‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 136 sur 180 · L'ENFANT EMPORTÉ PAR LE DIABLE · texte numérisé non relu

L'ENFANT EMPORTÉ PAR LE DIABLE

Ts'ai-té Hf ^, notable de Sravasti. apprit à son jeune fils, âgé de cinq ans, à répéter souvent l'invocation: «Gloire à Bouddha!» Un diable anthropophage (1) s'empara un jour de

(1) Atavika, un de ces y;ikchas, ogres anthropophages, dieux-diables, habitant vers la base du mont Suméru: ci-dessus, p. 262

l'enfant et allait le dévorer. Dans ce pressant danger, le petit prononça comme d'instinct sa formule habituelle : « Gloire à Bouddha!» et le démon ne put le dévorer. Cependant, quand l'enfant vit du feu sortir des yeux de son ennemi, il réitéra son invocation: «Gloire à Bouddha!» Le Vénérable de l'univers l'entendit; par un acte de sa puissance, il se transporta dans le marais désert et lui apparut, tout brillant de lumière, pour le protéger dans ce pressant péril. Le roi des diables saisit une énorme pierre et voulut la jeter sur Bouddha pour l'écraser.

Alors le Vénérable du monde entra dans l'extase de feu. Il apparut au milieu d'immenses vagues de flammes, qui embrasèrent le marais et le desséchèrent ; son air de bonté et de miséricorde semblait inviter le coupable à se rendre. Il n'en fut rien: le démon s'obstina. Vajrapani, le roi du ciel, tenant d'une main sa massue d'or et de l'autre brandissant son sabre affilé, le frappa au front. Le roi des diables se prit à trembler, il livra l'enfant, se mit à genoux devant Bouddha et le supplia de lui faire grâce de la vie. Le grand roi Vajrapani lui cria: «Cède à Bouddha! Embrasse sa loi. observe les cinq préceptes; sinon, je te réduirai en poudre.» Alors, le roi des diables dit à Bouddha, en joignant les mains: «Je suis habitué à dévorer les hommes; s'il ne m'est plus permis de tuer les êtres vivants, que mangerai je? — Si tu me promets de ne plus tuer, répondit Bouddha, je te promets, moi, en vertu de ma puissance, qu'aussi longtemps que le bouddhisme subsistera, tu ne souffriras jamais de la faim; mes disciples pourvoiront à ta subsistance.» Le roi des démons, au comble de l'allégresse, s'engagea à l'observation de la loi et des cinq préceptes, puis remercia avec effusion le grand roi du ciel, du lui avoir procuré un si inappréciable bonheur.

Le récit qu'on vient de lire est une variante de la légende traditionnelle, connue sous le nom de: Conversion du yakcha Atavika, le yakcha forestier, qui résidait dans un figuier, à un carrefour de la forêt (1).

(!) Ce yakcha était un avatar de Ston-thub, officier de Bimbasara, qui l'avait chargé de protéger les marchands contre les voleurs 11 avait été ensuite mis à mort pour sa mauvaise conduite.

Le roi d'Atavi («A-lo-pi», le roi d'Alawée), dont parle Mgr Bigandet, avait dû, pour racheter sa propre vie, promettre au yakcha Atavika (Alavaka) une victime humaine à dévorer chaque jour. Pour exécuter sa promesse, il lui fit livrer par son ministre tous les assassins, les voleurs et les grands coupahles. Les malfaiteurs venant à manquer, il fallut livrer les innocents. L'anthropophage continua ainsi pendant douze ans ses sanglantes gloutonneries.

Un jour advint où le fils du roi devait être livré au monstre. Bouddha, passant en revue la condition de tous les êtres, vit la cruelle position du roi d'Atavi et de son fils: il résolut de sauver la victime et de convertir le monstre.

En vertu de son pouvoir miraculeux, il se transporta, de son couvent de la Jetavana, dans la demeure du redoutable yakcha. Après avoir essuyé une opposition déterminée et violente, il dompta son furieux adversaire par sa douceur, sa patience et sa bonté. Le yakcha posa au Bouddha les énigmes qu'il proposait à ses victimes avant de les dévorer. Il trouva les réponses si justes et si persuasives qu'il se convertit, fit sa soumission à Çakyamouni et rendit l'enfant, qu'on lui avait déjà livré. Telle est l'anecdote contée par l'École du sud.

Dans cette nouvelle version, on a eu soin d'introduire une doctrine qui est comme la base de l'amidisme, c'est-à-dire l'efficacité miraculeuse de l'invocation à Bouddha, soit pour écarter les maux de la vie présente, soit pour remettre les péchés, soit même pour mériter l'intervention personnelle d'Amida, qui vient lui-même conduire les défunts dans son paradis de l'Ouest. Les Mahâyanistes, docteurs du «Grand Développement», placent ici comme un confirmatur, une nouvelle preuve, de la théorie qui a été exposée avec plus de détails dans l'article V du présent chapitres (ci-dessus, pp. 278-281).

Le n" 1 des 13 bas-reliefs du stupa de Sikri, au Gandhara. maintenant déposés au musée de Lahore, représente la conversion du yakcha Atavira. Le n" G. 21 du musée de Calcutta a mis en acte le même tableau d'une façon plus complète encore. L'ogre essaie de lancer sur le Bouddha un quartier de rocher pour l'écraser. Notre texte explique ainsi « le gros objet sphérique » que le yakcha tient dans sa main droite, et que M. Foucher, p. 511, hésitait un peu à identifier avec la terrible arme chêla, que lui prête la légende singalaise. Les textes chinois disent nettement que c'était « une grosse pierre ». Mais, il pourrait se faire que ce fût une pierre magique, une arme transcendante, comme les génies bouddhiques et taoïstes en possèdent.

Les images tibétaines des scènes bouddhiques publiées par Hackin (Mémoires concernant l'Asie Orientale , t. II) illustrent parfaitement la légende du yakcha d'Atavi. Cf. planche XII.

Page 1