‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 100 sur 180 · ART. XVI. RAHULA ET L\ LÉGENDE · texte numérisé non relu

ART. XVI. RAHULA ET L\ LÉGENDE

deux frères tombèrent cependant d'accord sur un point, à savoir que celui qui prendrait l'autorité royale pourrait commander à l'autre, et que ce dernier devrait lui obéir sous peine de s'attirer une grave punition. Ce principe posé, Sûrya accepta la succession paternelle, puis commanda à son frère de monter sur le trône à sa place. Sûrya, désormais libre de ses actes, se retira dans la solitude, embrassa la vie ascétique, puis commença à prêcher par la parole et par l'exemple à tous ceux qui le suivirent dans cette nouvelle voie. Il fit le vœu de ne vivre que d'aumônes, de ne rien s'approprier, pas même un bol d'eau ou une branche de saule (1). Dans la suite, il oublia sa promesse: un jour qu'il était pressé par la soif, il aperçut une cruche d'eau et, sans demander la permission au propriétaire, il en but le contenu pour se désaltérer. Quand le porteur de cruche fut de retour, il trouva le récipient vide et éclata en invectives: «Ne se diraiton pas ici dans une caverne de voleurs, bien plutôt que dans la retraite d'un ermite?» Le solitaire, entendant cet homme maugréer, revint le trouver: «C'est moi qui ai bu le contenu de cette urne, pour apaiser la soif qui me dévorait.— Bien ! reprit l'individu ; puisque c'est vous qui avez bu mon eau, n'en parlons plus!»

L'ermite se retira tout triste. «J'ai violé mon vœu, pensa-t-il. J'avais juré de ne rien m'approprier, et voilà que j'ai volé l'eau que ce brave homme avait puisée ! » L'âme tout occupée par ces tristes pensées, il s'assit à terre, quand queiques-uns de ses disciples se présentèrent devant lui et le saluèrent selon l'usage. Sûrya leur dit : « Ne me présentez plus vos respects : je suis un voleur. — Que dites-vous là, maître? — Ne m'appelez plus désormais votre maître: j'ai violé mes engagements. J'ai volé de l'eau : je ne mérite plus de vous avoir pour disciples ; vous devez me punir comme un voleur. — Jamais nous n'oserions en agir ainsi avec notre maître, reprirent les disciples.» Sûrya se rendit auprès du roi Chandra, qui le reçut brillamment aux portes de la ville

(1) Four les aspersions d'eau lustrale.

et se prosterna à ses pieds. « Ne me rendez aucun honneur, dit l'ermite, je ne mérite que le châtiment des voleurs: j'ai volé de l'eau, j'ai forfait à mes engagements.»

Chandra, admirant la délicatesse de cet ascète et ne trouvant du reste rien de répréhensible dans cet acte, lui répondit : « De mon autorité royale, je permets à tout ermite de prendre les remèdes, les fruits, l'eau et les aliments nécessaires pour subvenir à sa subsistance ; vous n'avez donc aucune transgression à vous reprocher. — Cette loi est nouvelle, reprit l'ermite; elle n'existait pas au jour où je me suis rendu coupable du larcin, donc elle ne saurait me disculper. — Je veux, répliqua le roi, que cette loi ait un effet rétroactif et qu'elle soit considérée comme existante à partir du jour de mon élévation au trône.» L'ascète demeurait quand même inconsolable de la transgression de ses engagements. Il supplia le roi de lui infliger une punition. Comme il insistait, un des alliés de la famille pria le roi de lui infliger une sanction pénale pour ne pas le contrarier trop vivement. Sur ce, Chandra lui donna pour pénitence de se retirer dans une solitude de son parc. Par inadvertance, il oublia son détenu ; ce ne fut qu'au bout de six jours que son souvenir revint à sa mémoire. Aussitôt, regrettant le traitement trop sévère que l'ermite avait dû subir pendant ces six jours de détention, il demanda à ses ministres si l'ermite n'était pas sorti du parc; sur leur réponse négative, il publia un édit dans tout son royaume, pour rendre la liberté à tous les captifs, hommes, animaux ou oiseaux. Il offrit ensuite à Sûrya des mets abondants et délicats; enfin il lui rendit la liberté.

«Savez-vous, mes bonzes, qui était ce Sûrya? dit Çakyamouni. Eh bien, c'était moi ; et Chandra était Rahula. Pour avoir laissé cet ermite six jours entiers dans son parc, sans s'occuper de lui, il a dû subir une réclusion de six années dans le sein maternel.»

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