ART. XVI. RAHULA ET LA LEGENDE
§ 3. DJATAKA DE YASÔDHARÂ.
Dans îe lointain des siècles, la femme d'un riche éleveur s'en alla avec sa fille pour traire les vaches dans un pâturage. La tâche achevée, elles revenaient avec deux bassins pleins de lait; la jeune fille portait Je plus grand et la mère le plus petit.
Quand elies furent arrivées à un lieu désert, vers le milieu de la route, la mère dit à sa fille: «Presse un peu le pas: cet endroit est mal famé.» La jeune fille riposta: «Comment voulez-vous cpie je marche vite en portant ce grand et lourd bassin?» Nonobstant, la mère pressait toujours sa fille de marcher plus vite, parce qu'il y avait du danger à s'attarder dans cet endroit. «On me fait porter le plus lourd fardeau, pensa la fille, puis on veut encore m'obliger à courir. Nous verrons!» Sur ce, elle dit à sa mère: «Prenez ce bassin et portez-le un peu, j'ai besoin de m'arrêter ici un instant.»
La mère, chargée des deux bassins, s'avançait péniblement, tandis que sa fille revenait à pas lents. Elle dut faire ainsi six kroças (p. 79, n. 2) en portant son lourd fardeau.
Cette jeune fille était Yasôdharâ; parce que, dans une de ses précédentes existences, elle obligea sa mère à porter ce lourd bassin à une distance de six kroças, elle mérita la peine de porter Rahula dans son sein pendant six années.
Çakyamouni se leva et regagna sa solitude. Yasôdharâ envoya Rahula demander à Çakyamouni la faveur de lui succéder et de recueillir son droit d'héritage. Avec une simplicité enfantine, il lui disait: «Grand bonze, je veux ma principauté, je veux ma principauté. »
Bouddha dit à ses bonzes : « Cet enfant me demande une principauté; il ignore que le temps brise les diadèmes. Je veux lui donner les biens impérissables dont je suis le dépositaire.»
Çakyamouni prit Rahula par la main et l'emmena avec lui dans le jardin des nyagrodhas ; il le confia à son disciple Sariputra,
qui eut pour mission de le préparer à son entrée au noviciat.
Le disciple obéit et réussit à souhait ; l'enfant fut considéré comme membre de la communauté et se soumit avec plaisir aux observances monacales (1). Son exemple fut suivi par plusieurs autres enfants. Çakyamouni dit à ses bonzes: «Retenez bien mes paroles : Rahula sera le plus zélé d'entre vous tous pour le maintien de la discipline religieuse.»
ARTICLE XVII
co\\i:rsio\ du i kèri: de bouddha.
La conversion de Nanda (Nan-t'ouo îfjfc |?£) est une des plus mouvementées dont il soit fait mention clans les livres bouddhiques. Nanda était le fils d'une des concubines de Suddhodana et, par conséquent, le demi-frère de Bouddha. Il ne s'était point rangé parmi les princes qui avaient suivi le Très Honoré et avait même résisté à ses exhortations. «Suivez-moi, Nanda, lui avait dit Çakyamouni, quittez votre famille. — Je veux bien, avait-il, répondu, faire l'aumône à vous et à vos bonzes; je suis prêt à fournir libéralement le vêtement, le logement, la nourriture et les remèdes à tous les membres de votre communauté; mais je ne veux pas me faire moine. » Bouddha renouvela ses instances, mais ce fut en vain.
Un après-dîner, le Très Honoré, accompagné d'un de ses disciples, se dirigea vers la demeure du prince Nanda. Celui-ci se trouvait alors à l'étage de son palais, regardant la campagne et se récréant avec son épouse Sundari (Suen-t'ouo-U ^ |?£ ^lj). Dès qu'il aperçut Çakyamouni, il s'empressa de descendre, lui présenta ses hommages et dit :
(1) 11 faut croire que la ferveur première ne dura pas longtemps, car les livres bouddhiques abondent en histoires attribuées à cet enfant terrible, que Bouddha eut grand'peine à courber sous le joug de la règle.
«Soyez le bienvenu, Très Honoré; d'où venez-vous? Faitesmoi l'honneur d'entrer dans mon salon et veuillez vous asseoir. » Çakyamouni répondit en quelques mots, entra, alla s'asseoir et garda le silence. Nanda lui dit: «J'espère que vous me ferez le plaisir d'accepter à déjeuner; je vais vous faire préparer des mets de choix. — J'ai pris mon repas, répondit Bouddha; inutile de faire des préparatifs. — Malgré cela, vous accepterez bien quelque petit dessert au riz et au miel? — Comme vous voudrez. — Bien!» Nanda prit le bol de Çakyamouni. le remplit d'un consommé de riz et de miel et le lui présenta. Bouddha ne prit point le bol ; il se leva avec son compagnon, sortit du palais et reprit le chemin de son ermitage. Nanda dut bien sortir avec lui et le suivre en tenant toujours le bol dans ses mains. Son épouse, Sundari, qui le vit partir portant ce bol, l'appela du haut de sa tour: «Nanda, mon prince, où allez-vous?» Nanda lui répondit en montrant son bol: «Je vais offrir ces aliments à Bouddha dans son ermitage ; dans un moment je serai de retour. — Surtout, revenez vite, prince, lui cria Sungari ; ne vous attardez pas!» Bouddha, après être sorti du paiais, traversa lentement les rues de la ville de l'est à l'ouest, pour que tous les citadins pussent bien voir Nanda le suivre, portant son bol plein d'aliments. Les habitants, étonnés, se disaient: «Sûrement Nanda s'est, lui aussi, déclaré disciple de Çakyamouni.»
De retour au monastère, Bouddha fit signe à un bonze de recevoir le bol d'aliments que Nanda venait lui offrir. Le bonze comprit l'ordre du maître, s'avança vers Nanda et reçut le bol de ses mains. Aussitôt Nanda fit la révérence, puis se disposa .à prendre congé pour rentrer dans son palais. «Ne rentrez pas, lui dit Bouddha. — Vénérable du siècle, je ne veux pas quitter ma famille ; ce que je prétends faire, c'est de me montrer toujours généreux pour vous venir en aide, ou pour secourir votre communauté.» Çakyamouni reprit: «Dans cet immense territoire de Jambùdwipa, qui mesure 7.000 yôjanas de longueur, les arhats sont aussi nombreux que les pousses de bambou.
Supposez qu'un homme charitable s'engage à pourvoir à tous leurs besoins pendant leur existence terrestre, et leur élève à chacun un stupa commémoratif après leur entrée au nirvana, puis orne ces stupas de parasols d'honneur, de clochettes précieuses, leur offre à profusion l'encens, les fleurs, l'huile, les lampes...; dites-moi, Nanda, un tel homme n'acquerrait-il pas d'éminents mérites? — Certainement! répondit Nanda.— Eh bien ! sachez-le, celui qui renonce au monde pour me suivre dans la solitude et observer les règles monacales, acquiert des mérites incomparablement plus grands. Il vous faut donc absolument renoncer aux délices du siècle et embrasser la vie religieuse. Les plaisirs sensuels passent rapidement, ils n'engendrent que troubles et chagrins, séparations et déchirements, car tôt ou tard il faut bien y renoncer. Faites-y réflexion, Nanda, croyez-moi, cessez de les convoiter.» Tous ces discours n'arrivèrent point à convaincre le prince; il persista dans sa volonté de rester dans le monde. Seulement, par déférence pour le Très Honoré du siècle, il inclina la tête et lui répondit: «Vénérable du monde, il faut que je quitte ma famille!» Sans retard, Çakyamouni mande un bonze et lui dit: «Faites venir le barbier ! » Le bonze obéit ; bientôt le barbier se présenta, tenant son rasoir à la main, prêt à couper la chevelure de Nanda.
«Pourquoi insistez-vous tant pour faire raser mes cheveux? dit Nanda en faisant un geste répulsif. — Laissez faire, riposta Bouddha ; entrez dans mon ordre, observez ma discipline et vous couperez par la racine toutes les misères humaines.»
Nanda n'osa pas résister: ses cheveux furent rasés, il commença à réciter les prières, puis sept jours après il recevait la chape et le bol réglementaires : il était devenu bonze !
Nanda était un beau jeune homme, de haute mine et de parfaite distinction; il se fit confectionner une chape semblable à celle de Bouddha et s'en revêtit. Un jour, en le voyant arriver au chapitre, les bonzes le prirent pour le Très Honoré: ils se
levèrent et commençaient déjà à s'avancer pour lui faire accueil, quand ils s'aperçurent de leur erreur. Ils se plaignirent à leur maître de ce qu'ils regardaient comme une infraction à. la règle. Çakyamouni demanda à Nanda, devant tous ses disciples, s'il était bien vrai qu'il se fût présenté avec un habit semblable au sien, pour usurper sou autorité? Nanda ne le nia point. Séance tenante, Bouddha défendit formellement à tous ses disciples d'en agir ainsi à l'avenir. «Si l'un d'entre vous, dit-il, ose encore revêtir une chape semblable à la mienne, il devra subir la peine prévue par les canons disciplinaires (pratimôksha). — Puisque Çakyamouni me défend de porter une chape en tout semblable à la sienne, pensa Nanda, je m'en procurerai une différente, mais non moins belle.» Quand il fut en possession de sa nouvelle et précieuse chape, il s'en revêtit, se parfuma les sourcils, chaussa de belles pantoufles ; puis, tenant son parasol dans la main gauche et un bol superbe dans la main droite, il alla trouver Bouddha et l'avertit qu'il allait mendier. Ce dernier lui dit: «Est-ce que vous avez renoncé au monde pour vous faire bonze? — Parfaitement, j'y ai renoncé, reprit Nanda. — Si vous avez renoncé au monde, pourquoi alors revêtir ces habits somptueux? Pourquoi vous parfumer? À quoi bon ce parasol d'une main et ce magnifique bol dans l'autre, pour aller implorer l'aumône? Si vous meniez la vie d'un ascète, si vous portiez un habit pauvre et sordide, à la bonne heure ! »
Profitant de cette circonstance, il rassembla ses disciples et leur dit: «À partir de ce jour, je vous défends de porter des habits de luxe, de vous parfumer, de mettre de la recherche dans le choix de votre chaussure ou de votre bol, quand vous sortirez pour demander l'aumône. Toute infraction à cette règle sera rigoureusement punie. »
Nanda se vit bien obligé de quitter ses beaux habits, ses superbes chaussures, d'échanger son bol et de renoncer aux parfums pour sa toilette; mais ce qu'il renonça à sacrifier, ce fut l'espoir dç retrouver un jour son épouse Sundari. Il résolut
de dire adieu à la vie religieuse et à toutes les prescriptions de de sa règle, pour retourner au plus tôt dans son palais. Il passait, tous les loisirs de sa retraite forcée à dessiner l'image de cette épouse bien-aimée, soit sur des fragments de tuile, soit sur des planches. Plusieurs bonzes s'en plaignirent à Bouddha : «Pourquoi Nanda, dans notre monastère, passe-t-il ses journées à dessiner des images de femmes sur des morceaux de tuile ou sur des planches?»
Çakyamouni réunit de nouveau la communauté et demanda à Nanda, devant tous les moines, si ce qu'on disait de lui était vrai. «C'est exact, répondit Nanda. — Vous faites mal, reprit le Très Honoré; est-il admissible que des moines passent leur temps à dessiner des figures de femmes et prennent plaisir à les considérer? Désormais il est interdit au bonzes de dessiner des représentations féminines et de prendre plaisir è les considérer. Ces dessinateurs malavisés devront être punis d'après la règle.»
Un jour que Nanda devait être de garde au vihâra pendant que Bouddha allait mendier, il résolut de mettre à profit cette opportune circonstance pour rentrer chez lui. Bouddha, pénétrant l'intime pensée de son disciple, lui lit cette recommandation avant son départ : « Si, pendant mon absence, vous deviez vous éloigner, ayez soin de fermer toutes les portes de la bonzerie avant votre départ.» Ceci dit, le Vénérable du monde partit pour la ville, afin de quêter sa nourriture. «Voici le moment propice, pensa Nanda ; je rentre chez moi au plus vite !»
En sortant du vihâra, il vit la porte de la chambre de Bouddha ouverte; vite il courut la fermer. Il allait repartir, quand il s'aperçut que celle de Sariputra était aussi ouverte; d'un tour de main, il la ferma. En franchissant le seuil de la porte, il constata que la chambre de Mugala était ouverte; il dut retourner de nouveau pour fermer la porte. Mais pendant qu'il la fermait, celle de Mahâ Kâsyapa s'ouvrit à son tour, et ainsi de suite : à peine avait-il fermé celle de Uravilva Kâsyapa que la
chambre du voisin s'ouvrait. Il courut ainsi de cellule en cellule, toujours sans succès: à peine l'une fermée, l'autre s'ouvrait; il prit le parti de renoncer à les fermer. «Après tout, se dit-il, pourquoi prendre tant de peine? Quoi que je fasse, si ces bonzes mettent la main sur moi, j'aurai toujours tort à leurs yeux, soit que je ferme leurs portes, soit que je les laisse ouvertes ! Il est temps de partir, car le Très Honoré ne tardera pas à revenir.»
Nanda se sauvait à travers le bois des nyagrodhas, quand Bouddha, de son regard préternaturel, vit toutes ses démarches. Il se transporta en un clin d'œil de la cité de Kapilavastu dans le jardin du monastère. Nanda l'aperçut, se cacha prestement derrière un gros nyagrodha et s'assit au pied de l'arbre.
Le Vénérable du monde, par un prodige, déracina l'arbre et le suspendit dans les airs, laissant ainsi Nanda à découvert.
«Où alliez-vous, Nanda? lui dit Bouddha. — Je m'en retournais chez moi, riposta-t-il, car je ne puis me faire à la pensée de quitter les plaisirs et l'indépendance de la royauté; le souvenir de la princesse Sundari, mon épouse, me fascine ; je ne me sens aucun goût pour les exercices de ma profession. Je veux en finir et rentrer dans le siècle.»
Bouddha lui récita cette gatha :
Qui désire sortir du bois en sort; Mais, à peine sorti, il y rentre.
Vous, Vagara, pensez-y donc:
A peine échappé au filet, vous rentrez dans le filet (1).
Çakyamouni rappela cet axiome de la loi pour le plus grand bien de Nanda et réitéra ses exhortations: «Vénérable Nanda, vous devez, d'un cœur pur et avec pleine adhésion, pratiquer les prescriptions de ma loi, pour tarir en vous la source des douleurs. » Nanda, malgré toutes ces leçons de morale, n'avait
(1) La sculpture n° G. 11 du Musée de Calcutta reproduit la scène du Parc des Figuiers. On voit l'arbre demeurant suspendu en l'aire! Nanda aux pieds de Bouddha, lui avouant sa faute. Cf. Foucher, fig. 238.
que du dégoût pour la vie monacale, abhorrait la règle et voulait rentrer dans son palais.
Dans ce même temps, un noble personnage invita Çakyamouni à un festin dans sa demeure. C'était, justement, encore le tour de Nanda de garder la bonzerie; il comptait bien mettre de nouveau son projet à exécution et réunir à s'évader. Bouddha, toujours parfaitement averti, commanda à Nanda de balayer les chambres et de remplir la cruche à eau des bonzes. Nanda, bien décidé à s'enfuir, balaya à la hâte la chambre de Bouddha. La besogne terminée, un coup de vent dispersa la poussière dans l'appartement; le travail était à recommencer. «Cela suffit pour ie balayage, pensa Nanda; je ne m'en occupe plus! Je vais remplir d'eau les cruches des bonzes, puis je me sauverai.» Une nouvelle difficulté l'attendait : il remarqua que les cruches se vidaient à mesure qu'il les remplissait. 11 renonça encore à cette seconde tâche, parce qu'il voulait sortir du couvent avant le retour de Bouddha.
Tandis que Nanda traversait le bois des nyagrodhas, pour rentrer chez lui, Çakyamouni vit tout ce qui se tramait; il se transporta soudain de la maison de son hôte sur le chemin que devait suivre le fugitif. Nanda le vit venir et se cacha dans l'anfractuosité d'un rocher. Bouddha aplanit le rocher: le sol devint uni comme la main, Nanda resta à découvert. «Que vouliez-vous encore faire, Nanda? lui cria le Très Honoré. -J'ai promis à Sungari de rentrer, j'ai manqué à ma parole, je veux m'en retourner.» Bouddha répliqua: «Pourquoi pensez-vous toujours à Sungari? Son corps n'est qu'un sac en peau, tendu par des os et des muscles, il contient une cervelle, du sang, des sécrétions, des ordures, des horreurs; une vraie sentine !... (1).»
La conversion de Nanda n'avançait guère. Dégoûté des pratiques religieuses et des règles, il se lia d'amitié avec six
(I) La suite du texte est d'un réalisme si grossier, que j'omets de le traduire (Cf Fou-pen-hiiig-tsi-l.itig $, '& H #, $1 ■ 'lv LV), p 14).
bonzes qui observaient mal leur règle, et du matin au soir ils s'entretinrent de propos lubriques. Bouddha, mesurant du regard les funestes effets de cette détestable conduite, se dit en lui-même : «Cette liaison finira par le perdre sans ressource; il importe de la rompre à tout prix.» Il fit immédiatement avertir Nanda qu'il le prenait pour compagnon, pendant un voyage qu'il ferait en ville. Nanda y consentit bien volontiers. Quand ils furent entrés dans la cité de Kapilavastu, Bouddha avisa la boutique d'un marchand de poisson. Une centaine de poissons à moitié en putréfaction gisaient sur une couche d'herbes sauvages. «Venez, dit-il à Nanda; prenez une poignée de ces herbes sur lesquelles on a étalé ces poissons. Nanda enleva une poignée d'herbes de dessous les poissons et les tint dans sa main. Peu après, Bouddha lui dit: « Remettez-les maintenant à leur place.» Le disciple exécuta encore cet ordre. «Maintenant, sentez votre main et dites-moi quelle odeur s'en dégage. — Elle sent horriblement mauvais ! répondit Nanda. — Ainsi arrive-t-il, continua Çakyamouni, à celui qui s'associe à de mauvais amis: au bout de fort peu de temps, ce frottement exerce une influence délétère sur la vie tout entière, ils se nuisent mutuellement en se communiquant leurs vices, et vite leur réputation est ruinée (1).»
Le Très Honoré continua sa îoute jusqu'à la porte d'une parfumerie; sur l'étalage figuraient des cosmétiques, des poudres de senteur, des eaux parfumées. «Approchez-vous, dit-il Nanda; prenez dans vos mains quelques-uns de ces aromates.» Le disciple obéit, et les tint pendant quelques instants dans ses mains. « Maintenant .remettez-les sur l'étalage, puis sentez vos mains. — Elle sont parfumées, reprit Nanda; elles exhalent une odeur délicieuse ! — Voilà, dit le Maître, le symbole des bonnes amitiés! Les amis vertueux se communiquent mutuellement leur bonnes qualités, la bonne odeur de leurs vertus se répand au loin. »
(I) Fou-pen-hing-tsi-king f $ |t | ^, liv. LVI, pp. 5-15.
Çakyamouni rentra au couvent, réunit le chapitre et s'adressa à Nanda en ces termes: «Nanda, cessez toute relation avec ces six bonzes irréguliers. Ne vous liez plus d'amitié avec eux: la compagnie d'amis pervers produit de pernicieux effets. Choisissez-vous pour amis des bonzes de bonne édification, comme Sariputra, Mugalana, Mahâ Kâsyapa et autres : vous profiterez en leur compagnie.»
Malgré de si pressantes exhortations, les honneurs du monde et les attraits séducteurs de Sundari exerçaient toujours la même fascination sur le cœur de Nanda. Çakyamouni eut recours à des moyens énergiques: il combattit le feu par le feu.
Il prit donc Nanda par la main, le fit sortir du bois des nyagrodhas et le transporta sur le sommet du mont de l'« Enivrant Parfum» (1). Deux arbres, frottés vigoureusement l'un contre l'autre par des rafales de vent, prirent feu et déterminèrent un immense incendie: 500 singes qui gambadaient sur les arbres de la montagne furent cernés par les flammes, leur poil prit feu; ils essayaient vainement d'éteindre l'embrasement qui les dévorait. Une guenon inspirait particulièrement la pitié : son corps était horriblement brûlé et elle essayait d'éteindre les flammes avec ses mains. Bouddha montra à Nanda cette malheureuse bête et dit: «Vénérable Nanda, Sundari, votre Dulcinée, est-elle plus belle et plus gracieuse que cette guenon?» Nanda, pour toute réponse, se contenta de regarder Bouddha.
Le Vénérable des mondes reprit la main de son disciple et le transporta au ciel des «Trente-trois» (le ciel d'Indra), à l'entrée du jardin de plaisance, où le dieu Indra vint se réjouir avec 500 jeunes filles d'une beauté ravissante. «Voyez-vous ces jeunes fées, qui se promènent et s'amusent? - Je les vois, Très Honoré. — Sundari, le princesse Çakya l'emporte-t-elle sur ces beautés célestes? — Hélas! Très Honoré, Sundari
(1) Certains textes appliquent ces légendes à Ananda (ei-dessus, p. 24; ci-dessous, pp. 238 seq.). Il y a confusion entre les deux noms: Nanda et Ananda.
est mille fois, cent mille fois plus belle que la guenon, mais il n'est pas moins juste d'avouer qu'elle est dix millions de fois et même dix milliards de fois moins gracieuse que ces divines beautés. — Aimeriez-vous vous égayer avec ces charmantes femmes?» Nanda, transporté de joie, lui répondit: «Très Honoré, je vous avoue que j'éprouverais un plaisir indicible à me récréer en leur compagnie. — Vénérable Nanda, vous ne sauriez en cette vie jouir des délices de leur société; si vous désirez y parvenir, il vous faut, d'un cœur allègre, observer les prescriptions de ma loi et les obligations de votre état; je vous promets qu'en récompense de cette observance, vous renaîtrez après votre mort dans ce lieu délicieux, où vous pourrez folâtrer à loisir (1).» A ces mots, Nanda, ne pouvant plus dominer ses joyeux transports, s'écria: «Vénérable du monde, à partir de ce jour, je veux m 'acquitter avec exactitude de tous les devoirs de ma profession, car je veux, dans la vie future, jouir de ce bonheur ineffable que vous me promettez et vivre dans la joie et les plaisirs avec ces charmantes femmes.» Bouddha saisit le bras de Nanda et le ramena du ciel des «Trente-trois» au lieu d'où ils étaient partis.
Pour gagner la récompense promise, Nanda se mit résolument au travail ; de tout son cœur il s'adonna à l'observance des lois monacales. Désormais il fut sobre dans son alimentation, assidu à la récitation des prières soir et matin; on ne le vit plus s'amuser ou rire : il évitait la colère et la médisance, il s'exerçait courageusement à la retraite, au silence, à la méditation et à la modestie. Quand ses compagnons, étonnés d'un changement si subit, lui demandaient: «Vénérable Nanda, autrefois vous ne rêviez que fêtes et festins; vous passiez de longues
(I) L'idéal n'est pas très relevé; pourtant, c'est la peinture exacte du bonheur des devas des cieux bouddhiques et la récompense de toutes 1rs œuvres vertueuses, avant la délivrance finale. Plus d'un savant n'a pas a«sez compris cette morale facile, qui ressemble fortement à celle du Coran. Les plaisirs sensuels sans mesure et sans frein, avant d'arriver à l'annihilation pratique du nirvana : voilà tout le système de la rétribution bouddhique
heures à dormir sur un lit moelleux; vous passiez le meilleur de votre temps à jouer, à badiner; les choses sérieuses, le travail, la contemplation vous faisaient horreur; pourquoi donc maintenant cette tempérance, ces prières assidues, ces veilles, ce sérieux? Pourquoi tant d'efforts pour méditer, pour vivre dans le silence et la solitude?» Nanda répondait invariablement: «Vénérables, vous devez savoir que le Très Honoré m'a promis une récompense pour ma vie future: j'aurai 500 femmes d'une parfaite beauté. Voilà tout le secret de mes persévérants efforts. »
Bouddha, voyant que Nanda observait sa règle par amour pour ces 500 fées des palais célestes, entreprit de le faire monter jusqu'au dernier échelon de la perfection bouddhique, c'est-à-dire, la délivrance finale, qui, en coupant la racine des renaissances, met pour toujours à l'abri des douleurs. Il prit le bras de Nanda et le conduisit clans la cité des damnés. Dans un cachot de l'enfer on voyait une chaudière de cuivre, chauffée à blanc par un feu intense ; des flammèches s'échappaient de ses parois. Le Très Honoré lui dit : « Demandez à ces sbires infernaux pour qui ils chauffent si fortement cette chaudière vide. » Nanda, pour obéir à son maître, demanda aux démons à qui était destinée cette chaudière étincelante. Les démons lui répondirent :
«La sœur de la mère de Bouddha (1) a mis au monde un fils, nommé Nanda ; c'est pour lui que nous chauffons cette chaudière de cuivre. — Mais, repartit Nanda tout tremblant, ne savez-vous pas que Bouddha lui a promis de renaître dans le le ciel d'Indra, et que, s'il observe les règles monastiques, il est appelé à couler des jours heureux en compagnie de 500 filles des palais célestes? — Parfaitement! Mais nous avons appris
(1) Suddhodana avait pris pour épouses deux filles de Suprabouddha : l'aînée, Maya, qui fut mère de Bouddha; et la plus jeune, Pradjàpati, qui fut mère de Nanda. Cf ci dessus, chap. I., art. Il , pp 22 seq. •
Fig. 21.
Nanda voit sa place dans les enfers, (p. 23G)
aussi que, lorsqu'il descendra du ciel des «Trente-trois», il renaîtra ici (1).» Ces paroles le glacèrent d'épouvante; il se dit: «Si je dois ensuite subir ce supplice, je ne veux plus de ces femmes, ni des plaisirs des cieux. » Le Vénérable du monde le prit par la main, le tira de l'enfer; finalement tous deux se retrouvèrent dans le bois des nyagrodhas. Cette vision de l'enfer éteignit dans le cœur de Nanda tout désir des divertissements mondains; il se tenait recueilli, méditatif dans la solitude, aussi parvint-il rapidement à la transcendance des arhats. Il alla trouver Çakyamouni, se prosterna à ses pieds et, après s'être rangé à ses côtés, il lui dit: «Très Honoré, maintenant j'ai rejeté loin de moi cette convoitise des plaisirs sensuels avec les devis des cieux; je suis arrivé à la parfaite abstraction.»
Cependant les bonzes, ses confrères, croyaient encore que Nanda ne s'adonnait aux pratiques ascétiques, que dans le but d'arriver aux jouissances charnelles des devas; il importait de les détromper. Le Très Honoré du monde réunit donc les bonzes et leur adressa ce discours: «Le modèle du bonze accompli, c'est Nanda: le modèle de la modestie, c'est Nanda; le modèle de la vertu, c'est Nanda; le modèle du recueillement, c'est Nanda; le modèle de la tempérance, c'est Nanda; le premier levé et le dernier couché, c'est Nanda ; le modèle de la pureté de vie, c'est Nanda: bref, il excelle dans les «huit abstractions». Entre vous tous, c'est Nanda qui possède à un plus haut degré la maîtrise de tous ses sens. »
Çakyamouni raconta ensuite à la communauté comment Nanda avait mérité cette faveur par ses bonnes œuvres précédentes (2).
(I) Lorsque les devas ont épuisé la coupe des plaisirs et reçu au ciel toute la récompense due à leurs bonnes œuvres, leur auréole s'éteint, ils meurent dans les cieux; alors ils renaissent sur terre ou dans les enfers pour subir le châtiment de leurs démérites. Le cycle des renaissances n'est rompu que par le nirvana, ou l'annihilation de l'existence personnelle.
(2ï Chekia-pou fë M it- lïv. VI, pp. 68-71 -Che-hia-che-pou W ÏËR W, p. 80. — Fou-pen-hinp-tsi-king ffi ;fc fô # #!, liv. LVII, pp 1-12.
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