ART. IV. — VERS KUS1NAGARA, LE LIEU DU TRÉPAS
pendant un orage terrifiant?
«C'est pourtant ce qui m'arriva un jour que je passais dans le village de A-yué pn] ^g. Je m'étais arrêté dans une cabane en paille, quand éclata un orage effrayant. Bientôt les éclairs déchirent la nue. la terre tremble sous les éclats du tonnerre ; deux frères qui labouraient dans un champ sont foudroyés avec leurs quatre bœufs. Peu après, un paysan m'aborda pour me raconter ce sinistre: je n'avais rien vu, rien entendu, tant j'étais absorbé dans l'abstraction mentale. Voilà un exemple du calme d'esprit que peut produire l'abstraction chez les arhats: ils restent imperturbables, et comme étrangers au milieu des plus effroyables convulsions de la nature. » Le prince, convaincu de la supériorité de Bouddha sur son ancien maître Alara, se déclara son disciple, se prosterna à ses genoux et lui fit cadeau de deux habits en tissu d'or. Çakyamouni en accepta un pour lui, et le pria d'offrir l'autre à Ananda, son disciple.
Le prince s'assit ensuite près de Bouddha, écouta sa prédication et devint un adepte fervent du bouddhisme. Après son départ, Ananda revêtit Bouddha de l'un des habits précieux en tissu d'or; à peine fut-il disposé sur ses épaules, que tout son corps devint lumineux et d'une beauté ravissante.
« Depuis vingt-cinq ans que je vous sers, dit Ananda, je ne vous vis jamais si beau, si glorieux! — C'est vrai, reprit Bouddha; dans deux circonstances seulement j'apparus ainsi transfiguré et rayonnant de majesté: ce fut dans la nuit de mon illumination, et aujourd'hui, à l'aurore de mon entrée au nirvana.» Çakyamouni se leva et continua sa route. Bientôt, il se sentit de nouveau très fatigué; il s'assit sous un arbre pour prendre un peu de repos, puis il dit à Ananda: «J'ai bien soif ; apporte-moi un peu d'eau. » Ananda lui répondit : « Le prince Poukata vient de passer la rivière avec tous ses chars, l'eau est fort bourbeuse. Vous pourriez vous y laver les pieds ; mais attendez un peu avant de boire... Bouddha renouvela trois fois la même demande. Ananda répliqua: «La rivière Kiu-suen-ho #J % ft, Kakoutthâ
(1), est proche; là vous pourrez vous baigner et boire de l'eau pure à volonté. » Un génie, disciple de Bouddha et habitant les Monts Neigeux, vint lui apporter un bol d'eau très limpide. Ce breuvage lui rendit un peu de force ; il reprit son voyage, gagna la Kakoutthâ, s'y baigna et but de son eau. Avec beaucoup de peine et de fatigue, il finit par arriver à Kusinagara, qui devait être la dernière étape de sa vie mortelle.
On a cru reconnaître les ruines de cette ancienne cité dans la ville actuelle de Kasia, au S.-E de Goruckpour, sur la chota Gaudak (Gaudaki).
Déjà au VIIe siècle de notre ère, les murs de Kusinagara étaient en ruines, les villages voisins approchaient de la solitude d'un désert. Les fondements en briques de cette ancienne capitale occupaient un circuit d'environ dix lis. À peu près le seul monument resté debout était le stupa élevé par le roi Açoka sur l'emplacement de la maison de Tchunda (2).
Ananda voulut convaincre Bouddha qu'il n'était point de sa dignité de mourir dans une cité sans renom comme Kusinagara.
« Nous sommes, lui disait-il, dans le voisinage de quatre grands royaumes, où vous comptez de nombreux disciples de tout rang, pleins d'amour et de respect pour votre personne; les rois, les princes, rendraient les plus grands honneurs à vos restes mortels. — Ananda, répliqua Çakyamouni, sache bien que cette ville n'est point un pays obscur et sans gloire. Bien souvent, pendant les siècles passés, j'ai habité cette grande ville, qui fut même ma capitale. Je m'appelais alors Mahâsadarsana ; j'étais un roi illustre par mes richesses et mes conquêtes; mes palais étaient des merveilles d'art, ma capitale était immense, j'avais à ma disposition les sept trésors: la roue précieuse de la vraie loi, des éléphants, des chevaux, des pierres précieuses, d'innombrables concubines, des gardiens de mes trésors, des officiers et des ministres. Ici je mourus: c'est ici qu'il me faut terminer la
(1) Le Badhi, qui se jette dans la chota Gaudak, à huit milles anglais au-dessous de Kasia.
(2) Mémoires de Hiuen-tsang j£ |^, liv. VI: Kusinagara —Che-kia-fangtche W M~î) U, P- 94. - Tch'ang-ngo-han-king ^ N # @, liv. II, pp. 9-16; liv. III, pp. 11-12.