DISTRIBUTION DE VIVRES AUX PRÊTAS
Les prêtas ou âmes faméliques, appelés en chinois Ngo- 7coei ($ J,jJ,, « diables affamés », constituent une catégorie de suppliciés errant par le monde, sans refuge, sans moyen de subsistance, décharnés, la peau collée sur les os, crâne conique, se réfugiant dans les tombeaux et les bois, courant en vagabonds dans certaines régions de l'enfer ou parqués dans la «ville des suicidés». Leur gosier est aussi petit que le chas d'une aiguille : ils ne peuvent rien absorber pour se nourrir. Cette dure condition constitue un des trois états de punition.
Ananda était souffrant. Il alla trouver Bouddha et lui dit: «La nuit dernière, j'ai vu des esprits faméliques d'une maigreur^ étonnante. De leurs visages s'échappaient des jets de flammes l'orifice de leur gosier pouvait être comparé au chas d'une aiguille, leurs cheveux tombaient en désordre autour de leur crâne conique ; les poils qui couvraient leur corps, leurs ongles longs et acérés, leur donnaient l'apparence de brutes. Ils me dirent :
«Dans trois jours tu mourras et tu viendras ici avec nous. — «Comment pourrais-je bien éviter ce supplice?» leur dis-je. Ils me répondirent: «Si tu jettes des aliments dans le Gange, une -«multitude d'esprits faméliques, de brahmés et de génies (2) «viendront les recueillir et tu prolongeras ta vie.» Je vous demande donc. Vénérable du monde, poursuivit Ananda, comment je pourrai éviter ce supplice dont on m'a menacé? — N'aie aucune
(1) Cf. ^Manuel des Superstitions, p 84.
(2) Dans le bouddhisme dégénéré, on a peu à peu adjoint aux prêtas •d'autres génies ou mânes des morts, mieux partagés dans l'autre vie, mais qui ne dédaignent pas cependant quelques offrandes de victuaille. Dans cette catégorie rentrent tous les petits fonctionnaires inférieurs et gens rapaces, qui ont la charge des ponts, des cours d'eau de moindre importance, des montagnes, des collines, des bois, des vallées, des arbres etc.. Plusieurs parviennent à se créer une position avantageuse, et leur protection n'est point à dédaigner.
crainte, reprit Bouddha. Au point de transcendance où tu es arrivé, ta vertu et ton pouvoir sont sans bornes ; tu n'auras qu'à réciter l'incantation que je te donnerai (1). Tu la réciteras sept fois. Après avoir rempli d'aliments un bol bien propre, invoque le nom des quatre bouddhas. Ceci fait, prends le bol dans ta main gauche ; puis, avec le pouce et l'index de la main droite, projette autour de toi, à sept reprises, quelques particules des aliments contenus dans ce bol, en présence de tous les esprits faméliques, dont le nombre peut être comparé aux grains de sable du rivage. D'après les mesures usitées dans l'autre monde, chacun des prêtas pourra ainsi recueillir vingt-neuf boisseaux de céréales. Cette dose d'alimentation surrira pour les engraisser; ils se dépouilleront de leur corps actuel et pourront renaître dans les cieux. »
Cette cérémonie est pratiquée annuellement par les bonzes, sur le bord des cours d'eau et des fleuves. Ils prennent quelques grains de riz entre le pouce et l'index et se servent de ce dernier doigt comme d'un ressort pour les projeter au loin; à peu près comme les enfants projettent une bille avec le pouce. Ils accomplissent la même cérémonie chez les particuliers, quand ils y vont prier pour l'âme des défunts.
Ce dialogue de Çakyamouni et d'Ananda a été imaginé dans le but d'autoriser cette cérémonie, fructueuse au point de vue pécuniaire.
Bouddha termina son discours en disant : « Tous ceux qui feront cette aumône alimentaire en récitant l'incantation indiquée, gagneront d'immenses mérites ; il atteindront une haute et heureuse vieillesse. Toutes les âmes faméliques les protégeront et leur obtiendront toutes sortes de bonheurs.»