‹ Recherches sur les propriétés thérapeutiques du seigleChapitre 6 sur 19 · DE QUELQUES APERÇUS DE PATHOLOGIE GENERALE · texte numérisé non relu

DE QUELQUES APERÇUS DE PATHOLOGIE GENERALE

§ 1. — De l'action physiologique de deux corps, comparée à leurs propriétés thérapeutiques .

L'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il tend sans cesse à étendre le domaine des vérités acquises, qu'il est porté, malgré lui, à généraliser les règles de conduite qui lui ont déjà servi ou simplement convenu. Voyez le poète, l'artiste, 'le général, le savant, l'homme du peuple lui-même : ils ont tous une manière particulière d'envisager les choses de leur art, de leur science ou de leur métier. D'où vient cette sorte de cachet, imprimé aux œuvres de chacun ? Il vient d'une généralisation, instinctive ou raisonnée, des procédés qui nous sont devenus familiers, dans les divers actes de la vie.

On ne peut pas exiger du médecin qu'il échappe à cette tendance, commune à tous les hommes. On est simplement en droit de lui demander qu'il ne veuille pas trop se hâter, dans ce travail de généralisation, qu'il se borne à poser quelques jalons et à indiquer la voie, quand ses forces ou son intellL gence ne suffisent pas à l'exécution de la besogne

tout entière. Nous ne devons donc pas étouffer cette impulsion native de notre esprit : appliquons-nous seulement à diriger ce dernier, dans le sentier difficile où il s'engage et à lui assigner d'avance les limites, au-delà desquelles il serait périlleux de vouloir atteindre.

Ces considérations n'ont d'autre but que de faire excuser notre témérité, pour avoir voulu faire un pas de plus, dans certaines questions de thérapeutique, malheureusement trop obscures et qui n'ont pas eu le privilège d'être étudiées par tous, avec méthode, comme l'ont été par exemple, les questions d'anatomie pathologique ou de pathologie proprement dite. La thérapeutique, selon nous, est trop souvent laissée à l'arbitraire de chacun : la routine y règne trop en souveraine, parmi ses plus brillants, comme parmi ses plus humbles adeptes, ce qui ne veut pas dire assurément qu'on n'ait jamais fait et qu'on ne fasse pas encore, par boutades, de l'excellente thérapeutique.

Ce n'est assurément ni l'intelligence, ni la bonne volonté qui manquent à la plupart des médecins : ce qui leur manque surtout, c'est le temps, qui mène seul à Irréflexion, la plus précieuse faculté de notre entendement. Or, sans le loisir de la réflexion, l'homme le mieux doué ne saurait' acquérir cet esprit philosophique, dont le concours est nécessaire, indispensable même à la saine interprétation des plus simples phénomènes

de la nature. Et il ne suffit pas d'avoir acquis cet esprit philosophique que tout homme possède, pour peu qu'il ait connu les procédés rigoureux d'une science quelconque; il faudrait qu'il eût le loisir de l'appliquer à toutes choses, ce qui n'est guère possible, dans l'exercice pénible de la profession médicale.

Un des grands principes qui doivent diriger la thérapeutique dans son œuvre de progrès, principe que nous n'avons pas inventé et dont la nécessité ressort principalement de cette pénurie de temps qui pèse sur nous tous, c'est le principe de la division du travail. Faire peu et faire bien, telle devrait être la devise de tout thérapeutiste; je ne sais même pas si cette simple recette ne profiterait pas à beaucoup d'autres. Puisque le fardeau est trop lourd, pour être porté par un seul homme, que chacun de nous soit et puisse rester routinier, sur la plupart des choses de son art, mais qu'il ne le soit pas pour toutes et qu'à force de patience et d'études, il en connaisse ou s'efforce du moins d'en connaître une, mieux qu'aucun autre praticien.

Mais, nous voici bien loin de notre seigle ergoté qui est pourtant la cause innocente de tout ce verbiage; revenons-y bien vite, de peur de trop nous égarer.

Nous avons vu comment, de proche en proche et de question en question, nous avons été conduit à étudier les propriétés thérapeutiques de cet

agent et comment nous avons pu prévoir la nature de ces propriétés. Jusqu'à ce jour, toutes ces propriétés ne nous sont pas connues, la propriété antirhumatismale, par exemple; mais nous croyons fermement que cette propriété existe et qu'on ne tardera pas à la trouver.

Est-ce en comparant les propriétés physiologiques de cette substance à ses propriétés thérapeutiques, que nous avons deviné ces dernières? Nullement. La physiologie nous conduira peut-être un jour à ce mode expéditif, et nous verrons comment (et quand je dis nous, il est bien entendu que je veux dire tout le monde). Nous sommes arrivé à ce résultat, en comparant l'action physiologique de deux corps à Faction thérapeutique de ces mêmes corps.

Pour enlever à certains raisonnements tout prétexte d'obscurité, nous sommes obligé de remonter aux axiomes, comme en mathématiques, chose qu'on, ne fait peut- être pas assez en médecine. Nous rappelant donc le vieil axiome d'identité, qui a excité le rire de plus d'un écolier , nous dirons , par exemple :

Voici 1 gramme de sulfate de quinine parfaitement pur, et voici un autre gramme de sulfate de quinine également pur. Si quelque infirme me demandait lequel de ces : un gramme je préférerais, pour couper un accès de fièvre ou pour traiter un rhumatisme, je lui dirais que la chose m'est assez indifférente, attendu : l°que le premier gramme coupe la

fièvre ou amortit le rhumatisme, en allant s'attaquer à tel tissu ou à tel organe que je puis ou non connaître; 2° que le second gramme, en allant trouver le même tissu ou le même organe, ne manquera pas de couper la fièvre, etc.

Puis, me tournant vers un homme, habitué à écouter les vérités élémentaires, pour arriver sans secousses aux vérités plus ardues, je lui dirais :

Identité d'actions physiologiques. — Identité de propriétés thérapeutiques.

Voici maintenant 1 gramme de sulfate de quinine d'un côté, et 2 ou 3 grammes de bonne poudre d ergot de seigle de l'autre. Si, cette fois, un médecin, désireux de s'instruire, me demandait à laquelle de ces deux substances je donnerais la préférence, pour arrêter une métrorrhagie légère, dite essentielle, je lui répondrais encore que la chose, pour le moment, m'est assez indifférente, et voulant supprimer pour lui les raisonnements intermédiaires, par trop simples, je lui dirais :

Ressemblance d actions physiologiques, Ressemblance de propriétés thérapeutiques.

Je me hasarderais même à ajouter que, puisqu'il en est ainsi, pour l'ergot de seigle et le sulfate de quinine, il en sera de même, pour toute autre substance qui jouira de la même action physiologique ou, si l'on aime mieux, d'une action excito-motrice à peu près semblable. J'irais même plus loin et lui dirais que la mêmejrelation, qui existe entre l'action

physiologique et les propriétés thérapeutiques de ces deux corps, doit exister entre toute action physiologique, commune à beaucoup d'autres substances, et les propriétés thérapeutiques de ces mêmes substances. Donc, en suivant avec rigueur toute cette série de raisonnements, nous arrivons à pouvoir formuler ce que nous croyons une vérité nouvelle ou thérapeutique, sinon nouvelle dans le fond, du moins dans la forme précise que nous croyons être en droit de lui donner, vérité qui pourra être féconde en résultats pratiques, et nous dirons :

Les substances douées de la même action physiologique, jouissent des mêmes propriétés thérapeutiques.

Cette proposition, dont nous espérons que l'avenir démontrera l'entière exactitude, nous paraît devoir consacrer en attendant un guide-principe, une sorte de principe de recherches qui doit constamment éclairer le clinicien, dans ses études thérapeutiques.

Il n'est pas nécessaire qu'il y ait identité d'action physiologique, pour qu'il y ait ressemblance des propriétés thérapeutiques; il suffit et il faut même, pour que la comparaison ne laisse rien à désirer, qu'il y ait simplement ressemblance d'action physiologique. Le paysan de nos jours abat une branche d'arbre, de deux ou trois coups de hache, et il est certain que l'homme pré-historique n'aurait pas abattu si vite la même branche d'arbre, avec sa

hache de silex; mais celui-ci devait en venir à bout cependant, avec plus de temps et de patience.

On doit donc s'attendre à trouver des différences, dans les propriétés thérapeutiques de deux corps, jouissant d'une action physiologique ressemblante. S'il y avait, par hasard, identité de propriétés thérapeutiques, il y aurait également, en vertu du discours tenu à l'infirme, identité d'action physiologique et par conséquent identité des agents thérapeutiques, sous une enveloppe différente.

Cette vue nouvelle n' ouvre -t-elle pas carrière à une multitude de recherches, pleines d'intérêt? En tout cas, ne peut-elle pas servir de guide à notre curiosité naturelle qni ne saurait s'exercer à l'aventure, sans un but déterminé? Ne pourrait-on pas, par exemple, essayer la propylamine dans les fièvres palustres, dans diverses hémorrhagies capillaires, etc. , etc. . dans tous les cas, en un mot, où la quinine et le seigle ergoté se seraient montrés utiles? Nous aurions tenu, pour notre part, à nous livrer à cette vérification expérimentale; mais, les occasions nous ont fait défaut, jusqu'à ce jour.

La thérapeutique ainsi comprise servirait à élucider une foule de questions physiologiques, à en préparer du moins la solution : elle procurerait au clinicien cet attrait scientifique qui centuple les facultés id'un homme, et dirigées par des mains prudentes et habiles, elle ne saurait effacer le principal rôle du médecin praticien qui consiste, par-

dessus toutes choses, à poursuivre le soulagement de ses semblables.

Loin de nous donc la pensée de vouloir lancer la médecine, dans une voie d'expérimentation aveugle et effrénée; nous dirons même qu'on ne doit jamais s'y engager, pour un motif frivole et sans une aptitude spéciale, eût-on déjà acquis l'assurance qu'on ne nuirait pas à ses malades. L'expérimentation thérapeutique doit avoir ses règles, comme toute méthode scientifique, et dans cette circonstance, moins que dans toute autre, ces règles ne sauraient être improvisées. îlestdes cas, oùselonnous, l'expérimentation est un devoir, d'autres où elle est et doit être parfaitement permise, d'autres enfin où elle deviendrait un crime. Nous tenons à honneur de ne pas confondre tous ces cas, et si d'autres viennent jamais aies confondre, par irréflexion, indifférence ou tout autre motif, d'avance nous en récusons hautement toute la responsabilité.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ces règles ; je tie bornerai à dire, faute de mieux, que chacun les jrouvera au fond de sa conscience et qu'il ne s'y trompera pas, s'il est tant soit peu clairvoyant. J'ai donné du. seigle ergoté à un de mes meilleurs amis, je l'ai fait dans un but à la fois thérapeutique et expérimental, et je n'ai pas caché ce double but à mon ami, qui était loin d'être un de ces infirmes dont je parlais un peu plus haut. Or, il a parfaitement accepté la drogue et s'en est bien trouvé.

C'est assez dire qu'il ne doit pas y avoir, pour le médecin consciencieux, deux genres d'expérimentation, à l'usage de deux catégories différentes de clients; ce qu'on n'oserait pas tenter pour les uns, on ne doit pas plus le tenter pour les autres.

L'ardeur pour les recherches peut donc se concilier parfaitement, avec le respect de la tradition qui doit pourtant dominer, dans la pratique usuelle de la médecine. C'est au tact de chacun qu'il appartient de décider, si on doit ou non, dans tel cas donné, déroger aux règles ordinaires de la thérapeutique.

Ces réserves faites, il est bon que le clinicien ne soit pas réduit à rouler perpétuellement son rocher de Sisyphe, et qu'il sache allier parfois la poursuite d'une question scientifique, avec l'accomplissement de ses devoirs professionnels. Cela vaut mieux assurémentque de donner, chaque jour, une fiole nouvelle à son malade et d'amalgamer, dans chacune, les richesses thérapeutiques des deux mondes. On est quelquefois forcé sans doute, ne serait-ce que par le désir du patient et de son entourage, de déployer toutes les ressources de la matière médicale. Mais, même dans ces cas, par amour pur des principes, on devrait s'attacher à ne pas les employer toutes simultanément : l'alternance des médications donne pleine satisfaction au malade et permet de mieux juger leur valeur respective.

Mais, il ne suffit pas de voir la meilleure direction à imprimer aux recherches thérapeutiques; il

lOi RECHERCHES SUR LES PROPRIÉTÉS

faut encore faire ses provisions de route, et savoir comment on pourra se procurer des données suffisantes, pour agir, dans tel cas donné, avec quelques chances de succès. C'est ici surtout que se fera sentir l'avantage de cette division du travail, dont nous parlions précédemment.

Si on veut, en effet, ancrer la méthode expérimentale en thérapeutique, il faut commencer par lm donner des assises fixes et solides. Or, pour jeter ces assises, un double travail préalable est indispensable et ce travail ne saurait être accompli par le même homme, si savant qu'il fût ou qu'on voulût le supposer. Il faut le concours simultané ou isolé des physiologistes et des pathologistes, il faut de plus que les uns et les autres apportent à cette étude, toute r attention et la rigueur de la science la plus raffinée. '

Examinons donc séparément le rôle de la physiologie et celui de la pathologie, dans l'accomplissement de cette tâche commune.

La physiologie, qui a pour principale mission de rechercher le mode de fonctionnement de nos organes, poursuit son but, au milieu d'un dédale d'expériences ingénieuses, dont la conception et l'exécution suffisent cà remplir l'existence de plusieurs savants. Il n'est donc pas étonnant qu'elle soit tout entière absorbée par son objet et qu'elle ne s'occupe qu'indirectement de l'application de ses découvertes à la pathologie. Elle ne manque jamais

de s'en occuper cependant, chaque fois qu'elle le peut ; elle ne le fait qu'après-coup, quand elle a signalé quelque phénomène plus ou moins important. Le plus souvent, c'est le pathologiste qui s'empare de cette découverte et en tire son profit ; il est d'ailleurs mieux placé que le physiologiste lui-même, pour juger du parti qu'on en peut retirer.

Or, il serait à désirer que les deux sciences devinssent un peu moins égoïstes et travaillassent, plus qu'elles ne le font, l'une pour l'autre.

La physiologie devrait étudier, par exemple, l'action sur l'organisme sain, des divers agents de la matière médicale, des agents les plus répandus comme des plus rares. Elle pourrait nous apprendre ainsi l'action physiologique de chacune de ces substances. Ce travail a été fait sans doute, pour bien des substances ; mais, c'est un travail d'ensemble qu'il faudrait, un travail où figurerait, en première ligne, la liste complète des médicaments les plus usuels. Quelle mine féconde n'y aurait-il pas là pour le médecin! Que d'erreurs ne pourrait-il pas redresser, que de vérités nouvelles n'y trouverait-il pas à l'occasion !

Quant à la pathologie, elle a une double mission à remplir, une mission d'humanité dont on ne saurait trop apprécier les louables efforts, et une mission scientifique, qui touche de fort près au rôle de la physiologie. Gomme science pure, en effet, la pathologie ne fait qu'étudier l'action physiologique

d'un certain nombre d'agents, dont les uns lui sont connus et les autres inconnus.

Quand elle étudie, par exemple, les accidents produits par l'intoxication saturnine, que fait-elle autre chose que de rechercher l'action physiologique du plomb, sur l'organisme sain? Or, cette étude ne devrait pas se borner à une sèche énumération des divers accidents saturnins, elle devrait comprendre un travail synthétique qui permît de les rattacher les uns aux autres, par un même lien physiologique. Le plomb, une fois introduit dans l'organisme, par le torrent circulatoire, s'attaque-t-il de préférence à tel ou tel organe, à telle ou telle partie de cet organe, à un tissu particulier, ou à un élément anatomique distinct ? Autant de questions que la pathologie pure devrait résoudre ou s'attacher à résoudre, et nous en passons bien d'autres. Nous avons sans doute, sur ces points, bien des travaux partiels; mais, c'est encore un travail synthétique, un travail d'ensemble qu'il nous faudrait, pour tous les agents toxiques, par'exemple.

Quand la pathologie, d'autre part, étudie la variole ou la rougeole, elle s'occupe, en tant que science pure, de l'action physiologique d'un agent inconnu (le virus varioleux ou morbilleux) sur l'organisme sain. Dans ce cas, comme dans le précédent, ce sont les mêmes questions à résoudre, la même synthèse à faire ou à tenter.

Dans l'un ou l'autre cas, qu'on ait affaire à un

agent connu ou inconnu, le problème qui *se pose est toujours le même : il s'agit de déterminer, avec la plus grande précision possible, les modifications matérielles ou fonctionnelles que cet agent opère, sur Y organisme. Gela ne suffit même pas, en ce sens que pour arriver à des résultats comparables, on doit prendre, sur l'organisme lui-même, des points de repère fixes, qui soient les mêmes, pour tous les observateurs; on doit, en un mot, chercher adonner une base naturelle à toute classification des lésions et des symptômes morbides, et par conséquent à toute synthèse qui en dérive.

Mais, pour ne laisser aucune équivoque dans l'esprit, nous sommes obligé d'entrer dans quelques explications étrangères à notre sujet : nous verrons, de la sorte ce que doit être cette base naturelle, nous discernerons mieux le substfatum qu'il convient de lui donner.

Il ne faut pas craindre, pour rendre sa pensée plus claire, de prendre les choses d'assez haut et d'assez loin.

De quoi se compose l'organisme ? Il se compose à! appareils diversement disposés et concourant, chacun à une fonction distincte : tels sont l'appareil de l'innervation, l'appareil de la respiration, de la digestion, etc., etc.

Les appareils sont constitués, à leur tour, par une réunion $ organes remplissant chacun une fonction partielle, dans la grande fonction dévolue à l'appa-

reil. C'est ainsi que, dans l'appareil de la digestion, nous trouvons, par exemple, les dents, les glandes salivaires, etc., qui servent à accomplir un premier acte de la digestion, le foie et le pancréas, etc., qui exécutent un second, un troisième acte, etc., de cette grande fonction.

D'autre part, les organes ne sont qu'un assemblage de tissus, ayant chacun un rôle différent àremplir, dans chaque organe. Tels sont, dans la glande mammaire, par exemple . le tissu vasculaire qui nourrit l'organe, le tissu graisseux qui le protège, le tissu épithélial qui sépare du sang, un liquide propre à nourrir le nouveau-né, et ainsi des autres tissus.

Enfin, dans les tissus, nous trouvons les éléments anatomiques, ainsi nommés parce qu'ils représentent la dernière parcelle de l'organisme vivant. Quoique nous soyons moins avancés, sur leur mode de vivre, nous pouvons affirmer, par induction, qu'ils jouent, dans les tissus, le même rôle que ceux-ci jouent dans les organes, le même que ces derniers jouent dans les appareils, etc. Chacun d'eux a, sans nul doute, une fonction distincte à remplir.

Il suit de là que l'organisme peut être considéré, au gré de chaque observateur, comme un assemblage a'appareils, ou comme une réunion d'organes ou comme formé par des tissus distincts, ou enfin comme une agglomération d'éléments anatomiques variés.

Suivant le point de vue auquel il se sera placé, chacun de ces observateurs pourra donc décrire, soit des lésions d'appariels, soit des lésions d'organes, de tissus ou d'éléments anatomiques.

Or, il serait à désirer que tous les observateurs s'entendissent pour viser, si nous pouvons ainsi dire, le même point de l'organisme, quand il s'agit de déterminer la propriété physiologique ou thérapeutique de tel outel agent. Sans cette précaution, on ne manquerait pas d'arriver parfois à un véritable chaos pathologique.

Or, ce qui doit servir de base, ce nous semble, à toute recherche physiologique ou pathologique, à tout travail de synthèse surtout, c'est Y étude des éléments anatomiques. C'est ainsi du reste que la question a été comprise par M. Claude Bernard et par la plupart des physiologistes de nos jours, ainsi que par un grand nombre de pathologistes qui, à côté des lésions appréciables à nos sens, décrivent les lésions microscopiques, portant sur les éléments anatomiques.

On ne saurait imaginer, en effet, une entité morbide quelconque, que ce soit une affection des plus graves ou une simple indisposition, sans qu'il y ait nécessairement une lésion passagère ou durable d'un ou de plusieurs groupes d'éléments anatomiques. 11 est facile de s'en convaincre, en substituant, dans une série d'équations, les termes communs à chacune de ces équations.

Dans un organisme sain ou en santé, par exemple, ne devons nous pas avoir des appareils bien i conformés ? Et, si ceux-ci fonctionnent bien, ne s'ensuit-il pas .que les organes sont bien constitués, qu'à leur tour les tissus et les éléments anatomiques, dont ceux-ci se composent, sont d'une intégrité parfaite. Il est vrai que la santé idéale seule pourrait réaliser de semblables conditions, et il ne faudrait pas avoir une seule petite égratignure sur son corps, pour être digne de s'en gratifier.

Pour savoir ce qui se passe, dans l'état de maladie, on n'a qu'à mettre une négation à chacun de ces termes, en commençant par le premier. Car la maladie n'est-elle pas une négation de la santé? Nous dirons donc que, dans tout organisme non sain ou malade, il y a au moins un appareil qui ne fonctionne pas bien, ou soit lésé; que dans cet appareil, il y a au moins un organe qui ne soit pas à l'état normal ; que, dans cet organe, il y a un tissu au moins qui ne soit pas à l'état normal et que dans ce tissu, il y a un ou plusieurs éléments anatomiques qui ne soient pas constitués comme ils doivent l'être et qui par conséquent soient lésés.

D'où la conséquence forcée que, dans la plus simple des indispositions, comme dans la plus grave maladie, il existe une lésion dun ou de plusieurs éléments anatomiques,

Or, le plus sûr moyen d'arriver à déterminer cette lésion, dans les cas difficiles, c'est de s'ha-

bituer à la rechercher, dans les cas faciles. C'est ainsi, par exemple, que pour décrire la lésion caractéristique de la fièvre typhoïde ou de la variole, on ne devrait pas se borner à dire qu'il y a une ulcération des plaques de Peyer, ou des pustules ombiliquées sur la peau, mais qu'il y a sur la muqueuse de l'intestin, telle lésion portant sur tels ou tels éléments anatomiques, dont se composent normalement les plaques de Peyer, et de même pour la variole.

En prenant cette base uniforme, tant en pathologie qu'en physiologie, en faisant surtout dans chaque cas, une comparaison succinte, entre l'état morbide et l'état normal, on arrivera, d'une part, à se comprendre, ce qui ne sera pas à dédaigner, et d'autre part, à déterminer avec précision, l'action physiologique de telle ou telle substance connue ou inconnue, sur l'organisme sain. Or, tel est le but que nous avons voulu simplement indiquer, dans cette digression, dont on voudra bien excuser la longueur, en raison de l'importance du sujet.

Mais, là ne se borne pas le rôle scientifique de la pathologie, laquelle, après avoir tracé la voie à la thérapeutique, doit, à son tour, recevoir de celle-ci des éclaircissements nouveaux. La thérapeutique, en effet, en étudiant l'action physiologique des substances qn'elle emploie, doit confronter cette action, avec celle appartenant à l'agent morbid 3 luimême. De là, un contrôle incessant, dans des

112 RKCHERCHES SUR LES PROPRIETES

questions essentiellement connexes, contrôle qui ne peut être efficace, qu'à la condition de porter sur des données exactes, bien observées et parfaitement comparables. Or, comme nous l'avons établi précédemment, où peut-on avoir un meilleur terme de comparaison, si ce n'est dans un quelconque des éléments anatomiques , lequel après avoir reçu une première modification, due à l'agent morbide, en reçoit ou doit en recevoir une autre, en sens inverse, provenant d'un agent thérapeutique approprié ?

Supposons qu'un pareil travail, de science pure, fût exécuté avec toute la lenteur et la précision désirables, non-seulement pour la pathologie humaine, mais encore pour la pathologie des animaux domestiques ou autres. Croit-on que la science pratique n'en recevrait pas un contre-coup favorable? Pour notre part, avec deux simples feuilles de papier, garnies, comme nous venons de le dire, l'une par les physiologistes, l'autre par les pathologistes, nous nous chargerions de faire toute la médecine, en suivant les seules indications puisées dans cette double lecture.

Que nous ayons à traiter, par exemple, une affection A, caractérisée, sur la liste pathologique, par un développement exagéré des sécrétions épithéliales : nous chercherons, sur la liste physiologique, s'il n'y aurait pas un corps qui eût pour action physiologique de diminuer ou d'enrayer les

sécrétions épithéliales. Si cet heureux corps s'y trouve et qu'il s'appele a, je dirai que a jouera sûrement, par rapport à A, le rôle d'agent thérapeutique efficace. Dans le cas où mes prévisions se trouveraient en défaut, après un certain nombre de tentatives convenablement dirigées, je renverrais aux physiologistes et aux pathologistes leurs listes respectives, en les priant de vouloir bien les réviser, en ce qui concerne l'affection A ou le corps a, ou tous les deux ensemble.

On ne manquera pas de m'objecter que j'ai pris là un exemple arbitraire, et que la chose ne sera pas aussi commode à exécuter qu'à concevoir. Sans aucun doute; mais, j'ai tenu simplement à établir, par cet exemple, la marche logique à suivre dans la recherche des agents thérapeutiques nouveaux. Au reste, pour sortir de l'arbitraire, nous prendrons un exemple de chair et d'os, pour montrer que telle est bien cette marche logique, dont nous ne prétendons nullement avoir le monopole. Nous demanderons quelle est l'idée-mère qui a conduit plusieurs chirurgiens, il y a quelques années, tels que MM. VellaetManec, Ghassaignac, Broca et d'autres à essayer le curare dans le traitement du tétanos. Ces chirurgiens n'ont pas raisonné autrement que nous venons de le faire nous-même. Ils se sont dit que l'agent producteur du tétanos excitait la motilité, et ils ont traité leurs malades, par un autre agent qui avait la propriété de détruire la même motilité.

mi

La question n'est' pas de savoir ici,, si le succès a souvent fait défaut à leur attente : ce qu'il importe de faire ressortir, c'est l'enchaînement des raisonnements qui les ont guidés dans ces tentatives. Cet enchaînement est tel qu'il a dû, pour ainsi dire, s'imposer à tout esprit tant soit peu réfléchi, dans bien des circonstances semblables. Et si le résultat obtenu, qui ne fait qu'exprimer la conclusion, trompe souvent l'espérance du médecin, c'est que les prémisses sont fausses et qu'il faut avant tout, chercher à les établir avec vérité et précision.

§ 2. — De la relation entre les propriétés thérapeutiques de deux du plusieurs corps et l'action physiologique de ces corps.

Nous avons vu, jusqu'à présent, comment l'analogie d'action physiologique de deux corps étant eonnue, on peut en déduire, d priori, l'analogie de leurs propriétés thérapeutiques. Dès lors, si l'un de ces corps possède notoirement la propriété thérapeutique A ou B, le second corps la possédera nécessairement, quoique à un degré variable.

Peut-on arriver à une conclusion inverse, c'està-dire remonter à la connaissance de l'action physiologique de deux corps, par la comparaison de leurs propriétés thérapeutiques? Pour notre part, nous croyons la chose possible, mais à la condition que la comparaison portera sur un certain nombre de propriétés thérapeutiques communes, et non sur

une seule. Ce qui n'empêche nullement de se baser sur une propriété thérapeutique commune, pour entreprendre la comparaison en question.

Nous connaissons, par exemple, trois principaux fébrifuges, l'amnîe, Veau froide et le sulfate de quinine, auquel il nous sera peut-être permis de joindre désormais le seigle enjoté. Il est parfaitement rationnel d'admettre que ces quatre agents guérissent la fièvre palustre, en vertu d'une même action excitamotrice.

Mais doit-on conclure, de ce seul aperçu, que cette action excito-motrice est bien l'apanage de chacun de ces corps? Nous ne le pensons pas, car il pourrait se faire que l'un d'eux, en produisant une modification toute différente sur l'organisme, ne mît en jeu la propriété excito-motrice que d'une façon indirecte, par un mécanisme encore inconnu.

Il nous faut donc poursuivre le parallèle thérapeutique sous toutes ses faces, pour que nous puissions en tirer quelque conclusion légitime, au point de vue physiologique. En d'autres termes, il s'agit de savoir si, administrés dans les mêmes circonstances pathologiques, ces quatre, agents se comportent tous de la même façon. Passons donc rapidement en revue, à cet égard, les principales affections dans lesquelles l'un ou l'autre de ces agents aura produit une modification parfaitement appréciable, et nous verrons, chemin faisant, si la

même modification est produite par les autres agents de la même classe :

i° Intoxication palustre :

Sulfate de quinine. — Utile, d'après tous les médecins.

Eau froide. — —

Arsenic. — —

Seigle ergoté. — — d'après l'auteur.

2° Rhumatisme articulaire :

Sulfate de quinine. — Utile d'après l'expérience générale.

Eau froide. — Employée avec succès, en Angleterre, dans des cas

très-graves de rhumatisme articulaire aigu , par le

D r Fox(l).

Arsenic. — Employé avec succès, dans le rhumatisme chronique, par M. H. Gueneau de Mussy (2).

Propylamine. — Se trouvant dans l'ergot de seigle, préconisée dans le rhumatisme articulaire aigu, par M. le D r Avenarius (3).

3° Inertie utérine (métrorrhagie) :

Sulfate de quinine. — Employé avec succès par M. N. Gueneau de Mussy (4) et par l'auteur.

Eau froide. — Vantée dans tous les ouvrages d'accouchements, contre l'inertie utérine après l'accouchement, ainsi que dans la métrorrhagie ordinaire.

(1) Voyez Revue critique, par M. le professeur Lasègue, dans es Arch. gèn. de mèd., t. XIX, 6e série, p. 593 etsuiv.

{% Voir Tr. de thér. par MM. Trousseau et Pidoux, 7e édition, 1. 1, p. 37-2. Paris, 1862.

(3) Union méd.,n°à\jL 16 janvier 1873, p. 65.

(4) Du trait, des hémorrh. de mat. par le sulfate de quinine pir M. B:irtharez, Thèse. Paris, 187-2.

Arsenic. — Je ne connais rien de relatif à l'emploi de l'arsenic, dans l'inertie utérine et la métrorrhagie.

Seigle ergoté. — Forme la principale base du traitement classique, dans l'inertie utérine et la métrorrhagie.

4° Provocation des contractions utérines pendant la grossesse :

Sulfate de quinine. — Les ferait naître, d'après leD r Monteverdi (de Crémone) (t) et d'après l'auteur.

Eau froide. — Tout le monde sait que les douches d'eau froide, sur le col utérin, constituent un des meilleurs moyens de provoquer l'accouchement prématuré artificiel.

Arsenic. — Il serait intéressant de rechercher, sur les femelles pleines domestiques, si l'emploi de l'arsenic ne ferait pas naître des contractions utérines, bien entendu sans empoisonnement. Je ne connais aucun document à ce sujet.

Seigle ergoté. — Fait naître des contractions de la matrice.

5° Névralgies :

Sulfate de quinine. — Tous les médecins savent que, sans guérir toutes les névralgies, l'emploi de cet agent constitue un des meilleurs modes de traitement.

Eau froide. — Hydrothérapie préconisée par Fleury (2).

Arsenic. — Vanté par Fowler, Boudin et autres médecins (3).

Seigle ergoté. — Administré avec succès, par l'auteur, dans deux cas de névralgie faciale et dans un cas de névralgie sciatique (obs. Î7, 18 et 19 du présont travail).

6° Hémorrhagies :

Sulfate de quinine." — Employé avec succès par M. N. Gueneau de • Mussy et par l'auteur.

(1) Voy. Union mêd., n° du 14 octobre 1871.

(2) Traité théor. et clin, d'hydroth.. p. 553 et suiv., 3 e 'édition, Paris, 1866.

(3) Voir Trousseau et Pidoux, loc. cit., p. 371.

Page 1