (1) :
« Eniploi du seigle ergoté contre quelques affections des yeux, par M. de Willenbrand. — L'auteur recommande l'usage de ce moyen, à la dose de 5 à 10 grains, avec du carbonate de magnésie, quatre fois par jour, dans certaines formes d'ophthalmies, etc., qui semblent être dues à un défaut de contractilité des vaisseaux et des muscles lisses. // Fa employé d'abord avec avantage dans un cas d exophthalmie avec goitre et hypertrophie du cœur ; sous l'influence de ce traitement, le volume de la thyroïde diminua, ainsi que la matitè cardiaque et la saillie des bulbes oculaires. Toutefois celte amélioration ne fut que passagère, le traitement ayant été interrompu trop tôt.
(Archiv. fur ophthalmologie,
t. IV, n° 1, 1858.)
Je ne chercherai pas à dissimuler la satisfaction,
(t) Arc'i. gèn. de méd., "> c série, t. XIII, p. 73-2.
je dirai presque le soulagement que m'a causé la connaissance de ce fait, tout incomplet qu'il soit, le premier qui vienne confirmer, d'une façon indirecte, les résultats en apparence si disparates, que j'ai consignés dans ce travail. Quand on se trouve seul, en effet, aux prises avec des faits nouveaux qui viennent se ranger, comme à plaisir et avec une docilité parfaite, sous l'égide d'une théorie générale séduisante, on se prend à douter de tout, on est pris d'une sorte de crainte vertigineuse, et malgré toute la rigueur qu'on a la conscience d'avoir voulu porter, dans ses jugements et ses observations, on se demande parfois si on n'est pas le jouet d'une imagination vagabonde, et l'on éprouve le besoin de retremper ses propres convictions à l'observation et au jugement d'autrui.