ART. XII. MORT DE SUDDHODANA. — DEUILS DE FAMILLE
présenta ses respects. « Pourquoi, lui dit-il, restez-vous assis au pied de cet arbre mort, alors que, tout près de vous, des arbres touffus semblent vous inviter à jouir de leur ombrage?» Bouddha lui répondit: «Les membres de ma famille peuvent être comparés aux branches et aux feuilles d'un arbre: maintenant que ces branches vont être coupées et ces feuilles détruites, comment pourrais-je compter sur leur ombrage? Voilà pourquoi je me suis assis au pied de ce tronc desséché. » Le roi, vivement impressionné par ce qu'il venait d'entendre, réfléchit sur l'inconvenance qu'il y aurait à exterminer la famille de Bouddha, et rentra dans sa capitale avec son armée. Le danger fut donc conjuré cette première fois. Un stupa marquait jadis le lieu de cette rencontre mémorable.
La paix ne fut pas de longue durée ; bientôt, Çakyamonni
avoua à Maudgalyayana que l'heure fatale allait sonner pour
les membres de la race royale des Çakyas. Pourtant, comme
tous ces gens observaient la loi bouddhique, ils se contentèrent
de se tenir sur la défensive pendant une dizaine de jours
afin d'épargner l'effusion du sang. Seulement quatre hommes de ce clan accoururent pour repousser l'ennemi par la force des armes. Parce qu'ils avaient osé livrer combat et verser le sang, contre les préceptes de la mansuétude bouddhique, ils furent exilés au-delà des Montagnes Neigeuses. Ces hommes devinrent chefs des quatre principautés: Oudyâna, Bamyan, Himatala et Çâmbi ; leur postérité est restée célèbre.
Quand les troupes ennemies envahirent le territoire de Kapilavastu pour ruiner le clan des Çakyas, la plupart des gens de la famille se sauvèrent hors du royaume ; les autres ouvrirent les portes de la capitale et se livrèrent au vainqueur. Presque tous furent emmenés en captivité et massacrés. K'i-Vouo ÎK PË» Ie Prince héritier, fut du nombre des victimes. Des centaines et des milliers de stupas, qu'on voyait autrefois au nord-ouest de la ville de Kapilavastu, indiquaient le lieu où se passa cette scène de carnage.
Le vainqueur avait fait choix de 500 jeunes filles, qu'il pensait introduire dans son harem ; celles-ci jurèrent avec indignation, que jamais elles n'y consentiraient. Le roi leur fit couper les pieds et les mains, et elles furent précipitées dans une fosse profonde près Sravasti. Bouddha envoya un bonze, qui put leur prêcher la loi du salut ; elles furent converties et reprirent naissance dans la félicité des cieux. Indra recueillit leurs restes mutilés et prit soin de les incinérer.
Hiuen-tsang ~£ ^ put voir le stupa qui rappelait le lieu ensanglanté par cette hécatombe.
Bouddha avait annoncé à ses disciples que, dans sept jours. Viroûdhaka périrait misérablement; c'est dans le vihâra du jardin de Jeta qu'il avait fait cette prédiction. Le roi, en ayant été informé, fut d'abord effrayé; cependant, le matin du septième jour, voyant que partout régnait le calme, que rien de fâcheux ne lui était advenu, il chassa toute préoccupation et partit joyeux avec ses guerriers pour une excursion sur les bords de la rivière A-tche-lo PtïîJtiliÉ : soudain, un ouragan terrible, une pluie diluvien-' ne et d'affreux coups de tonnerre assaillirent le prince et ses partisans, qui périrent tous jusqu'au dernier. Le feu du ciel anéantit son palais et les édifices publics de sa capitale.
Une autre légende nous fournit un récit différent de la triste fin du persécuteur. Le septième jour au matin, Viroûdhaka s'était rendu sur les bords d'un étang avec les concubines de son harem. Toutes montèrent dans une barque de plaisance; et pendant qu'il se divertissait en leur compagnie vers le milieu de l'étang, des tourbillons de flammes environnèrent l'embarcation et la réduisirent en cendres. Le roi tomba au fond des enfers, où il subit les tortures des damnés (i).
Le drame sanglant et la fin lamentable du persécuteur et de son conseiller Ambarisa, sont figurés sur la planche XVII des peintures tibétaines de Hackin
Le roi et son ministre, brûlés vifs dans une pavillon bâti sur pilotis, furent précipités dans l'enfer Avîtchi.
(1) Che-kia-fcn,g-tche 1$ M ~H bÉ, PP- 93, 94. -Mémoires de Hiuen-tsang ■£ 14, liv. Vl.-rChe-kia-che-poumM Kit, PP- 81, 82.
Fig. 38.
Punition des ennemis de la famille de Bouddha, (p. 330)
ART. XIII. ANURUDDHA ET BHADRAKA. 331
ARTICLE XIII
ANURUDDHA ET BHADRAKA.
Anuruddha, ainsi nommé parce que les devas lui apportaient des trésors pendant qu'il reposait sur sa couche, était le second fils de Tulodana (1). Son frère aîné s'appelait Mahanama. Ce dernier, considérant que chaque branche de la famille royale donnait quelques-uns de ses membres à la communauté monacale de Bouddha, dit à son frère cadet: «Chacune des familles de notre clan fournit un ou plusieurs compagnons à Çakyamouni ; notre famille n'a encore rien donné: l'un de nous deux devra se faire bonze. » Anuruddha lui répondit : « Quitte la famille si tu le veux; quant à moi, je reste dans le siècle.»
Son frère lui passa l'héritage et tous les soucis de l'administration des biens de famille. Ces charges parurent bientôt trop onéreuses à Anuruddha ; il changea complètement d'avis: il proposa à son frère de rester dans le monde, lui se ferait moine.
Passant du désir à l'acte, il alla de suite demander le consentement de ses parents. « Nous n'avons que deux enfants, reprirent les parents ; nous vous aimons si tendrement, que la séparation nous causera une peine infinie. Nous en mourrons de chagrin : ne pensez pas à nous quitter. — Je veux me ranger sous la règle de Bouddha reprit résolument Anuruddha; j'espère que vous n'y mettrez pas d'opposition. »
La douzième année du règne de Bhadraka, successeur de Suddhodana sur le trône de Kapilavastu, Anuruddha obtint de sa famille la permission si longtemps demandée, à condition que le roi lui-même suivrait cette carrière; restait donc à gagner à sa cause le souverain lui-même. La scène de ce nouveau drame se passa dans le palais Nataka, où le roi assistait à une
(1) Généalogie du Che-kia-pnu W M Hfi nv I> P- 8 —D'autres textes le donnent comme fils de Amritodana. Cf. ci-dessus, chap. I, art. II, p. 24.
séance musicale, au milieu de toutes ses concubines. Bhadraka demanda tout d'abord sept années de plaisirs et de jouissances avant d'abdiquer le pouvoir souverain. Pressé ensuite par les exhortations d'Anuruddha, il consentit à quitter son entourage après cinq ans; peu à peu il en vint à deux ans et un an; enfin il consentit à céder la couronne au bout de sept jours.
Au jour convenu, Bhalraka, Anuruddha et plusieurs autres princes, allèrent en grande pompe se présenter à Bouddha, dans le village de Anumégha, où ils furent admis dans la communauté (1).
Dans les temps qui suivirent, quelques bonzes s'avisèrent de dire à Bouddha, que Bhadraka trouvait son nouveau genre de vie trop pénible ; lui qui venait de renoncer aux splendeurs du palais et à l'indépendance de la royauté, ne cessait, disaientils, d'exhaler sa tristesse en douloureuses lamentations. « Nous venons de le voir assis au pied d'un arbre, répétant ces seuls mots : O bonheur ! O félicité ! »
Bouddha envoya aussitôt un bonze vers Bhadraka pour le mander en sa présence. Bhadraka vint trouver le Très Honoré, se prosterna à ses pieds et se tint ensuite debout près de lui.
Bouddha lui posa alors cette question: «Bhadraka, est-il vrai que vous trouvez triste votre nouvel état de vie,. et que le souvenir des magnificences du palais, des douceurs de votre existence passée, revient vous assaillir et remplit votre cœur d'amertume et de regrets?
« Pourquoi, assis au pied des arbres, ou seul dans votre cellule, ou cheminant par les sentiers, avez-vous toujours à la bouche ces exclamations: O bonheur! O félicité! — Vénérable du monde, reprit Bhadraka, aux jours où je siégeais sur mon trône, la tête ceinte du diadème, au milieu de mes palais entourés de sept murs d'enceinte, sous la protection de ma garde, défendu par des régiments de cavaliers et de piétons armés de
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $, fc \^ M M . Hv. LVIII, pp. 3-13,
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tous les engins de guerre : arcs, flèches, sabres, piques, masses
d'armes à tête de diamant, bien que les abords de ma forteresse
fussent défendus par de profonds fossés, je tremblais au moindre
bruit qui venait frapper mon oreille pendant la nuit; le sommeil
fuyait ma paupière, j'avais le frisson, mes cheveux se hérissaient
sur ma tête. Maintenant, Très Honoré, pendant les nuits les
plus sombres, je repose seul dans ma cellule, ou même en plein
air au pied des arbres, au milieu des bêtes fauves, et je
n'éprouve plus la moindre frayeur; je vis dans la paix et la
tranquillité, heureux d'avoir échangé les soucis de la royauté
pour le calme de la solitude. En réfléchissant que je suis sous
la conduite du Vénérable de l'univers, que je marche dans le
droit sentier de la vraie loi, que je suis assuré d'une vie de
mérites et d'une mort heureuse ; pour tout dire en un mot,
quand je viens à comparer les prétendues voluptés des rois aux
paisibles jouissances des moines, je me sens comme impuissant
à contenir les transports de ma joie, et je m'en vais, répétant à
tous les échos: Ô bonheur! O félicité!»
Voici la gatha dans laquelle il épanchait ses chants dereconnaissance :
Naguère, je vivais au fond de mon palais,
Entouré de sept enceintes de hautes murailles,
Munies de tours et percées de meurtrières;
De larges fossés en défendaient l'accès;
Des soldats nombreux et bien armés
Me gardaient nuit et jour avec vigilance:
Et ce redoutable appareil de force militaire
Ne parvenait pas à calmer mes alarmes.
Maintenant, devenu membre de votre communauté,
Personne n'est chargé de ma protection;
Nous nous protégeons.mutuellement,
Mon sort est celui de tous vos disciples;
Nous vivons joyeux et contents
Dans la solitude des lieux sauvages,
Dans les forêts, au pied des arbres,
En marche, debout, assis ou couchés.
Autrefois, je montais un superbe éléphant,
J'étais vêtu d'habits somptueux.
On me servait les mets les plus recherchés, Des chefs-d'œuvre de l'art culinaire; Maintenant, assis ou couché à ma guise, Revêtu vaille que vaille d'habits grossiers, J'ai tari la source de tous les soucis, Je suis parvenu à la vraie liberté !
Çakyamouni, s'adressant à toute la communauté, s'exprima ainsi: «Celui d'entre vous tous qui a sacrifié la plus haute situation pour se déclarer mon disciple, c'est certainement Bhadraka. — Comment, répliquèrent les bonzes, a-t-il mérité une si brillante destinée? Quelles ont été ses œuvres méritoires dans ses existences passées? — Il y a bien longtemps, reprit Bouddha, un mendiant venu d'une ville de province arriva à Bénarès. Les mendiants de cette cité lui firent assez mauvais accueil et le traitèrent en intrus. «Je n'ai rien fait pour les «contrarier, pensa le pauvre homme; pourquoi me traitent-ils si «mal?» Un jour, il trouva une coupe de cuivre dans un tas de décombres. Il attacha la coupe au bout de son bâton et parcourut toute la ville, allant de rue en rue, de ruelle en ruelle, n'oubliant aucun quartier, et criant: «À qui cette coupe de cuivre? Que «celui à qui elle appartient vienne la réclamer!» Personne ne se présenta; il la porta au palais de Brahmadatta, rajah de Bénarès. Le propriétaire, après avoir inutilement cherché son bien, était parti pour un village voisin. A son retour, il apprit que la coupe avait été retrouvée ; il alla se présenter au prétoire du rajah, pour réclamer son bien. Brahmadatta, avant de lui rendre l'objet retrouvé, fit venir le mendiant et lui demanda la provenance de cette coupe. Le mendiant lui dit: «Grand roi, je vous l'ai « remise pour que vous en disposiez à votre gré. Je l'avais «d'abord attachée au bout de mon bâton, et j'avais parcouru la «ville pour retrouver le propriétaire: je ne l'ai apportée ici «qu'après avoir constaté l'inutilité de mes recherches.»
« Le rajah admira fort l'honnêteté du mendiant et s'engagea à lui accorder la faveur qu'il lui demanderait. « Puisque
ART. XIII. ANURIÏDDHA ET BHaDRAKA. 335
«Votre Majesté veut bien avoir égard à mes désirs, je lui deman- « derai d'être promu officiellement roi des mendiants de la ville « de Bénarès. — Demande-moi une laveur plus profitable que «celle-là, poursuivit le rajah; à quoi te servira de devenir le roi «de ces pauvres hères? Demande-moi de l'or, de l'argent ou une «dignité: je te l'accorderai. — Grand roi, puisque j'ai trouvé grâ- « ce devant vous, permettez-moi de m'en tenir à ma première « demande.»
« Le rajah, quoique surpris, consentit. Or, à Bénarès, on comptait 500 mendiants de profession. Leur nouveau roi les réunit et leur déclara qu'ils auraient à obéir à ses ordres. Il décréta que les mendiants devraient mettre en commun tout ce qui leur serait donné et se partager ces aumônes en frères.
«Lui-même fit un jour l'aumône à un pratyeka bouddha; celui-ci s'envola dans les airs après avoir reçu la nourriture que le roi des mendiants venait de lui offrir. Le mendiant tomba aussitôt à genoux, et supplia le bouddha de lui accorder une renaissance dans des conditions moins dures que sa présente existence. «Qu'il me soit accordé plus tard, dit-il, de renaître «dans une famille opulente, puis d'être revêtu de la dignité « royale, en attendant le jour du salut final, de la délivrance «définitive.» Ce roi des mendiants n'était autre que Bhadraka, que vous voyez ici au milieu de vous (1).»
Anuruddha fait un prodige. — Pendant le séjour de Bouddha dans le couvent de Bénarès, des pluies continuelles empêchèrent les bonzes d'aller quêter en ville. Ananda dit à Çakyamouni : « 11 ne nous reste plus de vivres; que faire? - Ne soyez pas inquiet, répondit Bouddha; Anuruddha y pourvoira.» Quand la pluie eut cessé, Anuruddha mit son manteau, prit son bol et partit pour recueillir des aumônes. Ce jour-là, il ne reçut rien. Au moment où il rentra, 500 récipients pleins de vivres tombèrent des cieux; le bonze les fit transporter au vihâra, puis alla inviter Bouddha :
(I) Fou-pen-hing-tsi king $i # ij M $«', ''v- L1X. pp 4-13.
«Très Honoré, le repas est servi.» Çakyamouni et tous les bonzes vinrent au réfectoire ; tous mangèrent à discrétion. Le repas terminé, Anuruddha s'écria devant tous les bonzes: «Prodige! prodige! que miraculeux est le pouvoir des arhats!»
Anuruddha raconta lui-même à ses compagnons la djataka d'une de ses existences antécédentes, pendant laquelle il avait reçu les faveurs de Çakyamouni :
«Je me souviens que, dans les siècles passés, un homme sans argent et sans ressource, vivait à Bénarès. Survint alors une grande famine, le peuple mourait de faim, les routes et les champs étaient jonchés de cadavres. Un pratyeka parcourut un jour toute la ville sans obtenir d'aumône. Notre pauvre homme, témoin de sa détresse, le fit venir chez lui et lui donna deux mesures de grain, c'est-à-dire tout ce qu'il possédait, puis il partit pour cueillir des branchages dans un bois, près d'un cimetière situé hors de la ville. En passant près d'un vieux tombeau, il vit un squelette se lever, s'accrocher à son cou et s'y cramponner si fortement qu'il lui fut impossible de s'en débarrasser. Le soir, au soleil couchant, le pauvre homme rentra en ville, portant toujours ce squelette sur son dos. Des gens qui l'aperçurent lui crièrent : « Pourquoi apportez-vous ces «ossements humains en ville? — Hélas! je ne puis les décoller de « mon cou ; soyez assez bons pour me venir en aide, car tous mes « efforts sont inutiles. »
« Ce fut peine perdue ; le bncheron dut rentrer chez lui avec son macabre fardeau. Mais à peine eut-il franchi le seuil de sa porte, que tous les ossements tombèrent à terre et se changèrent en or. «Je ne veux pas jouir seul de tout ce trésor, pensa la « brave homme ; je veux en employer une part en œuvres chari- « tables.»
« Il va donc trouver le rajah Brahmadatta, lui raconte comment il possède un trésor et lui expose son désir de faire quelques bonnes œuvres avec une partie de sa fortune. Le rajah commanda à deux de ses fidèles serviteurs de le suivre et de lui
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rapporter ce qu'on leur donnerait. Quand ils furent entrés dans la maison, le pauvre bûcheron leur dit: «Voyez mon trésor!»
« Les envoyés, ne voyant qu'un squelette, crurent à une mauvaise plaisanterie, s'en retournèrent fort mécontents et informèrent le rajah du méchant tour qu'on venait de leur jouer. Le rajah se fâcha. Cependant le pauvre homme, qui avait suivi les délégués, continuait d'affirmer que c'était bien de For et non des os.
« Il pria pour que les yeux du souverain fussent ouverts, et lui montra les pièces d'or qu'il tenait à la main, comme preuve de sa sincérité. Par un nouveau prodige, le rajah put, en effet, les voir distinctement. Il lui demanda quelle œuvre méritoire il avait faite, pour obtenir cette insigne récompense. Le pauvre homme lui raconta l'aumône faite au pratyeka bouddha. « Personne ne « pourra vous voler ce trésor, riposta le rajah ; gardez-le pour vous «seul, et faites-en ce qu'il vous plaira.» Ce pratyeka bouddha, c'était Çakyamouni ; le pauvre homme, c'était moi (1).»